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M. DUFAURE

INI. Dufaure a joué, dans notre histoire parlementaire 3t constitutionnelle, depuis près d'un demi-siècle, un rôle trop éclatant pour que son nom ne paraisse pas assuré de lui survivre. Quelle place lui fera l'histoire? c'est ce qu'il serait bien difficile de dire dès^ aujourd'hui.

Il a, pour la première fois, fixé l'attention des hommes qui vivaient à côté de lui, il y a plus de cinquante ans, quand il n'était encore qu'à ses débuts au barreau de Bordeaux. Ceux qui eurent alors l'occasion de l'observer et de se livrer à des pronostics sur sa destinée, remarquèrent en lui les plus précieuses facultés, une raison ferme et droite, une dialectique toute-puissante, une langue forte et âpre dans sa clarté sévère, une application soutenue dans les travaux les plus arides, qui le rendaient merveilleusement propre à traiter les plus grandes affaires; mais en même temps, ils virent que ces dons admirables, tout accumulés qu'ils fussent, ne réussissaient point à enlever, à ravir celui qui les avait reçus en partage, et à l'arracher à des préoccupations étroites et mesquines,

pour l'emporter dans la haute région où planent les nobles et fiers esprits. Ils dirent de lui : M. Dufaure ira peut-être loin; jamais il n'ira très haut.

Cette prédiction s'est vérifiée. M. Dnlaure, qui était plus ambitieux qu'il ne voulait le laisser paraître, a touché plusieurs fois au sommet des honneurs politiques; il ne s'y est jamais élevé. On l'y plaçait; il n'y montait point. A coup sûr, peu d'hommes ont exercé sur les assemblées délibérantes plus d'influence et plus d'action. Sa parole, on peut le dire, a été dans notre siècle un des plus puissants instruments de gouvernement qu'un homme d'État ait eus à son service. Et cependant il ne commandait à personne, il n'était ni chef de parti ni chef de groupe. 11 formait des majorités qui lui obéissaient sur le moment, mais qui, le lendemain, ne se retrouvaient plus. Tout était à recommencer pour lui comme pour ceux qui étaient disposés à le suivre; et encore, si l'on se décidait à le suivre, ce n'était pas qu'il eût entraîné les esprits, c'est plutôt qu'il les avait en quelque sorte poussés, et comme chassés devant lui. Jamais homme n'a été moins chef, moins guide. 11 ne tenait pas la tête de la colonne; il se sentait mieux fait pour rallier les indécis, les traînards, les trembleurs. Quand on se confine dans celte tâche, on peut se trouver au premier rang, on ne l'occupe point : la place reste à prendre.

Cela tenait sans doute à ce que les opinions de M. Dufaure n'étaient pas aussi nettes, aussi précises qu'on l'a prétendu et qu'il aimait à le croire luimême. Il a toujours été un homme des Centres, également prêt à faire de l'opposition quand il s'agissait de monter au pouvoir, et à faire de la réaction quand il était au pouvoir, pour n'en pas tomber. De la meilleure foi du monde, M, Dufaure se croyait un librral

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et nn modéré. 11 a cependant attaché son nom à des lijis qui peuvent passer pour les plus oppressives de la liberté que ce pays ait connues; et quant à sa modération, il suffira de rappeler qu'étant aux affaires sous le général Cavaignac, il ne recula devant aucun moyen pour faire triompher la candidature du général à la présidence, et qu'étant dans l'opposition sous Louis Bonaparte, il alla jusqu'à voter avec la Montagne dans l'ardeur d'une fièvre politique qui ne s'accommode guère de la modération. Eh ! oui, M. Diifaure était passionné, très passionné : ce n'est pas un reproche fait à sa mémoire; c'est un fait qu'il faut bien mettre en lumière, dans l'intérêt de la vérité historique, car l'histoire commence aujourd'hui pour lui.

Au fond, de quelle opinion était-il? A cet égard, il faut sans doute s'en tenir à ses propres déclarations, aux dernières qu'il a faites, dans les discours si vigoureux qu'il prononça en réponse à M. de Fourtou quand il flétrit le parti sans nom, aux applaudissements de la conscience publique indignée : M. Dufaure voulait, comme il l'a dit, accommoder les institutions parlementaires au régime républicain. C'était là sa politique. Il n'a jamais été l'adversaire de la République, quoiqu'il l'ait souvent desservie. Ses amis les plus chers ont été les Tocqueville, les Freslon, les Vivien; le général Cavaignac, avec sa haute probité civique et son entêtement de soldat discipliné, était l'homme qu'il fallait à ces hommes-là. Mais sous l'empire, M. Dufaure, avocat très illustre, devint le défenseur de tous les accusés des anciens partis, l'avocat des princes, de M. de Montalembert, de M. Dupanloup, de M. Prévost-Paradol. On lui lit beaucoup d'avances; on lui témoigna la plus grande gratitude. On le mit de l'Académie française, au lieu et place du chancelier

Pasquier. Ce milieu ne fut pas très favorable à M. Dufaure. Il y devint plus réactionnaire qu'il ne voulait se l'avouer à lui-même, et, de plus, il s'y laissa gagner peu à peu au cléricalisme contre lequel il croyait se garer, en redoublant de ferveur janséniste. C'est ainsi qu'il se trouva tout préparé à être vice-président du conseil sous M. Thiers. Nul mieux que M. Tbiers ne connaissait M. Dufaure. Ils s'étaient éprouvés, essayés l'un l'autre en 1839. M. Thiers savait à quel point M. Dufaure était redoutable quand on l'avait contre soi.

C'est sans doute la cause qui fit dire à M. Thiers, en 1869, le soir des élections triomphales de la cité parisienne, au comité de la rue Neuve des Petits-Champs, qu'il n'y aurait rien de sérieux à faire pour lui aussi longtemps qu'il n'aurait pas M. Dufaure pour lieutenant : M. Thiers prenait M. Dufaure pour ministre, afin de l'avoir dans son camp et de ne pas l'avoir contre lui; ce qui n'empêchait pas M. Dufaure de dépasser quelquefois la mesure et d'aller plus loin qu'il n'aurait fallu, au risque de compromettre son chef, en découvrant et même en faussant sa politique, comme il lui arriva en 1872, par exemple, quand M. Dufaure faillit brouiller M. Thiers avec tout le parti républicain, pour l'appât de remporter un simple succès de tribune.

On voit qu'il est assez embarrassant de se prononcer sur le vrai caractère de la vie publique de M. Dufaure. Elle a été ondoyante et diverse, comme disait son compatriote Montaigne. Trois points seulement sont hors de toute contestation : les talents d'ordre supérieur de cet incomparable avocat; on ne reverra pas de longtemps un pareil jouteur, qui n'a été d'ailleurs vraiment bien apprécié que de ses confrères du barreau : la parfaite correction, l'intégrité, la tenue poli-

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