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LES DEUX HOMMES

De tous les arts, le dramatique est bien le plus fallacieux, le plus trompeur que je connaisse, le plus fertile en surprises, le moins assuré dans ses effets, celui où V Ecole que Ton doit faire est, non pas de tous les jours, mais de toutes les heures, celui où la Veine est la plus changeante. M. Alfred Capus, notre sympathique moraliste du boulevard, notre opportuniste à tout faire, commence à s'en apercevoir, lui qui n'a pas fait seuleip.ent les Deux Ecoles, mais toutes les écoles, et qui en fera d'autres encore, lui qui n'a pas eu seulement la Veine, mais toutes les veines, et, disons-le franchement, parce que c'est formuler tout haut ce que chacun pense tout, bas, des veines étrangement disproportionnées à son mérite. De la veine en général, il eut même la prétention de formuler les lois, dans une pièce prodigieusement surfaite, qui jadis eut un succès fou, et dont une récente reprise a bien marqué l'inconsistance : il a seulement omis la plus essentielle, qui est de l'aider, de lui tendre la main par instants. On n'a pas constamment le

vent en poupe, que diable, et, quand il tourne, il faut savoir carguer les voiles. En matière dramatique, carguer les voiles, c'est présenter au public des personnages ayant quelque consistance, une pièce ayant quelque logique, des situations offrant quelque vraisemblance. A la rigueur, le public se passe de ces accessoires sur des scènes de genre, où les condiments qui relèvent la sauce font oublier que le poisson n'existe pas. Mais à la Comédie, encore faut-il qu'il y ait quelque apparence de ce dernier, et vainement le cherchons-nous dans la nouvelle pièce de M. Alfred Capus.

M. Alfred Capus, qui a donc connu toutes les veines, disions-nous, eut celle d'avoir des interprètes qui contribuèrent puissamment à l'illusion du public. Mais ce genre d'illusion n'est pas éternel — il vient d'en faire la redoutable expérience. S'il est utile d'avoir un ensemble de bons interprètes pour assurer le succès d'une pièce ; si c'est un atout, et l'un des plus excellents dans le jeu d'un auteur, que de tenir cet ensemble, il n'en reste pas moins que cet atout ne suffit pas pour s'imposer, et c'est ici qu'en dépit même de ce qu'il y a de trompeur et d'arti-

ficiel dans l'art dramatique, une loi sûre se dégage : le groupement de quatre acteurs, qui comptent parmi les plus éminents de la Comédie, et qui représentent le mieux l'art moderne rue Richelieu, ne suffit pas pour assurer la fortune d'une pièce. Pour employer une formule devenue banale, on frémit en songeant à ce qui serait advenu si la plus illustre des quatre, M^^"^^ Bartet, n'avait, par son prestige personnel et la perfection exquise de son jeu, sauvé l'ouvrage d'un échec irréparable et qui eût été instantané. Et cela, c'est déjà une déformation de la réalité causée par l'illusion scénique, qui contribue à ce caractère trompeur et fallacieux du théâtre, que nous marquions au début. Mais en fin de compte, la vérité a triomphé, car les efforts combinés de trois acteurs comme M. Le Bargy, M. de Féraudy et M^^e Sorel, leur action sur le public, généralement directe et puissante, ne sont point arrivés à dissimuler le vide et l'inconsistance de leurs personnages, non plus — chose curieuse — que les insuffisances de métier d'un auteur, qui en est à sa vingtième pièce — le pourrait-on croire ? — et que d'aucuns considèrent comme le maître des roublards.

Et je dis que cela est bon, juste, et d'un excellent exemple, parce que nous voyons trop souvent des exemples contraires, par où se trouve faussée la conception même du théâtre, et partant la conscience professionnelle de ceux qui écrivent pour le théâtre.

Tant que M. Alfred Capus écrivit pour des scènes de genre, il put nous montrer avec succès des personnages aux contours flous et indécis, s' adaptant à merveille au milieu dans lequel ils évoluaient et réussissant par l'indécision même de ces contours. La morale qu'ils symbolisaient, et qui n'est pas seulement à hauteur d'appui, mais en dessous de cette hauteur, convenait à merveille, faut-il le dire ? au public qui venait l'entendre, comme aux acteurs qui l'interprétaient. Mais le jour où, haussant ses ambitions, il vise à la peinture de caractères, comme dans cette pièce des Deux Hommes, il échoue lamentablement, car il n'atteint plus qu'à la caricature des caractères, et ces qualités, ces fameuses qualités qu'on avait tant vantées en lui, d'adaptation au milieu, se retournent contre lui et lui deviennent un empêchement. J'ai dit que ses personnages constituaient une caricature des caractères et je

vais essayer de le prouver. Qu'est-ce donc que M. Capus a prétendu nous montrer ? D'une part un homme faible, sans consistance, sans volonté, tombant, se laissant glisser aux bras d'une coquette qui l'enjôle et qui le garde. Tel est le premier des Deux Hommes peints par M. Capus... et c'est une figure véridique, comme nous en voyons tous les jours dans la réalité vécue, pour la réalisation de laquelle il appartient à l'auteur de lui imprimer son modelé personnel : il en peut faire un portrait ou une caricature. M. Capus a choisi le dernier parti. Son Paul Champlin n'est point un faible : c'est un pitre, c'est presque un grotesque d'inconscience et de faiblesse, un personnage du Palais-Royal ou des Variétés et constamment, sous les traits de M. de Féraudy qui l'interprète, nous voyons se dessiner et s'affirmer le profil de M. Baron. Jacqueline Evrard, qui le prend dans ses lacs, n'est plus une coquette, une audacieuse coquette, c'est une fille avec tous les procédés d'aguichage qui sont propres à la courtisane... et c'est ainsi que deux figures de comédie, conçues primitivement à un certain niveau psychologique, descendent, dans l'exécution, à l'étage inférieur,

non pas du fait des interprètes, notez-le bien, mais du fait de l'auteur lui-même, qui ne sut point les maintenir au niveau d'origine. Voyons maintenant le second des Deux Hommes ; mais auparavant il ne sera pas inutile de préciser l'affabulation de la pièce où il fait figure.

Le ménage Champlin est un ménage provincial, qui habite Dijon et qui est venu passer quelques semaines à Paris chez une parente, M°^6 Salvier. Le mari, Paul Champlin, est avocat à Dijon, et, comme il a l'habitude de dire, « le premier avocat de Dijon... )>, ce qui ne l'empêche pas d'être un médiocre, médiocre d'esprit — car on peut être un excellent avocat, même « le premier avocat de Dijon », et un pauvre homme par l'intelligence. M. Alfred Capus l'a très justement observé, et ce n'est pas là ce que je lui reproche. Bon homme, d'ailleurs, ce Champlin, point méchant, mais banal, irrémédiablement banal, vulgaire d'esprit, et ne comprenant rien aux nuances subtiles dont se compose la vie. C'est ce que sent très bien sa femme Thérèse, nature fine, délicate, et qui souffre manifestement d'avoir pour mari un si pauvre sire. Mais comme elle est droite, hon-

nête, décidée à remplir son devoir jusqu'au bout, elle ferme les yeux sur les insuffisances de son mari et repousse loin d'elle toutes tentations. C'est la plus intéressante figure de la pièce de M. Capus, cette Thérèse — j'oserai dire la seule, du moins la seule qui ait un caractère soutenu, indépendamment de la saisissante interprétation qu'en a donnée M^ne Bartet, la seule dont les actes soient en harmonie avec l'idée que nous en prenons, et qui, bien mieux que les Deux Hommes, mériterait de donner son titre à la pièce : L' Honnête Femme serait la traduction de l'idée de M. Capus, si le titre n'avait été déjà pris.

Thérèse résiste aux tentations, car vous pensez bien qu'on va lui faire la cour et qu'elle devra lutter. En même temps que les Champlin, se trouve chez M"^^ Salvier un parent à elle, Marcel Delonge, que l'auteur nous présente comme un garçon distingué et même supérieur — distinction et supériorité qui s'affirment aisément en face de la vulgarité de Paul Champlin, — mais qui paraît appartenir surtout à la catégorie de ceux dont le coiffeur fait la tête et le tailleur l'élégance. Enfin il fait une cour assidue à Thé-

rèse, qui tout d'abord repousse ses déclarations, sans pourtant échapper au trouble émanant d'elle. Petite provinciale somme toute, habituée à la vie de Dijon, elle ne garde pas son sang-froid en face de Marcel Delonge, et lui qui se dit amoureux, après avoir été une première fois repoussé, joue la passion silencieuse et résignée : il espère bien qu'un jour, avec la patience et le temps, surtout quand il se compare à Champlin, Thérèse tombera dans ses bras.

Ce qu'il lui faut, c'est une occasion, et voici que les circonstances se présentent, plus favorables encore qu'il n'eût osé l'espérer. Paul Champlin, qui jusqu'alors n'eut qu'une passion : les affaires, et qui n'envoie pas dire qu'il est le premier avocat de Dijon, a besoin, pour grandir sa situation, de plaider le procès d'un gros financier de la région, nommé Bridou. Justement ce Bridou a été l'amant d'une certaine Jacqueline Evrard, ex-divorcée, qui eut de nombreuses aventures et qui en ce moment, éprise de considération, est amoureuse de Marcel Delonge, et voudrait se faire épouser par lui.

Marcel conduit les Champlin chez elle, et si

Paul Champlin n'arrive pas à y décrocher le dossier de Bridou, du moins en sortira-t-il éperdûment amoureux de cette fille Jacqueline, qui se promet à lui. Par rage de ne pouvoir se faire épouser par Marcel, et après s'être jetée à sa tête, comme la dernière des filles, elle fixe un rendez-vous à Bridou.

C'est ]a partie la plus médiocre de la pièce : il n'y a Jà qu'une suite de scènes, sans lien véritable, et ne visant qu'à des effets, que rien ne prépare et que nul lien psychologique n'assemble. La donnée en elle-même peut être vraie, et nous savons des hommes qui se sont montrés aussi faibles que ce pauvre Champlin. Mais, combien de fois l'a-t-on dit, l'art n'est pas une photographie, et moins que tous autres, l'art dramatique, qui veut une condensation, une suite d'effets synthétiques, bien autrement ramassés et logiques que ceux que nous présente l'auteur des Deux Hommes. Ce fut une surprise que peu de spectateurs se dissimulaient, de voir un auteur ayant derrière lui une production si abondante, se montrer si peu maître de son sujet et l'abandonner au petit hasard des circonstances. Pour tout dire, ce fut une stupéfaction — car sur-

prise n'est pas assez — que l'auteur de vingt pièces de théâtre parût débutant à ce point, et déroutât l'attente générale. C'est qu'il y a une sorte de logique intérieure, qui fait que, lorsque des personnages sont mal conçus et insuffisamment posés dans leur donnée première, le lien qui les rattache les uns aux autres se distend, et ils ne concourent plus à une action dramatique valable. C'est ce qui est advenu pour les Deux Hommes. Dans cette pièce, qui contient quatre actes, la partie était perdue dès le milieu du troisième, en dépit des efforts merveilleux de M"^e Bartet. Il nous était devenu complètement indifférent, par suite de l'inexistence d'armature des personnages, de savoir si Champlin resterait avec Jacqueline Evrard, sa maîtresse, si, par conséquent, Thérèse Champlin ferait le bonheur de Marcel Delonge, passionnément épris, et les applaudissements du public ne pouvaient s'adresser qu'à des interprètes ayant la périlleuse mission de défendre un ouvrage où se manifeste une si extraordinaire insuffisance de métier.

M. Henry BERNSTEIN

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