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LES AVARIÉS

Il n'y a pas à dire, la Censure, en écartant le drame de M. Brieux, ce drame qui fut précédé et suivi d'une incommensurable réclame, avait fait œuvre de saine et juste critique littéraire. Elle, dont le rôle ici-bas ne consiste pas à juger

les œuvres de théâtre dans leurs rapports avec l'art dramatique, mais bien seulement avec la Morale, pour une fois avait interverti son rôle et sagement agi en maintenant dans le domaine de la Conférence, qu'elle n'eût jamais dû quitter, une pièce qui n'a de commun avec le théâtre que la forme artificielle. et contrainte dont son auteur l'a dotée. Les Avariés, causerie médicale avec graphiques, statistiques et projections — projections surtout : je vois très nettement cette annonce aux portes de la Coopération des Idées, faubourg Saint-Antoine ; oui, je la vois bien mieux à sa place que celle-ci : Les Avariés, drame en trois actes, sur les affiches des colonnes Morris. Et de fait il eût suffi, il suffirait pour y atteindre, de détacher le rôle tout entier du Docteur, en supprimant purement et simplement, sans même faire de raccord, les répliques des autres personnages, qui n'ont d'autre intérêt que de donner le coup d'éperon nécessaire... oui, cela suffirait pour composer une édifiante distraction aux jeunes ouvriers des faubourgs — ce qui ne les empêcherait pas, croyez-le bien, le lendemain ou le soir même... enfin, vous me comprenez, sans que j'insiste davantage ; car

la Nature, qui vit et persévère dans l'existence depuis quelques milliers d'années, contient en elle des forces de suggestion qui se moquent bien de toutes les conférences. Excellent homme, M. Brieux, le meilleur des hommes et doté des plus louables intentions, mais moraliste demeuré jeune et qui, jusqu'en l'extrême vieillesse, persévérera dans ses illusions ! Heureux homme, ajouterai-je encore, celui qui possède une croyance à ce point enracinée !

Je pourrais supposer l'histoire connue, car on en parla jadis si abondamment que la pièce des Avariés, avant même que d'être jouée, était une conférence fameuse. Mais pour plus de conscience, je la suppose aussi neuve, aussi vierge que si elle avait paru d'hier sur la scène du Théâtre- Antoine, Vous savez qu'elle est l'étude, en ses conséquences sociales, de cette maladie dont tout le monde parle sans oser prononcer son nom, — pudeur excessive et ridicule, où nous ne tomberons pas, non plus que M. Brieux. Les Avariés sont une étude de la syphilis.

Premier acte : Nous sommes dans le cabinet d'un praticien célèbre, celui-là peut-être de qui la femme disait à une visiteuse s'extasiant sur les dimensions de leur appartement : « — Ah ! ma chère ! Nous avions déjà un salon d'attente pour les messieurs, un autre pour les dames ! Il nous a fallu en ouvrir un troisième pour les ecclésiastiques !» — Et par parenthèse, pourquoi M. Brieux a-t-il permis à son interprète de tenir cet emploi de spécialiste fameux avec cette vulgarité, cette gesticulation et cette gaucherie ! Il devrait savoir, sinon par expérience, tout au moins pour l'avoir entendu dire, lui qui se pique de réalité, que nos grands cliniciens n'ont point de telles manières, et que la seule conscience de leur importance leur communique, à eux qui sont arrivés, un tout autre genre : ils seraient plutôt graves et peu enclins au geste ! En face du Médecin, se trouve donc l'Avarié, qui n'est ni M. Dupont, ni M. Durand, mais V Avarié tout court, par ce besoin de symbolisme qui fera dire à M. Brieux : L'Epouse, la Mère, la Fille. M. Brieux voit grand et sa vision sociale amplifie la signification de ses héros. Donc l'Avarié se trouve seul en face de son juge,

qui a porté*le diagnostic fatal. Nul doute : il est touché. Désespoir de celui-ci et lamentations : il n'a plus qu'une chose à faire, disparaître du milieu des hommes. Le médecin le console, comme c'est son droit et son devoir. Il lui dépeint l'existence comme très possible et très sortable encore, s'il veut bien consentir à se soigner, soins qui ne sauraient durer moins de trois à quatre ans. — Mais, réplique le jeune homme, je suis fiancé, je dois me marier dans quelques semaines, et toute ma situation dépend de ce mariage. — Renoncez donc à votre situation, répond le médecin, renoncez à votre mariage, pour le moment du moins. Inventez un prétexte, car vous marier avant la date que je vous préciserai, c'est plus qu'une faute... c'est un crime ! Et le praticien lui montre, en les lui commentant, les planches édificatrices des ouvrages spéciaux destinés à susciter la conviction dans la pensée de son client.

Deuxième acte : L'Avarié n'a pas été convaincu, ou plutôt il a espéré que la Science ou le Hasard réaliserait en sa faveur un miracle. Il s'est donc marié six mois après la défense faite. Nous

le voyons dans son intérieur d'époux heureux, auprès de la jeune femme qui lui a donné un enfant. Ils font ensemble projets d'avenir et de bonheur. L'épouse s'éloigne un instant et la mère arrive, la grand'mère paternelle, à qui fut confié le soin de garder l'enfant et la nourrice. Vous pensez bien que l'enfant est héréditairement atteint de la maladie et qu'il menace de contaminer la nourrice. La grand'mère, dès les premiers symptômes du mal, est allée trouver un médecin, celui-là précisément auquel s'adressa le mari ; non seulement elle l'a consulté, mais elle a voulu qu'il s'entretînt avec son fils. Tête du fils, qui n'en revient pas de cette coïncidence — on serait surpris à moins ! Celui-ci témoigne son mépris au jeune homme, en même temps que sa désapprobation d'une conduite flétrie, par avance, comme criminelle. Il veut bien continuer à donner ses soins, mais à une condition formelle : c'est que la nourrice sera renvoyée et indemnisée — car elle ne doit pas risquer la contagion. Cette fois, c'est la grand'mère qui s'indigne, puisque supprimer l'allaitement de l'enfant, c'est diminuer pour lui les chances de vivre. La nourrice, que l'on a tenté de gagner par des

promesses et qui, avec sa ruse de paysanne finaude, flaire quelque chose de suspect, réclame brutalement le salaire promis : d'où éclat, violences, explications et finalement elle claque les portes, en criant bien haut la vérité. La jeune femme arrive à ce moment, entend les derniers mots de l'explication et tombe en syncope... C'est là, sans doute, la meilleure partie, la plus humaine, la mieux observée par son côté caricatural, de toute la pièce de M. Brieux : effets faciles d'ailleurs qui tiennent presque tous à l'interprétation !

Troisième acte : Encore le cabinet du docteur ; mais je ne sais pourquoi, un autre cabinet... Le beau-père arrive furieux, le père de la jeune femme. Il vient demander au spécialiste un certificat destiné à obtenir le divorce. Bien entendu le médecin refuse, montrant par exemples topiques qu'il y aurait là de sa part une incorrection, que le secret professionnel au surplus le lui interdit, et qu'un divorce prononcé dans de telles conditions serait en outre une flétrissure qui atteindrait sa fille dans les conséquences les plus reculées de son avenir... Et

c'est ici que la conférence reprend son caractère purement et exclusivement réformateur» Le spécialiste qui, de ce beau-père furibond, entend bien tirer un prosélyte et un apôtre de ses idées, va faire défiler sous ses yeux divers exemplaires d'humanité souffrante ; comme par enchantement, les voici qui entrent par toutes les portes : la femme du peuple, contaminée par son mari, et qui a attendu jusqu'au dernier période pour se faire soigner ; la filU, violentée par son patron, contaminée par lui également, et qui se venge en rendant aux hommes, dans la mesure du possible, ce que ceux-ci lui ont donné... Et vous imaginez les applications pratiques que M. Brieux en dégage pour la réforme de l'humanité : mesures contre l'alcoolisme, contre la tuberculose, contre les logements insalubres. Tout y passe, tout est matière à programme, à profession de foi, jusqu'à cette conclusion qui domine la pièce et que proclame M. Brieux, comme le remède suprême : « Prenez une vierge, épousez-la, et aimez-la toute la vie. » Tolstoï, s'il m'en souvient, nous avait dit quelque chose d'approchant. Encore ses conclusions morales étaient-elles, je le crois, plus habilement déduites !

M. Brieux ne voit-il pas que ses conseils sont à peu près aussi pratiques que ceux d'un naturaliste qui conseillerait à l'homme d'intervertir les saisons de l'année !

Ah ! naïf et délicieux idéologue, qui vraiment étiez né pour vivre en des temps meilleurs que les nôtres, se peut-il que vous ayez une aussi médiocre conscience des réalités de la vie ! Idéologue, au sens un peu méprisant où l'entendait Bonaparte, sans doute, Monsieur Brieux, je vous connaissais tel, mais non pas à ce point ! M. Paul Bourget nous démontait jadis, en des pages remarquables de ces beaux Essais qui demeurent son œuvre maîtresse, les qualités essentielles de ces deux catégories humaines, le Psychologue et le Moraliste, aboutissant à cette conclusion que nul contraste ne saurait être plus frappant que celui qui les oppose ! Combien nous le vérifions aujourd'hui et de quel poids l'auteur des Avariés pèse-t-il dans la balance du Moraliste ! Se pourrait-il aussi que lui, l'idéologue, le moraliste, le réformateur, ignorât un autre livre que tout réformateur doit connaître et qui domine le siècle en matière de Pédagogie : un livre basé tout entier sur des réalités celui-là.

et qui n'a rien à voir avec l'Idéologie : c'est V Education de Spencer que je veux dire. Je me permets de lui rappeler ce lumineux et saisissant apologue de l'enfant auquel on interdit d'approcher son doigt du feu, qui s'obstine à désobéir, et cesse seulement de le faire, quand le contact de sa main avec la flamme lui prouve, de façon sensible, la valeur instructive d'une telle liaison d'images !... Merveilleux enseignement d'une allégorie qui en dit plus que toutes les morales ! L'homme, à vrai dire, dans l'existence, n'est-ce pas l'enfant qui continue ?

Et puisque M. Brieux nous a conté sa petite histoire, je vais à mon tour vous dire la mienne, ou plus exactement, une à laquelle je fus mêlé, et dont le souvenir m'impressionna assez vivement pour que, aujourd'hui même, en dépit de l'éloignement, elle ait pu venir s'opposer, vivant contraste, aux tirades enflammées, et un peu trop faciles, du réformateur moderne. Du temps que j'étais, non plus écolier, mais étudiant, à cet âge où l'ardeur de la vingtième année met dans

notre cœur et dans nos sens un flamboiement ininterrompu, je rencontrai un jour un de mes amis, garçon distigué, fort sérieux, d'esprit appliqué, et qui, par la suite, est devenu un homme remarquable, tout proche aujourd'hui de la célébrité. Comme je lui trouvais l'air étrange et la mine déconfite, je m'enquis de ce qu'il pouvait bien avoir. — « Ah ! mon cher, ne m'en parle pas ! fit-il, la figure encore pâle. Je viens de visiter le service du docteur F..., à l'hôpital Saint-Louis... tu sais bien, ce service où l'on voit toutes les horreurs de la terre ! » Et mon ami commença une description auprès de quoi celles de M. Brieux sont pures berquinades, et si j'ose dire, divertissements de théâtre ! — a Allons, répliquai-je, n'y pense plus, et viens déjeuner avec moi. » — Durant l'heure du repas, j'appliquai toutes mes forces à le distraire, car je jugeais son imagination fortement touchée. Nous parlâmes de tout autre chose, et comme le temps était beau, je l'invitai à me suivre à la campagne. — « Cela m'est impossible ! objecta-t-il sur un ton de regret. — Impossible ! mais pourquoi ? — C'est que, fit-il, rougissant un peu, je suis attendu chez

X... ». C'était une beauté fameuse du quartier latin, que nul d'entre nous n'avait pu se vanter d'avoir eu fidèle plus de huit jours consécutifs... Je demeurai stupide et m'éloignai confondu.

Que l'honorable M. Brieux veuille bien à son tour méditer ce bref apologue, qui, pour n'être pas aussi important que les trois actes de ses Avariés, n'en apparaîtra pas moins instructif ! Aussi bien serait-ce assez de lui surajouter une affabulation dramatique pour en faire une réplique, et une réplique aisément victorieuse, à sa thèse elle-même ! Il suffira, pour lui donner toute sa valeur et son immortelle signification, d'inscrire en regard un seul chiffre : 20 ! ces fameux vingt ans par où nous ne passons qu'une fois, et dont la Nature qui se rit de toutes nos moralités et conférences — fussent-elles conçues sous forme dramatique — a fait, durant le cours des siècles, l'invincible instrument qui perpétue l'humanité !

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