LE BOSQUET DE PSYCHÉ
à Emile Verhaeren.
LE BOSQUET DE PSYCHÉ (i)
L'Art est d'ordinaire subordonné presque à tout le reste.
Pour certains hommes, cependant, TArtest tout. On dirait qu'ils veulent compenser par le culte qu'ils lui rendent l'indifférence qu'on a pour lui. Il y a à cela je ne sais quoi d'expiatoire. Ils sont comme les humbles et royales auberges d'un Noël permanent, et ils conservent à jamais, de cette épiphanie, une posture de méditation et d'orgueil. Ils ne s'apparentent plus à ce qui les entoure, et le monde n'a plus pour eux la raison d'être usuelle qu'il a pour chacun. Un prestige a eu lieu. Ils ont passé le fleuve et ne savent plus les chemins et on les a vus marcher, un soir, car quelqu'un dit, en des vers célèbres, l'attitude de leur voyage :
Toujours ils avançaieut sans rencontrer la Mer;
Ils voyageaient sans pain, sans bâtons et sans urnes,
Mordant au citron d'or de l'idéal amer 1
(i) Conférence faite au Cercle artistique et littéraire de Bruxelles, le i6 février 1894.
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Mais je sais aussi leur retour,*et les voici. Où donc sont-ils parvenus ? D'où viennent-ils ? car j'entends tinter à leurs mains des clefs fatidiques. Ils ont ouvert les portes de la solitude et du songe; leur pas a foulé les dalles disjointes où poussent les fleurs du silence ; ils les ont cueillies pour en exprimer le philtre dans la coupe que leur tendit, au seuil du jardin, debout et radieuse, avec ses ailes pâles et son sourire, rétemelle, la pure, la mystérieuse Psyché!
Mesdames, Messieurs,
Le choix que vous faites chaque année de quelqu'un pour parler une heure parmi vous prouve, par ceux que vous y avez parfois conviés, un soin à ne vous pas régler par les raisons où Ton s'en tient ailleurs. C'est moins une vaine renommée ou une convenance qui guide vos choix qu'une sympathie bienveillante envers quelques hommes que vous sentez tant soit peu en dehors des préoccupations ordinaires et voués, dans la mesure de leur pouvoir et à la taille de leur infirmité, au pur culte de TArt. Les uns y sont maîtres, les autres de plus humbles servants, mais vous accueillez en eux un même souci, celui du beau. C'est en ce sentiment qu'on s'unit le mieux, car, étant Tamour, il en a la contagion sacrée. C'est donc de l'Art que je vous parle-
rai, de la place qu'il faut lui donner dans nos pensées. Quand Psyché eut éveillé FAmour d'une goutte d'huile qui tomba de sa lampe nocturne, il s'enfuit; elle pleura toute la nuit et s'endormit à son tour ; elle dort en nous, elle dort souvent, mais elle s'éveillerait si nous lui présentions des fleurs, et il faut savoir les choisir.
J'ai eu, à cette place même, d'illustres ou gracieux prédécesseurs et leur éloge aussi eût été un noble sujet, fait pour tenter celui qui, aujourd'hui, humblement ou amicalement, leur succède. Son inexpérience n'a point à vos yeux les prérogatives du génie ou la sauvegarde de l'esprit, mais votre indulgence compensera le désavantage où il se trouve et votre attention sera l'interprète de ses intentions.
Parmi ceux qui eurent l'occasion de parler ici devant vous, vous vous souvenez entre tous de Stéphane Mallarmé et de Paul Verlaine.
Le grand poète de « Sagesse » vous a lu, sans doute, quelques-uns de ses plus beaux vers; peutêtre vous a-t-il raconté quelques épisodes de sa vie; elle fut toujours, à travers des fortunes diverses, celle d'un vrai poète; le sort lui fut impitoyable; il y a dans certaines destinées des acharnements mystérieux. La sienne surenchérit sur les rigueurs ordinaires. Toutes les Fées durent, comme dans un
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vieu^ conte, accourir au chevet de son berceau, maïs, au contraire de la légende, toutes lui furent marâtres, à l'exception de la Fée Poésie.
Vous avez vu ici cet homme incomparable et unique; cette verve fine et simple et rude; cette humeur qui, au moindre répit, à la moindre éclaircie, redevient presque de la bonne humeur. Vous en avez goûté le charme naïf et souriant, en même temps que vous avez admiré ce rare génie, clair, délicat, rustique et galant, tendre et douloureux, liturgique et hardi. Et ses vers ! Ce vers souple qui gazouille en ruisseau, s'alanguit en fleuve, à la fois fugitif et grave, et au bout duquel la rime inattendue sonne comme de lointaines, de gaies, de mélancoliques cloches d'Angelus !
Pauvre Lélian, c'est ainsi qu'il s'est désigné lui-même parmi les Poètes Maudits dont il tressa les fraternelles couronnes d'épines; parmi ceux-là il y en avait un qui fut presque un roi, car il porta le sceptre de roseaux et la pourpre divine et dérisoire :
Ce fut Villiers de l'Isle-Adam.
De celui-là, Stéphane Mallarmé vous parla, un soir, en termes admirables et profonds. Le grand poète et le grand prosateur étant à hauteur d'âmes; l'amitié et l'admiration les unissaient et l'un vint nous révéler le magnifique souvenir qu'il avait
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gardé de Tautre. La mort ajoute une gravité au destin et les paroles qui racontent quelqu'un qui n'est plus empruntent à l'au-delà le timbre funèbre et fatidique de leur écho. L'éloquence de Stéphane Mallarmé s'empreignit de cette circonstance et ce qui, en d'autres occasions, eût été le plus disert des éloges se haussa presque à de sacerdotales beautés de panégyrique. Ce fut aussi un portrait ; les traits en restent définitifs et l'orateur façonna devant vous, en statue, la grande ombre qu'il évoquait.
Ombre romantique et seigneuriale de celui à qui manquèrent les pavois! ombre fastueuse de tout l'or dont elle soupesa la cendre, elle revécut à jamais par la magie exaltatrice de cette parole et on le vit tout entier, lui, Villiers,en ce prodigieux portrait hautain.
L'apparition évanouie dans le silence, on eut l'impression qu'il restait, désormais, sur le tombeau de cette grande mémoire un bloc de marbre pieux. C'est au temps d'y apporter la palme réparatrice, car le vivant glorieux l'indiqua de son geste prédestiné.
M. Maurice Barrés succéda aussi à la verve de Paul Verlaine et à la haute doctrine de Sthéphane Mallarmé ; avec lui vous entendîtes ce que la sophistique a de plus ingénieux, ce que l'ironie moderne a de plus didactiquement élégant; j'espère
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aussi que vous voudrez bien joindre à ce triple souvenir touchant, admirable ou gracieux, celui que vous laissera ma présence.
Le proverbial accueil que vous faites à vos invités d'un soir m'a encouragé à venir parmi vous. 11 est un des plaisirs du voyage qui en a d'autres encore, car les deux terres de Belgique et de France sont si liées, si assorties d'esprit et de goût qu'il y a entre elles une véritable parenté artistique. Elles se complètent et, affiliées à de mêmes rêves, elles les traduisent chacune selon son génie propre.Tantôt Tune anticipe, quelquefois l'autre précède. Nos peintres sont bienvenus chez vous, nos musiciens y sont joués, nos écrivains y sont lus; et il s'est même trouvé que votre indépendance d'esprit eut pour eux des soins et des caresses que leur refusait la terre natale. Nous avons rendu aux vôtres ce que vous nous donnâtes. C'est Paris qui applaudit le premier Maurice Maeterlinck et c'est là aussi que vécut et mourut, chef vénéré de la jeune école de musique française, l'illustre maître César Franck. Outre le plaisir de retrouver ici des esprits congénères et fraternels, il y a en moi un goût secret pour cette terre des Flandres et de Wallonie. Terre vivace et ingénieuse, ses fleuves lents vont vers des mers pâles. Les grands paysages calmes et pacifiques nourrissent des villes florissantes et populeu-
ses dont la vie présente a le grand charme de se mêler au pasisé. Les temps y juxtaposent les vestiges de leur durée ; les vieilles pierres conservent le sens des époques disparues et nulle terre n'est plus riche que la vôtre en monuments significatifs. Dans la plus bruyante ou la plus active de ces villes, la part du passé subsiste.
La vie a parfois besoin de s'isoler pour rêver. Il faut des rues où pousse un peu d'herbe ehtre les pavés; il faut des murs qu'on puisse longer ; il faut, sur la place ensoleillée, l'ombre d'anciens toits ; c'est là qu'on se repose de vivre dans l'aspect que tout prend d'avoir vécu, et il faut peu de chose pour produire ces sortes d'enchantements : quelque antique façade à l'angle d'un canal, un clocher, l'heure qui, au lieu de se compter brusque et péremptoire, papillonne en carillons.
Notre rêve s'aide du rêve inconscient des choses ; les vieilles choses propagent du rêve; elles filtrent le temps en songe et le temps s'égoutte d'elles comme à de mystérieuses clepsydres. J'ai eu l'occasion de constater cette occulte influence d'un monument sur ce qui l'avoisine, cette sorte dé contagion où les choses se conforment les unes aux autres.
C'était à Reims. Toute la ville commerciale et vivante se répand dans la vaste plaine crayeuse, prostrée autour de l'énorme cathédrale qui la
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donl la coiffure naïve et hautaine fait de la plus humble une sorte de belle Dame, ses Alyscamps où les tombeaux de pierre s'alignent entre des cyprès dont les ombres s'allongent en longues larmes.
Je me souviens d'un soir, au crépuscule. Le vent . dans les arbres était le seul murmure dont tressaillait ce néant. De petites libellules voltigeaient audessus de l'herbe qui poussait entre les cippes ; elles avaient l'air de pensives âmes païennes, errantes et légères, abeilles psychéennes des ruches du Styx-'
Nom morose et limpide, doux comme une fontaine près d'un tombeau, voici Aigues-Mortes, la vieille ville aux hautes murailles de tours, solitaire parmi ses canaux, dans la plaine d'eau et de sel. N'est-ce pas là vraiment une iité de songe, une ville d'illusion? Quand on la quitte et qu'on s'en éloigne du côté de la mer, on la voit peu à peu rentrer dans les vastes étangs qui la reflétaient; elle y defscend et y disparaît, et cette optique singulière favorise je ne sais quel soupçon de sortilège I
Parfois ce n'est pas une ville qui prédispose à cet état d'esprit et de pensées où l'on n'est plus propre à goûter autre chose que soi; un lieu suffit à créer en nous cette transformation méditative.
11 en est un, beau entre tous : le vieux et royal Versailles. C'est une des plus grandes beautés qui soient. Je ne vous en décrirai pas la structure et
rordonnance. Des eaux plates ou composées qui séjournent en leurs bassins réguliers où les statues de bronze et de marbre se mirent côte à côte avec des ifs taillés en pyramides ou en obélisques, des perspectives admirables, des bosquets charmants entourent de leur ensemble un grandiose, triste et monotone palais. Gela ne se raconte pas et je ne vous en parlerais pas si de tels aspects n'avaient, outre leur sens architectural, une importance psychique. Il y a des assimilations à tirer d'un tel lieu.
Son isolement en recommande un autre ; ce qui se tait en nous est son silence. J'ai cru comprendre ces analogies réciproques. On vit là des heures éternelles. Quand l'automne redore ses feuillages à l'or des soleils couchants, on sent, dans le labyrinthe coquet des allées ou sur l'herbe des boulingrins, qu'on marche à côté d'une ombre invisible. Les blanches statues sourient encore de l'avoir vue passer; des ramiers roucoulent dans les vieux arbres. Les eaux et les feuillages stagnent et se fascinent de l'accord de leur double mélancolie.
Il faut qu'il y ait de tels lieux. Plus loin, tout autour, c'est la vie ; ailleurs on bâtit, ici une beauté se suffit à elle-même par sa propre durée ; ailleurs on souffre, on aime; ici, on pense, on rêve. Le Temps, qui détruit tout, semble avoir adouci
ses mains dangereuses. Il prend des pré délicates. A peine s'il effrite la pierre ; ï le marbre pour mieu.\ en faire une sorte incorruptible, il donne aux eaux des reg dirij;e la croissance des arbres en poussées humaines ; ailleurs il est la Mort ; ici il est il a tout façonné ainsi pour qu'existât, pai dins, une fois au moins en ce monde, !'< de la solitude, l'allégorie de celte solitud naire qu'il faut qu'à certaines heures noi en nous.
Les hommes qui habitaient jadis ces U gniâquea, qui les remplirent de leur fa leurs fêtes, connurent ce sentiment qu'il fois être seul. Les vivants de ce xvii' sièc peux et raisonneur, plus logiciens que eurent conscience, parmi l'apparat de le sées ou les mêlées de leurs ambitions, de 1 site d'être parfois en présence de soi-mêm' et La Bruyère l'ont dit : Notre malheur vi( pas savoir être seuls ; d'autres aussi pen:
même. Il y eut Port-Rojal-d es-Champs, lï reury fui de réaliser ce qui doit rester I c'est fausser une vérité essentielle ; le i l'âme n'est point dans le silence d'alentt dans l'âme même, ou bien on prend 1' pour ce qu'il représente. On pense enc
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ainsi que Ton pensait jadis . On voit leduc de Saint- Simon, rhonime le plus mêlé, sinon de fait, au moins d'intérêt aux choses du temps, se retirer parfois de tout ce qui le passionnait dans sa retraite de la Ferté, mais c'était pour s'y passionner encore plus el subir la hantise de ce qu'il avait quitté. Souvent, dans ces étonnants Mémoires où palpite la plus intense fièvre de vie qui ait jamais échauffé cervelle humaine jusqu'à celle dont brûla, à notre siècle, le génial et forcené Balzac, dans ses Mémoires, le duc raconte que dés contemporains, ministres ou courtisans, qui ont consumé leur vie à l'intrigue ou à l'étiquette, se retirent, au seuil de la vieillesse, dans quelque demeure ou dans quelque oratoire parce qu'ils voulurent, comme le dit gravement l'historien de leurs vanités, mettre, par décence, quelque espace entre le monde et Dieu. Ce qu'on faisait alors dans sa vie aux marques de sa caducité, il faut le faire chaque jour et mettre au moins quelque espace entre le monde et soi.
C'est sous cette forme que s'est perpétué ce sentiment, mais il convient encore d'en spécifier le sens. Il faut prendre au figuré ce qu'on est tenté de prendre au propre; il faut comprendre que c'est en nous que cette retraite existe. La seule solitude est l'intérieure, et les autres n'en sont que l'allégorie, le relief terrestre d'un fait strictement psy-
aga figurks kt garagtârks
chique. Aurait-oii les plus tranquilles jardins et les demeures les plus isolées, ils se peupleraient des fantômes que le fait d'avoir vécu fait grimai cer ou rire à jamais devant nous si nous n'en exorcisons pas la présence. A quoi bon que tout se taise autour de nous si le tumulte est au-dedans. Ce ne serait que se souvenir plus ou moins éperdument de ce qu'il importe d'oublier, et le souvenir corrode Tâme par je ne sais quoi d'acariâtre ; les pensées s'oxydent à retremper dans les sels acidulés de la vie. Réfléchir n'est pas songer. Songer, c'est imposer aux choses, à travers l'âme, la grande transfiguration silencieuse. Tout songe est fiction ; c'est faire du souvenir, la rêverie ; de la face, le masque; du bloc, la statue; delà ligne, l'arabesque; des larmes, un philtre!
Ces lieux allégoriques et préparatoires ne valent que parce que leur songerie provoque la nôtre ; leur solitude nous invite à être seuls, c'est-à-dire en face de la fiction que chacun imagine de soimême, véridique en son propre miroir, apparence identique au héros secret qu'est chacun !
C'est au milieu de nos pensées quotidiennes, en ce qu'elles ont déjà de moins âpre et de moins fébrile, quand la tristesse les alanguit de ses teintes de soir, aux heures où la mélancolie pacifie nos soins, aux heures découragées où tombe la fièvre
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de vie — la fièvre appelée vivre, a dît Edgar Poe — où les passions engourdissent en nous leurs eaux clapoteuses, où l'effervescence du désir s'amortit, c'est alors qu'il faut se hasarder au parc imaginaire que favorise en nous l'écart où nous sommes déjà des rumeurs de la vie; c'est alors qu'il y faut marcher en écoutant nos pas ; l'écho vers qui ils vont leur donne l'air de venir vers nous. Nous irons si loin que nous finirons bien par nous rencontrer et par arriver au Bosquet où, parmi les treillages et les arceaux, près des fontaines qu'enguirlandent des roses et où elle est assise en sa robe pâle, avec ses ailes et son sourire, nous nous trouverons en face de celle qu'Edgar Poë a, dans un sublime et miséricordieux poème, nommée à tous nos songes :
« Psyché, mon Ame » notre Ame et c'est elle qui nous conduira à sa demeure.
Cette mystérieuse demeure de Psyché, chacun la doit porter en soi-même et s'y retirera l'ombre mentale de ses murs invisibles. Elle est en nous et faite de nous, au plus profond de nous-mêmes; elle est le boudoir intérieur où l'on s'accoude pour se songer ; elle est pareille à l'architecture de nos pensées ; elle en est l'aspect et nous en construisons le perpétuel miracle; elle est l'édifice de notre art et elle se façonne à notre insu -des matériaux de notre rêve. Notre attention est son équilibre;
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noire délicatesse parachève son élégance et elle se proportionne à nos idées.
Pour certains hommes Tunivers y tient; ils n'en sortent pas et, confinés à jamais, ils y g'oûtent l'illusion suprême de la poésie. Psyché est là, devant eux. Ils ne connaissent plus Tautomne que par Tor de sa chevelure qui est aussi celui des forêts ; le ciel et la mer sont dans ses yeux et c'est sa voix qui donne un sens au vent. Ils sont unis à jamais à la divine figure de leur âme : ils sont heureux.
Pour d'autres, l'édifice submental a des formes moins arcadiennes. Esprits assidus aux analyses, ils se délectent à se connaître et à se repenser méticuleusement. Ils descendent dans leur conscience et en déchiffrent la cryptographie intime et les arabesques sophistiques ; ils tiennent plus à se savoir qu'à s'imaginer, aussi je suppose que pour eux les murs du réduit intérieur sont ornés surtout de portraits et de miroirs. C'est l'image du silence etc'est de silence qu'ils ont besoin; c'est là qu'ils le trouvent et ils trient, en une rêverie de fileuses, ce que la vie a amassé en eux d'indistinct, de vague, d'informe jusqu'à ce qu'ils aient tissé leur pensée en linceul où s'endorment leur tristesse ou leur amertume.
Pour tous cette chambre de Psyché peut être un
lieu charmant, secret et délicieux. Elle figure ce qu'il y a en chacun de fin, de délicat et d'un peu supérieur. Elle est le dégagement aérien de notre terrestréité ; Tâme y est à Taise de pouvoir délasser la contrainte qu'impose la vie à ce qu'il y a d'ailes dans sa démarche. C'est là qu'il faut abriter les instants qu'on dérobe à la vie; on y reprend contact avec je ne sais quel instinct d'idéal qui est en nous. On soupèse la cendre qu'ont laissée dans notre main les vaines amours et les pauvres désirs, cendre amère,mais légère. Psyché la frôle de son aile et elle se dissipe.
Comme j'imagine bien ce logis intérieur où chacun peut passer une heure avec soi-même ! Psyché est là! Là elle écrit ou rêve; ici elle prend un livre. Le livre c'est la magique et douce illusion, le dépositaire d^s pensées de ceux qui se sont imaginés et de ceux qui se sont connus. On y trouve tout ce qu'il y a de fraternel à soi-même et c'est à nous de recréer, avec ce qu'il y a, en nés mémoires, d'apparenté à nos songes, le décor de- notre Destin. Pour meubler ce logis intérieur, le livre nous offre toutes les apparences figuratives de nos pensées.
Voyez les longues tapisseries qui ornentles murs : des personnages pâles y passent lentement ; ils sont tramés dans la tenture de même que l'invention du
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poète les eût ouvragés dans nos mémoires. Avoir lu Maurice Maeterlinck, n'est-ce point comme avoir à jamais dans Tesprit des ombres douloureuses et charmantes, analogues à celles qui hantent la laine fantomatique des hautes lisses déteintes et historiées.
Cette torchère qui consume, à l'angle des murs^ son geste de fer forgé où fume une cire funéraire, n'imite-t-elle point certains des beaux poèmes d'Emile Verhaeren, lui qui a su, en d'incandescentes et métalliques strophes, crisper et marteler un rêvetêtu, féodal et âpre et faire brûler, à jamais, dans les mémoires, les noirs flambeaux de ses désirs et de ses colères.
N'y aura-t-il pas dans ce lustre de cristal qui allonge le pendentif de ses stalactites glaciales et scintillantes, une allusion aux poèmes de Stéphane Mallarmé où se rarifient, en bouquet d'éclairs, toutes les étoiles de la nuit.
Deux portraits se font face en leurs cadres d'ébène, tous deux hautains et fatidiques, avec l'air d'avoir connu tous les songes. Ne sont-ce pas, interlocuteurs taciturnes, Villiers de l'Isle-Adam ou Edgard Poe? Oui dira qu'Albert Giraud n'a pas composé cet émail où des arabesques délicates entourent un profil énigmatique et qu'Iwan Gilkin n'a pas façonné cette figurine de bronze ricaneuse et triste?
C'est ainsi que je vois s'orner cette tranquille chambre spirituelle; chaque page tournée ajoute un bibelot à la mémoire, une tenture au silence, une lumière à la solitude. L'ensemble se constitue peu à peu, charmant et fastueux, cligne de quelqu'un que ne satisfont pas complètement les réalités quotidiennes. Il est noble et nécessaire de s'isoler chaque jour en de nobles choses. Il y a des réserves à faire sur la vie ; des reprises à faire sur le monde ; il faut sauvegarder une part de soi-même et la garder pour soi. Cette chambre imaginaire dont j'ai été l'architecte improvisé, pour les uns, est l'Art, pour d'autres, la Rêverie; pour tous, elle peut être la Lecture. Ce sont trois formes d'un même sentiment : le besoin de se transfigurer, le besoin de se connaître, le besoin au moins de s'entrevoir. Le poète s'imagine, le rêveur se songe, tout homme se lit, mais la divine Psyché est toujours là, présente sous trois formes diverses : radieuse, la Poésie; songeuse, la Rêverie; pensive et un doigta la tempe, la Lecture.
Maintenant que le boudoir de Psyché est construit, voulez- vous y séjourner un instant avec elle; vous avez bien voulu prendre une heure sur la vie pour écouter une rêverie à haute voix, voulez-vous maintenant achever cette heure avec un livre. La lampe est allumée, le silence est propice et chacun
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de VOUS s'imaginera lire pour soi, d'ailleurs c'est à peine une voix qui parlera; elle vous dira ce que pensait un poète en songeant un soir à cette demeure intérieure et j'espère que ce songe trouvera en vous un écho.
J'ai fleuri l'ombre de fleurs paies
Et du plafond jusqu'aux dalles
J ai drapé les murs à lon^s plis
De la couleur des jours perdus et des soirs morts,
Où mes songes pâlis
En ombres plus pâles
Au travers de la trame apparaissent encor
Avec leur geste pur où tremble une fleur d'or.
Dans le silence du vieux et mélancolique logis, De salle en salle et d'heure en heure, Erre, sourit et pleure Le souvenir avec sa face de jadis Et ses sandales
Muettes comme auprès de quelqu'un qui dort; Sa lampe d'arg-eot clair où brûle une huile d'or Illumine le geste vigilant de ses mains pâles Au fond des Oublis
Qui, les yeux clos et les lèvTes fermées, En leurs cendreuses robes qu'agrafent des camées. Accoudent leur silence aux bras des vieilles stalles.
Et mon dire habite le morne logis
Où du plafond jusques aux dalles
Descendent aux murs les longs plis
De la couleur desjjours perdus et des soirs morts ;
Lns fenêtres, hélas, sont toutes vers le Nord I
Et l'horizon est de ciel, de routes et d'eaux.
Oh, que mes Songes m'emmènent encor,
Comme jadis,
Le long des routes et des eaux ;
Que mes Songes me guident encor
Du geste de leurs mains où tremblait la fleur d'or
J'aurais pu déranger pour converser avec vous des voix plus graves et plus lointaines. Il y en a dont l'autorité a le poids du temps. Les siècles se sont légué l'un à l'autre le trésor de leurs pensées; l'amas en est considérable; il gît accumulé aux tomes et aux volumes, répertoire immense et toujours prêt au doigt qui voudra en entr^ouvrir les pages. Nos heures ont là un noble emploi.
Tous les aspects de l'éternelle beauté séjournent endormis dans les livres; c'est leur retraite et non leur sépulture ; ils peuvent revivre pour nous comme ils vécurent devant ceux qui en consignèrent Textase.
Il suffit pour cela que nous nous approchions de ces initiateurs avec ce qui en nous leur correspond ; il faut nous y associer humblement de toute Thumilité de notre ressemblance. Il y a en tout homme un désir de poésie et de beauté. Si cet instinct ne peut pas se réaliser, il peut au moins se reconnaître; infirme, il est clairvoyant. Prenons donc à la main la lampe idéale qui brûle faiblement au fond de notre nuit, et descendons les marches inté-
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rieures avec notre ombre devant nous. Voici le lieu où celle qui dort va s'éveiller à rincantation des poètes et la voici qui se dresse, hors des lang-es de notre oubli, devant nous et en nous-même, résurreclrice, la statue chaste de nos rêves et la figure de nos songes.
Lire c'est s'évoquer à travers le fantôme que chaque vivant magnifique, délicat ou vénérable, eut de son essence. C'est le rituel du culte intime, la formule de notre apparition; tout livre est alchimique et philosophai, notre quintessence y repose et chacun s'y retrouve enfin : l'Homme, avec les dons secrets de sa divine nativité. Mais ce haut sentiment n'a lieu que si certaines conditions le favorisent. Le tumulte l'effarouche, la paix seule et la solitude lui plaisent. C'est pourquoi il faut ménager en nous des places de silence et la vraie est cette chambre intérieure dont j'ai essayé de vous figurer l'allégorie et de vous faire comprendre le sens.
Séjourner là plus longtemps serait oiseux, mais avant de vous lever et de reprendre les chemins de la vie hors de l'édifice mental, je pourrais vous faire toucher du doigt quelques-un des bibelots qui ornent ces murs. Vous pourriez presque les manier, bien qu'ils soient faits des seules couleurs du verbe. Les divines mains de Psyché doivent avoir touché tout cela et donner à tout une trans-
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parence immatérielle. L'art qui crée une vie au delà de la vie s'amuse parfois à en imiter les objets. Ce sont ses formes, ses lieux, ses passions, mais vivant d'un enchantement transfigurateur. Il ne faut jouir des choses que par la joie de les sentir belles ; telles verreries ne sont point faites pour qu'y boivent les bouches humaines, mais les seules lèvres de la solitude et du silence.
Toute la vie semble coalisée pour nous éloigner à jamais de ce réduit intime; elle ruse avec nous pour que nous ne nous dérobions pas à son empire. Ses fleurs tentent toutes mains; elle nous conjure de croire en elle et menace nos refus de ses vengeances. Elle ne veut point qu'on s'isole d'elle un seul instant et elle n'admet point qu'on se dérobe aux autres pour se rendre à soi-même.
II me semble qu'à avoir parlé ainsi l'heure s'achève. Les vitres du réduit allégorique pâlissent d'une aube lente. La vie au sortir d'ici va vous persuader de toutes ses voix fausses qu'elle seule vaut qu^'on vive. Psyché veut qu'on rêve et c'est elle qu'il faut croire, ce n'est qu'avec elle qu'on est soi-même, ailleurs on est la proie de l'instant, le sable du sablier ! On n'existe qu'autant qu'on s'imagine et c'est en nous que réside notre éternité.
Mesdames, Messieurs,
L'édifice mental que nous avons fait semblant d'habiter ensemble se dissipe et tremble ; j'ig*nore si seulement ma voix vous en a favorisé Tillusion. L'architecte fut imparfait de cette nécessaire demeure où nous convie le sens qu'on veut avoir de soi. J'en ai treillage le kiosque de métaphores et d'images, mais je voudrais vous dire en terminant que je n'ai pas seulement tenté devant vous un jeu d'esprit plus ou moins agréable en greffant des analogies les unes aux autres comme les roses consanguines d'un bosquet paré.
Il y a une vérité au fond de tout cela.
Jamais époque plus que la nôtre ne laissa ses vivants en proie à la vie, de là l'excès d'avidité ou l'excès de dégoût qu'on met à vivre; jamais la richesse ne fut plus dure et la pauvreté plus amère.
L'homme est à nu en contact avec la \ie, forcé d'être ce qu'il se pense; jamais on ne s'est individualisé à un tel point. On ne relève que de soimême et chacun vit pour son compte, égoïslement, furieusement!
Jadis, de grands cultes, de grandes fêtes assortissaient les âmes et leur prescrivaient un Destin ; il y eut des autorités et des symboles ; l'homme antique prenait, à des époques fixes, conscience de soi; il y eut des mystères, des panathénées, des
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jeux scéniques où on représentait les fictions prémonitoires des Destinées. De même dans les cathédrales, les peuples chrétiens communiaient dans une foi dont le temple était Temblème autour d'eux avec ses colonnes, ses voûtes, ses orgues, ses vitraux translucides de l'au-delà dont leur rosace figurait rincandescence mystiquement épanouie.
Tout a changé maintenant. L'au-delà s'est fait taciturne ; personne ne nous avertit de ce qui est en nous et pour se connaître il y a d'autre recours et d'autre entremise que l'art, la rêverie ou la lecture.
Il faut se faire sa destinée ; si on veut respirer une fleur, il faut l'avoir fleurie d'abord. Siegfried forge lui-même son glaive; on est sa propre victoire et son propre héros. C'est en soi-même qu'est chacun de nous. Il faut donc se créer sa solitude où l'on alambique la vie pour en tirer le philtre mystérieux dont chacun a soif. Notre destin est aux mains de Psyché ; aussi faut-il lui construire une demeure à jamais, au fond de nous, et je serais heureux si, de ce logis imaginaire, mental et spéculatif, j'avais pu, d'un geste et avec ces paroles, jeter parmi vous la Clef d'Or !