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il ne le ménagea point, ayant à vaincre par-dessus tout et avant tout. Toutes les plaisanteries qu'il a faites sur les libre penseurs, ses adversaires de parade, sur les francs-maçons, sur les journalistes qu'il appelait des bètes d'encre, sur Paris et la civilisation moderne, tout cela ne signifie rien aujourd'hui, et les vieilles flèches déplumées de ce grossier carquois gisent depuis longtemps à terre ; mais ce qui dure, ce qui n'a point cessé d'être amer, cuisant, douloureux et de conséquence redoutable, ce sont les blessures, c'est le mal qu'il a fait aux siens dans son Église. L'histoire lui demandera des comptes sévères qu'il ne pourra pas rendre, car il a souvent agi d'instinct, sans raisonner, sans calculer, sans rien prévoir. Il n'est personne qui ne sache, dans le monde du catholicisme français, que si les difficultés s'accroissent au lieu de s'atténuer, la cause en est dans les violentes et absurdes déclamations du journaliste de VUnivers qui, pendant cinquante ans, a semblé prendre une sombre joie à brouiller à jamais l'Église et la société moderne. Le mal est si profond, qu'il pourrait bien être sans remède, et le divorce est irrévocablement consommé.
Tels sontl es titres qui recommandent la vie de M. Louis Veuillot à l'attention des futurs historiens de l'Église : il a eu un grand talent et une grande influence. Sa foi religieuse était le secret de sa conscience; son action publique appartient au libre jugement de ses contemporains. Né dans le peuple, il en avait gardé de saines et robustes qualités dans les propos, dans l'appréciation des hommes et des choses. Mais on s'étonnera toujours que ce plébéien, qui se disait et se croyait chrétien, ait de tout temps montré
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tant de zèle au service des pouvoirs absolus, sans le tempérer au moins par des effusions de charité fraternelle. M. Veuillot savait détester, et ses adversaires du catholicisme libéral n'ont que trop ressenti l'efTet de sa haine et de ses colères; il n'aimait point, et c'est par charité seule qu'un homme, comme une religion, peut vivre. Ce n'était pas un chrétien des anciens temps, c'était un catholique des belles époques de l'Inquisition et de la Sainte-Ligue, figure égarée dans notre siècle, mais qui, à raison même de son étrangeté, ne s'effacera point du fond sur lequel elle a tranché parmi tant d'autres déjà plus qu'à demi effacées.
F. ARNAUD (DE L'ARIÊGE)
M. F. Arnaud (del'Ariège), ancien membre des Assemblées nationales et sénateur, était une des plus originales et des plus sympathiques figures du parti républicain.
Républicain, on ne pouvait pas douter qu'il ne le fût, très sincère, très résolu, au besoin très militant. Il avait embrassé la foi républicaihe dès sa jeunesse. Il n'a jamais connu, jamais servi d'autre cause politique que celle de la démocratie. Mais M. Arnaud avait une autre foi, la foi religieuse, à laquelle il n'était ni moins dévoué ni moins fidèle qu'à la première. Il était aussi chrétien que républicain. Il tenait à ces deux titres avec une ardeur égale, parce qu'ils lui semblaient inséparables. A ses yeux, la Révolution française n'était que la conséquence et le développement de la révolution chrétienne. M. Arnaud, dans sa jeunesse, avait adopté la philosophie historique et sociale de P. J. B. Bûchez. Il était non seulement chrétien, mais catholique, d'un cœur soumis et fervent, avec une parfaite droiture, des intentions admirables, et une candeur qui ne s'est pas démentie.
A ses débuts dans le monde, M. F. Arnaud (de l'Ariège) avait donné à ses amis les plus belles espé-
rances. Il avait lait des études solides et brillantes. Dans les années qui précédèrent la révolution de Février, il s'était placé aux premiers rangs de la jeunesse sérieuse, plaidant des causes au Palais avec un talent qui s'était fortifié, agrandi plus tard, quand les suffrages de ses compatriotes du ]\Iidi l'envoyèrent à l'Assemblée constituante de 1848. Pratiquant ses doctrines, il s'était lié avec les personnages les plus éminents du groupe des catholiques qui rêvaient la réconciliation de l'Eglise avec la société moderne. Quand le dominicain Lacordaire fonda VEre nouvelle avec M. l'abbé Maret, doyen de la faculté de théologie, aujourd'hui évêque de Sara, et primicier du chapitre de Saint-Uenis, M. Arnaud fut du nombre des jeunes gens à qui l'on demanda des articles. Il était déjà représentant du peuple. Il pouvait porter à la tribune les idées qu'il défendrait dans le journal; c'était une recrue excellente. Il ne trompa point les espérances de ses amis. Il lui arriva souvent de parler avec conviction, avec chaleur, avec autorité même, car il était aussi instruit que convaincu, et il se livrait tout entier Ajoutez à cela une physionomie avenante et douce, une rare aménité, une modération et une mesure exquises, une bonne foi frappante et qui s'exprimait discrètement et sans prétentions trop ouvertement affichées. M. Arnaud (de l'Ariège) avait conquis une place dans le monde politique et religieux, quand le coup d'Etat survint, déchaînant une réaction sans exemple et sans précédents, car il est à peine croyable qu'elle ait pu se produire. On a vu en effet, vers la fin de la seconde république, tous ceux qui se présentaient comme les champions de la hberté générale, au nom de ce qu'ils appelaient la liberté de l'Église, se ruer à la servitude, et se précipiter sur les pas de l'aventurier qui devait conduire la France aux
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abîmes. Le signal des peurs avilissantes, des frayeur? imaginaires mais calculées en vue de réduire et d'étouffer leurs adversaires a été donné en 1830 parles prétendus catholiques libéraux et par leur chef, M. de Montalembert. Le loyal et naïf Arnaud (de l'Ariège) fut indigné d'une telle conduite. Il ne renia point sa foi catholique, mais il demeura républicain. Il fut des vaincus, et non des moins héroïques, au 2 décembre ; et, sous l'empire, il tint son rang parmi ceux dont la protestation fut la plus implacable et la plus austère. Il y a lieu de penser que, dès ses commencements, M. F. Arnaud s'était fait des opinions qui ne pouvaient changer. Non seulement il les garda, mais il mettait à les défendre contre les doutes qui pouvaient l'assaillir une opiniâtreté vraiment frappante. Plusieurs de ceux avec qui, dans ses premières années d'activité intellectuelle, il s'était trouvé en communion intime et en parfait accord, ont abandonné sous ses yeux le catholicisme libéral, le christianisme démocratique. Il fut, quant à lui, toujours inébranlable. Bien loin de renoncer h. poursuivre le rêve chimérique de l'alliance de la religion et de la démocratie, qui avait ravi sa jeunesse, il consacra son âge mûr à écrire des livres pour démontrer que la vraie tradition de l'Église ne faisait pas que de s'accorder, mais se confondait, s'identifiait avec les aspirations et la doctrine de la Révolution. Quand arriva la renaissance de l'Italie, il la salua d'un coeur enthousiaste. Quand disparut le pouvoir temporel de la papauté, il s'en réjouit comme d'un bienfait de la Providence. C'est en vain qu'on lui représentait que l'Eglise et ses interprètes les plus autorisés le condamnaient dans ses rêves : il se refusait à souscrire à cette condamnation, discutant, bataillant, ne voulant pas se rendre à l'évidence. Enfin lorsque l'école ultramontaine, mettant le comble à
son audace, en vint à faire proclamer à l'Église sa propre abdication en faveur du pape infaillible, celte crise atteignit, étreignit M. Arnaud au plus intime de son être, mais il s'inclina. Il ne voulait pas sortir de la communion catholique. C'était chez lui une résolution absolue. Il avait profondément étudié la théologie et même les casuistes. Quoiqu'il fût d'une sincérité admirable, d'une franchise de conscience tout à fait entière et que, de ce côté, nul soupçon ne pût l'atteindre ni même l'effleurer, il s'obstinait à interpréter à sa guise, même les actes les plus formels et les décisions les plus éclatantes de l'autorité pontificale, afin de rester catholique comme il voulait l'être. M. Arnaud ne voyait pas qu'il était sur la pente du protestantisme et se défendait d'y glisser, avec une bonne foi touchante. Quels scrupules ! quels tourments ! Comme il a dû souffrir ! Les consciences délicates peuvent seules se faire une idée d'un pareil supplice. En 1870, M. Arnaud (de l'Ariège) fut nommé maire du septième arrondissement de Paris, et, pendant le siège, il put déployer avec zèle et charité de véritables qualités d'administrateur. 11 fut envoyé à l'Assemblée nationale, où il semblait qu'il eût sa place marquée comm-e plus tard au Sénat. Dans ces deux assemblées, il prit rarement la parole. C'était une âme brisée et qui n'avait plus de ressorts. Il vient de s'éteindre, mais le souvenir de sa belle et touchante nature, distinguée, élevée, souffrante et sacrifiée, mérite de lui survivre. Il a eu de nobles sentiments qui n'ont réussi à changer ni le cours de ses idées ni le cours de sa vie. Il y avait contradiction entre son coeur et son intelligence. Mais il inspirait le respect et la considération, et, tout compte fait, c'était un homme au-dessus du vulgaire, et qui a mieux valu que sa destinée.
Juin 1878.