Figures du théâtre contemporain
Qu'importe un nom de famille que les circonstances douloureuses d'une destinée trop brève empêchèrent seules de devenir expressif ! Son prénom était Emmanuel, ce qui, en langue hébraïque, signifie : Dieu avec nous. Et jamais prénom choisi par une mère attentive ne fut mieux justifié, car jamais âme ne me communiqua plus haute et plus noble perception du Divin. Bien que juif d'origine, en vertu d'une longue ascendance, il était nativement, par une sorte de grâce efficace, imbu du génie chrétien, si ion entend par là ces vertus étrangement méconnues aujourd'hui par la plupart de ceux qui prétendent faire de la croix leur signe de rai-
liement : aménité, bienveillance, et cet autre mot qui résume tout : charité.
Nous nous étions connus sur les bancs du collège, aux environs de la quinzième année : une commune horreur de la promiscuité des classes et des hideux niais qui en composent la majorité, nous eut vite rapprochés. A cet âge où les émotions sont si actives qu'elles peuvent, d'une empreinte décisive, marquer toute une existence, un lien sacré se forma entre nous, que la mort seule devait briser. Je lui dus ce bien précieux : Vexaltation de iâm". dans le culte du Beau, sauvegarde d'ordre unique pour certaines natures trop impressionnables que guettent à chaque détour les surprises de la vie. Encore est-ce peu, Je m'en r2nds compte aujourd'hui, que cette communion en Beethoven et Spinoza, si la fréquentation de ces grandes âmes ne contribue pas à notre perfectionnement moral. Je lui dus un autre bien, plus précieux encore : il fut pour moi comme une conscience vivante, par la seule pureté qui émanait de lui. Entre nous deux tout était commun...
oui, tout de ce qui touche aux Idées. Mais j'aurais rougi de lui confier les troubles de ma sensibilité, car j'aurais cru par là me diminuer à ses yeux, et pour certaines défaillances de la chair que son indulgence eût évidemment excusées, je m'en serais ouvert à lui plus malaisément encore qu'à ma propre mère, laquelle pourtant ne plaisantait pas sur ce sujet. Si l'on veut une idée de ce que peuvent les sentiments sur la conduite pratique de la vie, je raconterai le trait suivant : Quelques années après sa mort, quand la malheureuse affaire que l'on sait divisait en deux camps la France, créant une guerre vraiment fratricide, je fus sollicité à mainte reprise de prendre parti. Parmi les mobiles qui m'en empêchèrent, nul ne fut plus actif que le souvenir de ce Juif à l'âme cristalline en qui s'étaient épanouies quelquesunes des plus rares vertus chrétiennes.
Vingt années se sont écoulées depuis qu'il a quitté ce monde, et bien que sa forme terrestre soit abolie d'ici-bas, la beauté de son âme est aussi présente à mes yeux qu'à l'heure où pour
la dernière fois je pressais sa main brûlante de fièvre, auprès du lit où il agonisait. Ce mort m'est une réalité plus directe, plus immédiate, plus agissante surtout, que les trois quarts des vivants qui m'entourent et se mêlent aux démarches de ma vie. A vrai dire, il la commande, puisqu'il n'est pas une circonstance sérieuse où son image ne s'évoque en moi !
Elle serait pour moi la plus puissante démonstration de l'Invisible, si par ailleurs Je n'en étais suffisamment convaincu. Je n'ai jamais pu lire l'admirable chapitre de Montaigne sur l'Amitié, sans que mes yeux se mouillent de larmes, surtout à ce passage : « — Si l'on me pressé de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne peut s'exprimer qu'en répondant : Parce que c'était lui, parce que c'était moi!... Nous nous cherchions avant que de nous être connus, je crois, par quelque ordonnance du Ciel. »
Oui, c'est bien cela. Pour moi, cher Emmanuel, tu fus vraiment l'envoyé de Dieu, et je ne souhaite pas d'autre intercesseur, puisque, après
vingt années d'expérience et de fréquentation des hommes^ si je cherche à donner an corps aux plus nobles facultés de l'âme, nulle image, mieux que la tienne, ne me parait digne de les incarner !