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LA PETITE AMIE

J'imaginais l'autre jour, à la faveur d'un impossible rêve, Gustave Flaubert revenant parmi nous pour assister à cette première de M. Brieux. En admettant qu'il pût écouter et suivre jusqu'au dénoûment une pièce dont l'esthétique apparaît si contraire à ce qu'était la sienne, — car cet artiste non moins passionné que convaincu était en somme le plus intransigeant des doctrinaires — vous voyez d'ici ses bras levés au ciel ; vous entendez ses exclamations indignées en présence d'un ouvrage tout entier conçu pour la démonstration d'une double thèse, et vous vous rappelez la déclaration par laquelle il résume son esthétique : « L'Art ayant sa propre raison en lui-même, ne doit pas être considéré comme un moyen. Malgré tout le génie que l'on mettra dans le développement de telle fable prise pour exemple, une autre fable pourra servir de preuve contraire, car les dénoûments ne sont pas des conclusions. »

Depuis lors on a marché, et les principes qui jadis étaient les siens furent, sinon bouleversés,

tout au moins intervertis. Les théories n'ont d'ailleurs guère plus de durée que les hommes qui les représentent... et ne serait-il pas fâcheux que l'Humanité s'immobilisât dans l'uniformité d'un point de vue ? Ce Flaubert lui-même, si sincère et parfois si clairvoyant, eut les plus étroites préventions et des préjugés d'esthétique qui le rendirent souverainement injuste à l'égard des plus authentiques génies de son temps : un Lamartine, un Musset. Mais quand il affirmait, de la façon que l'on sait, sa foi en l'art indépendant de la morale, il semblait prévoir l'usage et les abus que l'on ferait de la théorie contraire : il pressentait Dumas fils et M. Brieux.

De celui-ci, vous connaissez la méthode intellectuelle. Lorsqu'un sujet se présente à lui, ce n'est jamais sous la forme concrète de personnages s'esquissant et se précisant peu à peu dans son imagination, mais sous la forme abstraite d'une idée qui prend corps, et pour la démonstration de laquelle il s'agit d'inventer l'affabulation la plus favorable. Comme M. Brieux est le plus moral et le plus moralisateur des hommes, le mieux convaincu

que tout va au plus mal dans le pire état social qui soit, son idée sera sociale, morale et moralisatrice, et c'est ainsi que nous avons eu la Robe Rouge, et puis les Remplaçantes, et encore les Avariés : c'est ainsi qu'il nous donne aujourd'hui la Petite Amie.

Cette fois l'idée maîtresse est double... ou, si vous préférez, les méditations de M. Brieux s'appliquent à une double catégorie d'imperfections sociales. Il pose d'abord le problème de l'éducation moderne, dont la critique se trouve résumée tout entière dans la phrase fameuse de Stendhal : « Nos parents et nos maîtres sont nos premiers ennemis ». Et sans doute nous avons tous éprouvé — j'entends ceux qui sur les bancs du collège avaient l'âme assez délicate et sensible pour souffrir de ces choses — la maladresse des éducateurs et l'incompétence des maîtres... comme à l'heure la plus douloureuse de sa vie et quand peut-être une parole experte la pouvait sauver encore, Emma Bovary connut l'incompétence du prêtre, et s'alla plonger peu après dans « les eaux tourbillonnantes de l'adultère » ! Mais, en conscience, exigera-t-on d'infortunés spécialistes, la plupart courbés sur leur besogne pour gagner

leur pauvre vie, qu'ils aient médité V Education d'Herbert Spencer ? Et pareillement, demandera-t-on à un Bournisien des campagnes de pénétrer les secrets de l'âme féminine et de montrer cet art des nuances qui fut celui d'un François de Sales ou d'un Fénelon ? Il y a telles injustices, telles imperfections, à ce point inhérentes à notre pauvre humanité, que ce n'est pas seulement l'ordre social, mais l'âme même de ceux qui le composent, qu'il faudrait transformer ! Ainsi, et pour des raisons identiques, reprochera-t-on comme un crime à de braves petits bourgeois, qui sans doute aiment leur fils d'un amour légèrement étroit et égoïste, de ne point consentir à un mariage qu'ils jugent devoir faire son malheur, même quand ce fils a entraîné et en quelque façon séduit celle qu'il les supplie de lui laisser épouser ?

Qui veut trop prouver ne prouve rien ! — M. Brieux aurait dû méditer cet adage excellent... et il eût évité ainsi un sujet que n'arrivent à vivifier ni la moralité tout à fait indiscutable de ses intentions, ni la qualité psychologique de ses développements, ni les tirades sentimentales et déclamatoires qui remplissent le dernier acte.

« Les dénoûments ne sont pas des conclusions... », disait Gustave Flaubert... Jamais nous ne l'avons mieux vérifié que dans la pièce de M. Brieux, et la manière même dont il a posé ses personnages nous empêche de partager les indignations dont il tressaille et qu'il voudrait nous communiquer. J'avoue qu'ils ne m'intéressent pas passionnément ces parents Logerais ; mais je ne les juge pas tellement antipathiques, ce père et cette mère, petits bourgeois ayant gagné leur aisance dans les modes, qui n'ont eu qu'un enfant, et rêvent pour lui un établissement heureux. Leur idéal de vie sans doute ne dépasse guère celui des bourgeois d'Emile Augier, et le père Logerais fait songer à la vertueuse Gabrielle « supputant avec son vertueux mari combien il lui faudra de temps de vertueuse avarice, en supposant les intérêts ajoutés au capital et portant intérêt, pour jouir de dix ou vingt mille livres de rente... » Alors, disent les deux honnêtes époux :

Nous pourrons nous donner le luxe d'un garçon !

Ces combinaisons évidemment ne sont pas très poétiques ; mais ne les connaissons- nous

pas pour ce qu'elles sont, et ne les savons-nous pas communes à la petite et à la moyenne bourgeoisie ? Leur en voudra-t-on de ce que, partis de très bas, ils aspirent à s'élever, en la personne de ce fils auquel ils ont voulu donner une éducation libérale, dont ils ont voulu faire un licencié en droit, un avocat... C'est la tare inhérente à notre société moderne, et pour s'en convaincre il suffit de feuilleter le Bottin. Ils ont donc mis leur fils André au collège, et l'enfant a grandi, les connaissant à peine. Mais, hélas ! pouvaientils faire autrement ? Avaient-ils le loisir et l'intelligence nécessaires pour accomplir cette tâche à laquelle ne suffisent pas les plus spécialisés des éducateurs ? Un jour ils s'aperçoivent que le jeune homme leur est aussi étranger que s'il n'était pas de leur sang. Ils trouvent dans son portefeuille le mot fameux de Stendhal : « Nos parents et nos maîtres sont nos premiers ennemis ». Ils ne comprennent pas, estimant avoir fait tout ce qui dépendait d'eux... Et comment, je vous le demande, oui, comment pourraientils comprendre ?

Avec les années les dissentiments s'accentuent. Le jeune homme, auquel on veut impo-

ser un mariage qui lui déplaît, a distingué dans l'atelier de ses parents une des ouvrières avec laquelle il esquisse un roman d'amour. Après avoir lutté quelque temps, elle cède, devient enceinte, et André Logerais, qui l'aime véritablement, manifeste son intention formelle de l'épouser. Vous voyez d'ici l'indignation de sa famille. La mère, qui depuis trente années pratique la mode et les modistes, sait ce qu'il faut penser de la plupart, et soupçonne en la jeune Marguerite une « gourgandine », une accapareuse, qui s'est laissé faire pour épouser le fils du patron. Quant au père Logerais, qui a l'habitude de traiter l'atelier un peu comme un sérail, vous pensez bien qu'il ne nourrit pas une estime singulière pour la vertu de celles qui le composent. Il juge qu'un dédommagement pécuniaire suffira pour mettre en paix sa conscience, et il fait accepter à Marguerite une somme de mille francs en échange d'une promesse formelle de ne plus revoir André. C'est ce que le jeune homme ne peut admettre. Il quitte sa famille, s'installe à la campagne avec celle qu'il considère comme sa femme, tente, mais sans succès, de la faire vivre de son travail. Il refuse encore

de la quitter pour revenir auprès des siens, et finalement ils vont se jeter tous deux dans la rivière, ajoutant ainsi un fait-divers de plus à la série innombrable de ceux que nous connaissons.

Le développement dramatique de cette donnée a paru froid et de médiocre intérêt : s'il n'avait été sauvé par quelques détails assez heureux d'exécution, je crois qu'il eût été difficilement supporté jusqu'au bout. On ne saurait assez revenir et insister sur le défaut caractéristique de ces sortes d'œuvres subordonnées à une thèse dont il faut que l'auteur arrive à démontrer l'excellence. Quel merveilleux prédicateur eût fait M. Brieux — j'ai toujours envie d'écrire : le Père Brieux ! C'est un perpétuel porte-à-faux ; c'est une irritante déformation des personnages envisagés dans leur psychologie intime et vraie, pour arriver à la conclusion que l'auteur a voulue. Je n'en veux qu'un exemple, mais combien significatif et saisissant ! Au quatrième acte, les amants se sont réfugiés en un coin de campagne. André Logerais est à bout de ressources, et ils vont être expulsés de la maison qu'ils habitent, quand le père et la mère Logerais viennent ten-

ter un dernier effort pour vaincre la résistance de leur fils, le décider à quitter Marguerite et à revenir auprès d'eux. André, je le répète, est aux abois : il avait l'espoir de trouver une place dans une maison de banque qui l'eût fait vivre, lui et Marguerite. Cet espoir lui est enlevé : on ne veut pas de lui à cause de sa situation irrégulière... et alors, devant son père et sa mère qui l'écoutent, il expose l'horreur, l'épouvante de sa situation. Le père Logerais reste intraitable : il refuse de compatir. Il laisse là son fils... et M"^® Logerais l'abandonne également. Quelle est la femme, je vous le demande, quelle est la mère qui, ayant porté un enfant dans ses flancs et l'ayant nourri de son lait, à l'heure où elle voit cet enfant réduit à la misère, et après l'avoir aimé comme elle a fait, oui, quelle est la mère qui pourrait se comporter ainsi ! Et comment un écrivain de théâtre, qui par ailleurs sut montrer des qualités d'observateur et de psychologue, a-t-il pu se résoudre à écrire une scène d'une si révoltante invraisemblance ! Comment n'a-t-il pas brisé sa plume plutôt que d'infliger un pareil démenti aux instincts les plus impérieux de la nature féminine ! C'est qu'il fallait,

VOUS entendez bien, dramatiser la situation, inspirer l'horreur du préjugé social... c'est qu'il fallait être moralisateur et prédicateur quand même, pour préparer la grande tirade du quatrième acte... Dieu sait si elle est insupportable et si elle sonne faux, cette tirade !... et voilà où la folie de la thèse peut entraîner un écrivain par ailleurs bien doué, et qui sut donner des preuves appréciables d'intelligence et d'émotion dramatiques.

M. Octave MIRBEAU

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