ERNEST BERSOT
Nous avons suivi hier avec un sentiment de respect profond et douloureux le convoi funèbre de notre éminent confrère M. Ernest Bersot, membre de l'Institut, directeur de l'École normale supérieure et rédacteur du Journal des Débats. L'assistance était nombreuse et composée des élèves et des amis, des collègues et des confrères du regretté défunt. Tous avaient voulu rendre un suprême hommage de reconnaissance et d'admiration à ses hautes qualités, à ses talents, à son héroïsme dans la douleur et devant la mort. Une même pensée occupait tous les esprits; une émotion commune étreignait tous les cœurs. On ne cessait de parler des services qu'il a rendus pendant sa vie que pour songer aux grands exemples qu'il a donnés avant de mourir. On s'entretenait de l'élévation habituelle de ses pensées, du charme aimable et délicat de sa conversation, de la flore et modeste dignité de sa conduite, de la modération et de l'équité de ses jugements dans la critique, de la sagesse de ses conseils qui n'était égalée que par la finesse et la pénétration de ses vues dans la politique quotidienne, de son patriotisme si éclairé et si tolérant, de son dévouement à
toutes les nobles causes ; et, quand on avait fini de découvrir, de rappeler et de louer en lui tel mérite supérieur ou telle humble vertu qui aurait suffi pour assigner à cet éminent et rare homme de bien une place à part dans l'affection et dans le souvenir de ceux qui l'ont connu, on en revenait toujours à cette fin admirable, à cette lutte contre un mal inexorable soutenue, pendant si longtemps, avec tant de patience et de courage, à cette résignation sublime, à cette mort digne d'un philosophe nourri des préceptes les plus beaux et les plus sévères de la science et de la raison. M. Ernest Bersot était un homme de l'espèce la plus privilégiée. Il avait une raison ferme et un cœur ardent. Sa sensibilité, qui était profonde, excitait son intelligence, qui était droite. Il allait à la vérité, à la justice, entraîné par sa nature, éclairé par sa réflexion. De là, l'autorité singulière qu'il avait acquise sur tous ceux qui l'ont approché. C'était un esprit qui se donnait sans se reprendre. Il était fidèle et sûr. On sentait qu'avant d'adopter une opinion, de choisir un parti, d'embrasser une cause, il avait dû méditer longtemps afin d'éviter toutes les chances d'erreur, et de n'avoir pas, en se désavouant lui-même, à contrister ceux qu'il aurait dû quitter, pour aller ailleurs remplir ce qu'il considérait comme le devoir et ce qui était pour lui une loi inflexible. De tels hommes ne sont pas en avant des autres, mais au milieu. Ils ne tiennent pas à se tirer eux-mêmes hors de la foule. Leur mérite les distingue, mais ce n'est pas pour être distingués qu'ils travaillent sans cesse à se perfectionner, à s'épurer, à devenir, si l'on peut parler ainsi sans froisser leur modestie, de véritables modèles pour les autres ; c'est pour leur idée, pour leur parti, pour la cause qu'ils servent avec tant d'amour et d'abnégation. Partout où ils se portent, ils tiennent leur place non
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r^eulement avec tionneur, mais avec éclat. Ils croient nètre qu'utiles; ils honorent et illustrent les fonctions qu'ils remplissent, les emplois qu'ils occupent, sans s'en douter presque et sans s'y appliquer, par l'effet involontaire mais certain de leur présence, de leur activité et de leur supériorité morale.
Après le coup d'État du Deux-Décembre, M. Bersot avait refusé de prêter le serment exigé par le parjure triomphant. Il avait rempli ce devoir, comme tous ses collègues de l'Université, sans bruit, sans éclat, sans i'espoird'une récompense autre que celle qu'ilattendait de sa conscience et qui ne devait pas lui manquer. Le refus de serment, c'était la carrière brisée, le labeur difficile, le travail obscur et pénible, pour vivre modestement, tant bien que mal, loin du monde et des honneurs; mais c'était la liberté et la paix avec soi-même, et M. Bersot, en vrai sage, ne mettait rien au-dessus . de ces deux grands biens. Il avait une instruction solide, des opinions à servir et à faire respecter, une cause à défendre et à faire triompher : dès lors, sa vie avait un but, il pouvait marcher en avant, sûr qu'il ne manquerait ni de résolution ni de courage, soutenu par lesentimentd'un grand devoir à remplir. Ses études avaient été fortes et brillantes. M. Victor Cousin l'avait remarqué et croyait l'avoir enrôlé dans l'armée qu'il cherchait h constituer pour la défense de l'éclectisme. M. Bersot était spiritualiste convamcu, et, jusqu'à sa dernière heure, la doctrine spiritualiste a été son appui, sa consolation dans les épreuves de la cruelle maladie qui l'a emporté. Mais le spiritualisme de M. Bersot s'alliait à une tolérance si éclairée et si généreuse qu'elle dépassait de beaucoup et débordait <le tous côtés l'éclectisme de l'école de M. Cousin. M. Bersot avait étudié les philosophes du xviii* siècle, £t non seulement il ne les avait pas condaujnés, mais
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il les avait glorifiés en quelque sorte, en rappelant les services rendus par leurs doctrines à la cause de la justice et de l'humanité. Cette cause était, en effet, celle de M. Bersot. Il l'a bien comprise et bien servie, m'aimait. Il lui recrutait des soldats et des défenseurs. Il estimait que la philosophie française n'a pas de plus beau titre de gloire que d'avoir assigné cette noble cause comme fin suprême aux efforts et à l'activité de l'intelligence humaine, et certainement, sil eût été nécessaire que M. Bersot prit un drapeau, c'est le drapeau de Voltaire, et de Voltaire philosophe, entendons-le bien, qu'il eût aimé à relever et à défendre comme le sien.
« Avouons-le donc, écrivait-il ; nous admirons Voltaire : nous admirons ce qu'il a, à chaque page, d'esprit naturel, charmant, inépuisable, cette raison lucide, cette passion toute française de la clarté, cette foi ardente en la justice, ce grand combat de la tolérance soutenu jour et nuit durant soixante années, enfin cette vigueur de l'âme qui pousse un corps toujours mourant et le force de vivre. »
« L'activité est notre nature et notre bien, disait encore M. Bersot; la vie est l'action. » Quant à lui, on peut le dire, il a voulu que sa vie appartînt toute à l'action. Il était destiné à être, partout où ia fortune le placerait, un agent d'activité- et de progrès. Introduit au Journal des Débats par M. Ch. de Rémusat, il y apporta moins les qualités d'un écrivain ingénieux et brillant, qui n'avait pas besoin de se produire dans cette illustre maison pour être remarqué, qu'une certaine manière large d'entendre la politique, la critique littéraire, la polémique quotidienne, et qui était destinée à exercer la plus heureuse influence. Les mérites de M. Ernest Bersot comme journaliste étaient excellents. II avait l'esprit et la finesse, le tact et la justesse ; il savait prendre les sujets les plus divers par
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leurs grands côtés. Sur un événement fortuit, sur une question qui n'avait l'air de rien, il faisait porter tout nn article bien fait, agréable, tout plein de raisons solides, de jugements élevés et profonds, rendus avec grâce et bonne humeur, même dans le ton sentencieux qu'il ne craignait pas d'affecter. Sontalent grandissait tous les jours, en ce sens que, sans rien perdre de son ampleur, il gagnait en souplesse. Il était devenu un des maîtres dans l'art de présenter la vérité à saisir au moyen de nuances de plus en plus délicates. Il ne tombait pas dans le précieux, mais il sentait le prix du travail fini et achevé dans la perfection, afin défaire valoir certaines opinions qui lui devenaient de plus en plus chères, à mesure qu'il s'approchait du terme de sa vie. Il aimait la vie sans craindre la mort, suivant les préceptes de Descartes. Il aimait la vie pour l'action, pour la lutte, pour les dangers et les jouissances que nous offrent à tous l'action et la lutte dans le siècle agité où nous sommes. Il n'était pas insensible à une louange délicate ; il se savait estimé, honoré comme il méritait de l'être; et cette satisfaction tout intime était, avec le devoir accompli et les services rendus, la seule joie qui lui parût digne d'une âme vraiment élevée. Nature d'élite, il a exercé supérieurement une fonction supérieure. M. Jules Simon l'avait fait directeur de l'École normale. Il était né pour remplir un tel office, et ce choix honorera toujours le ministre de l'instruction publique du gouvernement de M. Thiers. Car il est arrivé que, par sa mort encore plus que par sa vie, M. Ernest Bersot a placé la direction de l'École normale à un point vraiment idéal. Aussi sa carrière administrative deviendra légendaire. L'École normale a eu tous ses soins, toutes ses pensées, les meilleurs de ses écrits, le plus précieux et le plus exquis de son âme. Il y laisse une renommée qui ne s'effacera pas. Nul ne
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peut songer h l'imiter; mais tous ceux qui lui succéderont seront fiers de mériter une part des louanges qu'il avait su y conquérir à force de travail assidu, de dévouement et de sollicitude, de tendresses et de sacrifices que les élèves sentaient, reconnaissaient, admiraient tous les jours, et qui ont fait de M. Bersot l'un des plus grands éducateurs de la jeunesse que notre pays ait connus.
Mais c'est de cette mort qu'il faut encore parler; c'est de ce courage, de cette force d'àme, de cette énergie morale à la fois si simple et si grande qu'il faut dire encore quelques mots. Depuis longtemps, M. Ernest Bersot se savait condamné II a vécu avec la mort présente devant les yeux, pendant plus de quatre années, sans exhaler jamais une plainte, sans permettre qu'à côté de lui on prêtât à cette affaire de la fin brusque et imminente de sa propre existence, qui était pourtant si chère à tous, plus d'importance et d'intérêt qu'il n'y en donnait lui-même. Ce mal inexorable et dont les effets ne pouvaient être conjurés, il l'endurait, en n'ayant l'air de ne souffrir que de la douleur profonde qu'il causait à ses amis.
Quanta lui, iln'y pensaitpas, il n'y voulait pas penser. Toutes les ressources morales dont il disposait, il les tournait et les appliquait au bien public, à ses élèves, à autrui, auxindifférentsmêmes, plutôt qu'àlui qui semblait avoir besoin de tant de patience, de résolution et de vigueur. Il a passé ainsi les derniers temps de sa vie, donnant la plus haute idée de la nature humaine àtous ceux qui avaient le douloureux honneur de l'approcher et qui n'avaient pas besoin de lui offrir des consolations, qui ne lui manquaient point, car il les puisait dans les profondeurs mystérieuses d'une âme assez forte pour dompter la douleur et vaincre la mort.
Février ISSO.