‹ Figures du theatre contemporain (volume 2)Chapitre 13 sur 22 · DECADENCE · texte numérisé non relu

DECADENCE

Le succès, le grand succès du Retour de Jérusalem, qui a dépassé l'attente et les espérances même de ceux qui y étaient intéressés, a été le signa] d'un réveil parmi les auteurs de pièces à tendances politiques ou sociales. De toutes leurs forces ils ont pesé sur la décision des gouvernants pour voir si la fortune leur serait aussi favorable qu'à M. Maurice Donnay ; et la mise à la scène de Décadence, comme l'autorisation de jouer Ces Messieurs, sont devenues la conséquence du Retour de Jérusalem. M. Albert Guinon va donc vérifier, par le contact avec le grand public, si, comme il le dit dans sa préface, « l'interdiction de son œuvre prouve à quel point il eut raison de l'écrire, et lui donne l'importance qu'il n'osait espérer )>. Pour nous, qui n'avons pas les mêmes motifs que lui de prendre parti, et qui sommes désintéressés, nous n'examinerons point la question de savoir si l'administration eut raison d'interdire la pièce, mais seulement si l'œuvre présente une valeur réelle et

supérieure aux contingences qui lui donnèrent un lustre et une renommée, avant qu'elle fût soumise au jugement public.

Dans le Retour de Jérusalem, M. Maurice Donnay ne se proposait qu'un thème, — thème unique de développement sur lequel il brodait ses multiples variations : celui d'une impossibilité de fusion entre les races. Et c'est bien aussi l'un des thèmes de Décadence ; mais ce n'est là, dans l'œuvre de M. Albert Guinon, que le thème accessoire, si j'ose dire, la partie surérogatoire de la pièce, — la principale étant une satire de la vie contemporaine par la mise en œuvre d'un contraste : V argent et la tradition. Les ambitions de M. Albert Guinon sont plus hautes que celles de M. Donnay : c'est une satire sociale à laquelle il prétend. Il a, de la vie contemporaine, une conception pessimiste, et ce qu'il entend mettre en lumière, c'est l'affaissement d'un monde où s'opposent et se combattent deux ferments de dégénérescence sociale : d'une part le culte et le triomphe de l'argent symbolisé par la prépondérance de l'élément juif ; d'autre part l'affaissement, l'avachissement de ces classes jadis dirigeantes, qui ne dirigent plus que des auto-

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mobiles, (i) La donnée est intéressante. Voyons comme il la traite et s'il « fait justice » à son sujet !... car celui-ci ne vaut que par la mise en œuvre.

Etudions un peu, dans les deux camps, l'importance et la qualité des adversaires, car c'est bien d'une lutte qu'il s'agit, la plus âpre, la plus rude des luttes, et les partis en présence sont intraitables et sans pitié. Côté des nobles : Duc de Barfleur ; 65 ans : gentilhomme décavé, mais qui conserve sa ligne et sa puissance de morgue, qui même n'a plus guère à son actif que cela. Criblé de dettes — 2 millions de dettes — il continue à faire miroiter son titre et son nom comme attrape-nigauds et s'efforce d'accroître le nombre de ses créanciers. Vert et toujours galant, il apparaît très porté sur le chapitre des femmes, et contribue comme il peut aux toilettes d'une demoiselle Teinturier, laquelle entre tous ses créanciers est peut-être la seule décidée à ne point se payer du prestige d'un nom !... Son fils, Enguerrand de Barfleur, chasse

(i) Ces pages étaient écrites voici une dizaine d'années, c'està-dire dans une période où le fléchissement moral s'accusait bien davantage qu'aujourd'hui.

de race, et bien entendu présente une âme tout aussi élevée. Mais, comme il n'a que 35 ans, il a évolué avec son époque et sa manière de « marquer son rang » n'est plus exactement celle du Duc : chauffeur renommé, jockey au besoin, il montre un souci extrême pour le développement de ses muscles d'athlète : i] n'a même pas d'autre préoccupation que celle-là, et ses journées se passent à économiser sa vigueur nerveuse en vue de la dépense du soir : il représente un des plus beaux numéros du Cirque MoUier et doit être une des attractions du lieu... « Il fera avec les pieds ce que d'autres font avec les mains )), dit un personnage de la pièce. Ce sont, vous le voyez, nobles représentants de l'aristocratie française. M. Albert Guinon affirme qu'il en est beaucoup de cette catégorie... J'aime mieux le croire sur parole que d'y aller voir... Ce père et ce fils modèles ont pour fille et sœur une certaine Jeannine, jeune fille de 26 ans, si tant est qu'on puisse donner ce titre à une personne aussi parfaitement avertie des réalités de la vie, qui connaît de nom et de visage les maîtresses de son père, apprécie leurs toilettes, lui donne même des conseils à cet égard — bref à laquelle il ne

manque que « d'}^ avoir passé », suivant l'expression grossière mais énergique du peuple, pour posséder une éducation complète. Joignons, à ces trois personnages principaux, le marquis de Chérancé, 35 ans, dont l'idéal de vie ne diffère point sensiblement ; plus fin peutêtre, moins vulgaire dans ses plaisirs, il aime Jeannine et en est aimé.

Voilà pour la noblesse. Passons maintenant à la roture. C'est d'abord Abraham Strohman, chef de la famille Strohman, israélite à désinence allemande, qui a fait et continue de faire des opérations de toutes sortes — ancien « marchand d'esclaves )), et dont la plus belle opération jadis fut « la vente au sultan d'un lot de produits féminins d'une jeunesse invraisemblable )). Le mot est joli : on se reprocherait de ne le point citer, puisque M. Albert Guinon a eu l'esprit de l'inventer... Toujours heureux dans la suite de ses affaires, il est aujourd'hui nombre de fois millionnaire et n'a qu'une faiblesse : celle de fréquenter la noblesse — faiblesse commune à un si grand nombre de ses coreligionnaires qu'elle apparaît comme la banalité d'une race forte à tant d'autres égards !

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Il ne rêve donc que d'une alliance avec les Barfleur, et ses rêves sont puissamment aidés par l'amour désordonné de son fils, Nathan Strohman, pour Jeannine de Barfleur...

Voilà, à vrai dire, le seul personnage sympathique de la pièce, ce Nathan Strohman. Il éprouve un amour profond, animal et sensuel si l'on veut, mais qui a comme la marque de la Fatalité, pour cette fille qui n'est point de sa race, d'autant plus attirante qu'elle lui semble à jamais défendue. C'est la passion maîtresse, exclusive et absorbante, qui grandit tout ce qu'elle touche, même l'être le plus vil — et Nathan n'est point vil — parce qu'elle contient un ferment de drame intéressant passionnément notre sensibilité ! C'est l'amour, dans sa forme la plus tragique, parce qu'il prend des forces et rebondit à chaque obstacle — tel Antée quand son pied touchait terre — parce qu'il a ses origines dans les attirances physiologiques, les plus fortes de toutes, et qui résident dans les contrastes : celles que Michelet sut nous décrire et nous anatomiser si merveilleusement dans son livre de l'Amour — quelque chose comme l'attirance de la peau blanche pour la peau noire ; —

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parce qu'on sent qu'il voit rouge, qu'il pourrait bien aller jusqu'au crime, ce Nathan Strohman, s'il n'atteignait à la satisfaction de ses désirs ! Mais qu'il ne s'inquiète pas : les circonstances de la vie et la bassesse des Barfleur tout naturellement y prêteront la main. Pour payer leurs dettes et les entretenir, il obtiendra en mariage cette vierge — ne devons-nous pas dire demi-vierge ? — qu'il a dans le sang et dans la peau. Je l'ai dit et le répète : c'est le seul personnage sympathique du drame, à raison de sa passion sincère, et des œillères que toute passion exclusive impose à celui qui en souffre. Car, que Nathan Strohman emploie pour satisfaire celleci l'avantage trop manifeste d'une fortune sans laquelle il ne saurait rien obtenir, c'est affaire à lui et, après tout, c'est lui seul qui en pâtira ! Il n'y a nulle bassesse à cela, mais simplement une étrange méconnaissance de la psychologie, et un non moins curieux insouci de l'avenir. Mais que dire de ce père et de ce frère qui, connaissant la répugnance de leur fille et sœur pour une telle alliance, en viennent à la lui conseiller, sinon qu'un seul attribut leur convient — et c'est celui que dans un autre monde on porte

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en manière de coiffure ! Que dire enfin de cette fiancée, vierge de corps peut-être, mais non d'âme assurément, qui sachant les réalités de l'amour jusque dans leurs turpitudes, vend ce corps avec une telle désinvolture, en « réservant son âme », comme elle dit ; — oui, que dire d'elle, je vous le demande, sinon qu'elle nous apparaît au-dessous, et combien au-dessous ! des malheureuses qui, sans y faire tant de façons, vendent à la fois le corps et l'âme, mais du moins ont l'excuse de la faim !...

Quel ménage une telle alliance pourra-t-elle donner ? Vous le devinez, sans qu'il soit besoin d'insister plus. Ce sera l'enfer, un enfer où les relations entre époux revêtent le caractère tragique de la lutte des sexes en ce qu'elle offre de plus âpre et de plus angoissant. Du côté de Nathan, une possession chaque jour renouvelée qui ne se satisfait point, parce que le seul frisson de la chair où l'âme ne participe pas irrite perpétuellement son désir et avive son ardeur. De la part de Jeannine, un abandon consenti avec mépris, l'abandon de son corps qu'elle met une âpre coquetterie à ne lui point refuser « afin qu'il en ait pour son argent », — le mot est dans la

pièce, je crois bien, en tout cas, il est dans l'esprit de la pièce : — tous droits réservés sur l'âme, et ces droits sont pour le marquis de Chérancé, l'ami d'enfance qui ne va pas tarder à les faire valoir ! Déjà il tourne autour de Jeannine. Il est de toutes ses sorties ; il l'accompagne au bal, à la promenade, si bien que Nathan, torturé d'une affreuse jalousie, veut imposer à Jeannine de ne plus revoir Chérancé. La scène est belle et puissante, où la jeune femme se reprend tout entière, dans l'orgueil de sa race, et laisse soupçonner au malheureux Nathan atterré qu'elle est depuis longtemps la maîtresse du marquis.

NATHAN

...Voyons, Jeannine ; ce rendez-vous, c'était bien le premier, n'est-ce pas ?... Jeannine ! Eh bien !

JEANNINE

Qu'est-ce que ça fait ?

NATHAN

Comment ?

JEANNINE

Quand ce serait le premier, est-ce que j'en serais moins sa maîtresse ? Il y a dix mois, entendez-vous, depuis le jour même de mon ma-

liage, que le marquis est mon amant ! Qu'importe qu'il m'ait ou non possédée ? Dans un regard, un sourire, un serrement de main, je me donne à lui tout entière, tandis que vous, en me prenant des pieds à la tête, vous n'avez jamais rien eu de moi... pas un désir ! pas un frisson !

NATHAN

Taisez-vous. . taisez-vous...

JEANNINE

J'ignore de quelles nuances est fait votre honneur conjugal. Mais, dès l'instant que j'en aime un autre, moi je me considère comme coupable, et je n'ai que faire de votre indulgence.

Il est aisé de deviner l'issue d'une telle scène. Jeannine se réfugie chez le marquis, passe la nuit dans sa garçonnière, se donne passionnément à lui. Après cela, vous imaginez sans doute qu'elle fuira avec lui, qu'elle se décidera à partager sa vie, si modeste qu'elle puisse être. Ah ! que non pas ! M. Albert Guinon a été crue], cruel pour la noblesse jusqu'au bout. Quand Nathan reparaît, se traînant aux genoux de sa femme coupable pour la supplier de revenir à lui, — mais il est encore dans son rôle d'homme passionné, le malheureux ! — lorsque, n'ayant

plus d'autre argument pour la reprendre, il lui dépeint ce que sera sa vie sans argent, sans ressources, avec le seul amour de Chérancé, la fille noble abdique sa dernière fierté, et fait ce dernier geste sur quoi tombe le rideau : « Mon corps est prêt à vous suivre ! »

Tels sont les tristes héros de cette âpre et forte satire — j'ai dit forte, car le talent de M. Albert Guinon se manifeste, non pas seulement dans la contexture générale de l'œuvre, mais aussi dans la vigueur et le raccourci des répliques — héros plus vils, plus lâches mille fois du côté Barfleur que du côté Strohman ! Quelque lucidité que l'on apporte dans l'observation des choses réelles, il nous répugne de penser que ces Barfleur, imaginés par M. Albert Guinon, soient aussi nombreux qu'il semble l'affirmer. Celui qui, portant un des grands noms de France et des titres conquis jadis par d'éminents services rendus à la patrie, déchoit à ce point de n'avoir plus au fond de l'âme qu'un idéal de fêtard, de chauffeur ou de jockey, celui-là a perdu par là même tout droit de mépriser la société qui l'entoure et va vers ses destinées. En ce sens, on a pu justement dire : il est parfois plus malaisé

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de garder intact un nom déjà fait que de s'en faire un soi-même... L'héritier indigne d'un Barfleur — lisez tel nom historique de France qui vous conviendra — s'avilit et se déconsidère plus encore, aux yeux du roturier qui l'observe, en plaçant son idéal dans la force de ses biceps, que le fils d'un écrivain illustre ou d'un grand artiste qui prendrait plaisir à renier ce qui fit l'éclat de son nom !... Car il est de langue courante et le bon sens suffit à établir que les qualités du cœur se transmettent plus normalement que la prédominance de l'esprit !

Voilà donc pour ces représentants de la noblesse passée qui, de plus en plus d'ailleurs, tendent à se confondre avec ceux d'une certaine bourgeoisie, uniquement soucieuse de ses jouissances, et qui « n'a cure que de ses viscères ! » Les Strohman tout au moins, les Juifs parvenus, tels que nous les dépeint M. Albert Guinon, sont dans la logique de leur passion et de leur tempérament : ils représentent une force moderne, la plus moderne, la plus actuelle de toutes, que l'on peut exécrer, mépriser — mépris bien vain d'ailleurs — mais dont on ne peut pas ne pas tenir compte : levier puissant de la société

contemporaine. Je ne voudrais être assurément, de gaîté de cœur, ni le prince de Barfleur ni Nathan Strohman ; mais encore, s'il me fallait choisir, j'aimerais mieux être un Strohman, tel qu'il est avec ses faiblesses d'amant passionné, qu'un Barfleur tel qu'il se manifeste, en contraste surtout avec ce que jadis il fut !...

M. Paul HERVIEU

LE DEDALE

M. Paul Hervieu est assez fort pour supporter la critique — n'est-ce pas d'ailleurs le privilège des œuvres puissamment conçues et réalisées que d'appeler la discussion ? M. Paul Hervieu est un tempérament énergique, avec une vue des réalités synthétique et puissante. Il ne se contente pas, comme tant d'autres, de nous présenter des anecdotes humaines, qui peuvent offrir une valeur d'observation mais ne vont pas, plus loin qu'effleurer notre épiderme. Il sait que l'anecdote est simple motif accessoire de décoration, qui peut bien s'ajouter à la composition centrale du tableau, mais ne saurait en être le trait essentiel. Il sait aussi que, pour avoir chance de durer, toute affabulation romanesque ou dramatique doit reposer sur une solide assise psychologique, et que l'art, à vrai dire, n'a pas d'aut"e raison d'être, qu'il se traduise par des

couleurs, des paroles ou des sons, que d'éclairer d'un jet lumineux les profondeurs et les mystères de l'âme humaine. Toute sa production antérieure, avec ses alternatives de force et de faiblesse, est un témoignage évident que ces vérités sont en lui profondément enracinées : elles commandent l'unité de son œuvre ; elles sont la raison profonde de sa force et de sa sincérité.

M. Paul Hervieu n'est pas un pur psychologue. S'il décrit les passions humaines, ce n'est pas pour la seule satisfaction de démonter les rouages d'une machine compliquée, ou d'opposer l'une à l'autre deux âmes en lutte dans quelque conflit tragique. Il est aussi un moraliste, c'està-dire un observateur préoccupé du retentissement de ces passions sur l'individu et sur l'avenir de la collectivité. Rendons-lui toutefois cette justice : il s'efforce de ne jamais plier ses facultés d'observateur au triomphe de la théorie qu'il représente ou de la thèse qu'il soutient : par là il nous apparaît comme un des plus véridiques, comme un des plus sincères parmi les écrivains d'idées. Bien que moraliste par les tendances de son art et les évocations qu'en nous il suscite,

il drmeiu'c psychologue par les moyens employés et par l'audace de ses analyses intimes. Ici nous touchons à sa qualité maîtresse : M. Paul Hervieu ne craint pas d'aborder les terrains les plus brûlants de la passion. C'est peu que ne pas les craindre... il les recherche par nature et par goût, ce dont il convient de le féliciter. Comment se peut-il qu'avec des qualités aussi éminentes, avec cet amour de la force et de la passion qui se trouve à la base de presque toutes ses œuvres, avec cette puissance de condensation et de raccourci dramatique, avec ces qualités de sobriété et de concision qui communiquent à son style un tel relief, oui, comment se fait-il que M. Paul Hervieu se résigne parfois à tels procédés, à tel dénoûment qui conviendraient à un Sardou ou à un Decourcelle — je force un peu la note en indiquant, pour me faire mieux comprendre, ce qu'il y a de plus contestable dans la production dramatique — mais qui sont faits en tout cas pour déparer étrangement une conception où éclatent par ailleurs les plus saisissantes beautés d'exécution ?

Le sujet du Dédale est double, si je puis dire, ou du moins se réfère à deux idées différentes

qui présentent entre elles plus d'un point commun. La première est d'ordre purement moral et intéresse Ja collectivité : à savoir, la situation des enfants après le divorce de leurs père et mère. La seconde est toute psychologique et, pour la traduire, je me vois dans l'obligation d'employer des termes qui conviendraient à un technicien. J'imagine un pur psychologue étudiant comme un clinicien les passions d'après leurs réflexes, et ayant à commenter, dans un chapitre de livre, d'après les données sur la vie, ce que M. Paul Hervieu nous montre sur la scène : il n'hésiterait pas à inscrire ce titre : Résurrection des images dans la sexualité. Aussi bien est-ce là le sujet réel, intime et profond, du nouveau drame de M. Paul Hervieu. Peut-on dire que ces deux thèmes soient rigoureusement originaux et vierges ? Evidemment non, puisque, dans notre seule littérature dramatique contemporaine, le premier fait le sujet du Berceau de M. Brieux, le second du Passé de M. Porto-Riche. Mais c'est là une simple constatation, ce n'est pas un grief, car — combien de fois déjà ne l' avons-nous pas dit ? — les sujets ne sont rien par eux-mêmes ;

ce qui importe c'est la manière dont ils sont traités. Or, si M. Paul Hervieu y a apporté sa touche et sa marque personnelles, n'est-ce pas assez pour rajeunir ce double thème en justifiant l'intervention de celui qui s'y applique à nouveau ?

Nul doute, pour qui veut sans parti-pris écouter le Dédale, que M. Paul Hervieu ait rajeuni ce sujet éternel, vieux comme le monde et la passion humaine ; nul doute qu'il l'ait fortement marqué de son empreinte, qu'il l'ait fait sien en le transposant dans un cadre moderne, en le pliant aux exigences de notre société contemporaine ! C'est bien là du Paul Hervieu — la marque s'y trouve, et je n'imagine pas un connaisseur, ignorant le nom de l'auteur avant la représentation comme il conviendrait que cela fût, et pouvant avoir la moindre hésitation ensuite sur la signature. Présentez un tableau de maître à un véritable amateur... Pensez-vous que ses yeux descendent jusqu'à la signature pour se former une conviction ? Le dess^in d'ensemble et la qualité du coloris suffiront à édifier son jugement, tellement que, si une attribution fausse essaie de surprendre sa religion, aussitôt

il s'insurgera contre elle et la rectifiera de luimême. Ainsi pour les œuvres littéraires, sur qui la compétence des connaisseurs s'exercerait avec une égale rigueur, si la paternité en pouvait être suspectée avec la même facilité que celle des œuvres peintes !

...Mariés depuis quelques années seulement, Max et Marianne de Pogis ont vu leur bonheur détruit par la légèreté du mari. Blessée dans un amour aussi tendre que passionné, Marianne a demandé la séparation qu'elle a obtenue à son profit, avec la garde de son jeune fils que les tribunaux lui ont laissée, et elle est revenue au domicile paternel, pour occuper à nouveau sa petite chambre de jeune fille, son lit étroit de vierge, et se consacrer à l'éducation de ce fils. Max, de son côté, a obtenu, après les délais légaux, la conversion en divorce de la séparation ; il s'est refait une vie nouvelle... il s'est remarié... Pourquoi la jeune femme n'en ferait-elle pas autant ? Justement elle en est sollicitée par un ami de sa famille, Guillaume du Breuil, qui déjà avant son mariage l'aimait passionnément, qui n'avait pas osé lui avouer ses sentiments, mais qui, main-

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tenant qu'elle est l'Abandonnée, se jette à ses genoux et la supplie de vouloir bien avec lui faire l'essai d'une vie nouvelle. Marianne va-telJe y consentir ? Elle est touchée par le sincère aveu de Guillaume, et se déclare prête à l'épouser. Mais elle a contre elle les objections d'une mère catholique qui n'admet pas le divorce, qui refuse de transiger avec ses croyances, et rendrait cette seconde union impossible, si le père de Marianne, lui, ne se déclarait prêt à y consentir.

Dès le lever du rideau au second acte, après cette brève et vivante exposition, se pose la question de V Enfant. Deux années se sont écoulées et le fils de Marianne a grandi. Marianne est heureuse dans ce second mariage, mais, on le sent, heureuse d'un bonheur sans passion, d'un amour sans flamme, d'une union où la raison seule est maîtresse. Comme les vraies honnêtes femmes, celles qui se sont données une fois avec la ferme intention de ne plus se reprendre, parce qu'en livrant leur personne elles livraient aussi leur âme, Marianne s'aperçoit que sa vie présente a des retours en arrière vers la vie du passé et^qu'en réalité elle appartient en-

core à celui qui lui fit connaître le bonheur. Dans cette femme pure, M. Paul Hervieu n'a pas craint de nous montrer, de nous faire entrevoir une amante passionnée, par le cœur et par les sens, chez qui la double mémoire du cœur et des sens revêt une singulière intensité. J'insiste exagérément peut-être sur ce côté de la nature de Marianne, mais il est essentiel à l'intelligence de l'ouvrage. Il est indispensable surtout pour faire comprendre le trouble, l'émotion de la jeune femme, quand son premier mari, Max de Pogis, libre à nouveau par la mort de sa seconde femme et faisant retour à la première par ce sentiment de convoitise qui a ses racines profondes dans les mystères de la sexualité, s'introduit auprès d'elle grâce à un subterfuge et vient lui parler de leur fils. Le moyen qu'il emploie, une surprise chez une tierce personne, n'est pas précisément correct — il apparaît même tout juste vraisemblable — mais passons sur ces conventions presque obligatoires du théâtre. Nous verrons que celle-là n'est pas la plus grave, et sachons reconnaître ce qu'il y a de fort, de hardi et d'intense, dans cette conversation entre deux êtres qui furent liés par la plus ardente passion, qui discu-

tent ensemble l'avenir de l'enfant commun, et dont chaque parole, dont chaque regard contient l'évocation d'un inoubliable passé — inoubliable parce qu'il fut de flamme, et parce qu'il prend une intensité plus vive au moment même où tous deux par leurs paroles semblent le vouloir renier. C'est là, c'est dans les situations de ce genre, que s'affirme la maîtrise de M. Paul Hervieu, son art concis, ramassé, plein de dessous mystérieux, qui offre des prolongements sur ce qu'il y a d'infini, d'inexplicable dans l'âme humaine, qui pour tout dire, nous suggère plus encore qu'il ne nous précise, et s'élève par là au véritable objectif de l'art idéaliste, lequel est bien plutôt de susciter en nous les représentations intérieures et les conséquences mystérieuses des passions humaines, que de nous préciser les faits par où elles se traduisent ! Ils sont là devant nous, ces deux êtres de flamme qui jadis confondirent leurs caresses et mêlèrent leurs baisers. Ils discutent de l'enfant commun, premier gage d'une réciproque tendresse, elle pour le garder auprès d'elle, lui pour l'avoir auprès de lui, pour le soustraire, dit-il, à l'influence qu'il juge néfaste du beau-père, du père ama-

leur... Mais qui ne sent, à la chaleur communicative de leursparoles, à l'ardeur de leurs intonations, à l'inexprimé plus encore qu'à ce qu'ils disent, que l'enfant ici n'est qu'un prétexte, un symbole si vous voulez, le plus pur, le plus haut des synaboles, mais que par dessus sa petite tête blonde, ce sont leurs mains à eux qui se joignent encore, leurs lèvres qui s'unissent, leurs corps qui s'appellent, que rien du passé n'est aboli, et qu'entre eux persistera jusqu'à la mort ce lien d'âme et de chair que crée la véritable passion !

M. Paul Hervieu nous l'a rendu sensible, plus encore peut-être chez Marianne que chez Max, et voilà de quoi je lui sais un gré infini. Il a compris ou mieux il a senti, et il n'a pas craint de nous montrer la femme honnête, pure, irréprochable, passionnément, sensuellement amoureuse, avec ces attaches de la chair que la mémoire ravive au contact des émotions. Tout autre que lui nous eût indiqué, dans cette reprise de deux êtres qui jamais n'eussent dû se quitter, le rôle actif de l'homm •, le rôle passif de la femme. Il a osé — et comm il a u r.ison ! — nous montrer la réalité de l'amour par

ces attaches sexuelles qui ont leur prolongement dans le passé. De cette femme élégante, qui est du monde, il a su nous peindre les défaillances, l'abandon de la chair, et nous l'aimons pour cela ! Il éclaire ainsi, il illumine toute la progression du troisième acte. Lorsque Marianne de Pogis, qui est devenue Marianne du Breuil, appelée en hâte auprès de l'enfant malade que Max de Pogis, avec son consentement, emmena dans sa propriété du Dauphiné ; lorsque, dis-je, Marianne, après avoir arraché l'enfant à la mort, eut confondu, durant les nuits de veille auprès du petit lit, ses espérances et ses craintes avec celles de Max ; lorsque cette part douloureuse et tragique de leur existence à nouveau mêlée leur eut fait toucher à tous deux le fond des réalités, comme il se comprend que, dans l'abandon de son âme et de son corps tressaillant, Marianne appartienne encore à celui qui jadis sut troubler cette âme et faire frissonner cette chair ! Leurs lèvres s'unissent... et comment pourraient-elles ne pas s'unir ? La parole d'amour est à nouveau prononcée et le geste d'amour esquissé à nouveau sous la chute du rideau. Comment en pouvait-il être autre-

ment ? C'est la force des choses qui triomphe et ja toute-puissance des images qui ressuscitent en deux cerveaux — merveilleuse force que nulle volonté ne peut abolir et qui domine la vie en la perpétuant ! Cette scène m'est apparue d'une émotionnante beauté, une des plus fortes, une des plus belles qu'ait conçues et réalisées M. Paul Hervâeu... Combien plus belle et plus forte encore elle eût été, si l'auteur avait pu obtenir de son interprète, M°i6 Bartet, admirable d'ailleurs par sa conviction dramatique, un peu plus de simplicité, un peu moins d'apprêt dans le décor extérieur de sa personne !... C'est une chose étrange qu'à la Comédie-Française on n'ait point encore, dans la mise en scène des œuvres modernes, tiré profit de certaines leçons de réalité que nous enseignèrent les scènes à côté ! Une mère qui vient soigner son enfant atteint d'une maladie qui peut être mortelle, et qui passe les nuits à son chevet, ne manifeste pas ce souci de toilette que Marianne de Pogis a montré. Qu'elle soit du peuple, ou bourgeoise, ou grande dame, elle est mère avant tout et ne s'occupe point de paraître en un déshabillé qui non seulement est invrai-

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semblable, mais risque de fausser la psychologie du personnage en lui prêtant des intentions de coquetterie qu'il n'a pas, qu'il ne peut avoir dans la pensée de l'auteur. C'est ainsi qu'un simple détail de toilette présente de l'importance, puisqu'il est habile à souligner une intention justement contraire à l'idée même de celui qui conçut l'œuvre. Mais nous savons de reste qu'à la Comédie-Française, un auteur, si arrivé soit-il, ne dispose pas à sa guise de ses interprètes...

Marianne s'est donc abandonnée à Max. E]le appartient, simultanément et consciemment à deux hommes : Max, celui vers lequel tous les regrets, tous les désirs de sa vie passée, tous les souvenirs de son amour devaient la ramener infailliblement, et du Breuil, qui a les droits du mari actuel, de celui auquel elle a donné sa foi... Situation effroyable à laquelle elle ne saurait songer sans affolement ! La voici qui, devant ses parents terrifiés, avoue la réalité des choses, et comment Max l'a reprise. Mais du Breuil va venir... il revient... et cette fois, partagée entre la terreur d'avouer ce qui fut, et celle de lui appartenir encore, elle préfère crier

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la vérité. Du Breuil, affolé par la jalousie physique, se précipite pour aller provoquer Max de Pogis et le tuer... et Marianne, dans un hoquet convulsif, appelle ses parents en poussant le cri décisif de sa chair et de son cœur : « Empêchezle ! Empêchez-le ! »

Pourquoi faut-il que M. Paul Hervieu n'ait pas terminé sa pièce sur cet appel déchirant, sur cette scène en somme décisive, puisqu'elle mettait en pleine lumière, avec une intensité tragique, le passionnant conflit de cette âme torturée ! Que nous importait un dénoûment précis ! Nous savions bien qu'après une telle scène, oui nous le savions, d'une certitude plus absolue que si M. Paul Hervieu nous l'eût dit, Marianne ne pouvait plus appartenir à du Breuil. M. Paul Hervieu a mieux aimé préciser et nous montrer un corps à corps entre les deux hommes, qui se précipitent ensemble dans un torrent. Je n'insisterai pas sur un dénoûment qui me paraît la partie faible d'une œuvre où éclatent par ailleurs les plus ardentes beautés, fidèle à la doctrine exposée tant de fois : qu'il importe de voiler les défauts des pièces trop rares où se manifestent un vrai tempérament

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dramatique et les plus saisissantes qualités d'exécution. J'ai bien dit : les voiler, non pas les méconnaître. La besogne contraire appartient aux cuistres, à ceux qui ont une âme de pédagogue, et qui démontent une œuvre d'art comme on corrige une copie d'élève. M. Paul Hervieu mérite qu'on l'envisage avec toute la sympathie compréhensive due au véritable écrivain.

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