‹ Figures du theatre contemporain (volume 2)Chapitre 1 sur 22 · M. BRIEUX · texte numérisé non relu

M. BRIEUX

C'est un signe des temps, un signe indiscutable, que'M. Brieux ait pu entrer à TAcadémie, et cette élection paraît plus expressive encore, si Ton prend la peine de comparer son œuvre à celle de l'auteur dramatique qui lui fut sacrifié. On sait que l'Académie n'a pas pour habitude de subordonner ses choix à la rigueur d'une doctrine infaillible : les compromis de la Politique y tiennent souvent une place que lui pourraient envier les plus subtiles combinaisons de la vie parlementaire : l'on s'en aperçut, de reste, le jour où, s'agissant de pourvoir au fauteuil de Victorien Sardou, elle ne craignit pas de préférer, au plus illustre représentant de la philosophie contemporaine, un romancier de style dou-

teux et d'inspiration souvent inquiétante. Mais l'Académie, tout comme les autres corps, a ses raisons que la Raison ne connaît pas. Le jour où elle accueillait M. Brieux par préférence à M. de Porto-Riche, elle marquait une évolution d'idées qui tire sa valeur du seul rapprochement des deux noms en présence.

M. de Porto-Riche est écrivain de théâtre, dans toute la force du terme ; pour tout dire, il n'est que cela... entendez que le don du théâtre est en lui si prééminent qu'il n'a jamais songé à une autre forme pour traduire sa pensée. Je ne l'ai pas interrogé sur ce point, si intéressant pourtant à connaître : le mécanisme de son travail, ou qui du moins le serait tant, si les auteurs répondaient aux questions posées par une confession sincère ; mais il est infiniment probable qu'aux heures de demi-conscience, celles où souvent s'élaborent avec le plus de profit les idées et la matière même de notre pensée, ce sont encore des dialogues, et des dialogues toujours, qui s'imposent à son cerveau. Ecrivain de théâtre, il l'est, parce qu'il ne conçoit pas d'autre emploi de son activité intellectuelle que le conflit dramatisé des passions ; bien plus, il est un spécia-

liste de l'art dramatique, puisque, de toutes les passions qui ravagent l'âme humaine, semblable au clinicien restreignant à une seule maladie le champ de ses études, il a voulu n'en étudier qu'une seule, la plus généralisée il est vrai, la plus accessible, celle de l'amour. Théâtre d'amour : c'est le titre de son œuvre, l'estampille de sa spécialité. N'allez pas lui demander autre chose : il vous répondrait qu'il n'en a cure, que cela ne l'intéresse pas : preuve d'étroitesse évidemment, mais d'une étroitesse qui peut servir son homme. Dans la vie, il n'a voulu voir que les rapports entre les sexes, estimant que c'est là matière assez vaste pour absorber l'activité d'un écrivain. A-t-il eu raison ? Celui-là seul a raison en art qui se développe dans le sens de sa nature, et sait choisir, parmi les réalités de la vie, celles qui trouvent le plus fidèle écho dans sa propre sensibilité... Enfin, M. de Porto-Riche est un artiste : il est un des rares dramaturges de ce temps qui aient souci de la forme et croient à l'efficacité du style ; ses pièces peuvent se lire à tête reposée et gagnent même à être reprises au coin du feu : rude épreuve, que supportent mal la plupart des

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œuvres conçues pour le théâtre ! C'est la pierre de touche de l'écrit fait pour durer, ou du moins pour affronter avec quelque chance les injures du temps.

Si l'on veut obtenir une image aussi exacte que possible de M. Brieux, il suffira d'inverser les termes des précédentes propositions. J'ai eu la curiosité de relire quelques-unes des pièces qui ont établi la réputation de cet auteur : on n'y voit nulle raison, sauf des raisons extérieures, à la carrière dramatique qu'il embrassa. Ni par la concentration de l'idée, par ces dons de raccourci qui caractérisent le théâtre, ni par la qualité du dialogue, M. Brieux n'apparaît un dramaturge. Renan eût dit : « Nul décret nominatif de l'Eternel ne l'a créé tel. » Conférencier, tribun, journaliste : voilà quelques-uns des tj^pes sociaux qui se font jour à travers ses productions. Seulement, comme à la volonté très ferme d'imposer ses idées, M. Brieux joignait une conscience claire de la puissance de diffusion du théâtre, il s'acharna sur une forme qui, par destination, n'était pas la sienne. Et c'était déjà un puissant atout dans son jeu que cette volonté de réussir — volonté qui se lit sur les traits

et dans toute la personne physique de notre auteur. M. Brieux n'est pas un créateur d'âmes : ses personnages n'ont point de réalité, si on les isole de l'idée en vue de laquelle ils furent conçus : ils n'existent, peut-on dire, qu'en fonction de la vie sociale qu'ils attaquent ou défendent. Et c'est là encore, assurément, une façon d'exister : nous verrons tout à l'heure ce qu'il y a de force et de faiblesse à la fois dans leur cas. Enfin la forme de M. Brieux apparaît, dans son œuvre, l'élément le plus discutable : il écrit comme on parle, comme certains parlent — ce qui est bien la plus mauvaise façon d'écrire. Style de sociologue ou d'économiste, quand ce n'est pas style de tribun et de réunion publique !

Et pourtant on perçoit vite, à travers cette œuvre envisagée dans son ensemble, si rudimentaire qu'elle apparaisse et taillée à coup de serpe par un homme pressé qui n'a ni le temps ni le souci de polir son style, on perçoit, dis-je, les raisons du retentissement qu'elle exerça sur le gros des spectateurs. On peut ne pas aimer ce genre de littérature — et j'avoue, pour ma part, n'en être pas friand — il est difficile de contester son action sur le public. Nous vivons en un

temps OÙ l'on ne saurait négliger les études sociales, c'est-à-dire tout ce qui intéresse, en dehors des Lettres pures, la "formation psychologique et morale d'une collectivité... Dès ses débuts, M. Brieux eut le mérite de sentir qu'il pouvait être le représentant de ces études au théâtre, et de persévérer, l'ayant une fois senti, dans la voie qu'il s'était tracée. Pour lui, comme pour son père spirituel Dumas fils, la scène est la tribune d'où l'on s'adresse au public avec le plus d'autorité.

Qu'on veuille bien relire successivement, comme il convient pour avoir une idée d'ensemble, ses trois pièces les plus célèbres • Maternité, la Robe Rouge, les Avariés, il sera facile d'en dégager une doctrine, une conception de la vie sociale : nulle obscurité dans ses inventions, nul brouillard du Nord, nul Ibsénisme. Voilà un homme qui pense clairement et qui s'exprime de même : il n'a pas subi les influences étrangères : il dit nettement ce qu'il veut dire, en bon Latin qu'il est, mais en Latin qui ignorera à tout jamais la beauté formelle. Chacun des personnages essentiels de ces trois pièces : la Mère, dans Maternité, le Père dans les Avariés,

le Juge dans la Rohe Rouge, est une manière d'entité, type représentatif d'une catégorie, sur la tête duquel l'auteur accumule les méfaits de sa classe, et auquel il dit ses vérités. M. Brieux est de ceux qui pensent — comment lui pourrait-on donner tort ? — que si les liens sociaux se sont relâchés, si le prestige des autorités jadis dirigeantes s'est effacé, c'est que ces autorités elles-mêmes ont déchu du rang qui leur appartenait, par l'oubli des devoirs qui étaient aussi les leurs. Nulle réciprocité ne me paraît plus certaine et je l'affirmais moi-même, en écrivant jadis : « Je crois ferme comme roc que si la Bourgeoisie a perdu une part de la direction des affaires qu'elle avait si complètement conquise après son arrivée au Pouvoir, c'est qu'elle a du même coup oublié ses devoirs et sa fonction, pour glisser aux jouissances matérielles qui énervent l'homme en amoindrissant sa virilité, et ce par un mouvement de décadence identique à celui de cette Noblesse qu'elle avait critiquée et dont elle avait pris la place. »

Magnifique parallélisme, auquel nul ne peut se soustraire, et qui fait de tout Devoir le corollaire d'un Droit ! Rien de plus édifiant, rien de

plus moral dans cette Nature qui contient tant de ferments d'immoralité. Mais il est aussi dans Tordre naturel de revendiquer les droits et de repousser les devoirs... Si tant de malheurs se sont accumulés sur la Famille des Avariés, c'est que le Père, à l'heure du mariage de sa fille, a, parmi ses devoirs, négligé l'essentiel : celui de se renseigner sur la santé de son futur gendre. Si le Juge de la Robe Rouge en arrive au point de déchéance où nous le voyons, c'est que, voulant être magistrat et jouir du privilège de respect qu'impliquait jadis cette charge, il n'a oublié qu'une chose dans la conduite de sa vie : l'obligation même de sa charge, si magnifiquement symbolisée dans le mot fameux : « Rendre des arrêts, et non point des services ! » Pour celui-là, M. Brieux n'avait que trop d'exemples dans la vie vécue, et les leçons de l'expérience lui proposaient assez de modèles du degré de bassesse où ses semblables ont glissé. « La Justice ! mot splendide et terrible ! » disait Baudelaire... Et je n'y contredis pas, si pourtant ceux qui la rendent ne provoquent ni le sourire ni le mépris !

M. Brieux a donc tenu son rôle de satiriste

social. Il a énergiquement dévêtu de leur costume officiel quelques représentants de ce que jadis on nommait la classe dirigeante, laquelle dirige de moins en moins, comme chacun sait. Ce faisant, on ne peut dire qu'il ait contribué à rehausser leur prestige dans l'esprit de ceux qui jadis n'allaient pas plus loin que les dehors et les faux semblants. Mais un chirurgien qui ouvre un abcès ne se préoccupe pas de le faire en beauté. Autre temps... autres mœurs : le développement de l'esprit critique a permis que d'autres yeux s'ouvrissent sur la scène du monde que ceux qui jadis avaient licence de s'y arrêter. C'est nûment aujourd'hui que nous voulons voir ceux qui ont la prétention de détenir l'autorité, dévêtus des oripeaux qui autrefois en imposaient au vulgaire ! Que ce soit un bien ou un mal, peu importe : voilà un fait, contre lequel nul ne saurait aller, et si nous l'envisageons du point de vue social, nous pourrons dire que l'effort de M. Brieux n'y fut point inutile. Galons de l'officier, soutane du prêtre, robe du magistrat : autant de signes, par delà lesquels nous entendons pousser jusqu'au dedans, pour savoir si vraiment ils correspondent à Vidée, éternelle-

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ment respectable, dont ils ne sont que le symbole visible ! Nul prestige en eux, nulle valeur intrinsèque... que dis-je ?... une valeur de mensonge, une simple imposture, si l'âme de qui les porte ne répond pas à l'intime réalité qu'ils entendent marquer ! Et voilà le rôle du satiriste social, son véritable office, assez analogue à celui du chirurgien qui poursuit son opération. C'est celui de Molière, quand, sous le règne du Roi-Soleil, il parvient à imposer son Tartuffe... Toutes proportions gardées, toutes distances respectées — faut-il ajouter qu'elles sont grandes ? — c'est celui de M. Brieux, lorsqu'au début du xx^ siècle, avec sa Robe Rouge, il débride une des plaies de la troisième République !

Du même coup, nous touchons du doigt la force et la faiblesse d'un tel art. Parce que, dans l'instant où elles furent proposées à l'opinion, ces pièces traitaient de questions vitales, qui avaient leur retentissement dans l'âme du public, elles s'imposaient avec une soudaineté qui garantissait leur succès : voilà pour le côté social. Si maintenant nous envisageons le point de vue de l'artiste il est évident qu'avec la disparition des

circonstances qui assurèrent le succès de ces pièces, une part de leur mérite s'effacera pour rendre plus sensibles leurs défaillances d'exécution et le débraillé de leur forme. C'est alors que telle scène, empruntée au théâtre de M. de Porto-Riche, illustrant les ravages de l'éternel amour, et digne par sa beauté formelle de figurer dans une anthologie, apparaîtra le roc durable où le Temps n'effrite que des parcelles ! Avais-je pas raison d'écrire qu'il y avait chez M. Brieux un journaliste, un conférencier, un tribun, ...chez M. de Porto-Riche seulement, un dramaturge et un artiste ?

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