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MAMAN COLIBRI

La plupart des divergences qui se manifestent dans l'opinion qu'on formule sur les œuvres de l'imagination, drames ou romans, viennent de cette opposition fondamentale entre les deux points de vue auxquels on les soumet : celui du moraliste et celui du psychologue, et ce contraste suffit, est il besoin de le dire ?à créer les pires malentendus. Jamais je n'ai mieux senti cette vérité d'âme, qui est en même temps une vérité d'art, qu'en écoutant la nouvelle pièce de M. Henry Bataille où se développe la donnée la plus audacieuse et pourtant la plus vraie. Du point de vue moral, elle a choqué, choque et continuera de choquer ceux qui sont habitués à demander aux œuvres de l'imagination des situations moyennes ne violentant pas leur conception de la vie. Elle a plu, au contraire, elle plaît et continuera de plaire à ceux qui ne craignent pas les situations un peu osées, à ceux-là surtout qui les recherchent, pourvu toutefois

qu'elles trouvent dans la réalité leur prototype et leur modèle.

Maman Colibri, c'est l'éternel sujet, le lieu commun si l'on veut — mais depuis longtemps ne savons nous pas que les lieux communs sont la plus belle matière à développements littéraires ? — de la seconde jeunesse, ou automne de la femme : époque dangereuse, particulièrement dangereuse et climatérique, d'autant plus redoutable parfois que la première jeunesse ou époque normale de l'amour fut mieux à l'abri des passions. C'est alors au cœur de la femme, une sorte de brusque réveil de toutes les puissances d'aimer qui, chez elle, gisaient endormies.,, et comme il s'accompagne, ce réveil, d'une vue très nette de la fuite du Temps, par conséquent de leur brièveté nécessaire, elles peuvent revêtir une soudaineté et une âpreté qui étouffent dans sa conscience toute autre voix que celle de la passion. J'ai dit que c'était là un lieu commun, et je ne m'en dédis pas. Qui de nous, en effet, n'a pas dans son souvenir quelque cas analogue, pour l'avoir observé auprès de lui, pour l'avoir vécu peut-être — j'entends ceux qui trouvèrent leur initiatrice et leur première maîtresse chez une amie de leur

mère, Chérubins en tunique auxquels manquait seule la grâce légendaire du protégé de la Comtesse, mais qui la conservaient quand même cette grâce pour des yeux aveuglés par la passion ?

Et voilà précisément tout le sujet de la pièce de M. Henry Bataille, dans un décor moderne, et avec un accent qui précise bien la date et le milieu. M"' de Rysbergue, Irène de Rysbergue, mariée sans amour à un grand financier, brasseur d'affaires, est arrivée à l'âge de trente-neuf ans sans connaître l'amour. Elle a élevé ses enfants qui sont maintenant de grands fils, puisque l'un, Richard, a vingt-deux ans, et l'autre quinze, sans soupçonner les troubles et les joies de la passionmaîtresse. Mais voici qu'ils se révèlent à son cœur et à ses sens en la personne du jeune Georges de Chambry, ami de ses fils, qui fut élevé auprès d'eux, et dont elle a vu s'allonger les tuniques. Ah ! ce Georges de Chambry — Georget, comme tous l'appellent — ce n'est certes ni un Chérubin, ni un Fortunio : il n'a ni les émois du premier, ni les troubles du second. Il est d'un temps où l'on sait ce que vaut l'audace pour la conquête de la vie en général et des femmes en particulier. S'il a

quelque souci littéraire, et si quelque œuvre lui fut chère, je gagerais bien que c'est Don Juan, celui de Molière et de Mozart. Il sait ce qu'il faut demander aux femmes ce qu'il faut exiger d'elles pour les tenir à merci.. . et certes il l'exigerait de M™" de Rysbergue, si celle-ci n'était déjà prête à l'accorder, et n'avait même tout accordé. De ce garçon qui pourrait être son fils, Irène a donc fait son amant, un amant qu'elle adore, pour qui elle a toutes les faiblesses, toutes les complaisan ces, toutes les imprudences^ disons le mot.

Jusqu'alors personne ne s'est aperçu de rien. Mais voici précisément qu'une imprudence des amants éveille les soupçons du fils aîné Richard. Et c'est là la matière du second acte Situation pénible assurément, plus que pénible, atroce dans son audace, celle de ce fils qui adore sa mère, mais ne veut pas supporter plus longtemps une chose intolérable, qui aime son père également, et se considère comme le justicier de son honneur. Situation originale, et pour laquelle il a fallu à M. Bataille tout son talent, car elle se développe constamment sur les bords d'un précipice où elle eût pu s'effondrer. Elle a traversé ce diffi • cile passage, grâce à l'habileté de l'auteur, à

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son sentiment très intense de la vie : elle a violenté l'attention du public, et c'est un des triomphes de l'auteur dramatique que d'atteindre à un pareil efiet. Richard n'a qu'une idée : venger l'honneur de son père en provoquant Georget, en se battant avec lui sous un prétexte quelconque. Irène ne' songe qu'à une chose : empêcher une pareille rencontre, où son fils et son amant se trouveraient face à face, où elle aurait à trembler pour tous deux sans doute, mais peut-être moins — et Richard le sent avec une douleur poignante — pour l'enfant de sa chair que pour le bienaimé de son cœur et de ses sens! Situation pathétique encore une fois, et dont je crois pouvoir dire qu'elle ne fut pas encore présentée à la scène ; elle paraîtrait sans issue, si le père, M. de Rysbergue ne venait la dénouer. Il arrive, ayant surpris lui aussi le secret. Il menace d'exécuter Georget, et place Irène dans l'alternative ou de renoncer à Georget ou de quitter pour toujours le foyer conjugal. M™* de Rysbergue n'hésite pas un instant ; elle s'enfuit!

On a parlé et on parlera encore, il n'en faut pas douter, de la question de Moralité, à propos de cette pièce, dont la donnée est plus

qu'audacieuse, pénible nous l'avons dit, atroce, ajouteront quelques-uns, et nous ne le contestons pas. Encore faudrait-il s'entendre sur le sens et la vraie portée de ce mot : Moralité, dont on a fait si grand usage et même abus dans les jugements littéraires. Si par morale en littérature on entend une œuvre où ne soit exposé aucun des conflits passionnels qui troublent et déconcertent les relations familiales et sociales, certes non, Maman Colibri n'est point une œuvre morale, et je n'en conseillerais pas, je n'en conseille d'aucune façon d'ailleurs, l'audition aux « petites filles dont on coupe le pain en tartines. » C'est le cas de répéter ici et de transcrire la distinction subtile, définitive à nos yeux, que Baudelaire établissait dans son article trop peu connu, et qui est un pur chef-d'œuvre, sur Madame Bovary, lors du procès fameux : — «Plusieurs critiques avaient dit : a Cette œuvre vraiment belle par la minutie et la vivacité des descriptions ne contient pas un seul personnage qui représente la morale, qui parle à la conscience de l'auteur. Où est-il le personnage proverbial et légendaire chargé d'expliquer la fable et de diriger l'intelligence du lecteur } En d'autres termes, où est le Ré-

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quisitoire .- » Et l'auteur de VArt Romantique ajoutait: « Absurdité! Eternelle et incorrigible confusion des tonctions et des genres ! Une véritable œuvre d'art n'a pas besoin de réquisitoire, La logique de l'œuvre suffit à toutes les postulations de la morale, et c'est au lecteur à tirer les conclusions de la conclusion ! ))

Merveilleuse consultation, en vérité, que ce diagnostic littéraire. Consultation qui suffit à anéantir la thèse enfantine du livre fameux, Qu'est ce que fart, qui fit tant de bruit à son apparition, parce qu'il était signé du grand nom de Tolstoï, mais qui ne tenait pas debout, de ce Tolstoï précisément dont M. Henry Bataille devait adapter à la scène l'œuvre maîtresse, qui celle-là a tenu et tiendra longtemps ! La logique de l'œuvre suffit à toutes les postulatiojîs de la morale : voilà l'épigraphe que je mettrais en tète de ma pièce, si j'étais M. Henry Bataille, car il ne saurait trouver meilleure défense à son effort envisagé du point de vue : moralité (i). La logique, ce n'est pas seulement l'œuvre, c'est la vie qui nous

(1) Depuis lors M. Bataille a fait du chemin, et certes nous ne maintiendrions plus ce jugement, si nous devions, à l'heure actuelle, faire un portrait de l'auteur.

la donne... et voilà pourquoi la pièce de M. Bataille est bonne... que dis-je.\. saine à voir et profondément morale, pour celles qui seraient sur la pente où Irène glissa si allègrement. Lorsque l'épouse infidèle et qui a trente-neuf ans — 39 ans, c'est une coquetterie d'auteur : c'est pour montrer qu'elle n'a pas franchi le redoutable cap des 40, mais en réalité c'est la même chose : cela est expressif quand on l'écrit en chiffres, mais ne signifie rien quand on emploie des lettres — lorsque, dis-je, l'épouse infidèle et la mère coupable s'est enfuie avec le mineur qu'elle a détourné; lorsque durant une année, dans sa solitude des environs d'Alger, elle a joui de sa jeunesse et de ses caresses, puis que peu à peu elle voit en lui la lassitude succéder au désir ; lorsque finalement elle le sent se détacher d'elle pour reporter tous ses soins sur une fille de vingt ans — car la jeunesse, un jour ou l'autre, appelle invinciblement la jeunesse, et vingt ans, cela est expressif même quand on l'écrit en lettres — quelle douleur alors peut égaler celle de l'amante qui bientôt sera la délaissée, qui pressent l'inévitable et, par crainte d'en mourir, préfère quitter la place ! Irène, qui est une passionnée, et une pas-

sionnée sensuelle, s'écrie à un moment de cette douloureuse désillusion qu'elle ne regrette rien et qu'elle a connu des joies qui équivalent à toutes ses douleurs ! Surtout n'en croyez rien, femmes de quarante ans, qui pourriez être tentées d'en faire l'expérience ! Elle connaît là une douleur à laquelle n'équivaut aucune joie, car après elle, il n'y aurait plus que la mort — puisqu'elle n'est pas croyante ~ s'il ne lui restait l'étreinte et le pardon des siens, je me trompe : de son fils... Quelle moralité, je vous le demande, pourrait être plus active et plus efficace que celle-là, cette logique de Pœuvre dont parlait Baudelaire, qui est aussi celle de la vie, et qui redresse les pires erreurs en leur imposant la plus effroyable souffrance ! Immorale, cette pièce !... Allons donc, je la juge au contraire de la plus immédiate moralité, puisqu'à la faute elle fait succéder le châtiment.

Irène, qui s'est enfuie d'Alger, revient au foyer de son fils Richard, qui, dans l'intervalle, s'est marié : elle y revient confuse, repentante et ruinée, et Richard fait le seul geste qui convienne pour un fils, à l'endroit d'une mère coupable et repentante : il entr'ouvre ses bras et la serre sur son cœur.

Mieux encore, il indique du doigt la chambre où vagit le premier enfant qui, dans la mère jadis coupable, éveillera l'instinct de l'aïeule régénérée. Et c'est encore là, ce geste, la plus haute moralité de l'œuvre de M. Bataille, puisqu'il précise non plus seulement les sources du pardon, mais encore le véritable devoir et la mission dernière de la femme qui a aimé conformément aux exigences de la nature, et aux saisons de la vie !

Nous en avons assez dit sur le fond même de l'œuvre. Pour ce qui est de la Jorme, on ne saurait trop louer la délicatesse et l'élégance, les recherches de langue qui font de M. Henry Bataille un véritable artiste littéraire, et dans un temps où presque tout le monde bâcle^ l'opposent décidément à tant de fabricants de drames et de romans Depuis que les préoccupations politico-sociales ont envahi la littérature d'imagination, nous assistons à une effroyable dégénérescence de la forme qui nous iait croire, lorsque nous sommes au théâtre, que les auteurs sont des avocats, des magistrats, des médecins peut-être, mais des écrivains non certes... (i). M Henry Bataille

(i) Pour la forme, aussi bien que pour l'esprit qui anime ses nouvelles œuvres, noire jugement d'aujourd'hui se trouverait

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réagit contre une si déplorable tendance, ou mieux, il s'abandonne à sa nature qui est d'écrire en artiste, parce qu'il sent en artiste. Ne sait-il pas d'ailleurs que c'est la forme seule qui conserve les oeuvres, si elle ne suffit pas toujours à les imposer dès l'abord?

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