‹ Figures du theatre contemporain (volume 2)Chapitre 21 sur 22 · JÔ · texte numérisé non relu

JÔ

Entre tous les moyens d'expression qui appartiennent en propre à M. Novelli, le plus saisissant est le contraste qui s'impose entre sa verve comique et l'intensité de sa puissance tragique. A vrai dire, il n'appartient à aucune catégorie définie : il échappe aux prises du classement. Il n'est ni comédien, ni tragédien, ou plutôt il est l'un et l'autre à la fois, avec une égale maîtrise, chose merveilleuse pour nos yeux trop habitués à la spécialisation. Ondoyant et divers, ainsi que la vie même, il nous communique au plus haut degré la sensation des contrastes de la vie : c'est pourquoi il atteint au maximum de sa puissance et de son intensité dramatique dans la conception shakespearienne du théâtre, surtout en une figure comme ce Shylock, où tout est nuances et oppositions.

Suivons-le, dès ses premières scènes avec Antonio et Bassanio, jusqu'à l'enlèvement de Jessica. Comme il excelle à composer une figure, à la graduer, à la mettre en lumière, ainsi qu'un peintre habile procède en un tableau, par le contraste des valeurs ! Le voici d'abord familier, intime, puis comique, comique jusqu'à la caricature, mais qui garde pourtant, jusque dans

les traits de la plus extrême familiarité, cette âpreté d'accent par où s'accuse le tragique de sa destinée. Habile à traduire ce qu'il y a de plus subtil dans une émotion, par un geste, par une expression physionomique, la voix de M. Novelli, merveilleux organe qui va du tendre au pathétique, complète l'effet du geste et de la physionomie.

Il faut le voir, dans l'admirable scène qui fait suite à l'enlèvement de Jessica, et qu'il crée tout entière au sens précis du mot, puisqu'elle n'existe que par l'interprétation du comédien. Silencieux d'abord, d'un effrayant silence, se refusant à en croire ses yeux quand il voit ouverte la porte de sa maison ; puis soudain impulsif, s' abandonnant sans mesure à sa douleur, la voix pleine de hoquets convulsifs et de cris rauques, semblables aux rugissements d'un fauve,.., il atteint finalement aux fureurs de l'imprécation, et par ses malédictions, au grandissement tragique d'une figure qui demeure en notre pensée comme un symbole inoubliable. Je ne me souviens pas d'avoir éprouvé au théâtre, grâce à l'efficace vertu d'un acteur de génie, émotion, frisson de l'être d'une intensité supé-

rieure à celui que m'a donné M. Ermete Novelli dans la traduction de cette étonnante figure.

Celui qui sait interpréter ainsi crée donc véritablement, c'est-à-dire devient le collaborateur du poète... Et voici que les conclusions de cette conférence équivalent aux prémisses que nous posions dès le début. C'est le témoignage rendu par Dumas fils à M"^<^ Doche qui s'éclaire ; celui d'Alfred de Musset au comédien Got. C'est encore l'hommage magnifique rendu par Richard Wagner à Schnorr et à la Schrœder-Devrient qui prend toute sa valeur et brille de tout son éclat. A un certain degré de talent ou de génie, tous ceux-là se rejoignent et se donnent la main, qui savent exprimer la poésie des passions humaines.

Je n'étonnerai donc nul d'entre vous en terminant par cette boutade :

— « Qu'est-ce que l'interprétation ? — demandait un jour je ne sais plus qui, à un auteur fameux.

— « Le plus sublime des arts, fit celui-ci, ou le plus vil des métiers. »

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