L AD VERS IRE
L'an dernier, au début de la saison dramatique, la Renaissance ouvrait ses portes avec une pièce de M. Alfred Capus : la Châtelaine... ^i ce furent pour elle cinq mois de vogue certaine. Cette année, le même auteur reparaît encore sur l'affiche, agrémentée du nom de M. Emmanuel Arène... et ce sont encore cinq ou six mois de recette assurée. L'an prochain, le même phénomène se reproduira jusqu'à complet épuisement de la vogue... de la veine ! Voilà, à n'en pas douter, des placements incomparables et qui rapportent gros, pour la bourse, sinon pour la réputation des auteurs.
Désormais il semble acquis que M. Alfred Capus ne saurait dépasser un certain niveau, même en prenant soin de s'adjoindre un collaborateur. On connaît son domaine, celui où il triomphe, où il règne en maître incontesté : l'esprit, le mot alerte et parisien, la réplique non moins vive, et d'ailleurs prévue d'avance, parce qu'elle est généralement en allusion aux derniers événements parisiens — tout à la fois sa force et sa
2l8 FIGURES DU THEATRE CONTEMPORAIN
faiblesse. — Le public sait ce qui va venir : il n'a point à se creuser pour l'imaginer... et comme il sait gré à son favori de lui épargner un tel effort ! Toute cette première partie de son rôle, qui d'ailleurs n'est point la seule, est, au premier chef, ce que nous appellerons du théâtre de digestion, quoique supérieur évidemment à ce que nous entendions jadis sur les scènes du Palais -Royal et des Variétés. Elle répond aux mêmes besoins, aux mêmes exigences de la majorité, et représente la raison profonde de son immense succès : je m'empresse de dire qu'elle n'est pas la seule.
Triomphant et sans égal pour le mot parisien, pour le trait, il est encore manifeste que M. Alfred Capus sait trouver une situation dramatique, un conflit d'âmes, sortant du domaine de la Comédie pure, pour atteindre au drame. Il nous donne un instant l'illusion et l'espoir qu'il va se hausser jusqu'à la passion, qu'il va tirer quelque chose de pénétrant d'une situation habilement posée... Erreur... Il semble bien, — en définitive nous l'avions observé dans la Châtelaine et nous devons le constater encore dans V Adversaire — qu'une fois arrivé à une certaine
LE THEATRE A SUCCES 2ig
hauteur, il lui faille redescendre aussitôt, pareil à ces gens dont les poumons trop faibles ne sauraient supporter une forte pression sans s'exposer aux pires malaises. Il esquisse, mais n'achève pas. Il trouve des données ingénieuses et nouvelles qui intéressent et retiennent momentanément l'attention. Mais il n'en tire pas le quart de ce qu'elles contenaient. Et de fait, on imagine malaisément un auteur ayant eu le genre d'entraînement propre à M. Alfred Capus et qui envisagerait la vie avec assez de gravité pour en dégager quelque œuvre forte. M. Alfred Capus a trop longtemps et trop assidûment produit du théâtre de digestion, pour atteindre jamais, on peut le croire, au véritable théâtre d'émotion.
...Maurice DarJay est un de ces hommes qui vivent placidement dans la paix du ménage, ne demandant qu'une chose à la vie, c'est de leur donner le moins d'émotions possible, de les laisser vivre. Dépourvu d'ambition, non point par incapacité, certes, mais bien plutôt par désenchantement anticipé — il n'a guère dépassé la quarantaine — Maurice a pour femme un de ces êtres nerveux, impressionnables à l'excès, tout juste l'opposé de lui, et qui, à vrai dire, n'ont
jamais une altitude définie dans la vie. Ambitieuse pour lui — car elle l'aime réellement — elle ne souhaite qu'une chose : qu'il reprenne sa profession d'avocat, où déjà il obtint quelque succès, et qu'il sorte un peu de cette médiocrité bourgeoise, de ce pot-au-feu quotidien, qui l'exaspère, elle, si c'est assez pour le contenter, lui. Voici que précisément une occasion inespérée se présente. On vient lui offrir une affaire sensationnelle : affaire de finance où la politique joue son rôle. Maurice n'a qu'à dire oui pour obtenir cette cause qui le mettra en lumière. Tout justement il refuse et désigne un de ses jeunes confrères, assidu dans sa maison, M^ Langlade, pour le remplacer. D'où stupeur et désenchantement de Marianne Darlay...
Vous avez deviné, n'est-ce pas, que ce Langlade est l'amant en instance, l'amant prévu, l'amant fatal, l'amant aux belles phrases, chaudes et ardentes, qu'on murmure entre deux portes... et toute cette partie du rôle de Langlade n'est certes pas pour rajeunir et raviver une œuvre dramatique. C'est ce que nous avons entendu tant de fois, la préparation, la mise en œuvre de l'adultère par ennui, par recherche de
sensations nouvelles, inconnues, troublantes — thème fatigué, usé, rebattu, pour lequel il faudrait, si Ton avait la prétention de le rajeunir et de le renouveler, une autre profondeur, une autre pénétration psychologique que celle dont jusqu'ici fit preuve M. Alfred Capus. Après s'être débattue quelque temps, mais débattue en nous laissant la certitude qu'elle ne tardera pas à succomber, Marianne Darlay tombe dans les bras du jeune homme fatal qui doit raviver ses sensations. Celui-ci l'y tiendra d'autant plus vivante et palpitante qu'il la sentira poursuivie par le remords et par la crainte du châtiment. Toute cette partie de l'œuvre, et, par conséquent, tout le rôle de Langlade, nous sont apparus avec une banalité d'autant plus frappante que l'acteur, M. Magnier, imite davantage et jusqu'au pastiche, la voix, les intonations, les attitudes du plus fatal de tous les séducteurs, M. Le Bargy. On ne saurait être moins soimême que ne le fut M. Magnier, et j'avoue ne pas comprendre le mobile qui a pu pousser un interprète à composer un personnage avec un tel parti-pris.
Ici commence le véritable rôle de Maurice
Darlay, la partie originale et nouvelle de l'œuvre, qui eût pu devenir forte et vraiment émotionnante, si le propre de M. Alfred Capus n'était pas justement de tourner court au bon moment, de se dérober quand il a pris le plus bel élan. Darlay, qui aime sincèrement et profondément sa femme, qui jusqu'alors ne s'est manifesté que comme une figure de demi-teinte, soudain s'accuse en plein relief, dans son attitude de mari jaloux. Il a la certitude morale qu'elle le trompe ; mais il lui faut la preuve, car il ne peut continuer à vivre dans cette angoisse : et la seule façon de l'avoir, c'est un aveu qui émane d'elle. Il ne songe pas à la brusquer : c'est par la douceur qu'il y arrivera. Cette scène-là, je le répète, est saisissante : un moment nous avons cru, comme autrefois dans la Châtelaine, que M. Capus allait se hausser jusqu'à la plus subtile et à la plus poignante psychologie. Darlay aborde sa femme : il lui confie ses craintes, ce qu'il croit avoir remarqué, qu'elle n'est plus à lui comme par le passé... qu'elle traverse sans doute une crise douloureuse... mais qu'il est temps encore peut-être de se reprendre... Tout cela est d'une délicatesse, d'une humanité, d'une
vérité saisissante. Peu à peu il arrive, en précisant l'image, en pressant V Adversaire, en l'investissant comme une citadelle qu'on assiège, à lui faire perdre la tête, à l'affoler, bref à lui faire avouer que non seulement elle aime Langlade, mais encore qu'elle s'est donnée à lui.
Les dénoûments de M. Capus sont toujours la partie faible de ses œuvres. Après cette scène d'aveu, si forte et si nouvelle, nous attendions, nous espérions autre chose que ce banal divorce, froidement réglé, et qui est une manière vraiment trop commode de se tirer d'affaire. Mais voilà, la facilité d'un tel dénoûment était bien tentante, et l'effort cérébral qu'impliquait une autre solution, plus humaine, plus intéressante, plus difficile à réaliser aussi, s'accordait mal avec le tempérament de l'auteur, avec le temps qu'il peut consacrer à chacune de ses œuvres, étant donné la surabondance de sa production. Une fois de plus c'est un effort qui tourne court, qui nous répète, d'un amuseur en vogue, tout ce que nous connaissions déjà, comme trait, comme dialogue, comme habileté de travail, comme succès facile, et qui, semblable aux précédents, nous laisse sur une forte déception.