‹ Figures et caractèresChapitre 14 sur 19 · LE TZAR A VERSAILLES · texte numérisé non relu

LE TZAR A VERSAILLES

Le tzar ira à Versailles . Les trompettes militaires sonneront son entrée au vieux palais des Rois. Les hautes portes, où un or pâli dessine encore le double L entrelacé sous la couronne qui le surmonte, s'ouvriront deva^nt lui. Il ira du Salon de la Guerre au Salon de la Paix par l'admirable galerie des Glaces, dont les mille miroirs reflètent, en les doublant, les nobles jardins où joueront les eaux séculaires. Les obèses grenouilles dorées tresseront autour de Latone nue leur corbeille de cristal. L'Encelade, écrasé sous les roches qui l'oppriment, lancera le jet puissant qui atteste sa colère et rafraîchit son tourmentde l'écumequi en retombe. Apollon cabrera son attelage de bronze parmi la poussière diamantée des gerbes. Neptune dirigera de son trident le gigantesque orchestre d'eau où il trône parmi les bêtes de la mer. Les allées éten dront leurs perspectives symétriques. Les ifs et les cyprès dresseront leurs pyramides et leurs obélisques. Les statues souriront. Il y en a de charman-

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tes. Les unes dominent le piédestal où pose leur pied nu, les autres s'engainent aux socles d'où sortent leurs bustes épanouis, mais toutes, libres ou prisonnières, méditatives ou dansantes, sont captives de l'enchantement qui fait de Versailles une sorte de Palais des Rois Dormants, comme au comte de Perrault, magnifique et grandiose.

Je ne sais si Timpérial visiteur verra là autre chose que des pierres merveilleusement assemblées, des jardins uniques, de somptueuses façades, Tédifice de quelque fantaisie souveraine. Ce serait mal voir. Versailles a surpassé son origine. Né du caprice d'un homme, il représente la gloire d'un temps. Un siècle y vit. Le royal fantôme qui y rôde peut-être avec son habit brodé, son cordon bleu, ses boucles, sa perruque, est dépossédé de son domaine. Il n'en est qu'une des ombres, et la pompe d'un règne y demeure moins que l'honneur d'une époque. Versailles allégorise un instant la vie d'un peuple. C'est la monnaie d'une richesse éparse, la médaille d'un goût, d'un état d'esprit, d'un art qui a donné là l'effigie où se résument en un profil unique ses faces consanguines.

Personne ne reçoit personne à Versailles. Le vieux palais accueille lui-même ses hôtes. Il ne dit rien à celui qui brusque son intimité de fanfares et de fêtes. Le galop des escortes fait taire l'écho. Le

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bavardage des bienvenues y fera tort, certes, à Téloquence muette des choses, et le jeune Empereur qui vient ausculter cette lointaine rumeur risque de ne la point entendre aussi bien que ceux qui errent en rêvant dans ce passé endormi, sans le troubler autrement que du bruit de leurs pas sur les parquets sonores ou sur le sable des allées solitaires.

Lesortdes rois est singulier. Ils voyagent comme s'ils avaient pris au départ* un billet Gook d'une espèce particulière. Leur itinéraire fixe les arrêts et les séjours. Le cérémonial entrave leur curiosité. Les harangues troublent leur rêverie ; les cortèges leur masquent le paysage. Ils exécutent leur tour d'Europe comme une parade réglementaire. L'imprévu n'y existe pas. Certains se dérobent à l'étiquette. Louis de Bavière visita, dit-on, Paris, en simple étudiant, et j'imagine qu'un des désirs de l'empereur Guillaume II serait de traverser, seul, par un beau soir d'été, la canne à la main et le cigare aux lèvres, par exemple le pont d'Iéna.

L'Empereur de Russie subira la même contrainte. Si rapidement qu'il y passe pourtant, et d'un coup d'œil, il entreverra au moins le 'prestige qu'est Versailles. Sans en apercevoir le sens profond, il en distinguera le décor superficiel et, s'il ne pénètre qu'à demi les assise^, il en admirera l'édifice et

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y rencontrera le souvenir de celui qui Ta construit.

De tous les rois qui habitèrent ce palais, un seul s'y évoque au premier abord. Versailles, c'est Louis XIV. Le château, même remanié par les successeurs de son premier maître, garde la forte empreinte du vieux souverain. Il y reste TOmbre prépondérante. Les survivants purent morceler et accommoder l'ordonnance primitive, elle demeure, sinon intacte, du moins évidente, et cet aspect persévère malgré tout. Il faut souhaiter que des efforts maladroits ne viennent pas trop gâter la haute survie qui anime les pierres, les arbres et les eaux. On épargnera à la sublime façade les guirlandes et les drapeaux. La seule grandeur du lieu est un accueil.

Versailles jouit d'un sort exceptionnel. La Révolution saccageuse l'épargna. On y logea quelques invalides, puis il redevint désert. Personne ne l'occupa. On ne trouva pas l'emploi de sa grandeur. Napoléon hésita à y camper sa brusque gloire. L'antique demeure resta inerte et superbe, ne se prêtant à rien. Un musée inepte l'envahit et l'encombre. Les Assemblées nationales y siégèrent un instant. L'une y occupa un théâtre, Pautre un hangar. Le lieu a reconquis enfin sa solitude qui est une de ses beautés. C'est elle qui vous accueille dès qu'on franchit la grande grille. Trois avenues d'ar-

bres vous y conduisent. A Tintérieur, tout se montre grand et beau. La façade domine des jardins incomparables.

Choisissez un beau jour d'automne. Les feuillages massent leurs ors variés. Les allées s'étendent, bifurquent, s'entrecroisent. La grasse verdure des gazons s'unit à la patine des bronzes. Les grands vases épanouissent à leurs flancs sculptés les tournesols, allégoriques. Les statues s'alignent. Un groupe en assemble plusieurs. Un rond-point les oppose les unes aux autres. Le buis rampe à leurs pieds. Parcourez la vaste symétrie du royal parc^ puis visitez-en les coins secrets. Un quinconce y dispose ses quadrilles d'arbres, une fontaine y murmure dans sa vasque. L'eau des bassins verdie et calme s'attarde en un rêve miroitant. Ces bassins sont l'attrait de Versailles. Les gerbes qui en jaillissent se taisent, rien ne trouble leur somnolence. Il y en a qui s'étalent avec orgueil, d'autres qui se cachent et se dissimulent. Les uns s'ornent à leur centre de figures, les autres ne présentent que leur miroir; quelques-uns sont vides et pleins de feuilles sèches...

Peu à peu, à mesure qu'on le fréquente, le décor perd, si l'on peut dire, son sens historique et ne garde plus que sa signification naturelle de beauté et de mélancolie. C'est à Trianon qu'il faut

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aller pour goûter en son essence le charme triste de cette nature ouvragée et grandiose. La noblesse du paysage y reste égale, mais la dimension se res-

treint. Une haute grâce y règne en sa belle ordonnance. On se familiarise mieux avec elle. L'exquis palais est presque habitable à notre rêverie. Une douceur charmante l'environne. Le marbre rose de ses colonnes y diapré sa pierre fardée. Les arbres y sont d'un or plus pâle, l'automne y Est plus tendre, les eaux plus songeuses encore. Les feuilles tombées tracent à la surface des bassins des couronnes et des guirlandes. Elles s'y nouent et s'y dénouent insensiblement ; parfois, l'arabesque s'y précise, et on dirait qu'elle entremêle des lettres mystérieuses comme si le Temps, d'un doigt distrait^ écrivait sur le marbre mobile de l'eau l'épitaphe flexible de la Solitude et de l'Oubli.

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