PROCUREUR GÉNÉRAL
La magistrature française a perdu en M. Renounrd, ancien procureur général à la cour de cassation, sénateur inamovible, l'un des hommes qui l'honoraient le plus en notre temps.
M. Renouard, en effet, pouvait être considéré comme le type du magistrat honnête, libéral, modéré, impartial, qui avait voué sa vie aux devoirs de la fonction judiciaire. Quoiqu'il eût passé par l'École normale, et quoiqu'il eût été le secrétaire général de Dupont (de l'Eure) en 1831, et qu'ensuite il fût devenu tour à tour député, pair de France et sénateur, il était, depuis 1837, un magistrat de la Cour de cassation, et dans cette Cour, il avait ses affections les plus chères et sa vraie vie. M. Renouard fut surtout un magistrat. Son cœur tenait à la magistrature par des liens si puissants qu'il ne la quitta jamais volontairement.
Même après le 2 décembre, il conserva son siège de conseiller. Il avait fait son devoir le jour du coup d'État, et il avait requis de la haute Cour, dont il était le procureur général, la mise en accusation du prince
préï^ident, parjure, traître et criminel: il avait expédié un mandat d'arrèL contre le futur empereur. Mais, ce devoir étant accompli inutilement, M. Renouard était resté à la cour de cassation, pour continuer à faire respecter ce que le régime nouveau laissait de lois à la France.
Si M. Renouard ne rejeta pas alors loin de lui, comme c'était son devoir rigoureux, cette robe rouge qui s'attache, comme la tunique de Nessus, à la personne des vrais magistrats de vocation, il faut reconnaître qu'il n'essaya pas du tout de se faire pardonner le réquisitoire et le mandat d'arrêt du 3 décembre. M. Renouard demeura ce qu'il avait toujours été depuis 1837, un des jurisconsultes les plus éclairés et les plus indépendants de sa compagnie. Il ne se mêhiit point de politiqne et ne fît jamais d'opposition systématique à l'empire. Il n'admettait pas que l'on put rendre des arrêts au nom d'un gouvernement dont on conspire la ruine. Mais il essayait d'être juste et raisonnable en appliquant les lois. Il avertit souvent ses collègues. Au moment où M. Troplong fit accepter par les chambres réunies une jurisprudence absurde sur le colportage des bulletins électoraux, M. Renouard fit entendre une protestation indignée. « Avec de pareilles sentences, dit-il aux conseillers et aux présidents, vous perdez la magistrature. Souhaitez qu'il n'y ait plus de révolution jamais ; car de droite ou de gauche, les partis cesseront de croire à votre justice, et votre inamovibilité, que 183U et 184S ont épargnée, ne résistera pas à l'épreuve. » Mis à la retraite en 1869, M. Renouard fut rappelé par le gouvernement républicain et placé à la tête du parquet de la Cour de cassation. M. de Broglie le fit partir. Le dernier acte du savant procureur général fut un réquisitoire contre les magistrats des commissions mixtes. Il