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LA MARCHE NUPTIALE

Le talent de M. Henry Bataille est de ceux qui prennent et qui retiennent, habile à forcer l'attention de ceux-là même qui ne partagent point ses idées, par je ne sais quelle allure deconviction forte et de troublante passion. Il sait trouver une situation audacieuse et l'imposer, une fois trouvée, à des spectateurs qui, peut-être s'insurgeraient-là contre, si c'était un autre que M. Bataille qui la leur présentât — on a pu s'en rendre compte l'an dernier avec sa pièce : Maman Colibri, où les pires audaces passaient comme lettre à la poste, grâce au tour de main de celui qui les mettait en œuvre. Et puis il a ce mérite, au-

aussi modifié. Sous l'inftuencc de certaines causes, et particulièrement du succès, M. Bataille a mis ses pas dans les pas da M. Bernstein et inauguré une manière de théâtre brutali%te par où il rejoint, s'il ue dépasse son maître.

quel pour ma part je suis infiniment sensible, et si rare de nos jours qu'il apparaît comme une vertu littéraire : il possède un style, une forme, il a souci de la langue qu'il fait parler à ses personnages et l'on sait de reste qu'il se différencie par là de la plupart des auteurs qui écrivent pour le théâtre.

Ses pièces sont vivantes et pourtant ce sont des pièces à idées : on voit assez que je les distingue par là de celles qui, défendant aussi des idées ou des théories, comme les drames de M. Brieux par exemple, sont compromises dans leur existence même d'oeuvre dramatique par le parti-pris qui met la plume à la main de l'auteur. Et ceci encore, comme le style, comme la beauté de la forme, c'est un don, c'est une chose qui ne s'acquiert pas, parce que cela est inhérent à la pensée même de l'auteur. C'est en ce sens et dans ces limites qu'il faut admettre les théories de Flaubert sur la confusion de la forme et du fond : L'auteur pense t-il en artiste.-... il écrit une langue savoureuse et qui, par son harmonie, plaît à l'oreille. Pense-t-il en auteur dramatique.-. . il sait dresser debout des personnages qui ont une vie indépendante des idées doutils sont le support. D'un tel point de vue

M. Henry Bataille est tout à la fois un artiste et un auteur dramatique.

J'ai dit que ses pièces étaient des pièces à idées, et bien que pas une fois les idées chez lui ne ralentissent ou n'alourdissent l'action dramatique, sans doute y peut-on faire une objection, c'est que par leur dédoublement, dans cette Marche nuptiale qui nous occupe, elles apparaissent contraires au principe de V imité d'intérêt, et sollicitent notre attention en des sens contradictoires : d'où je ne sais quel flottement dans la pensée de Tauteur, et chez nous autres spectateurs, de pénibles hésitations. Deux idées maîtresses ou directrices présidèrent à la conception de la pièce, comme elles en commandèrent les développements : La première c'est la légèreté, pour ne pas dire plus, l'inanité des conditions dans lesquelles sont faits la plupart des mariages contemporains... et je crois que là-dessus tous ou à peu tous tombent d'accord : on approuve mais au surplus on ne fait rien pour les modifier, ces conditions. La seconde idée de M . Bataille, c'est la difficulté d'adaptation dans la vie commune des êtres appartenant à des catégories sociales distinctes, . . et celle-ci sans doute est beaucoup plus contestable du point

de vue psychologique, ou du moins ne se présente pas avec le caractère d'évidence et de généralité que revêt la première. Ce sont ces deux thèmes qui circulent à travers la pièce, le premier commandant l'exposition et le second acte, tandis que le second préside aux développements des deux derniers. L'analyse va nous montrer de quelle façon ils régissent les situations du drame.

Grâce de Plessans, fille noble et de vieille souche, a aimé Claude Morillot, son professeur de piano, garçon sensiblement plus âgé qu'elle et fort dépourvu de dons physiques, mais chez lequel elle a discerné une belle âme et une nature précisément contraire à celle de tous les partis qu'on lui pouvait proposer. Elle a voulu l'épouser ; elle a soumis ses intentions à sa famille, qui bien entendu a rejeté avec indignation une telle mésalliance. Grâce a passé outre et elle est partie avec lui. Ici ce n'est point, comme tant de fois on l'a vu dans la réalité, le professeur de piano qui a séduit et enlevé son élève, mais bien l'élève qui a décidé et entraîné le professeur, car Claude Morillot n'est point homme à prendre un parti, et s'il a unebelle âme.iln'ani énergie, ni éclat, ni même sensibiHté, cette sensibilité d'artiste qui, à

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défaut d'intelligence, peut séduire une âme de femme II y a là, dans la conception du personnage, tel que l'a voulu l'auteur, ou tel que l'a réalisé le comédien — on ne sait jamais au théâtre, car l'interprétation détorme sisouvent l'idée première de l'écrivain — il y a, dis je, dans ce Claude Morillot, une insuffisance qui nous choque et semble devoir écarter l'idée de ce grand amour qui se joue de tous les obstacles. Quoi qu'il en soit, Grâce s'est enfuie de la maison paternelle avec Claude, et tous deux, réduits aux plus modiques ref^sources, se présentent chez une amie d'enfance de Grâce, Suzanne Lechâtelier, pour lui demander un petit emploi dans la maison de son mari, qui joint aux leçons que donnera Claude, leur permettra de vivre tant bien que mal. Lechâtelier est un grand industriel, qui, voici douze ans, a épousé Suzanne, au sortir du couvent. Suzanne reçoit Grâce avec affection, mais avec la condescendance de la femme riche, honorée, régulièrement et confortablement installée dans la vie pour une existence de bonheur. Quant à son mari Roger, il y apporte une nuance de suffisance et de dédain, qui pourtant daignera accorder sa protection, on devine avec quelle arrière-pensée.

Au début du second acte, nous voyons Grâce et Claude dans leur misérable chambrette d'hôtel meublé, heureux pourtant, car dans les premiers temps et grâce au mirage des premières heures, l'amour se suffit à luimême et il supplée à tout : Claude n'a-t-il pas obtenu dans la maison de Lechâtelier une situation fixe qui leur assure l'indispensable ) Il a même pu, à l'aide d'une avance incorrecte d'appointements, qu'il fit passer aux yeux de Grâce pour une gratification de son patron, louer au mois lo piano qu'ils désiraient tant. Profitant d'une absence de son employé, Lechâtelier s'introduit dans la chambre de Grâce et vient lui déclarer son amour, ou pour mieux dire, tenter de tirer parti de la situation. La façon dont elle reconduit, sans violence, sans indignation, mais avec fermeté, sa noblesse d'âme, la dignité de ses répliques, font de cette scène une des plus belles que l'auteur ait écrites et si l'on y regardait de près comme nous aimerions à le faire, en étudiant l'œuvre le texte sous les yeux — - mais les exigences de l'actualité s'y opposent — il serait aisé de montrer que, par la qualité de la forme, par la beauté du style, M. Henry Bataille s'apparente ici aux meilleurs écrivains de no-

tre langue française. Lechâtelier s'en va, protestant de son respect pour une si noble nature, mais dans le fond de lui-même, encore plus éperdu de désir pour celle qu'il ne peut obtenir.

C'est ici que se produit, dans l'intervalle du second au troisième acte, l'interversion de sentiment dans l'âme de Grâce, qui était indispensable au conflit d'où sort le drame, interversion que nous constatons, mais qu'il nous est plus facile de constater que d'expliquer. L'auteur, en tous cas, ne nous en donne aucune justification précise, tout en nous en laissant soupçonner une ou deux... et de là naît cette hésitation, ce flottement, cette incertitude que le troisième acte suscite en notre esprit. Lorsque Grâce dePlessans, invitée par son amie Suzanne à partager leur villégiature, se retrouve auprès de Roger qui la désire plus éperdùment que jamais, nous sentons bien que le prestige qui, semblable à une auréole, entourait la tête de son cher musicien Claude, s'est presque complètement évanoui, et que cet amour, sa seule sauvegarde, va la livrer impuissante aux mains de Roger, Nous le sentons... mais nous n'en discernons pas exactement la cause. Est-ce l'acte indélicat commis

par Claude?... Mais il l'a accompli, cet acte, par amour pour elle et pour augmenter son bien-être... la nature généreuse de Grâce nous interdit cette explication. Est-ce parce que décidément ce Claude lui apparaît trop insuffisant de volonté, trop médiocre d'intelligence . , trop inélégant aussi, et par trop provincial .\.. Mais de cela aussi n^avait-elle pas eu conscience dès l'origine de leur liaison, et ce qu'elle avait aimé en lui, n'était ce pas tout uniment la naïveté et la candeur de son âme ? Ne serait-ce pas encore ce que nous disions tout à l'heure: la difficulté d'adaptation pour la vie commune de deux êtres appartenant à des conditions sociales si différentes ? Il y a de ces trois choses dans les sous-entendus de M Bataille, et le flottement même quenous constatonsàl'analyse prouve simplementce qu'iia dû reconnaître à l'exécution — combien était difficile la situation qu'il exposait ! Je n'en veux pour preuve que ceci : lorsque Grâce de Plessans, environnée, pressée par les assiduités de Lechâtelier, troublée jusqu'au fond de l'âme et ne sachant plus ce qu'elle va faire, se laisse choir finalement dans ses bras, M. Bataille a recours à un artifice qui montre assez les atténuations par lui jugées indispensables

à son acte : il nous la présente au milieu d'une fête, étourdie de Champagne, et par là diminue d'autant à nos yeux sa conscience et la responsabilité de son abandon.

Grâce de Plessans a pu s'abandonner une seconde aux bras de Lechâtelier : elle a pu laisser ses lèvres s'appuyer sur les siennes... elle ne lui appartiendra pas tout entière, car il importe avant tout que celle qui, par son premier geste d'amante, en usa si délibérément avec le monde et les usages de la société, il importe que cette femme ne glisse pas au banal adultère : voilà ce que M. Bataille a bien senti et puissamment mis en lumière. L'angoisse de sa conclusion domine et opprime nos nerfs, dès le début du dernier acte : Grâce de Plessans naime plus Claude . . Sans doute aime-t-elle maintenant Lechâtelier dont elle sent, vivante encore sur ses lèvres, la première caresse. Mais plutôt que d'être à lui, elle se réfugiera dans la mort volontaire et par là saura s'affranchir de l'inévitable.

POLICHE

Dans ces confidences d'avant-première, qui de plus en plus entrent dans nos mœurs dra-

matiques, M. Henry Bataille précisait de la façon suivante — ou du moins lui faisait-on préciser — l'idée maîtresse de sa pièce, en lui donnant non plus seulement la publicité restreinte d'une Revue confidentielle, mais la publicité élargie d'un grand journal du soir :

« J'ai pu dire en toute liberté, au moyen de l'action, des héros, du héros central surtout... j'ai dit, jusque par l'âme des choses, des meubles, des tableaux, des décors, le conflit éternel de notre vie intérieure et de notre vie extérieure, de l'exprimé et de l'inexprimé. Voilà l'idée maîtresse, l'intention vêtue d'énigmes qui sert de base et de thèse absente à mes quatre actes. Nous vivons tous, les plus sincères eux-mêmes, dans l'insincérité, dans une conflagration perpétuelle entre notre vérité vraie et celle que nous voulons faire admettre sur nous. Le milieu, l'ambiance, déteignent sur nous, nous entament et jusqu'aux plus lucides, aux plus forts, aux plus libérés, subissent l'envahissementdénaturant des influences cachées, des concessions accordées. Nous vivons dans un perpétuel reniement de nosréalitésintérieures... »

Belle idée en elle-même et curieuse à porter au théâtre où l'artifice joue un tel rôle ! Mais quelle imprudence de la souligner théoriquement avec cette précision, et quel risque court celui qui proclame une telle ambition, si dans l'exécution il demeure en deçà de ce qu'il nous fit espérer I

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Ce danger, M. Henry Bataille l'a senti, puisqu'il se révolte après coup contre ce commentaire de sa pensée et nous le présente comme un simple interview obtenu par surprise, et amplifié pour les besoins de la cause, tout en reconnaissant qu'il subsiste quelque vérité en lui. Et M. Bataille a bien raison, car c'est à la fois trop et trop peu que cette interprétation. Dans cette œuvre nouvelle, comme dans la précédente, M. Bataille demeure fidèle à son tempérament originel, qui trouve son expression la plus accusée dans la traduction des souffrances de l'amour. Il a senti que là était son originalité, et il veut y demeurer fidèle. C'est toujours le même thème qu'il a développé : les variations seules ont changé, et ces variations, vous les connaissez : c'est V Enchantement^ c'est Maman Colibri.

Tout auteur, romancier ou dramaturge, si spontané, si impulsif soit il, a une conception plus ou moins consciente de la vie. Nommons cela, si vous voulez, une idée maîtresse où se ramènent les faits particuliers qu'il nous présente, et M. Capus lui-même, le plus détaché, le plus sceptique des écrivains, nous laisse apercevoir, à travers ses pièces, ce qu'on n'a pas craint d'appeler d'un bien gros mot : sa

philosophie. La conception de M. Bataille, qui s'intéresse principalement aux drames de l'amour, n'est ni morale, ni immorale, mais amorale au plus haut degré (i). Pour lui, à n'en pas douter, la majorité des humains se trouve régie , souverainement dominée par la passion qui les pétrit à sa guise, serfs impuissants à se libérer d'une telle contrainte. Ce qu'il aime en elle, ce qu'il traduit dans ses personnages, avec la complaisance du peintre qui caresse amoureusement ses modèles, n'est-ce pas tout justement cette fatalité de l'instinct, cette impulsivité qui les livre sans force aux surprises des rencontres, au hasard des circonstances, et fait qu'ils s'appartiennent d'autant moins qu'ils appartiennent davantage à la passion victorieuse. S'il est une faculté humaine dont M. Bataille semble ignorer l'existence, c'est à coup sûr la volonté, cette volonté si puissante chez certains hommes, et qui sait l'emporter sur des impulsions aussi vives pour le moins que celles dont il nous offre la peinture dans ses pièces, cette volonté qui constitue un si bel élément de conflit dramatique, et dont il fau-

fx) C'est l'évolution toute naturelle de cette philosophie^ qui a conduit l'auteur au point où il en est .lujourd'hui.

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dra bien qu'un jour on nous montre l'action puissante dans la conduite de la vie, ne fût-ce que par réaction contre la veulerie, contre l'avachissement passionnel dont nous sommes les témoins au théâtre... cette image trop fidèle de la société qui nous entoure !

Il ne faut pas en tout cas compter sur M Henry Bataille. pour une telle entreprise... et ce n'est pas un reproche que je lui adresse. L'artiste produit avec son tempérament, avec sa sensibilité, et le mieux qu'il ait à faire, pour nous donner comme peintre de la vie une œuvre ayant chance de nous émouvoir, c'est encore de suivre les suggestions de cette sensibilité. M. Henry Bataille n'a pas besoin d'y être invité : il s'y abandonne avec complaisance. Si ce titre n'était déjà pris, son théâtre pourrait porter le titre général : Théâtre d'Amour, ou plus exactement celui-ci : Les Victimes de V Amour. Du reste n'a-t-il pas d'illustres devanciers, et de tous le plus illustre, ce Musset que nous aimons tant, et qu'il aime lui aussi } Que sont-ils en eflfet les héros de Musset, sinon les victimes de l'amour auquel ils s'abandonnent } Seulement ce qui, chez le poète romantique, est mélancolie amoureuse, où le cœur a la plus grande part, transposé

d'ailleurs dans cette langue merveilleuse dont il a le secret, chez M, Bataille, devient irritabilité nerveuse, impétuosité d'un désir où prédominent les sens... Cela se précise, se matérialise, se transforme en je ne sais quoi de positif, d'irritant, d'exacerbant, et qui, pour tout dire, nous rend un compte exact de la société présente, si matérielle, si complète ment esclave de la jouissance physique, si parfaitement déprimée dans les ressorts de son énergie intime ! C'est une mise au point tout uniment : M. Bataille peut se vanter de l'avoir faite, et par là, je n'hésite pas à le reconnaître, il nous livre une image fidèle de l'époque où nous vivons (i).

Voici donc le héros de M. Henry Bataille : Didier Mareuil, non plus un jeune homme, mais un homme jeune encore : trente-six, trente huit ans peut-être. Non pas élégant, certes, ni beau, mais cachant sous une enveloppe fruste un cœur excellent, une sensibilité profonde, un besoin ardent de se donner... et il l'a fait, le malheureux... il s'est donné tout entier, corps et âme, avec la parfaite inconscience d'une âme simple, à Rosine de Rinck,

(i) Je ne soupçonnais pas, en écrivant ces lignes, que l'évolution di M, Bataille les justifierait ti complètement.

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dont l'auteur, s'il ne nous précise pas exactement sa situation sociale, nous fait du moins sentir qu'elle est une pure, ou plutôt une impure esclave de ses sensations. Rosine de Rinck a été mariée ; elle est veuve ou divorcée, elle est libre en tous cas... et elle use, elle abuse de sa liberté pour s'abandonner à son caprice, à sa fantaisie de belle fille qui aime qu'on la désire et qui joue en conscience son rôle de femme coquette et amoureuse,.. Et c'est à cette sirène que Didier Mareuil s'est livré pieds et poings liés. Il nous apparaît bien comme le contraire, l'antipode de l'ami des femmes, ce fameux de Ryons « auquel il était impossible de se donner tout entier, à l'un de ces charmants et terribles petits carnivores pour lesquels on se déshonore, on se ruine, on se tue, et dont l'unique préoccupation, au milieu de ce carnage universel, est de s'habiller, tantôt comme des parapluies, tantôt comme des sonnettes ».

Didier Mareuil n'a rien de l'Ami des femmes. Il n'en a ni la séduction extérieure, ni le don d'analyse, la faculté d'intime pénétration. A Rosine de Rinck il s'est donc livré sans réserve. Même il a fait pis que cela : pour l'obtenir, pour fixer son attention sur lui, il a mis un

masque sur son visage... il s'est composé une attitude, et sentant qu'il ne pourrait l'avoir en se montrant tel qu'il était, il a voilé soigneusement sa vraie personnalité. Il a fait le drôle, le pitre, l'amuseur, il s'est efforcé, lui le sentimental, le tendre, de s'attacher par les facéties cette femme qu'il ne pensait pas gagner en demeurant lui-même : d'où le surnom comique de Poliche qu'elle lui a donné le soir où elle s'est livrée à lui. Et Didier Mareuil est resté, pour elle et pour tous ceux qui l'approchent, Poliche l'amuseur. Il a du moins conquis par son attitude forcée les bonnes grâces de Rosine de Rinck.

Vous pensez bien que ce n'est pas pour longtemps, car ces sortes de femmes, dominées par leurs instincts , sont encore plus serves de leurs sens que les hommes, quand elles s'y mettent. Dans une partie déplaisir, où Poliche jouait son rôle d'organisateur et d'amuseur , Rosine de Rinck a rencontré Saint- Vast... beau cavalier, jeune, élégant, mis à la dernière mode, coureur de femmes, aussi, et qui s'oppose en un saisissant contraste à l'inélégant Poliche. Ce fut en elle le coup de foudre, un de ces coups de foudre qui se renouvellent assez fréquemment, le coup de

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foudre de l'instinct... et d'autant plus violent que son désir de goûter aux caresses du bel élève de Saumur se complique d'un autre sentiment, plus féminin encore, plus décisif, et qui emporte tout : le propos bien arrêté de l'arracher à une rivale. S'il est vrai, en effet, que dans l'ordinaire de la vie, les hommes sont plus unis entre eux par la haine que par Famour, il est non moins exact que dans les rapports entre les deux sexes, c'est la rivalité qui, chez la femme, crée le ferment indispensable. Rosine de Rinck a saisi une conversation entre Saint-Vast et son amie à elle, Pauline Laub, dans laquelle Pauline donnait rendez-vous à Saint-Vast. Elle prendra donc sa place, elle déclarera son amour à Saint-Vast, avec quel cynisme, avec quelle impudence ! Elle lui tendra ses lèvres, elle le pressera contre elle, elle s'offrira de tout son corps à ce jeune Saumurois qui, bien entendu, ne fera pas le dégoûté, et c'est au moment même où leurs lèvres sont unies, que Poliche arrivera et les surprendra flagrante delicto.

Le premier mouvement de Poliche est do faire un éclat. Mais son œil a rencontré celui de Rosine, et il a senti que tout était perdu s'il ne s'inclinait pas II a été lâche, mais lâche

par amour et cette lâcheté est la seule excusable chez un homme. Dès le début du second acte, il expose la situation à son ami Boudier et en même temps lui découvre l'arrière fond de son âme... cette tendresse, cette sensibilité frémissante que nul ne soupçonnait, et dont son attitude d'amuseur recouvre, comme un apparent vernis, les réalités intimes.. Cette scène ne manque ni de sensibilité, ni de profondeur. C'est elle qui le mieux met en lumière l'idée maîtresse arrachée à M. Bataille — nous l'avons dit au début — « du conflit éternel de notre vie intérieure et de notre vie extérieure , de l'exprimé et de l'inexprimé. » — Il y en a plus encore de ce talent subtil, délicat, très littéraire, et tout analytique, fait davantage peut-être pour le roman que pour le théâtre, dans la scène qui suit entre les deux femmes, Pauline Laub et Rosine de Rinck, qui, dans la réalité, se disputent le beau cavalier Saint-Vast, et dans l'apparence échangent baisers et caresses : scène où M. Bataille a prouvé qu'il connaissait à merveille — tel un homme qui en eut l'expérience personnelle et directe - le fond immortel des perversités et des roueries féminines. La Valérie Marneffe de Balzac n'est pas

plus redoutable, ni perverse à qui l'approche que Pauline Laub, la caressante, l'insinuante Pauline, à celle qu'elle proclame son amie. Voilà sans doute ce qu'il y a de meilleur et de mieux observé dans toute l'œuvre de M. Bataille, car constamment la griffe se fait sentir sous les soies et sous les velours dont sont revêtues les deux redoutables rivales. Dans ce duel à mort, à coup de sourires et d'ironies mêlés, Pauline Laub est victorieuse : elle demeure en possession de Saint- Vast, tandis que Rosine de Rinck, par dépit, se rejette aux bras du pauvre Poliche, dont un ami complaisant, Boudier, lui a révélé le jeu caché pour la conquérir et la garder.

Je laisse de côté la question de savoir si une telle volte-face est admissible, si une pareille interversion de nature est vraisemblable. Il y a là je ne sais quoi qui me choque et m'offusque, qui m'apparaît en contradiction directe avec l'intime psychologie de Rosine de Rinck. Les Rosine de Rinck disons-le tout de suite, les femmes, ou plutôt les filles de cette qualité — car Rosine de Rinck a vraiment les instincts et l'âme d'une fille — ne sont pas, que je sache, sensibles aux arguments de cet ordre. Ce n'est point

pour leur belle âme, et quand bien même cette âme leur serait soudain révélée avec l'instantanéité de la foudre, non, ce n'est pas pour ce motif qu'elles se rejettent aux bras de Thomme qu'elles abandonnèrent pour des raisons tout opposées Ce que Rosine a goûté chez Saint-Vast, c'est la vigueur de ses reins, c'est la cambrure de son corset d'officier. Qu'ira-t-elle donc faire de la tendresse profonde, réelle, de Poliche, qui peut-être toucherait tout autre, mais elle non pas? Il semble bien que M. Bataille lui-même l'ait senti à la réflexion, puisqu'aussitôt il imprime à son personnage une interversion nouvelle et le replace sous l'influence de Saint-Vast. Rosine et Didier Mareuil, amants renouvelés et qui veulent fuir le monde, se sont réfugiés dans la solitude delà nature... et là ils se sont retrouvés tout entiers, tels qu'ils sont, dans leur intime et profonde réalité psychique : Didier toujours plus amoureux de sa maîtresse, et elle, Rosine, reprise une fois de plus, et remplie par la dévastatrice image du séducteur, de l'irrésistible Saint-Vast, qu'elle ne peut se résoudre à abandonner à sa rivale. L'ennui l'a saisie, l'ennui qui ronge, et il suffit de la confidence d'une amie de Rosine, la

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petite Thérésette pour rendre l'image décidément obsédante et pour inspirer à Rosine le désir irrépressible de son ancien amant. Cette fois Didier Mareuil — en qui ne subsiste plus rien du Poliche d'autrefois — se révolte et poussé par la jalousie, fait une scène violente à Rosine. Puis il comprend sa faute et tombe à ses genoux, implorant à nouveau ses caresses et ses baisers. Mais il a senti au même moment l'inutilité de ses retours et qu'elle appartient à Saint- Vast de toute l'intensité de ses désirs. Il se résigne désormais à son sort, comme il se résignera tout à l'heure, dans l'acte final, qui n'est qu'un tableau et une impression fugitive, à la séparation définitive.

On sent, par cette brève analyse tout ce qu'il entre, dans la conception de M. Bataille, de soumission à la force inéluctable de l'amour, envisagé comme une puissance contre laquelle on ne lutte que pour être vaincu. Lorsque, dans le buffet de gare, où les deux amants se serrent la main une dernière fois, nous les avons vus se séparer pour toujours, nous avons pensé à la dernière scène de la Sapho de Daudet, car c'est identiquement la même donnée, ou plus exactement le même tour d'esprit : c'est une identique atmosphère

qui enveloppe ces victimes de l'amour, ces esclaves de l'instinct, et le décor seul se trouve changé : M. Bataille, par la banalité même du lieu où se résout l'aventure de ses personnages, a voulu ajouter à 1 impression d'angoisse qu'il entendait nous suggérer. Du point de vue dramatique pourtant, cet ouvrage qui est rempli de talent dans le détail, et d'une singulière saveur littéraire comme presque tout ce qu'il écrit, pèche gravement par sa composition et par sa structure, en ce sens que les règles inéluctables de la progression n'y sont nullement observées. Le maximum de l'effet est obtenu au second acte, où les scènes de force s'accumulent et se succèdent, après quoi l'on assiste à un ralentissement de l'action, à une dégradation continue qui va jusqu'à l'effacement presque complet des figures. C'est là comme un défi jeté aux lois essentielles de l'art dramatique et l'on s'étonnera à juste titre qu'un artiste aussi expert que M. Henry Bataille et qui a derrière lui plus d'une œuvre vigoureuse, ait pu aussi déHbérément s'y résoudre. Ce sera sans doute aussi la cause pour quoi sa prise sur le public demeurera incertaine, car les spectateurs, qui ne raisonnent pas leurs impressions, ne les en subissent pas

moins pour cela ; et comme le disait Dumas fils, précédemment cité, au point de vue métier une œuvre dramatique est une addition, une totalisation d'effets. M. Bataille s'est volontairement dérobé à cette contrainte et je crains qu'il n'en subisse les conséquences.

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