LE BERCAIL
Qui nous délivrera des Grecs et des Romains ?
disait quelqu'un, je ne sais plus qui. Et nous, nous disons : Qui nous délivrera de l'immortel, du sempiternel adultère, avec ses multiples variations, innombrables comme les battements du cœur humain, je l'accorde, mais somme toute monotones et dont nous finissons par être las ?Qui donc trouvera un autre mobile d'intérêt dramatique que ces maris invariablement trompés par des épouses au cœur lassé, incomprises à qui la vie n'a pas dispensé les satisfactions convoitées, Bovarys parisiennes ou provinciales qui rajeunissent et modernisent leurs doléances au contact des doctrines ibséniennes ou des élans lyriques de M."^^ de Noailles ? Oui, quelle nouveauté ce serait, quelle audace en même temps ! Quel soupir de soulagement nous pousserions à sortir de cette effroyable banalité que nous im-
pose la convention du théâtre, d'après quoi, semble-t-il, nul ressort dramatique valable ne saurait exister en dehors de l'amour malheureux et coupable, du mari trompé et des mille conséquences qui s'en suivent !
Serait-ce du point de vue moral qu'il s'agit ici ? Détrompons-nous : depuis la Déserteuse de M. Brieux, jusqu'au Bercail de M. Bernstein, en passant par l'attirante Maman Colibri de M. Henry Bataille, celles qui esquissèrent le geste libérateur et tentèrent de secouer le joug conjugal impatiemment toléré, vinrent s'y replacer d'elles-mêmes, et c'est avec une touchante unanimité que ces trois écrivains, par des voies différentes, ramènent leurs trop chatouilleuses héroïnes au foyer qu'elles n'auraient jamais dû quitter. Il n'y a pas à dire : les élèves parisiennes ou provinciales de la petite Nora d'Ibsen passent un mauvais quart d'heure au théâtre et sont en train de donner une suite à la célèbre Maison de poupée du dramaturge norwégien, suite qui pourrait porter en sous-titre : Des conséquences fatales d'une désertion trop brusque. Je ne rapproche ces trois pièces que pour mieux préciser l'analogie des idées qui les
commandent, l'identité des courants qui les entraînent vers un dénoûment commun, car pour ce qui est de l'exécution, il est trop évident qu'elles diffèrent radicalement.
L'héroïne de M. Bernstein est une cérébrale incomprise demandant à la Poésie le genre d'excitation que d'autres vont chercher en ces paradis artificiels que nous décrivait Baudelaire. Les vers de la comtesse Mathieu de Noailles — il est des groupements littéraires où l'on n'oublie jamais la bonne réclame — ces vers déclamés par elle au lever du rideau, lui enseignent une manière de Nietzschéisme sentimental en même temps que cette doctrine, transposée par elle du domaine cérébral dans le domaine affectif, à savoir qu'il ne peut exister sur terre meilleur emploi de ses facultés que de les porter à leur maximum de tension pour la recherche du bonheur, dussent-elles briser toutes choses autour d'elles... Si Eveline se contentait d'exprimer ces idées, qui deviennent convictions d'apôtre, devant Etienne Landry, son brave homme de mari qui n'y entend rien et déclare d'ailleurs ne vouloir rien y entendre, le mal ne serait pas grand, car elle ne trouverait pas
d'écho, et leur signification ne se doublerait pas des résonances qu'elles éveillent autour d'elles. Mais, à côté précisément, veille un jeune écrivain, Jacques Foucher, qui les accueille et y applaudit — les jeunes écrivains ne sont-ils pas toujours là juste à point pour consoler les petites bourgeoises incomprises ? — et l'on devine la portée qu'elles prennent aussitôt pour elle : Eveline est désormais atteinte d'un Bovarysme aigu qui s'accroît à la faveur de ce Nietzschéisme sentimental. Des vers déclamés aux pressions de mains dans l'ombre, il n'y a qu'un pas... moins qu'un pas des pressions de mains aux confidences et des confidences aux baisers. Et la dernière étape de cette route bordée de fleurs, l'abandon aux bras de Jacques Foucher, sera bientôt franchie. Pourtant Landry veille. Moins débonnaire, ou plus clairvoyant que ne le sont d'habitude les maris, il discerne le danger que présente pour lui, homme déjà mûr aux cheveux grisonnants, la présence ininterrompue de ce lyrique jouvenceau qui sur lui a l'avantage de ses cheveux blonds et de son perpétuel enthousiasme : la partie ne saurait être égale. Donc très poliment, mais non moins fermement, il lui
signifie son congé, sans rien farder de ses sentiments intimes. Jacques Foucher s'incline, du moins en apparence ; mais Eveline non pas : c'est pour elle le signal de la révolte décisive. Puisqu'il en est ainsi, et que son mari l'outrage d'un soupçon, elle partira avec celui qu'elle aime. Landry tente d'user de son droit d'époux et de la garder par contrainte. Mais on ne retient pas une femme de force — elle le lui rappelle, avec quelle rage au cœur et quelle amertume sur les lèvres ! Il sera le plus fort... quinze jours peutêtre, un mois au plus... Mais dans un mois, dans deux mois au plus tard, elle appartiendra à celui qui l'attend. Comprenant alors que tout est fini, Landry lui montre la porte, qu'elle prend aussitôt, sans même embrasser son enfant le petit Georges, âgé de deux ans.
Lorsque le rideau se lève sur le second acte, quatre années se sont écoulées. Les amants ont voyagé avec ivresse en Tyrol, puis en Italie. Us ont épuisé la coupe des émotions que l'enchantement de la possession verse tout d'abord au cœur de ceux qui placent dans l'intensité de leurs sensations la raison suprême de vivre... et ils se retrouvent en face d'eux-mêmes, d'eux-
mêmes mis à nu... c'est-à-dire en face de l'inévitable : Eveline, maîtresse passionnée qui nourrit pour celui qu'elle aime des ambitions démesurées, ambitions que justifiait la vision grossissante de ses premiers enthousiasmes... Jacques, tel qu'il est en réalité, littérateur d'occasion, qui a pu donner un instant l'illusion d'un avenir pour des regards aveuglés, mais qui ne saurait longtemps entretenir cette illusion, quand les yeux d' Eveline se seront dessillés aux inévitables froissements de la vie ! Et voici que les déceptions commencent. Est-il besoin de préciser ici, pour ceux qui suivent le mouvement dramatique, l'analogie, pour ne pas dire l'identité, entre cette situation et celle d'une pièce qui fut jouée récemment à ce même théâtre, et par la même comédienne — j'ai nommé le Retour de Jérusalem — identité que le talent de Mine Simone Le Bargy, si personnel, mais si identique à lui-même, n'est certes pas fait pour atténuer. Les désillusions ont donc commencé pour Eveline : elles iront s' accentuant chaque jour, surtout à discerner la médiocrité foncière de son amant, car elle est pénétrante, surtout lorsque la jeune femme aura été
mise en contact avec le monde de Jacques Foucher. Joli monde en vérité ! Monde de déclassés et de grues, de journalistes interlopes et de fêtards éhontés. Ah ! monsieur Bernstein, ici vous me permettrez de vous arrêter. Si c'est un milieu d'hommes de lettres que vous avez prétendu nous montrer, vous êtes sévère jusqu'à l'injustice pour la corporation : où donc avezvous pris vos modèles ? Mais non, c'est simple boutade, n'est-il pas vrai ? C'est caricature, plutôt que défaut d'observation chez vous. Car nous savons tous qu'à notre époque littérateurs et artistes sont les plus bourgeois et les plus rangés des hommes. Et c'est chez les bourgeois de jadis que l'on trouve le moins de tenue ! Mais vous aviez besoin de ce contraste : la pièce l'exigeait impérieusement. Il vous le fallait à tout prix pour obtenir un repoussoir à votre premier acte — une valeur, comme disent les peintres, qui fût en opposition avec celle que vous nous aviez donnée. Et vous avez abouti à cette peinture qui, si elle est la plus fausse du monde, offre du moins cet avantage de justifier la seconde fuite d'Eveline, et cet inconvénient de nous rappeler encore le second acte de M. Maurice Donnay,
avec la seule différence que chez celui-ci, c'est Michel Aubier qui se révolte, tandis que dans le Bercail c'est Eveline qui court à d'autres destinées.
Que seront-elles ces destinées ? Va-t-elle aboutir à un troisième amour, et de là à l'inévitable galanterie que le prédicateur Dumas tenait suspendue comme une épée de Damoclès sur la tête de toutes celles qui ont commis la première faute ? Eveline a quitté Jacques Foucher, et, comme il faut vivre, comme elle n'a pas de ressources et qu'elle ne veut pas appartenir à un autre homme, elle utilise ses dispositions pour l'art dramatique : elle fait du théâtre... Le hasard de ses tournées la conduit à Lyon, dans la ville où Landry s'est retiré pour se consacrer à l'éducation du petit Georges, qui a maintenant six ans. Ici l'analogie n'est plus avec le Retour de Jérusalem, mais avec cette Déserteuse dont nous avons déjà parlé, et dont le troisième acte reproduit la donnée maîtresse. Singulière, amusante faculté d'assimilation que possèdent certains tempéraments et qui paraît inévitable : M. Bemstein est du nombre ! Eveline a conservé des intelligences dans la place, j'entends dans
la maison de Landry : elle est demeurée en correspondance avec la vieille bonne qui a vu naître le petit Georges, et qui l'élève en compagnie du père : elle a obtenu d'elle qu'un soir, la veille de Noël, quand tout le monde sera couché, elle lui ouvre la porte de la maison, et lui permette de serrer dans ses bras l'enfant que la jeune femme n'a pas vu depuis quatre ans.
Vous voyez à quel point la donnée de M. Bernstein est identique à celle de la. Déserteuse. Mais ce qui diffère du tout au tout — et ceci, il faut bien le reconnaître, à l'avantage du premier — c'est la manière dont elle est traitée. Si quelque chose, en effet, peut sauver le Bercail, et lui assurer, non pas de longues destinées, mais tout au moins une carrière honorable, c'est à coup sûr cette conclusion qui est bien observée et repose sur une conception de la vie en accord avec la nature humaine en général, et la psychologie virile en particulier. Ce qui m'en plaît surtout, et je le dis sans balancer, tout comme j'ai noté mes objections précédentes, c'est que je n'y retrouve pas la sécheresse qui, trop souvent, nous paraît la caractéristique de M. Bernstein, mais au contraire une faculté d'émotion dont
il nous donne ici le premier et favorable indice. Eveline est dans la chambre que vient de lui entr'ouvrir la complaisance de la vieille bonne. Elle serre sur son cœur, avec ivresse et douleur à la fois, le petit Georges — avec ivresse, car en elle la fibre maternelle a repris toute sa force... avec douleur, car l'enfant de six ans ne la connaît pas, n'ayant jamais entendu parler d'elle, et la traite comme une étrangère. Ce n'est pas, ce ne peut être la mère qu'il caresse, mais la dame, connue ou inconnue, peu importe, qui lui apporte des joujoux... A cet instant le père entre dans la pièce, et son premier mouvement est de chasser l'intruse. Reconnaissons ici ce qu'il y a de force et d'humanité dans cette scène : Eveline le prie, se jette à ses genoux, le supplie de lui permettre de voir son enfant, lui montrant dans les bras enlacés à son cou du petit être la seule chance de salut pour elle : qu'elle puisse demeurer à Lyon ou dans les environs, et qu'on le lui amène, c'est tout ce qu'elle demande... Landry refuse encore, car la faute de l'épouse est toujours présente à ses yeux, elle est encore trop proche de lui. Il refuse... et cependant, dans l'accent de sa voix, dans l'atti-
tude de sa personne, il y a déjà comme un muet consentement. Il y a toute l'émotion, tout le souvenir de l'homme qui a aimé profondément une femme, avec son cœur et avec ses sens, qui l'aime encore en dépit qu'elle ait appartenu à un autre, qui voit ressusciter dans son cerveau toutes les images d'autrefois, celles qu'on n'oublie pas, et celles que l'on devrait oublier, mais que pourtant on ne parvient pas à chasser — car elles s'imposent d'autant plus vives qu'elles composent le fond même de notre animalité ! Douloureuse vérité, et cependant profondément humaine, Landry en proclame la puissance, car, à l'instant même où Eveline va franchir pour jamais le seuil de la porte, c'est lui qui la rappelle et qui implore son amour !