‹ Figures du theatre contemporain (volume 2)Chapitre 14 sur 22 · LE REVEIL · texte numérisé non relu

LE REVEIL

Lorsque j'opposais jadis les procédés dramatiques de M. Victorien Sardou à ceux de ses confrères plus jeunes et plus tard venus dans la carrière, je n'imaginais pas qu'un exemple aussi éclatant que le Réveil de M. Paul Hervieu dût servir à réconforter ma thèse. Jamais, en effet, l'art de M. Paul Hervieu ne fut plus vigoureux, vigoureux au point d'en être brutal — jamais plus concis, concis au point d'en devenir parfois obscur, dénué de tous ces ornements à côté qui sembleraient comme un correctif à ce que nous pourrions appeler la logique de sa concep-

tion dramatique. Mais comme d'autre part l'idée qu'il met en œuvre revêt toute sa force, comme encore le conflit ou double conflit qu'il présente prend sa source dans les plus puissants mobiles auxquels nous nous intéressions, comme aussi bien cet art revêt un caractère de sincérité indiscutable, il présente par là les éléments requis pour s'opposer en plein contraste à celui qui symbolise à nos yeux toutes les ficelles et toutes les roueries du métier.

Examinons donc avant tout la valeur du conflit auquel se trouvent subordonnés les éléments accessoires de la pièce. Le Prince Grégoire de Sylvanie a été dépossédé du trône héréditaire, après des révoltes et des conflits sanglants où lui-même a acquis le surnom de Prince Rouge — et nous voyons assez sur quels événements contemporains s'appuie, pour y prendre sa date, cette affabulation dramatique. Pourtant il n'a pas perdu tout espoir, sinon de régner, tout au moins de rétablir sa famille sur le trône. Il n'a qu'un fils, le prince Jean, et c'est ce fils pour lequel il travaille en secret, pour lequel surtout tous les membres de son parti intriguent sourdement là-bas, car lui ne peut songer à repa-

raître, son histoire ou sa légende étant trop nettement établie. A défaut du Prince Grégoire, ce sera donc le Prince Jean, qui a pour lui la jeunesse et point de passé, ce sera le Prince Jean qui régnera en Sylvanie. Le père arrive à Paris pour signifier sa volonté formelle à son fils, lui tracer sa ligne de conduite, car au moment où l'action s'engage, il n'attend plus qu'une dépêche décisive pour prendre un parti. Mais voilà, le Prince Jean ne veut à aucun prix entrer dans les combinaisons politiques de son père. Il ne le veut pas pour de multiples raisons : d'abord parce que son pays, dévoré par les flammes et rougi par le sang, lui fait horreur, parce qu'il a une âme pacifique pour laquelle les soucis du trône sont les moins enviables de tous ; il ne le veut pas, surtout parce qu'il ne croit qu'à une passion, l'amour, et que cette passion a pris corps dans la personne d'une femme à laquelle il veut tout sacrifier : Thérèse de Mégée, qui jadis épousa un de ses amis à lui, Raoul de Mégée. Et voilà le premier élément du drame, ou si vous voulez, le premier des deux conflits où se ramène l'architecture logique de M. Paul Hervieu : opposition entre le sen-

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timent d'amour et celui de patrie ou de nationalité, si vous préférez. A son rang, au souci de son avenir et de sa renommée, le Prince Jean préfère son amour et c'est avec la brutale franchise d'un amant épris jusqu'à la folie, jusqu'au pire aveuglement, qu'il se découvre devant son père indigné. Amant, le Prince Jean ne l'est point encore, car de Thérèse il n'a obtenu que ces pressions de mains, ces échanges de regards, ces aveux voilés, qui peuvent bien engager un cœur, mais non toute la personne. Thérèse est pourtant troublée jusqu'au fond de l'âme... elle l'est au point de sentir qu'elle ne s'appartient plus à elle-même, au point de ne plus voir la détresse de son mari, qui l'adore et se refuse aux vraisemblances, au point de ne plus discerner les inquiétudes de sa belle-mère, au point surtout de n'avoir pu lire ce qui se passe dans le cœur de sa fille, Rose de Mégée, éprise du jeune Farmont et qui va manquer ce mariage parce que l'on jase déjà, dans le monde, de l'intimité de Thérèse avec le Prince Jean. Pourtant, je le répète, rien encore de décisif entre eux. Thérèse refuse le don de sa personne avec la dernière énergie... et vous voyez ici le second élément du drame

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OU le second des deux conflits : lutte entre l'amour-passion et le Devoir ou l'honneur de la femme qui risque, en s'abandonnant, de ruiner le bonheur et la tranquillité des deux êtres qui l'approchent le plus près : sa fille et son mari. Le Prince Jean n'obtiendrait rien sans doute, si Thérèse n'avait par hasard entendu la violente explication entre le père et le fils, et si, pour retenir celui qu'elle aime, pour l'arracher à la rouge destinée qui l'attend, elle ne décidait, dans un brusque élan d'affolement, de se donner à lui pour le garder plus sûrement... Et c'est donc tout d'abord la passion qui l'emporte.

On discerne aisément, par le seul exposé des situations, combien pressants, combien émouvants sont les éléments qui composent ce second acte. Si le triomphe de l'art dramatique est d'impressionnjer l'âme du spectateur par la violence et la soudaineté des luttes morales qui doivent en elle trouver leur écho, M. Paul Hervieu a réalisé un des plus significatifs tours de force qui se puissent voir, car jamais, je crois, dans les trente ou trente-cinq minutes d'une affabulation scénique, on n'a accumulé plus de traits propres à nous secouer. Jamais M. Paul

Hervieu ne s'est montré plus concis, plus ramassé ; jamais il n'a justifié davantage cette appellation de tragédie moderne qui fut donnée à certains de ses ouvrages, à raison de leur conception même et de leur structure, — appellation qui fit fortune et qui tire sa valeur de la simplicité des moyens employés. Encore cette simplicité ne suffirait-elle pas à rendre de tels effets : sans doute M. Paul Hervieu possède-t-il aussi l'art de secouer les nerfs du spectateur et d'aller jusqu'à l'extrême limite du frisson que nous peuvent communiquer des œuvres appartenant à une autre catégorie littéraire. Je ne fais qu'indiquer une critique sur laquelle on pourait appuyer, mais qui doit passer au second plan, si l'on songe à la qualité d'émotion toute psychique qui se dégage de l'ensemble du drame.

Dans le petit appartement éloigné qui doit abriter leur rendez-vous et le don suprême de Thérèse, le Prince Grégoire, qui poursuit implacablement son but, a devancé les deux amants. Il y reçoit la visite d'un émissaire de Sylvanie, Siméon Keff, qui vient lui annoncer que tout est prêt pour l'élévation au trône du Prince Jean. Il faut donc à tout prix, fût-ce au moyen

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d'un simulacre d'assassinat, que l'héritier de la couronne soit arraché à son amour et rendu à sa vraie destinée. Les deux amants arrivent, cependant que Grégoire et Siméon Keff leur cèdent la place : ils préludent par des caresses et des baisers au suprême abandon. A l'instant où ils vont se retirer dans la chambre voisine, un bruit se fait et le prince Jean s'élance pour inspecter les lieux. Il est assailli, bâillonné, et dans la lutte pousse un cri d'horreur. Effroi de Thérèse, d'abord clouée au sol : elle se précipite sur la porte qui a été verrouillée au dehors. Siméon Keff apparaît et lui explique que tout est consommé, que le prince Jean vient de mourir, victime d'une conspiration politique. Thérèse, toute au sentiment d'amour et de vengeance, va crier, appeler. Mais Siméon Keff la rappelle au sentiment de la réalité ; épouse et mère, à quoi lui servira de faire du scandale, quand tout est fini, quand celui qu'elle aimait n'existe plus, quand il est temps encore pour elle de prendre la fuite, d'éviter ainsi le déshonneur et la ruine des siens. La jeune femme se rend et s'en va désespérée. Alors le Prince Grégoire reparaît : une fois suprême

il tente par la violence de ramener son fils au sentiment du devoir que lui impose son rang et son avenir ; mais il se heurte à des fureurs d'amant qui ne veut rien entendre : à la tête de son père, le fils jette des paroles de haine et de vengeance, et c'est seulement à l'heure où tout espoir lui paraît perdu de réussir dans son projet que le Prince Grégoire donne l'ordre à Siméon Keff d'ouvrir la porte de la geôle où il le tenait enfermé.

Voyons maintenant le dénouement, et quelle peut être la solution du drame. Dans le salon du comte de Mégée, celui-ci attend avec sa mère le retour de Thérèse qui s'est absentée pour la journée, et qui doit revenir pour assister au dîner chez les Farmont. Mais Thérèse ne rentre pas ; les minutes passent et l'inquiétude envahit l'esprit du comte. La voici pourtant, pâle, livide, décomposée. Les questions vont se presser dans la bouche du mari. Mais il n'ose pas, d'abord parce que sa femme lui en a toujours imposé, et puis parce qu'il pressent en elle une telle souffrance, une telle détresse, qu'il ne sait comment l'interroger, peut-être aussi parce qu'il redoute une révélation qui l'affolerait. Elle, Thérèse,

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ne veut qu'une chose, le silence, l'obscurité. .. qu'on ne lui parle pas. On va prévenir le médecin... elle ne veut pas le voir. Elle veut s'enfermer dans sa chambre et s'abandonner à sa douleur. Le pourra-t-elle ? Non, car voici la solution du drame qui s'indique. Elle sera punie de sa faute par le seul être qui ne la puisse soupçonner, par sa fille même, et c'est cet être, innocent et inconscient. Rose de Mégée, qui viendra la supplier d'assister à la soirée des Farmont pour ne pas faire manquer son mariage... Et Thérèse s'exécute, et c'est au moment même où elle traversera le salon en robe de bal qu'une dernière fois elle rencontrera le Prince Jean, accouru pour lui apprendre qu'il a échappé à la mort, et que s'opérera le réveil de ces deux êtres dans le sens de leur vraie destinée, dans le sens de leur devoir, l'une comme épouse et mère, l'autre comme prince. Dans la belle scène, dans la très belle scène où le Prince Jean découvre sa douleur en constatant que celle qui l'aime et qui le croyait mort, sacrifie le soir même aux exigences mondaines, M. Paul Hervieu nous donne un symbole parlant, éloquent, de l'amertume et des désillusions de la passion, et ce n'est pas une

des moindres qualités de son œuvre que sa conclusion morale se détache sur une image aussi frappante. Il n'y a pas là seulement de l'habileté, au sens étroit où l'on peut entendre ce mot ; il y a encore cette puissance d'enchaînement dans les situations dramatiques, qui tient à la structure même de son esprit et lui communique sa véritable portée.

Je sais bien l'objection, la grosse objection que l'on peut adresser à M. Paul Hervieu. Pour qu'un tel conflit d'âmes, un double conflit, avons-nous dit, puisse aboutir à la solution qu'exige impérieusement la logique, il faut que les personnages accessoires s'y prêtent avec une complaisance que certains pourraient juger extrême. Il est clair que si le mari de Thérèse, le comte de Mégée, n'était point par définition, l'excellent homme, le mari faible à force de bonté, toujours aux genoux de sa femme, et n'aspirant qu'à un regard d'elle, que l'auteur dès le début nous a montré, une explication s'imposerait, nécessaire pour expliquer le retard de Thérèse, et qui rendrait impossible le dénoûment de la pièce tel que l'auteur nous l'a donné. Mais ne l'oublions pas — car cela, c'est le

fond même de la nature dramatique de M. Paul Hervieu — l'auteur du Réveil, du Dédale, de V Enigme, a bien moins souci de la psychologie des personnages envisagés dans leur détail, dans leurs nuances, que de la logique et de la vigueur des situations. Toute l'explication de son talent, il convient de la chercher dans ce contraste. N'oublions pas qu'il apparaît, avant tout et par dessus tout, un logicien dramatique. Lorsqu'il imagine une situation, il ne peut s'empêcher de subordonner si complètement les personnages secondaires aux figures principales, que les premiers s'en trouvent presque annihilés pour donner leur plein sens aux seconds. Il n'en va pas ainsi dans la vie, où parfois la figure du second plan prend soudain un relief plus accusé qu'on ne pouvait s'y attendre, et partant contrecarre la volonté qui semblait devoir être victorieuse. Mais à cela M. Paul Hervieu répondra : Mon art n'est point une image fidèle de la vie, c'est une transposition, une mise au point, voulue, préméditée par ]a logique de mon esprit qui se plaît à plier les événements dans le sens d'une idée maîtresse à laquelle se subordonne tout le reste. C'est là son droit d'écrivain ô!idées,

et c'est merveille aussi, reconnaissons-le, qu'un tel écrivain réussisse à nous donner la sensation de la vie, à nous communiquer le frisson dramatique là où tant d'autres succomberaient.

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