LA GRIFFE
Dans cette immortelle Cousine Bette récemment portée au théâtre et qui, donnant un démenti à l'habituelle expérience, n'y fit pas trop mauvaise figure grâce à la magique vertu du génie de Balzac, vous vous rappelez la scène
fameuse où les deux sexagénaires amoureux, ensorcelés par les grâces de la divine Valérie, se font le réciproque aveu de leur faiblesse, et tombent d'accord sur leur folie, sur leur coûteuse folie. Elle nous sembla plus pressante, plus saisissante encore au théâtre que dans le roman, cette situation qui contient en elle toute la psychologie du vieillard amoureux, et nous crûmes toucher le fond même de la nature humaine, quand nous vîmes Hulot et Crevel faire retour aux caresses de Valérie, marqués par la griffe aiguë de la Volupté... Et ce chercheur de causes qu'est Balzac nous dit autre part, à propos de Nucingen dans Splendeurs et Misères des Courtisanes : — « Cette éclosion subite de l'enfance au cœur d'un vieillard est un des phénomènes sociaux que la physiologie peut le plus facilement expliquer. Comprimée sous le poids des affaires, étouffée par de continuels calculs, l'adolescence avec ses sublimes illusions reparaît, s'élance et fleurit, comme une cause, comme une graine oubliée, dont les effets, dont les floraisons splendides obéissent au hasard, à un soleil qui jaillit, qui luit tardivement. » Cette griffe aiguë de la volupté que nous dé-
peignit Balzac en des pages immortelles, c'est bien celle-là même dont M. Henry Bernstein tente de nous marquer les déchirures, plus sanglantes parfois que celles des pires fauves. Thème éternel qui fut vrai depuis l'origine du monde, et qui demeurera tel tant que les hommes subsisteront. C'est sur les variations seulement que peut s'exercer avec efficacité l'invention des romanciers et des dramaturges. Libre à eux de varier l'âge, les conditions sociales, les événements... leurs personnages s'en trouveront modifiés, mais non pas l'essentiel de leur psychologie... Peut-être l'idée de sa pièce nouvelle, ou tout au moins son titre, est-elle venue à M. Henry Bernstein en relisant, en se remémorant les pages incomparables de Balzac : il lui appartenait en tout cas, pour la faire sienne, pour se l'approprier, d'en modifier l'affabulation. Cette nouvelle victime de l'amour que nous montre M. Bernstein n'est ni un Hulot ni un Crevel, qui tous deux ont dépassé la soixantaine ; mais bien plutôt serait-ce un Arnolphe, puisque c'est à peine s'il a dépassé cinquante ans. Toujours vigoureux, toujours vert, Achille Cortelon, directeur du Populaire, journal socia-
liste, n'en est pas moins de trente ans plus âgé que la fille de son rédacteur, Antoinette, dont il sollicite la main, et trente ans de différence, à quelque âge qu'on les prenne, c'est toujours un écart que la plus élémentaire prudence commande d'éviter. Mais il s'agit bien de prudence quand la passion est en jeu. Achille Cortelon aime Antoinette : il la veut à lui, d'une passion insensée. Antoinette n'est déjà plus jeune fille au sens moral, comme elle n'est plus vierge au sens physique. Elle a eu une intrigue avec un rédacteur du journal que dirige Cortelon, et elle s'est donnée à lui ; elle vit d'ailleurs dans un milieu taré, où son père lui donne le pire exemple d'immoralité. Mais si elle n'est plus vierge, elle joue merveilleusement la vierge, habile aux réticences et aux pudeurs feintes... et c'est une authentique jeune fille que Cortelon croit épouser. D'ailleurs une passion pareillement folle y regarde-t-elle de si près ? N'est-il pas à genoux devant cette jeunesse et cette grâce, lui demandant seulement, implorant d'elle qu'elle soit heureuse et lui donne l'illusion de l'amour. Le bandeau symbolique couvre les yeux de tout mortel amoureux, fût-il à l'âge de l'amour.
Mais simple chez celui-ci, c'est triple que nous le voyons sur les paupières de qui a dépassé cet âge... et malheur à celui qui tenterait de le vouloir arracher, car il en serait récompensé par la haine immédiate de l'intéressé lui-même.
Donc Achille Cortelon a épousé Antoinette, et dès les premiers jours du mariage, nous constatons en lui un affaissement, une diminution de la moralité. Cortelon était jusqu'alors un journaliste honnête, soucieux d'accorder sa vie avec ses idées, ayant une ligne de conduite dont il ne s'écartait pas, aimé, respecté de ceux qui l'approchaient. Son organe, Le Populaire, suivait la direction qu'il lui avait imprimée, et jusqu'alors n'avait pas été entamé. Sans doute avait-il des ennemis. Mais qui n'en a pas ? Il avait aussi des amis fidèles et puissants. Voici que soudain tout cela change : Antoinette a des besoins, de grands besoins : du luxe, de l'argent, il lui en faut, et Cortelon qui est à genoux devant elle, ne sait rien lui refuser. Elle veut des bijoux et Cortelon lui en offre : elle le gronde d'être aussi généreux, mais ce que d'une main elle repousse, de l'autre elle le prend. Le modeste intérieur qu'ils habitent ne suffit plus à
ses exigences : ils vont s'installer dans un superbe appartement. Pour payer tout ce luxe, il faut de l'argent, beaucoup d'argent, et Cortelon, qui est sur la voie de toutes les déchéances, accepte les compromissions nécessaires pour s'en procurer. Il signe les traités de publicité les plus contraires à la ligne politique de son journal. Il se brouille avec ses rédacteurs les meilleurs et les plus influents. Un de ceux-là, Leclère, un pur, un intransigeant, qui jadis avait aimé Antoinette, mais qui a su sacrifier son amour à son ambition, vient lui lire un article qui doit passer en tête du journal, et qui est bien dans sa ligne politique. Mais comment insérer un article qui précisément attaque ceux que Cortelon doit ménager, puisqu'il touche à leur caisse les fortes sommes qui servent à entretenir son luxe ? Cortelon conseille à Leclère d'atténuer l'article : le rédacteur, tout d'une pièce, s'y refuse, et Cortelon le chasse du journal. Non content de se brouiller avec ses amis politiques, il se brouille avec sa fille, enfant d'un premier lit, qui maintenant a vingt ans et qui a su démêler le manège d'Antoinette. Cortelon a tout fait pour que les deux femmes s'entendissent. Mais
la jeune fille est rebelle et refuse de faire bon visage à l'épouse qu'elle méprise. Cette jeune fille a du caractère : elle est un caractère, et c'est peut-être la figure la mieux campée de la pièce : elle ne pliera pas, elle quittera la maison paternelle plutôt que de céder à sa belle-mère, dont elle sut percer à jour les intrigues et la galanterie.
C'est chez elle que se continue l'action au troisième acte. Plusieurs années se sont passées entre cette rupture et la visite du père à sa fille. Du Cortelon d'autrefois il ne subsiste plus rien. Le lutteur honnête et fier, convaincu, attaché à ses idées, a fait place au renégat, qui a dû passer dans le camp adverse, pour satisfaire aux besoins de jouissance de la femme adorée. Il est maintenant sénateur et siège au centre. L'homme énergique, vigoureux, plein de jeunesse encore que nous vîmes au début, malgré ses cinquante ans, est devenu, physiquement et moralement, un vieillard, et un vieillard déchu, qui s'abandonne aux événements, et qui n'a plus de vigueur que pour une chose : désirer, désirer encore celle qui l'a conduit à la triste situation où il est, celle dont il sait maintenant
toute l'ignominie, puisque, depuis le premier jour du mariage jusqu'aujourd'hui, elle l'a trompé, elle n'a cessé de le tromper ; elle s'est conduite comme une fille, comme une prostituée, comme la dernière des garses : le mot est de lui, tout à l'heure il le dira. Et pourtant il la désire encore, il la désirera toujours ; peutêtre la désire-t-il d'autant plus âprement qu'elle a appartenu à un plus grand nombre d'amants : telle est en effet la loi, la triste loi psychique qui précise dans l'instinct sexuel l'importance de la résurrection des images, et que tous les grands connaisseurs en nature humaine ont affirmée et mise en valeur. Rappelez-vous, dans Balzac, le baron Hulot désirant Valérie d'autant plus follement qu'il se connaît à lui-même plus de rivaux, et dans la Rabouilleuse, le vieux, le pauvre vieux, tendant vers Flore Brazier, sa main qui ne conserve plus d'énergie que pour ce geste.
Eh bien, chez Cortelon il y a du geste instinctif de Hulot, du geste mécanique du vieux de la Rabouilleuse. Comme Hulot, il a conscience de son abaissement ; mais il n'a plus la force nécessaire pour réagir, il est la victime de son vice,
dont il pourrait dire comme Hulot : « Ah ! c'est affreux qu'un vice coûte aussi cher qu'une famille à nourrir ! » Et le voilà chez sa fille, le seul être qui vraiment l'a aimé pour lui-même, et auprès ^de laquelle il vient chercher quelques unes des consolations dont il a besoin. Chez sa fille même, hélas, il est poursuivi par les conséquences de sa faute, car elle est demeurée en relations avec Leclère, le journaliste honnête qu'autrefois il chassa du journal, et qui, depuis, apôtre convaincu d'une même idée, s'est fait une situation importante dans la Politique.
C'est ici que M. Henry Bernstein a placé la scène capitale de son œuvre nouvelle, celle pour laquelle la pièce fut composée, et qui le mieux exprime, en la mettant en pleine lumière, la psychologie intime de son auteur. Car tout écrivain d'imagination, romancier ou dramaturge, dès l'instant qu'il assemble et rapproche des personnages en vue d'un conflit moral, caresse en secret la scène ou les scènes dans lesquelles ils atteindront à leur maximum d'expression : c'est en ce sens que le mot de Sarcey sur la scène à faire traduisait une vérité indéniable. Voici donc Achille Cortelon déchu, affaibli.
vieilli, chez sa fille. On y annonce Leclère, le journaliste qu'il a chassé jadis du Populaire, et qui depuis s'est avancé dans la politique. Brusquement une association d'images traverse son cerveau : il supplie sa fille de le laisser seul un instant avec Leclère : elle refuse d'abord, puis finit par consentir. Leclère est donc introduit et se trouve en face de son ancien patron qu'il a peine à reconnaître, tant il a vieilli. Il ne lui cache pas son mépris pour le renégat qui a trahi la cause et l'idée où semblait subordonnée sa vie. Mais Cortelon se soucie bien de cela : toutes ses pensées vont à Antoinette, rien qu'à Antoinette, et s'il a voulu voir Leclère, c'est qu'une brusque liaison d'images a traversé son cerveau tout à l'heure en associant ces deux noms : Leclère et Antoinette. Il sait, en effet, qu'Antoinette est amoureuse de Leclère, ou plutôt — car ce genre de femmes ignore l'amour — qu'elle a la fantaisie de joindre à ses conquêtes Leclère, jusqu'alors rebelle à l'amour. D'Antoinette, Cortelon sait tout, je le répète, qu'elle est une fille, une aventurière, qu'elle l'a trompé et continuera de le tromper, et cependant vers elle il tend toujours sa main avide, et il supplie Le-
clère de ne pas se prêter à cette fantaisie de la femme qu'il aime. La scène est d'une violence extrême : le vieillard supplie, il se jette à genoux, et c'est un spectacle pénible, atroce, que de voir cet homme aux cheveux blancs et qui donne en tout l'impression de la sénilité, à genoux devant ce rival dans la force de l'âge. Mais le pénible, mais l'atroce, peuvent quelquefois produire un grand effet au théâtre — les exemples en sont nombreux dans les drames antiques autant que dans Shakespeare — s'ils nous apparaissent conçus dans le sens de la vérité. Eh bien, il me semble que c'est là le plus grave reproche que l'on puisse adresser à M. Henry Bernstein : un reproche qui va plus loin que cette pièce particulière, mais qui s'adresse en outre à tout son théâtre : M. Bernstein, en écrivant cette scène, en concevant cette situation, si manifestement intentionnelle que tous les ressorts de la pièce sont tendus vers elle, a montré un plus grand souci de traduire son tempérament propre, fait d'exaspération et de violence préméditée, que de réaliser une situation vraisemblable issue de la logique même de l'œuvre. Raisonnons un peu : il est vrai, il est exact que Cortelon aime Antoi-
nette, qu'il l'aime au point de ne pouvoir se passer d'elle, à quelque degré de déchéance qu'elle le fasse tomber. Il fera donc tout pour la conserver. Mais qu'à la liste d'Antoinette où déjà sont inscrits tant d'amants qu'il connaît, puisqu'il les désigne par leur nom, vienne s'ajouter celui de Leclère, ce n'est jamais qu'un amant de plus, et au point où elle en est, cela peut-il justifier la violence, les supplications, l'abaissement atroce de Cortelon ?... Je le répète, cette scène, en dépit de sa force apparente et de son intensité... factice, nous a paru fausse, contraire à la logique des faits, non justifiée par la succession des événements, et pour tout dire, imaginée pour donner carrière aux exigences d'un tempérament dramatique qui se satisfait dans l'extrême tension, fût-elle artificielle, bien plutôt que pour rendre compte de la conduite d'une âme !
Les pires déchéances causées par l'amour et surtout par l'amour sénile, nous les admettons, pourvu qu'elles soient vraies. Le Cortelon de M. Bernstein ne va pas même aussi loin que le Hulot de Balzac, car son affaissement suprême, à l'heure où, ministre accusé de corruption, il
refuse de se rendre à la Chambre pour se disculper, si on ne lui ramène pas Antoinette enfuie avec un jeune amant, cet affaissement nous en dit moins long sur les misères de l'âme humaine que le balbutiement de Hulot découvert par sa femme chez la petite Atala Judici et murmurant cette suprême prière : « Pourrai-je emmener la petite I »