‹ Figures et caractèresChapitre 10 sur 19 · UN ANGLAIS D'AUTREFOIS · texte numérisé non relu

UN ANGLAIS D'AUTREFOIS

Il y a des livres qui peignent un homme, d'autres un peuple. Cervantes a tracé en Don Quichotte la caricature épique du Latin ; Daniel de Foë a fait dans Robinson le portrait éternel de l'Anglais. Il est là, toujours ressemblant, avec ses qualités héréditaires, son activité industrieuse, son obstination, son instinct d'organisateur, ses habitudes autoritaires, car enfin, sous Crusoé, il y a Vendredi. Voyez-le, ce Crusoé, dans son île déserte ; il y offre à lui tout seul les plus fortes vertus de sa race. D'un grain de blé, il fait une moisson. Avec une scie et une hache, il se construit un home sauvage. Il est chez lui. Il parcourt fièrement son domaine insulaire, vêtu de peaux cousues, à l'abri de son parasol de feuilles, le perroquet au poing. On comprend que ce beau livre soit populaire en Angleterre, car il est tout à l'honneur de l'Anglais. Il nous montre ce qu'il y a en lui de plus raisonnable, de plus sain et de plus solide.

Pourtantj'cette robuste race saxonne n'est point

toujours aussi sage et aussi pondérée. Il y a en elle de l'excès et de l'outrance. Je n^en vois pas en Crusoé. Crusoé doit avoir quelque part un frère dont quelqu'un doit avoir conté Thistoire. C'est là qu'on trouverait représenté ce que l'âme britannique a d'excessif et de violent, les ressorts brutaux de son tempérament, son goût de l'aventure pour ■: l'aventure, de l'énergie forcenée et abusive, son odeur acre et frénétique, sanguine et brusque.

Le hasard d'un livre qui m'est tombé entre les mains m'a fait rencontrer récemment ce personnage complémentaire. Cette fois, ce n'est pas un * roman comme l'œuvre de Daniel de Foë. Le héros ne doit son existence qu'à lui-même. C'est sa voix même que nous entendons et c'est sa propre vie qu'il nous expose. L'accent en est âpre et exalté. Et pourtant, c'est un homme qui se souvient de ce qu'il a été et de ce qu'il n'est plus. Du temps a passé, mais nous voyons nettement se dessiner à nos yeux un caractère! qui porte en lui cet excès et cette violence qui sont des traits de race aussi bien que les vertus positives du sage Robinson. Aussi est-ce un livre extrêmement curieux que ces Mé-^ moires d'un Cadet de famille^ dont une traduction française, qui n'a pas été réimprimée depuis et qui est rare, parut en i834.

L'auteur n'est autre que Trelawnay, l'ami et le

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compagnon de lord Byron, et, comme il le dit luimême en son langage romantique, « une des âmes les plus volcaniques » qui aient senti brûler en elles le feu d'une nature indomptable.

Comme tous les mémoires, le cadet de famille commence les siens par le récit de son enfance. Celle de Trelawnay ne fut pas ordinaire. Tout de suite il s'y montre terrible. 11 est emporté, irascible, ardent et furieux. Sa disposition naturelle est effrénée en tout{ Il eût fallu, pour diriger et modeler ce caractère riche de passions natives, une main ferme et juste. Au lieu de cela, c'est un poing brutal qui le réprime. Le père de Trelawnay fut un homme dur, hypocondre. C'est un avare. Il trouve que ses dix enfants lui coûtent cher. Aussi ce fils difficile supporte le poids de la noire humeur paternelle. Les châtiments répondent aux escapades. L'enfant rebelle' s'endurcit. Ce que la famille a commencé, le collège le continue. Trelawnay en sort orgueilleux, vindicatif et révolté. Son dernier tour d'écolier est l'esclandre d'un professeur, dont il avait à se plaindre, battu, presque étranglé.

C'est sur le vaisseau de la marine royale, le Superbe^ battant le pavillon de l'amiral Duckworth,

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que nous retrouvons le jeune Trelawnay, en route pour Trafalgar. Le navire y arrive le lendemain de la sanglante bataille où mourut Nelson. C'est de bord en bord que nous suivrons maintenant notre gaillard, menant la dure vie de Tapprenti marin au temps du chat à neuf queues. Son caractère intraitable augmente ses peines et ses souffrances. Trelawnay est continuellement en lutte avec ses chefs et en querelle avec ses camarades. Rixes et coups. Le poing et le couteau sont de la partie et les fers le résultat le plus ordinaire de ces différends orageux. Malgré tout, Trelawnay aime la mer. Aux jours de dangers, rien ne rebute son audace; il est aux postes les plus périlleux. Un incendie se déclare-t-il dans la soute aux poudres, c'est lui qui l'éteint au risque de sa vie. Il aime tout ce qui exerce Ténergie turbulente dont il surabonde. Son sang coule trop vite dans ses veines pour qu'il le ménage. A quatorze ans, il a la vigueur et la taille d'un homme fait. En tant qu'homme, il veut être libre ; il hait la servitude qui l'opprime. Il a la frénésie de la liberté. Le joug de toute discipline Timportune et l'exaspère. Il lui faut l'espace, l'aventure, la libre disposition et l'usage illimité de lui-même. Il se plaît aux spectacles qui lui ressemblent, aux tempêtes, aux bourrasques, aux coups de vent, à tout ce qui, dans la nature, lui rappelle le

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tumulte de ses instincts. Enfin, un jour, dans un port de rinde, il rompt sa chaîne, déserte. Il faut lire Textase où le plonge sa première heure de liberté. Tout lui semble paré d'une beauté nouvelle; il est convulsif de joie solitaire.

De marin, Trelawnay se fit corsaire. Sous le pavillon français, il mène une rude chasse aux vaisseaux anglais de la Compagnie des Indes.

D'ailleurs, tout lui est bon et de bonne prise, dogres hollandais, barques malaises, proas madécasses, jonques chinoises. Il coule, aborde, capture et tue. Son shooner défie à la course corvettes et frégates ennemies. Il écume les parages de l'île Bourbon, le Mozambique, les mers du Bengale, touche aux îles Océaniennes et aux récifs de corail. Il sait toutes les côtes avec leurs refuges et leurs risques. Vie de ruse et de combats où il paye largement de sa personne. Sa chair couturée atteste ses blessures. Il est si basané qu'avec son costume oriental on le prend pour un Arabe. Il joue du kriss comme un Malais et lit Shakespeare dans sa cabine. Il n'a pas changé; c'est bien le même Trelawnay, toujours (( volcanique », comme il le disait. Il a conservé sa même énergie, son même goût du danger, des for-

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les émotions de la mer et de la guerre, de ce qui porte l'homme à son plus haut point de tension vitale et fait saillir, si Ton peut dire, les musculatures de l'âme ; mais quelque chose l'emplit d'un âpre bien-être. Il est comme saturé du sel vivifiant de la liberté. Il est libre d'agir à sa guise. Il est son maître.

Il ressent je ne sais quoi qui serait comme l'apaisement dans la violence. Une sorte de satisfaction hautaine le réconforte. Il a trouvé son équilibre dans l'excès. Bien plus. Au manque de toute contrainte étrangère, il a appris à se dominer. C'est un chef sage, avisé, juste, exact. Il s'attendrit. Une jeune fille arabe lui a été confiée par son père mourant. Elle est belle, il l'aime passionnément. C'est une compagne fidèle et charmante que cette Zela. Elle le suit pendant plusieurs années dans sa vie errante et mouvementée, jusqu'au jour où elle meurt tragiquement, empoisonnée.

Trelawnay ramena le corps de son amie jusqu'à l'île Bourbon. Il ne voulut rendre la belle morte ni aux flots, ni à la terre . Un bûcher fit d'elle une cendre légère. L'amant désespéré faillit ne pas survivre à sa Zela. On le ramassa, couché près des lisons ardents et des braises, les joues brillées par les flammes dont il s'était trop approché. Il guérit, mais ne se guérit pas. D'ailleurs, l'âge était venu.

FIGURES ET CARACTÉKES 2 I 5

Trelawnay devait avoir trente ans. On était en i8i5. Ses compagnons se dispersèrent. Lui-même fit voile pour TEurope; il aborda à Saint-Malo et, de là, passa en Angleterre. Il n'y resta pas, car c'est en Italie que nous retrouvons l'ancien corsaire. Il y fréquente Leigh Hunt, Shelley et Byron, ceux qu'on pourrait appeler les libertaires anglais et qui cherchaient loin du cant britannique el des brouillards londoniens une existence plus libre, plus pittoresque et plus harmonieuse.

Vraiment les récits et le caractère de Trelaw^nay durent ravir lord Byron. Les exploits de nageur de l'un, comme les aventures marines de l'autre partaient du même besoin d'énergie à outrance. Byron poète et Trelawnay conteur s'apparentent. Il faut s'imaginer quels durent être dans la bouche du corsaire ces récits dont nous n'avons dans son livre que l'écho assourdi. Même écrites, pourtant, ces histoires ont un mouvement et une couleur. Trelaw^nay est éloquent. Il est déclamateur et ironique. C'est un romantique. Mais à travers l'enflure du style éclatent à chaque instant des traits admirables de vérité et d'observation. Les détails curieux abondent. Des portraits s'esquissent pit-

2 1 G FIGURES ET CARACTÈllES

I toresques et vivaats. C'est De Ruyter, Tami de

Trelawnay. Lui, corsaire par conviction et par métier, sage, instruit, réglé, savant, aimable. C'est le

.^ lieutenant Ashton, bon et sentimental. C'est le vieux

Louis, le cuisinier, expert à cuire les tortues et grand amateur deschiedam. C'est l'étonnant méde-

i! cin du bord. Van Scopvelt, qui veut essayer sur

lui-même si la morsure venimeuse des vampires

^. nocturnes fait mourir et qui expérimente sur les

• autres de dangereux remèdes et d'effrayants outils

de chirurgie. C'est en tout cela que l'on retrouve, à travers les ornements de rhétorique, ce que dut être la causerie de Trelawnay, causerie et récits qui, certainement, inspirèrent à Byron son célèbre poème du Corsaire.

Le nom de Trelawnay se trouve une autre fois encore mêlé à l'histoire delà poésie anglaise, dans une circonstance mémorable. Le 8 juillet 1823, le grand poète Shelley se noya durant une prome-

i nade en barque dans le golfe de la Spezzia. Le

; corps, rejeté par les flots, fut recueilli par Leigh

Hunt et par Byron. Trelawnay était avec eux. Un bûcher fut dressé au bord de la mer. On y plaça les restes du poète. La flamme en fit une suprême cendre. N'est-il pas singulier de voir Trelawnay assister à ce rite funèbre qui devait lui rappeler le jour où il avait, de ses mains, mis le feu à un autre

bûcher qui, dans une îleWointaine, au temps de sa vie aventureuse, avait consumé jadis la dépouille mortelle de la belle Zela, et sur lequel on avait jeté, comme il le dit, « de l'huile, des épices, du musc, du camphre et de Tambre gris ». Il me semble voir la figure basanée de Trelawnay se dessiner sur le fond rouge de ce double holocauste, et il m'a paru curieux d'évoquer un instant cette silhouette caractéristique d'un homme qui représenta, avec une rare et vigoureuse intensité, quelques-uns des traits extrêmes de la race violente, hautaine et énergique à laquelle il appartenait, et qui vivent avec un relief saisissant dans le personnage romantique de cet Anglais d'autrefois.

RUDYARD KIPLIN&

M. Rudyard Kipling est peut-être bien, en ce moment, l'homme au monde le plus lu et en les lieux les plus divers. Partout où Ton parle anglais, il est populaire ; ailleurs, il est célèbre. Son nom a rempli les journaux du globe. Malade, un empereur lui a télégraphié ses sympathies. On imaginerait volontiers à de pareils témoignages quelque patriarche de la pensée humaine. Je voisinvolontairement à M. Kipling les cheveuxblancs d'un Hugo. Je lui prête la haute vieillesse d'un Goethe ou d'un Tolstoï. Non, M. Kipling est jeune. II a trentesix ans et déjà la gloire n'a plus de surprises à lui offrir, mais la vie garde encore des spectacles à sa curiosité qui est avide de toutes les formes et de tous les aspects de la nature, car il est, selon la belle expression de M. Maurice Barrés, un des plus passionnés « amateurs d'âmes » de notre temps, et il les aime fortes, excessives comme son génie, qui est fougueux de mouvements et haut en couleur.

Ce n'est point, il me semble, dans les vers de M. Rudyard Kipling qu'on trouverait l'exacte mesure de son talent.

J'ai lu jadis ses Barrack-room Ballads, Je m'en souviens comme de refrains durement rythmés, écrits en une langue bizarre et savoureuse. Cela faisait penser un peu, à la fois, aux poésies militaires de M. Déroulède et aux chansons marines de M. Yann Nibor. On y retrouverait aussi quelque chose de l'accent de M. Coppée, du Coppée de la Bénédiction et du Naufragé^ mais la voix était plus rude et plus rauque. M. Kipling me paraissait, après cette lecture, un poète patriotique et pittoresque, non sans mérite du reste. Depuis, il est devenu une sorte de barde national.

C'est au prodigieux succès de son recueil, The Seven Seas^ les Sept MerSy qu'il doit cette situation nouvelle. Il y a de beaux poèmes dans les Sept Mers. L'orgueil britannique y chante à pleine gorge. L'Angleterre y pousse son cri de domination universelle et de suprématie terrestre, y proclame son vœu d'union et d'alliance entre tous les fils de sa race. C'est à eux qu'elle s'adresse par ces vers:

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Maintenant vous devez parlçr à vos frères et ils doivent vous

[parler Selon Tusage de TAng^lais, nettement et en peu de mots. Allez à votre travail et soyez forts...

Tenez-vous à votre travail et soyez sages, sûrs d'épée et de

[plume, Vous qui n'êtes ni des enfants ni des dieux, mais des

[hommes dans un monde d'hommes:

II ne faudrait pas croire pourtant queM. Kipling soit en rien ce qu'on appelle un poète officiel, un faiseur d'odes sur commande et de dithyrambes de circonstance, un Pindare colonial, une sorte de poète lauréat ou de poète de Cour. Non, M. Kipling est un écrivain indépendant. Sa popularité ne vient d'aucune complaisance calculée. Il s'est trouvé simplement qu'en bon Anglais il a éprouvé pour son compte ce sentiment d'orgueil brutal et de foi en la Race qui est, à l'heure actuelle, sous le nom d'impérialisme, le sentiment public de l'Angleterre, qui, de doctrine politique, est passé au rang de principe populaire et surexcite l'âme britannique d'un si extraordinaire excès d'arro» gance et d'un si belliqueux sursaut.

M. Kipling est sincère. Sa foi n'est pas née d'un programme ministériel et diplomatique. L'origine en est, si on peut dire, toute personnelle, mais une formidable unanimité civique marche d'accord avec lui.

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"^Jamais, je crois, une race, plus que l'anglosaxonne, de nosjours^ ne fut convaincue aussi fortement du devoir et du droit de ses peuples^L' Anglais, en particulier, croit non seulement à sa valeur individuelle, mais encore à son excellence humaine. Le monde est fait pour lui, parce qu'il en est digne. M. Kipling, certes, pense ainsi. Voyageur, il a visité tous les lieux du monde où il y a des Anglais. Il a vu l'Amérique, l'Egypte et le Cap. Les Indes, il y est né et y a vécu. Il a constaté partout de grandes choses accomplies. Il a étudié de près ceux qui contribuent à ce travail commun, marins et soldats, ceux qui conquièrent et qui conservent, fonctionnaires et marchands ; il aime en eux les ouvriers continuels du grand œuvre colonial, toutes ces innombrables énergies quij en tous lieux et sous tous climats, peinent et s'acharnent à cet immense labeur d'asservir la terre au profit d'une race qui prend en son orgueil de quoi justifier à ses propres yeux le plus gigantesque et le plus méthodique accaparement du monde qui ait été tenté depuis les jours de l'ancienne Rome.

Certes, M. Kipling a senti tout cela et il a cherché à Texprimer par ses poèmes. Mais la verve y est courte et le geste y manque d'ampleur. Ce n'est pas lui encore qui chantera l'ode triomphale de la race aux cheveux roux."^ussi, je ne crois pas qu'il

mène plus loin son œuvre lyrique '; mais il en est une autre pour laquelle il est supérieurement doué et qu'il a commencé à nous donner en ses contes et en ses romans. C'est là où il faut lire M. Rudyard Kipling et là qu'on peut l'admirer. Il est l'historien de l'énergie anglaise.

Je pense que les ouvrages de M. Kipling seront bien accueillis en France. L'hospitalité littéraire y est de tradition et d'usage, et les auteurs anglais n'ont point à se plaindre de nous. Shakespeare seul pourrait nous reprocher les cent ans que nous avons mis à l'admirer, mais le cas demeure unique. D'ordinaire nous tardons moins. C'est de leur vivant même qu'Ibsen et Tolstoï voient leurs romans lus, leurs drames représentés, leur gloire établie parmi nous sur le même pied que celle de nos propres écrivains. Pour d'autres, les prévenances de notre attention ont été plus délicates encore. Ce n'est point l'œuvre de toute leur vie que nous saluons. Sans attendre même qu'ils aient donné la mesure complète de leur génie, il nous suffit de quelques beaux livres pour que nous leur engagions notre admiration, persuadés qu'ils feront honneur à la politesse de notre prévision.

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C'est ainsi que nous recevons M. Kipling comme nous avons adopté M. d'Annunzio, ce qui prouve au moins de notre part une compréhension impartiale des talents les plus contraires, car je ne connais rien de plus dissemblable que ces deux esprits, et le contraste est piquant de les voir se coudoyer dans la faveur littéraire actuelle. Que peut bien penser le subtil et voluptueux Italien de ce nouveau venu aux gestes brusques et à la voix rau- \ que? L'un qui continue le rêve d'amour et de beauté ; de sa race, l'autre qui célèbre l'énergique vitalité de la sienne ; car c'est de l'antique sol latin que M. d'Annunzio exhume le vase aux formes harmonieuses où il verse le vin odorant de sei$ songes, tandis que M. Kipling boit au creux même de ses mains les eaux les plus brûlantes et les plus torrentueuses de la vie.

M. Kipling, comme nous Tavons dit, n'est que par occasion un poète politique. C'est une situation de grand conteur qu'il occupera ici quand on nous aura traduit son œuvre et que nous pourrons en admirer à l'aise les surprenantes qualités de mouvement, de couleur et de relief qui font de lui un écrivain singulièrement original. Ce n'est point

FIGURES ET GARACTÂRBS 225

pourtant qu'on ne puisse assigner à M. Kipling des origines intellectuelles. Il n'y a pas d'aérolithe en littérature, et M. Kipling rappelle, par plus d'un point, le Bret Harte des Récits Californiens.

Comme le célèbre conteur américain, il aime les êtres d'action, d'aventure et d'énergie, les événements et les circonstances qui exaltent en l'homme les forces les plus violentes de l'instinct et de la volonté. Aussi les scènes qu'il nous évoque le plus volontiers sont-elles de chasse ou de guerre, celles où le sang coule, où les muscles jouent, où l'œil guette, où la main frappe et où se montre cette sorte d'animalité humaine qui semble bien être pour M. Kipling l'attitude vitale dont il ressent le mieux la forme et la beauté. Ce qu'il y a de curieux, c'est que M. Kipling, pour satisfaire son goût des psychologies violentes et brutales, n'a pas eu besoin d'inventer, ce qui eût d'ailleurs déplu à ses scrupules de réaliste. Il s'est contenté d'observer et de décrire ce qu'il avait sous les yeux.

Les types les plus caractéristiques de cette humanité âpre et forte qu'il nous représente se sont présentés à lui d'eux-mêmes. Il a vécu en leur familiarité, de telle sorte que, en même temps qu'il contait, il faisait œuvre d'historien de mœurs, et il a peint au naturel tout un aspect de sa race. Ce n'est pas l'Anglais sédentaire de la grande île que

nous fait connaître M. Kipling, mais cet extraordinaire surplus de population que l'Angleterre essaime aux quatre coins du monde, dans ses vastes colonies, c'est-à-dire l'élément le plus hardi et le plus aventureux de la nation, celui qui en possède le mieux les qualités extrêmes et en résume l'instinct le plus profond. Il faut lire dans la belle étude de M. Henri Chevrillon, que publia la Revue de. Paris comment M. Kipling tire parti de cette intense matière humaine.

M. Chevrillon analyse le tissu de l'œuvre de Kipling^ ; il en pénètre l'organisme et les ressorts. C'est là qu'il faut se renseigner sur Kipling. M. Chevrillon vous dira l'étendue et la minutie impeccable de son information, sa connaissance prodigieuse du détail technique et vivant, sa langue expressive et corrompue, sa « compétence universelle » à la Balzac, de même que le Livre de la Jungle^ si habilement traduit par MM. Fabulet et d'Hiimières, vous introduira dans cette Inde myslérieuse où M. îfipling fait vivre la plupart de ses héros, que ce soit le capitaine Gadsby ou Rikki- Tikki-Tavi, la mangouste, tueuse de serpents.

C'est un livre charmant et bizarre que ce Livre de la Juncjle. Les animaux presque seuls l'emplis-

sent de leurs formes terribles, gigantesques ou minuscules. Ils y vont et ils y viennent comme Bas-de Cuir et Œil-de-Faucon dans les romans de Feniraore Cooper. Ils sont les maîtres et intéressent à euxmêmes ; pour cela il leur suffit de se laisser voir vivre. N'imaginez point le Livre de la Jungle comme l'œuvre d'un Michelet indien ou d'un La Fontaine birman. Ici les animaux ne sont point, comme chez le fabuliste, une allusion à l'homme. Rien de ces allégories malicieuses qui consistent à nous montrer notre vanité sous la forme d'une grenouille qui s'enfle à égaler un bœuf, ou à nous la faire voir sous la figure d'un corbeau qui laisse tomber de son bec un fromage.

Grandville ne pourrait point illustrer le Livre de la Jungle ; il y faudrait le grand animalier Barye. Lui seul saurait dessiner Téchine souple et la robe rayée du grand tigre Shère-Khan ou les anneaux du python Kaa. Mais non ; entrons là seuls. Nous rencontrerons Tabaqui, le chacal, et l'ours Baloo. Suivons Baghera,la panthère : elle nous mènera en pleine jungle. Nous y trouverons des villes mortes, en leurs ruines de marbre et de fleurs, habitées par le peuple ridicule des Bandar Logs qui sont les singes, et peut-être, en quelque nuit parfumée, assisterons-nous dans la foret à la danse mystérieuse des éléphants sauvages.

Nous écouterons le bruissement sec des trompes enlacées, le frottement des flancs et des épaules énormes, puis, après un silence où Ton entend la rosée pleuvoir des arbres en longues gouttes, sur les dos invisibles, le bruit des larges pieds, frappant le sol tous ensemble, car M. Kipling est un sorcier, et il connaît aussi bien les habitudes de Chuchundra, le rat musqué, que la psychologie la plus intime des marins, des officiers et de tous les sujets de Sa Gracieuse Majesté.

PORTLAND AND DRUCE

Parmi les Contes cruels^ de Villiers de l'Isle- Adam, il en est un auquel un fait récent donne une actualité vraiment inattendue. Le conteur n'eût point osé imaginer à son récit l'épilogue réel dont les journaux anglais nous fournissent les curieuses circonstances. Une intéressante correspondance, parue dans le Temps^ nous renseigne sur le détail de cette bizarre affaire d'outre-Manche et d'outre-tombe.

Qui aurait pu supposer, en effet, que ce mystérieux duc de Portland, dont Villiers de l'Isle-Adara évoqua en quelques pages magistrales l'authentique et surprenante aventure, quitterait l'attitude tragique de sa destinée et deviendrait le sujet d'un des plus sensationnels procès posthumes qui eussent jamais eu lieu? Certes, l'histoire du duc de Portland semblait plutôt faite pour hanter larêverie des poètes que pour nécessiter la sagacité judiciaire des solicitors. Et pourtant voici que cet énigmatique personnage qui paraissait sorti d'un conte

23o FKiUIlES ET CARACTÈRES

(l'Edgfard Poe se trouve, par une révélation imprévue, le héros naturel d'un roman de Gaboriau ou de Stevenson.

On dirait une descente de police à la Maison Usher ; M. Lecoqchez Hamlet. Une légende extraordinaire va cesser; nous la regretterons peut-être, car elle était étrange et sombre. Ce fut en effet une vie singulière que celle de ce Richard, duc dePortland. A son retour du Levant, ce jeune lord, « célèbre dans toute l'Angleterre pour ses fêtes de nuit, ses victorieux pur-sang, sa science de boxeur, ses chasses au renard, ses châteaux, sa fabuleuse fortune, ses voyages aventureux et ses amours, » dis* parut brusquement .

Il se retira du monde, solitaire dans son manoir de Welbeck dont l'accès fut sévèrement interdit à tout vivant. Invisible à tous désormais, sa retraite fut définitive, absolue et funèbre. Les raisons mêmes de cette solitude la rendaient plus sinistre encore. Ne disait-on pas le noble duc atteint d'une maladie hideuse et incurable, d'une lèpre orientale qui défigurait son visage, caché pour toujours sous un masque de soie noire? Et, comme si les hauts murs de l'antique manoir n'eussent pas suffi à la sécurité de sa détresse solitaire, il avait fait creuser pour elle une vaste demeure souterraine dont il était riiôte à jamais nocturne.

C'est là qu'il vécut, vieillit et mourut, absent de la vie avant d'être mort, fantôme volontaire et lamentable victime d'un destin ironique qui s'était plu à le combler de tous les biens pour lui en interdire l'usage, de sorte que la seule ressource qu'il tirait de sa richesse était qu'elle lui servît à sauvegarder sa solitude. Triste privilège où il ne trouvait que l'avantage de pouvoir restreindre à luimême le spectateur de son inguérissable et contagieuse misère. C'est ainsi que nous apparaissait, fatal et lointain, ce personnage tragiquement exceptionnel qui semblait reculé au fond de quelque noire légende du moyen âge.

Et pourtant cela se passait de nos jours, en pleine Angleterre moderne, sous le règne de Sa Gracieuse Majesté Victoria, car le duc de Portland ne mourut que vers 1878 et, en lui supposant une certaine longévité et une autre destinée, il pourrait presque encore siéger à la Chambre Haute entre le marquis de Salisbury et lord Herbert Kitchener of Khartoum and Aspall. Mais le château de Welbeck garda jusqu'au dernier soir le ducal reclus et nous n'aurions su de lui rien d'autre sans une certaine dame Anna-Maria Druce, de Londres, veuve de M. Charles-Thomas Druce, décédé en 1864 et enterré au cimetière High-Gate.

232 FIGURES ET GARACrèRES

Si, comme le tribunal vient d'en décider, on ouvre, en présence du coroner d'High-Gate et d'un magistrat delà cour du Banc de la Reine, la tombe de Charles-Thomas Druce, on y trouvera, au dire de la veuve, non point ses restes mortels, mais simplement des lingots de plomb qu'il détacha luimême à la toiture de la maison qu'il habitait dans Baker Street pour en lester son propre cercueil qu'on inhuma sans méfiance de la supercherie qui mettait fin à l'existence légale de M. Druce, libre enfin de redevenir uniquement le mystérieux châtelain du château de Welbeck avec qui il ne faisait qu'un; car M™*^ Anna-Maria Druce soutient que son mari, qu'elle épousa par-devant le magistrat de Marylebone, n'était autre que le prétendu lépreux, le duc Richard de Portland, ce qu'elle offre de prouver en justice par des témoignages, des lettres et des portraits, si bien queles tribunaux sont saisis de l'affaire et qu'elle sera jugée incessamment.

La conséquence du jugement est fort importante, car, selon Tissue du procès, le duc de Portland restera au rang des infortunés illustres ou passera au nombre des originaux célèbres. Si le fait de sa double vie est reconnu exact, nous serons en présence

d'un des plus admirables excentriques qu'aient produits notre vieux monde et en particulier la baroque Angleterre, si riche pourtant en maniaques de toutes les sortes.

^me Druce affirme que le duc de Portland fut amené à ce dédoublement macabre et bourgeois d'une personnalité trop en vue par le goût sincère de la vie simple, l'irrésistible désir de la liberté, le besoin d'une indépendance que sa haute situa^ tion lui rendait difficile. Un motif sentimental semble s'être ajouté à ces raisons sociales. Le duc voulait être aimé pour lui-même. Il fallut que ces divers sentiments fussent bien forts en lui pour valoir la bizarre machination par laquelle il s'inventa le moyen d'expérimenter la vie, librement, secrètement, pour son compte.

Son expédient a ceci encore de remarquable qu'il est à la fois romanesque et pratique et que la combinaison en est fort habile. Il se délivrait ainsi de ses devoirs héréditaires et de ses charges publiques. Il se mettait sous clé, si Ton peut dire^ avec la faculté de se reprendre un jour, si bon lui semblait. Il lui suffirait d'arracher de son visage le masque hideux dont il l'avait voilé. Pendant ce

234 FIGURES ET CARACTÂllBS

temps, il pouvait, avec certaines précautions, aller (»t venir, aimer et vivre, quitte, si ses expériences ne le satisfaisaient pas, à retrouver au moins la solitude qu'il s'était acquise à jamais par une fiction monstrueuse qu'il était toujours à même, après tout, de détruire.

Quoi qu'il en fût, le procédé qu'il adopta indique un esprit bien singulièrement romanesque et romantique. Il y a là, aussi, comme un ressouvenir des Mille et une Nuits, la fantaisie d'un Haroun-al-Raschid, hypocondre et spleenitique. En tout cas, à en juger par le subterfuge qu'il y employa, le duc de Portland fut certes l'homme le plus digne au monde du bonheur conjugal. A-t-il trouvé avec M™^ Druce celui qu'il méritait, car enfin nous le voyons, après dix ans passés auprès d'elle, s'en séparer volontairement par un nouveau stratagème et mettre fin à l'aventure maritale de Charles-Thomas Druce, en se faisant enterrer sous son nom au cimetière d'High-Gate.

Je m'en voudrais cependant de terminer cette esquisse par une plaisanterie même inoffensive et sans tirer de cette étrange histoire la leçon qu'elle contient. De quel poids faut-il donc que pèse à

FiaURBS ET CARACTÈRES 2.35'

l'âme humaine le souci du rang, la misère des honneurs, la vanité des richesses? Que valent donc toutes ces choses qu'on s'acharne avec passion à conquérir au prix d'aveugles efforts puisque celuilà qui les possédait toutes, sans les avoir dû rechercher, et comme d'avance en quelque sorte, n'en put supporter l'héréditaire fardeau ? Qu'y a-t-il donc en elles qui fasse désespérer du bonheur ?

Quel enseignement mystérieux ne nous offre-t-il pas, ce puissant et philosophique seigneur qui, renonçant à son haut état, n'a trouvé pour le représenter à ses propres yeux que cette figure maudite de lui-même, l'image d'un lanrfientable lépreux ? Quelle fut donc votre tristesse et votre ennui, ô mélancolique duc de Portland, pour que vous échangeassiez votre ducale personne contre l'apparence bourgeoise de M. Druce ? Je sais bien qu'il y a quelque égoïsme à avoir agi ainsi. On se doit à ce que l'on est et on le reste. D'autres furent plus stoïques. Hélas ! ce désir secret de paix et de bonheur est la rançon de toute grandeur.

De tous temps les hommes et les rois révèrent d'être bergers. Le sceptre se songe houlette. Auguste envie Tityre; la pourpre regrette le sayon. La laiterie de Trianon console les reines des pompes de Versailles. L'incognito est le délassement des princes .

L'Europe est pleine de voyageurs illustres q cherchent l'abri de nobles pseudonymes. La to/i tesse de Pierrefonds, qui fut Timpératrice di Français, rencontre la comtesse de Balmoral, qi est l'impératrice des Indes. Ainsi va le mond M. Saint-Saënsdépistesa gloire en des alibis erran et Gavarni, comme le raconte Edmond de Goi court dans son Journal^ retenait ses places à gondole d'Auteuil sous le nom de monsieur Gui laume (i).

(i) Depuis que ces pages furent écrites, le silence s'est fait s Taffaire Portland and t>ruce. J'en ignore l'issue.

HAMLETAPARIS

C'est un plaisir particulier et que Paris sent vivement de se savoir visité par des voyageurs de marque. Aussi ne manque-t-on guère de signaler Tarrivée, le passage ouïe séjour de ces hôtes illustres qui traversent ou parcourent Ici capitale d'une présence discrète ou éclatante, privée ou publique, mais toujours bienvenue. Je ne sais pourquoi on ne ressentirait pas cette même légitime satisfaction quand l'un des grands personnages imaginaires où le génie a représenté l'Homme sous l'une de ses figures éternelles réapparaît à nos yeux. Pourquoi ne pas saluer avec joie ces visites intermittentes qui, de temps en temps, nous remettent face à face avec ces hautes effigies qui sont les plus belles images que l'humanité ait sculptées d'elle-même? Le Théâtre a façonné quelques-uns de ces portraits solennels où les hommes reconnaissent l'homme et où ils retrouvent l'immuable aspect et le spectacle de sa vérité spirituelle.

Certes, ces confrontations ne peuvent avoir lieu

continuellement, il y faut de l'intervalle et de la rareté; aussi la scène n'offre-t-elle qu'avec ménagement au public ces occasions de voir revivre devant lui ces Héros de ses Destins, que ce soit Œdipe ou Hamlet. Le plus souvent, du reste, les spectateurs ne demandent pas au théâtre de telles leçons philosophiques, ils ne veulent de lui qu^une représentation exacte de la vie, en son détail et en ses circonstances, sinon les plus communes, du moins les plus significatives de ce qu'elle est d'ordinaire. Ils se contentent qu'on leur montre l'état de l'existence contemporaine, avec ses passions coutumières et ses mœurs de tous les jours.

II suffit alors de grouper aux yeux du public certains caractères et certains événements, le plus ressemblants possible à ceux qu'il observe autour de lui, et d'y donner le grossissement voulu pour que, grâce à cette optique conventionnelle, il suive mieux et plus aisément les mouvements des personnages et le mécanisme des péripéties. II prend ainsi plaisir à voir agir à sa vue des êtres qui tirent leur vérité dramatique d'avoir été pris, si l'on peut dire, à même la vie et qui, par leur action, la reproduisent au naturel, tout en permettant d'en mieux saisir le sens. L'art du théâtre ainsi pratiqué est une imitation de la réalité actuelle et c'est à cela qu'il se borne d'ordinaire. 11 est assujetti

par là aux conditions des mœurs et à divers devoirs qui limitent et définissent sa portée. Il prend sa matière autour de lui. Il vit ainsi au jour le jour ; il est, pour ainsi dire, le résultat de nos journées. Chaque soir il représente à nos yeux ce que nous avons été peut-être aux yeux des autres.

Quand le rideau se lève sur le décor du drame ou de la comédie, on continue à vivre par les personnages de la fiction réelle, avec plaisir ou émotion. Certes, il y a là souvent de l'esprit, de la finesse, de la gaieté, souvent aussi du sentiment, du pathétique et de la pitié, car la vie est en même temps pitoyable et ridicule, mais quelquefois aussi tout cela ne satisfait pas. Je veux davantage. J'ai assez des hommes, je veux l'Homme ; il me faut une des grandes figures où le génie l'a incarné. Donnezmoi Hamlet. Montrez-moi Œdipe. Ce ne sera pas pour moi seulement un roi grec, impuissant devant des fatalités inexorables, il sera toute Thumanité» éternellement aveugle à ses destins; car le roi de Thèbes n'y voyait pas plus clair lorsqu'il interrogeait le Sphinx de ses yeux fixes que lorsqu'il errait, portant en ses prunelles sanglantes le signe visible de sa cécité.

24o FIGURES ET CARACTÈRES

Nous avons le choix entre deux Hamlet. L'Opéra nous donne celui d'Ambroise Thomas et M"*®Sarah Bernhardt nous offre celui de Shakespeare. Il est donc deux fois notre hôte et l'occasion est bonne d'aller saluer doublement ce personnage illustre qui est une des plus hautes figurations de Tâme humaine. M™® Sarah Bernhardt a tout fait pour le recevoir dignement. Elle a même choisi, pour traduire les immortelles paroles du prince de Danemark, un traducteur qui, non seulement savait l'anglais, mais encore le français, ce qui semble naturel, mais n'en est pas moins extraordinaire.

Je ne veux pas, ce qui serait trop facile, plaisanter la mise en vers que fit jadis du drame de Shakespeare le bon Ducis, d'autant mieux que je ne suis pas sûr que ce triste camaïeu n'ait pas été tout ce qu'on pouvait faire accepter de couleur shakespearienne aux spectateurs ordinaires des tragédies de M. Briffant; de même que l'adaptation romantique d'Alexandre Dumas et Paul Meurice fut utile à son heure. Ainsi la traduction déjà plus fidèle de François-Victor Hugo prépara- t-elle la version d'aujourd'hui, exacte, pittoresque, forte, juste, à la fois littérale et littéraire, due à M. Marcel

Schwob. Avec M. Schwob, d'ailleurs, je me sens en toute sécurité.

L'auteur des Mimes et du Roi au masque d'or est un des esprits les plus sagaces et les plus scrupuleux de ce temps; il a le goût de la perfection. M. Eugène Morand, le brillant co-auteur de Grisélidis, fort expert en matière de théâtre, l'a secondé de sa compétence spéciale. Shakespeare, en effet, composa en vue de moyens scéniques très différents des nôtres, et il le faut accommoder aux conditions d'aujourd'hui. Cela fait, écoutons ce que le poète appelle la Tragique histoire d'Hamlet^ prince de Danemark,

On peut, tout d'abord, ne voir là que la plus belle des pièces historiques. Obéissons donc à la muette injonction de l'auteur, admettons qu'il ait voulu simplement mettre sous nos yeux une des plus étranges et terribles aventures des vieilles chroniques danoises et admirons la force énergique de ce drame violent et subtil. Le tableau est étonnant de grandeur et de pittoresque, de bouffonnerie et d'horreur. La singularité des événements y vaut l'intensité des caractères. Quel art incomparable dans la façon de ménager l'action, de la ralentir ou de la hâter, de la disperser en épisodes, puis de la

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concentrer en situations qui, pour surprenantes, n'en sont pas moins nécessaires I C'est ainsi que cette admirable traçédie romantique présente un premier chef-d'œuvre théâtral ; pour cela, il suffit de réduire le personnage d'HamIet à ses rapports directs avec l'événement, de ne voir en lui qu'un jeune prince hésitant, faible et à qui incombe tout à coup le devoir inattendu d'intervenir dans une sombre histoire de palais ; mais pris ainsi, ne seraitce pas, pour ainsi dire, un Hamlet sans Hamlet?

Du reste, à peine paraît-il, et à mesure qu'il avance à travers le drame, il apporte avec lui un trouble étrange ; la moindre parole prend en sa bouche un sens double et mystérieux. Il fait le vide autour de lui. Les autres personnages, bien que le poète les ait peints des couleurs les plus propres à leurs figures, s'effacent; ils semblent une sorte de tapisserie vivante qui sert de fond et comme de décor mouvant et laissent la place au héros unique dont ils ont prétexté la présence et à (jui ils ont fourni l'occasion de montrer en lui non pas seulement un cas de l'incertitude humaine, mais encore de symboliser à jamais réternel débat entre la Pensée et l'Action qui crée en l'homme ce différend permanent avec lui-même, dont Hamlet nous montre en sa personne l'antagonisme et le combat.

FIGURES ET CARACTÈHES 243

C'est cette querelle secrète qui est tout Hamiet. Hamlet veut résoudre sa dualité en un. Il veut que penser le mène à agir, et, en même temps qull tente d'agir, il ne cesse de raisonner, et par une sorte d'illusion extraordinaire ce raisonneur prend à nos yeux l'apparence de la déraison. La folie d'Hamlet n'est point feinte, comme on l'a dit. Elle n'est ni un subterfuge ni un stratagème. Elle n'est qu'une incohérence due à ce que le rôle entier d'Hamlet n'est qu'un monologue où il se discute lui-même et qu'il poursuit à travers tout, et dont nous n'entendons que des échappées intermittentes. Il exprime sa pensée au point où elle en est, tant pis si elle n'est pas d'accord avec ce qui l'entoure. Hamlet est solitaire dans son idée.

Si on cherche à l'interrompre en son occupation intérieure, il répond au hasard. De là sa bizarrerie et sa fausse extravagance. Ce qu'il guette, c'est moins l'occasion de tuer le Roi que l'instant furlif où il sera d* accord avec lui-même, où son désir d'agir et sa répugnance à agir se confondront en une seule volonté. De telle sorte qu'Hamlet, tout en appartenant au drame où il mêle à des circonstances données sa présence, sa parole et son geste, le domine et y conserve un sens supérieur. II n'est pas là seulement pour qu'un père soit vengé, une mère coupable châtiée, un usurpateur puni; il est

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là pour signifier un des conflits de Târae humaine et pour représenter à jamais aux hommes un de 1 eurs personnages éternels .

De temps à autre, quelqu'un est chargé de cette mission de donner ainsi l'humanité en spectacle et en exemple à elle-même. A certains génies échoit le soin de ces grandes mises en scène de l'homme. Shakespeare est l'un de ces génies. ' Pour cela, il dispose à sa fantaisie des temps et des lieux. Le passé lui ofl^re ses fables, ses légendes et ses histoires. Son théâtre, universel, a pour scène l'univers. Au besoin, il créera même des pays enchantés. La forêt des Ardennes et l'île de Prospéro lui appartiennent comme le Forum romain ou la plateforme de la tour d'Elseneur. La nature entière lui est soumise. Les landes de l'Ecosse lui prêtent leurs bruyères pour que les sorcières de Macbeth y dansent autour du chaudron fatal. La chaude Egypte écoule son sable brûlant au sablier qui compte la longueur éphémère des amours de Cléopâtre et d'Antoine. Partout Shakespeare n'a qu'un héros, l'Homme, mais il lui façonne les masques multiples qui rendront plus expressive, par leurs visages passagers, sa face permanente et vraie.

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