LE PLAT DE FRAISES
Il n'y a encore rien de tel souvent que les anecdotes pour aidera se figurer nettement et vivement les êtres et les choses. Il en a circulé de tout temps, en France, d'admirables. Chacun de nos grands hommes en a quelques-unes sur son compte, où nous apprenons mieux à le connaître que dans ses portraits les plus achevés. Nos Rois et nos Princes eurent les leurs, qui servent à les préciser dans nos mémoires. De moindres personnages même doivent de survivre à quelques saillies heureuses ou à quelques traits pitttoresques, dont le souvenir dure plus qu'eux. L'anecdote, en somme, nous apprend assez exactement la'façon dont leurs contemporains se représentaient les plus illustres et les plus singuliers d'entre eux. C'est une sorte de monnaie éparse où l'Histoire va confronter l'effigie de ses médailles. Les anecdotiers ne sont point si méprisables. Saint-Simon en est un à jses heures. Tallemant des Réaux ne fut que cela et nous paraît maintenant autre chose. Ses Historiet-
tes sont de THistoire. Chamforl sait toute la valeur d'une anecdote. Aussi choisit-il les siennes avec soin, 11 les grave d'un style acéré, précis et définitif, sur ses amer es tablettes enduites de cire et de fiel.
Toutes n'ont point la même portée. Il en est de particulières et de générales. Certaines peignent un homme, d'autres avec lui toute une époque. Il y en a de personnelles et de locales, d'autres qui sont, si l'on peut dire, nationales, qui n'instruisent pas seulement de l'habitude d'un individu, mais encore et même du caractère d'un peuple.
J'en sais une que j'ai souvent entendu raconter par Leconte de Lisle. Il la répétait volontiers, la trouvant sans doute excellente et d'un fort bon comique. Il avait constaté qu'elle amusait et il trouvait là un prétexte à la redire, car ce haut esprit ne dédaignait -pas d'être plaisant. L'avait-il apprise ou inventée V Je ne sais, mais il la contait fort bien. Un jour donc que le poète se trouvait dans une petite auberge de la côte bretonne, il s'assit pour déjeuner, à Tunique table du lieu, en face d'un gentleman anglais, qui y avait déjà pris place. C'était un gros homme joufflu et rougeaud. Le repas s'achevait en silence, quand la servante posa sur la nappe un plat de fraises. L'Anglais, sans dire mot, les attira à lui, il se les versa tou-
les sur son assiette. « Mais, Monsieur, j'aime aussi les fraises, » dit Leconte de Lisle. « Aoh I lui répondit l'Anglais, pas tant que moâ ! »
J'ai souvent repensé depuis à la réponse de l'amateur de fraises. Ce qui n'était qu'un trait individuel est devenu un fait national. L'historiette est de l'histoire, car nous en sommes avec l'Angleterre à ce qu'on pourrait appeler la politique du plat de fraises.
Les Français sont des gens étonnants. L'opinion européenne les a gâtés. Il est évident qu'on s'occupe beaucoup d'eux de par le monde, ]au&sî ont-ils pris le parti de suivre l'exemple universel et de s'occuper à peu près exclusivement d'eux-mêmes. Ce qui ne se passe pas chez eux et par eux les laisse assez indifférents. Ils sont habitués à cette sorte de curiosité générale qu'excite à l'étranger le spectacle incessamment varié de leur agitation continuelle. Ne fut-ce pointjadis pour avoir des nouvelles de France que le méthodique philosophe Emmanuel Kant changea une fois la promenade accoutumée qu'il faisait chaque jour, depuis vingt ans, d'un arbre à un autre, sur le mail de Kœnigsberg, pour aller au-devant du courrier de Paris? Voilà ce qui
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plaîtaux Français et ils feraient volontiers une révolution pour déranger encore M. Kant, de Kœnigsberg. Quant à savoir qui il est exactement, c'est autre, chose.
Le Français n'a aucun souci de connaître ses voisins. Il se contente à leur égard de formules faciles qui le satisfont entièrement. Il lui suffit de se dire que l'Allemand est lourd, l'Italien expansif, l'Espagnol orgueilleux, le Suisse honnête, l'Américain riche. Quant à l'Anglais, il le trouve ridicule.
C'est le type dont la plaisanterie populaire s'amuse le plus volontiers. Il y a entre ces deux races je ne sais quoi d'hostile. Peut-être une vieille rancune historique? certes une antipathie foncière. Je crois qu'on a, de part et d'autre, et l'un pour l'autre, le sentiment de l'absurde et du grotesque. Cela revient pour l'Anglais à nous mépriser un peu et à nous paraître comique. A coup sûr, il l'est.
La bizarre population ambulante qui vient d'outre-Manche chaque année pour visiter nos monuments, nos sites, nos villes, contribue à cette moquerie. Elle est caricaturale. On le sent ici. C'est sur cet aspect physique que se règle la notion vulgaire de l'Anglais; car, que saisit-on d'eux au passage! Ils sontpeu communicatifs et on n'apprend guère que leur morgue et leur sans-gêne.
A qui résisle à cette impression populaire, s'in-
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iorme, observe, étudie, compare el pense, apparaît vite une autre Angleterre. Une race d'hommes Thabite^ sérieuse et forte, hardie et énergiquei» Cette Angleterre mérite notre admiration et elle a ses admirateurs. Ils y voient une des plus belles et des plus complètes expressions sociales des temps modernes. Ils y admirent un État solidement organisé, avec un grand sens de la Uberté et de la dignité humaines. Ils aiment sa hiérarchie, Téquilibre savant de ses forces, sa vitalité laborieuse. Les pouvoirs publics y sont sages et actifs; les institutions politiques durables ; les entreprises privées intelligentes. Cette Angleterre-là fait grande figure à distance. Voici un peuple robuste et sain; il sait vouloir ce qu'il veut et ce qu'il veut vouloir; sa haute prospérité légitime son orgueil. Il donne le spectacle d'une belle vie nationale. Il a le culte de la liberté et le respect du droit.
Oublions ce qui l'a fait tel qu'il est. Les griefs historiques ne sont plus de mise. Profitons du voisinage. Que craignons-nous? Il est pacifique et nous voulons la paix. Nous n'aurons pas avec lui les désagréments de la brutalité tudesque, ni les surprises de la vivacité italienne. Il a pour devise : Dieu et mon droit.
Oui, seulement de droits il ne reconnaît que les siens qui lui paraissent, plus que certains, indiscu-
tables . Cette conviction le rend brutal à Toccasion avec ce qu'il faut d'hypocrisie pour paraître juste. 11 parle volontiers du bien de l'humanité et le confond avec le sien propre. Il a pour doctrine secrète quelemondeest fait pour lui appartenir. Son esprit de conquête prend des formes détournées. Napoléon débarque en Egypte. Il y est mené certes par des arrière -pensées profondes, mais aussi par l'idée d'accomplir quelque chose de grandiose et d'éclatant. A défaut d'autres avantages, il lui restera au moins celui de la gloire. Qu'importe que le laurier ne produise aucun fruit ! La stérile couronne est belle tout de même.
L'Anglais n'a pas pour la guerre ce goût héroïque qui en fait une sorte de jeu terrible et presque désintéressé. Comme il est courageux, il la fait courageusement, mais il ne s'y détermine que par des raisons commerciales et pratiques et qu'il n'avoue pas, car jusqu'en ses pires prétentions il garde des airs d'accommodement. II vous dit que le monde est grand et qu'il y a place pour tous. On s'assied à la même table; seulement on sent vite son coude qui vous heurte. On sert les fraises. Vous dites que vous les aimez aussi et il vous répond : « Oh ! pas tant que moi! »
L'éducation que TAngleterre donne à ses fils renseigne bien sur ce qu'elle attend d'eux et sur ce qu'elle leur promet. Elle en fait des êtres forts et sains, capables de goûter la vie en ses joies matérielles et spirituelles. L'Anglais est réaliste; son royaume est terrestre; il veut vivre et bien vivre. Il a inventé le confort; il aime ses aises. Il les lui faut dans son home comme dans ses institutions, dans toute son existence. Il fera tout pour se rendre la vie bonne, solide et agréable.
C'est là son grand travail individuel et national.
Il s'assurera à tout prix cette stabilité vitale. Aussi voit -il avec terreur et colère tout ce qui lui semble, à tort ou à raison, la menacer. Il a un instinct presque animal de sa conservation. D'ordinaire, tout cela reste tacite; mais qu'une circonstance survienne, et vous verrez tout ce peuple unanime en ce sentiment fondamental.
Il ne faudrait pas s'imaginer pourtant une Angleterre entièrement mercantile et occupée du haut en bas à son œuvre de bien-être, à sa fonction commerciale et industrielle. Elle est une assez grande nation pour fournir à tout. Elle peut garder son attitude foncière et se permettre les gestes
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les plus divers. La richesse autorise le luxe. Le soici du confort n'empêoh'î pas le goût de Vêlé" Ijaace. Les noires fumées des usines de Manchester ou de Birmingham passent au-dessus des antiques et somptueux manoirs où les lords chauffent leurs mains blanches au feu clair des vastes cheminées armoriées.
La puissante vie britannique n'alimente pas que des travailleurs et des marchands ; elle entretient des savants et des artistes. Elle n'a même point que des poètes lauréats chargés de chanter la gloire du royaume : elle a de grands poètes qui se chantent eux-mêmes et en eux l'humanité, en dehors des circonstances inférieures et passagères de temps et de lieu.
C'est en leurs poètes que les peuples peuvent le mieux s'aimer et se comprendre. Les rapports enire nations sont sujets à des malentendus et à des disputes. Seules les relations spirituelles restent ])ures et divines. Elles sont au-dessus des querelles nationales. Goethe ou Heine me font oublier Bismarck ou Moltke. M. d'Annunzio me cache M. Crispi.
En lisant un drame de Shakespeare, je pense
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moins àM. Ghamberlain.Jen'ai jamais senti mieux que maintenant le besoin de rouvrir les poètes anglais. C'est l'Angleterre qui, avec la France, aproduit en ce siècle le plus de poètes. Quelle admirable littérature que celle qui peut nous offrir un chant de Childe Harold, une ballade deColeridge, un poème rustique de Robert Burns, qui plus tard y ajoute un sonnet de Rossetti, des strophes de Robert Browning, quelque éloquente composition de William Morris ou quelque ode sonore et passionnée de Charles Algernon Swinburne ! Celui-là est un des plus grands poètes lyriques de l'Angleterre. C'est une grande âme trouble et violente. Son verbe est brûlant, sa poésie ressemble au feu. Elle en a l'ardeur éclatante, les éclairs brusques, les flammes subtiles, tandis que celle de Shelley, par exemple, fait songer à Tair, par sa transparence cristalline, sa limpidité vaporeuse, ses rosées et ses rêves qui imitent la forme mobile des nuées.
Et si ce n'est pas assez de ces deux génies , en voici un encore qui va vous parler de plus près au cœur et à l'oreille. Il n'est ni grandiose, ni exalté, il n'est que simplement délicieux. Lisez les vers de ce divin John Keats, mort, à vingt-deux ans, de mélancolie et de solitude. Il était fait pour vivre plutôt dans les Iles Bienheureuses, parmi les brises
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parfumées, le murmure des fontaines et le roucoulement des colombes, que parmi les ~ brouillards de l'antique Calédonie. Et il n'avait vraiment que faire d'être Anglais lui qui écrivait dans son poème d'Endymion cette parole admirable et sereine : A thing of beauty is a joy for ever. Une belle chose est une joie pour toujours.