BLANCHETTE
M. Antoine peut être fier de la portée et du prolongement de son effort dramatique. De toutes les consécrations, en effet, voici qu'il reçoit celle qui lui doit être la plus chère, celle qui devait venir la dernière de toutes, et que sans doute il n'eût osé espérer ni si éclatante ni si complète. Le conservatoire des traditions et des vieux us, la maison de la Tragédie, s'ouvre
l8 FIGURES DU THÉÂTRE CONTEMPORAIN
toute grande à ses auteurs ; elle choisit une pièce, non la moins significative, de son répertoire. Enfin, l'un de ses plus reluisants comédiens, qui récemment s'est élevé au tout premier rang, chausse les souliers, j'allais dire les sabots d'Antoine lui-même, et compose si exactement son personnage sur l'attitude du créateur, qu'il devient impossible de dire quel est le plus Antoine des deux... On jurerait qu'il y a là-dessous quelque pari, et je gage qu'un habitué des théâtres, conduit rue de Richelieu les yeux bandés pour entendre la Blanchette de M. Brieux, dès les premières répliques de M. de Féraudy, se croirait boulevard de Strasbourg, n'était l'inclinaison des parquets et le moelleux des tapis qui, comme l'on sait, diffèrent du tout au tout dans les deux maisons !
Est-ce à dire qu'il convienne de féliciter la Comédie pour cette initiative que certains jugent audacieuse et d'autres simplement déplacée ? Ce serait ici le lieu de philosopher longuement sur cette question du Cadre, aussi importante pour une œuvre dramatique que pour une peinture. Jouer Blanchette à la Comédie-Française, c'est à peu près comme si l'on plaçait une toile
de M. Roll dans un cadre Louis XIV ou Louis XV — je ne sais pas de meilleure comparaison, — car la production dramatique de ^L Brieux, exceptons la Robe Rouge, est bien à la littérature ce que l'œuvre de M. Roll est à la peinture : une photographie de la réalité, par instants déformée de sentimentalisme. Vous vous rappelez le sujet : l'histoire de cette fille de cabaretiers, élevée comme une demoiselle pour être institutrice, qui n'arrive pas à trouver de place, malgré les certificats et diplômes du gouvernement, qui n'arrive pas non plus à supporter l'existence dans la maison de son père et finalement la quitte pour s'enfuir à Paris. Dans la première version du Théâtre Antoine, jouée voilà dix ans environ, M. Brieux nous l'avait montrée revenant cocotte au domicile paternel, et cela était assez humain, tout au moins conforme aux exigences de réalité qui fut d'abord la raison d'être de cette scène.
Ce dénoûment ne fut pas du goût de feu Sarcey, lequel régentait alors despotiquement le monde des Théâtres, et ne dédaignait pas de collaborer avec les auteurs..., quand la pièce était faite. Cet excellent homme, qui avait bien
l'âme du vaudevilliste égrillard, et comme ses semblables se sentait des entrailles de père pour toutes romances et toutes banalités, refit la pièce à sa façon. Dans sa nouvelle version, Blanchette revenait vierge et martyre au domicile paternel, après avoir traversé les mille épreuves de l'enfer parisien. M. Brieux, docile aux indications du patron, respecta ce scénario. Toutes les tentations, toutes les épreuves de la fille pauvre à Paris sont ici racontées ; tous les trucs, toutes les ficelles du mélodrame sont ici utilisées, depuis la mère qui veut faire de sa jeune gouvernante une maîtresse de tout repos pou; son fils, jusqu'aux poursuites du vieux monsieur... Et Blanchette, finalement, rapporte son innocence intégrale, rosière comme on en voit peu, au brave homme de pa3^san qui s'extasie sur ce miracle. Du haut du ciel, sa demeure dernière, où sans doute le vieux critique occupe quelque fauteuil de choix, Sarcey dut tressaillir d'aise à suivre les péripéties d'un dénouement si pastoral !
J'avoue, à ma honte, n'avoir pas partagé son sentiment, et je crois bien que la partie éclairée du public ne s'}' est pas laissé prendre. Il faut,
LE THEATRE SOCIAL Jl
en toutes choses, une position nette dans la vie, et l'on aime savoir à qui et à quoi on a affaire. Ce mélange de réalité et de romance, de vérisme et de berquinade : ce paysan d'une part qui traduit bien les rudesses de la brute rurale, le père de Blanchette, et cet autre qui pleurniche comme un fiancé d'opéra-comique, tout cela forme un bizarre accouplement fait pour déconcerter quiconque a des goûts nets et précis. On sait de reste ici que nous n'avons qu'un amour médiocre pour les tendances réalistes au théâtre. Pourtant, s'il fallait choisir, nous préférerions sans hésiter les violences préméditées du Téléphone et de V Attaque nocturne au réalisme édulcoré, lénifié, convenu de Blanchette, telle que la Comédie-Française nous l'a rendue !