‹ Figures et caractèresChapitre 2 sur 19 · MICHELET · texte numérisé non relu

MICHELET

Ce fut pour avoir pris plaisir aux Mémoires de M. de Bestein qu'on appelait plutôt M. de Bassompierre, et par un certain goût de l'histoire en ses particularités, que Saint-Simon, au camp de Guidesheim, sur le vieux Rhin, à l'armée commandée par le maréchal duc de Lorges, commença, en juillet 1694, à écrire « ce qu'il verrait ». On sait ce que devint cette entreprise qui voulait être « un peu en général et superficiellement une espèce de relation des événements de ce temps et principale l ment des choses de la Cour », en sait où elle parvint à force de prodigieuse patience et d'inlassable curiosité, par l'acharnement minutieux de toute une vie, du fait d'un génie unique, en sa sorte, à saisir, dans ce qui passe, la réalité de ce qui se passe.

Pour solidifier toute cette vapeur humaine et l'animer de couleurs mouvantes, il fallut qu'on vît, pendant trente années, errer partout à la Cour ce pe-

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lit homme hargneux et attentif, hautain en son importance, maniaque et probe, se faufilant à travers les vanités où la sienne se blessait par toutes ses pointes, écoutant les propos, étudiant les visages, à l'affût des intrigues, moins pour s'y mêler que pour les démêler, une oreille à toute porte, au courant des anecdotes d'alcôve comme des projets d'État, sachant tout et chacun, non point simple témoin, mais critique subtil, terrible aux personnes, dur aux faits, mécontent et content de l'être, raisonneur et perspicace, mêlé en coin à de grandes choses, s'usant tout entier à un seul souci, à une passion exclusive qui le répand et le concentre, fait de lui un courtisan assidu et un scribe secret, le courbe au travail de peindre le seul tableau qui lui semblât représenter un spectacle digne d'intérêt, la Cour.

Il n'y a rien de plus dans Saint-Simon. Il est l'historien delà Cour, en son Roi, ses Princes, ses deuils et ses fêtes, en son lieu, Versailles, qui en était comme la forme architecturale. Rien n'y manque, ni la mécanique de l'étiquette, ni les rouages des intrigues. Il en retrace les jours et les instants. Quiconque est ou fut de la Cour a droit à un portrait ou à une silhouette. Il retouche à la Tacite les caractères de La Bruyère.

Pour dire tout, il lui fallut un bloc de manus-

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crits. Un texte compact les occupe, sans chapitres ni divisions, qu'on croirait 6cni d'une seule plume et qui, imprimé, donne en vingt volumes toute une époque.

Il ne fallut guère plus qu'à Saint-Simon pour raconter la Cour, à Michelet pour raconter la France, non seulement à un instant de son histoire, mais dans la suite de ses événements, de ses hommes et de ses idées et jusque dans sa terre même, eu ses racines et ses fruits, en ses saisons, en elle-même, identique et vivante.

Un pareil travail demandait plus que l'application tenace d'un Saint-Simon. Il ne s'agissait pas de fixer des contemporains en leurs actions et leurs motifs, de les prolonger en une survie immortelle. Il fallait faire revivre le passé de sa cendre, souffler la vie à des poussières inertes, je ne sais quoi de divinatoire et de divin. Nul n'est entré dans l'histoire avec plus d'amour, de désir, de respect et de foi que Michelet, d'une façon plus héroïque et plus filiale. Je l'entends exprimer ainsi cette grande vocation de justice et de vérité : « Où passa ma jeunesse, sinon dans la recherche sombre, jusqu'au jour où je vis, je pris ce rameau d'or dont j'évoquai les nations?... C'est le prix de ma vie d'avoir ressuscité tant d'hommes... Mais le don d'évoquer le monde évanoui, l'ai-je obtenu pour rien?

Comment Tai-je atteint, ce rameau? En aimant trop la Mort. » Et il ajoute : « J'ai fait beaucoup. Comme œuvres et labeurs, j'ai dépassé trois vies. »

A cette œuvre et à ce labeur il se donna tout entier. Il y voua ses forces, qui étaient immenses et s'augmentèrent à mesui^e. Il les nourrit de sa passion et les soutint de son ardeur. Prodigieuse aventure que des siècles à parcourir ! Quand il partit, la nature Tavait précocement déjà paré de cheveux tout blancs, comme si elle eût voulu signifier que sa vie à lui était vécue d'avance et qu'il allait maintenant vivre la vie dupasse. Il se donnait à la France. Et, il me semble le voir, en sa jeune prédestination, entreprendre de raconter cette patrie qu'il aimait terrestrement et spirituellement et dont coulait en ses veines le sang héroïque, généreux et maternel.

Vraiment, il la possède, cette terre de France. Il en connaît la substance et l'esprit. Pour lui elle est (( une personne ». Il l'a dit. Elle est à lui et en lui. Elle anime de sa matière et de sa vie les pages admirables où il célèbre sa vitalité superbe et sa diversité harmonieuse. Il lui voit un corps, des membres, un visage, une échine montagneuse, un sang

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fluvial, une chevelure forestière. Il sait sa musculature et son innervation, ses fécondités. 11 la voit rugueuse et molle, sèche et moite, en son ardeur ou sa fraîcheur, sa grâce ou son âpreté. La voici, région par région, province par province. On la touche et on la respire. 11 la prend par sa Bretagne que bat la mer. Sol d'entêtement, de durée, avec ses landes grises où des pierres sont debout et ses quatre villes dont Tune garde la Loire venue à elle, de ses langueurs sablonneuses de Touraine. Suivez-le. Il passe le Poitou, « qui est lui-même, comme sa Mélusine, assemblage de natures diverses, moitié femme, moitié serpent. C'est le pays du mélange, le pays des mulets et des vipères ». Il laisse le Limousin froid et pluvieux, la Vendée, marais et bocage, la volcanique Auvergne, parcourue d'un vent éternel et contradictoire, avec sa race resserrée et durcie, son vin grossier, fromage amer et bétail rouge. De Montauban, on aperçoit déjà les Pyrénées. Le Languedoc est pierreux ou salin, aromatique à Montpellier, « qui a sous elle une terre malsaine et comme profondément médicamentée, ville de médecine, de parfums et de vert-de-gris ». Le voilà en Provence. Écoutez-le parler des « figues fiévreuses de Fréjus »; il remonte vers le solide Dauphiné et, par Besançon et la Lorraine, gagne TArdenne!... Et il n'a pas dit encore l'éloquente et

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vineuse Bourgogne, ni la satirique Champagne, ni la colérique Picardie. Il faut qu'il nous donne encore la Normandie et TIle-de-France pour qu'il puisse admirer l'harmonique assemblage, « la force résistante et guerrière, la vertu d'action aux extrémités, Tintelligence au centre, au centre qui se sait luimême et sait tout le reste » .

Chacune de ces provinces, il l'aime pour sa beauté propre, pour sa nature et, impartialement, en la France qu'elles toutes constituent. Il se sent issu de leur ensemble, mais il en est une qui lui tient au cœur par un lien plus intime : il y a ses origines, ses souvenirs de famille et dejeunesse. Le hasard a fait que je connaisse fort bien ce pays des Ardennes. Je l'ai visité souvent. Je connais ce village de Renw^ez, — où Michelet écoula les histoires de sa teinte Alexis, — Montcornelet Layfour, Notre- Dame-de-Liesse et les Dames de Meuse. Je connais Laon, sur sa montagne de sable, dominant une plaine verdoyante, avec ses escaliers, ses lacets, ses remparts, ses vieilles maisons échelonnées, sa haute cathédrale à tours carrées qui ont pour gargouilles des tètes de bœufs. Un oncle de Michelet était chanoine du chapitre, son grand-père, maître de chapelle. Celui qui devint son père eût sans doute succédé à l'un ou à l'autre sans la Révolution qui le poussa à Paris et fit de lui un imprimeur. L'église

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abandonnée des Dames de Saint-Chaumont abrita ses presses. Un fils lui naquit en 1798. Ce fut Michelet.

Je ne prétends point raconter son enfance. Il Ta fait lui-même à deux reprises. Il a mis pour préface à son livre du Peuple ce grand exemple de misère, de patience et de volonté. Il en a laissé la confidence familière en maints feuillets intimes qu'on nous a donnés.

J'y trouve l'exact tableau de ces dures années. Un père énergique et malheureux, une mère tendre et maladive, un enfant intelligent, fier, probe, ardent au travail et à l'étude, de corps chétif et d'âme fiévreuse, d'une sensibilité délicate. Les mélancolies de l'esprit se mêlèrent aux souffrances du corps. Dure jeunesse, qui eut faim ! tristes logis que ceux où l'infortune suivait la famille endettée, rim primeur ruiné par les lois de la presse; sombre apprentissage qui fit d'un garçon de seize ans le jeune stoïcien de i8i4, « frappant de sa main crevée d'engelures, sa table de chêne et qui, malgré tout, sentait déjà en lui une joie virile de jeunesse et d'avenir ». Drame ordinaire et poignant, dont nous voyons le maigre personnage, comme il s'est peint lui-même, en son petit habit tête de nègre ou en son costume de ratine, avec son carrick vert, errant par les ruelles du Marais, touchant mélange

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Hyacinthe était l'économe, tante Alexis Thistorienne. Elle savait les parentés et les légendes, la chronique du foyer et de la terre. Vie très honnête et sérieuse, paysanne et forestière , assiettes de faïence peinte, beau linge dans les armoires, grand feu à Tâtre quand vint l'automne, longues causeries familiales, contes à la veillée.

Ce qu'un instinct obscur avait commencé en Michelet, ce que les livres et les promenades au Musée des Monuments français avaient ébauché en lui trouva là un aliment plus naturel et plus actif. L'histoire venait à lui, non plus figée en une page médiocre, desséchée en faits arides. Elle n'était plus couchée sous la pierre en quelque effigie funéraire, mais partout éparse, transmise de bouche en bouche, par une tradition ininterrompue, en légendes toujours neuves, locale et populaire.

« Partout ici, nous dit-il, l'histoire s'éveillait sous mes pas. » Elle s'éveillait en lui, au plus profond de son être. De là datent ce sens de la vie qui est tout Michelet, l'intimité mystérieuse où il vécut avec le passé. Il sut et devina. Il fut le contemporain de tous les temps.

L'humanité se fait elle-même, dit Vico. Comme

elle, Michelet s'est fait lui-même. Jamais on ne fut moins aidé des circonstances. A une enfance misérable succéda une difficile jeunesse. Il fallait vivre. Il enseigna pour pouvoir apprendre. Répétiteur au collège RoUin, professeur de la duchesse de Berry, plus lard en sa chaire du Collège de France, il n'eut d'élève que lui-même. Son génie se prépara par une longue patience à la fougue extraordinaire qui remporta. Michelet ne négligea rien de ce qui pouvait accroître sa substance spirituelle. Sa dépense d'esprit fui prodigieuse, si bien que, vers trente ans, le corps céda ; sa santé fléchit. Il était malade de ce terrible travail d'absorption; il fallut partir; il partit. L'Italie l'attirait; il l'avait rêvée dans Virgile. Il alla vers elle pour reprendre des forces, la consulter en ses ruines. Il écrivait alors V Histoire romaine.

Cette hisloire romaine fut le grand début de Michelet. « J'avais traduit Vico et fait quelques brochures , dit-il plus tard en la réimprimant (1866); pour la première fois, je me vis devant le sphinx, l'histoire... »

Nous le suivons par ses notes de voyage. Il prend possession de la terre sacrée. Il en écoute le silence, en parcourt les paysages, en retient la couleur, noté tout d'un trait précis, minutieux et magistral. Il consulte les architectures et les sites, sensible à

tout, à un bruissement d'eau dans un aqueduc rompu... Parune sorte de vision simultanée, il voit ce qui est et ce qui a été; le présent et le passé se superposent en sa pensée avec leurs rapports et leurs différences, ce qui les lie et les sépare. Au Campo Vaccino il retrouve le Forum. Il pénètre la Cité éternelle en sa double grandeur, visible et souterraine; il en comprend Fossature gigantesque, les organes secrets, la beauté écroulée; mais la mort ne lui suffit pas, et Rome renaît pour lui en sa vie historique, avec la terre qui l'entoure et sur laquelle elle repose, en son peuple guerrier et dur, formaliste et raisonneur, éloquent et brutal, mélange de Latins et de Sabins, d'Osques et de Samnites, et de ces bizarres Etrusques, race d'agriculteurs et d'augures, forgeronne et devineresse, soumise à des dieux obscurs et à des nombres mystérieux, qui, taciturne, ignora le chant et ne laissa d'elle que des sépultures de terre rouge où les cendres dorment en des urnes noires.

Cette Rome, il la prend au carré natal, à la Roma quadratUy à son origine incertaine, et la suit de colline en colline, grandie sept foisjusqu'à son apogée qui clôt l'ère païenne, de Romulus à Auguste, du sayon de poil des pâtres à la robe de pourpre des empereurs, des Sabines ramenées dans la ville sur la croupe des chevaux fougueux au prodigieux

triomphe de César la remplissant de reines captives.

Cette domination conquérante de Rome à travers une histoire civile ensanglantée de luttes entre plébéiens et patriciens, cet envahissement méthodique du monde, il le raconte avec ses alternatives, ses arrêts ou ses reprises, Annibal menaçant ou Carthage renversée. Il semble qu'il se soit assis sur la borne d'or d'où partaient toutes les routes de l'Empire, qu'il ait entendu sur leurs dalles de pierres la sandale victorieuse des légionnaires, qu'il ait déterré, lui aussi, cette tête mystérieuse qu'on trouva jadis dans les fondements duCapitole et y ait vu le visage même de Rome.

\J Histoire romaine de Michelet est incomplète. Il s'arrête à Auguste, à la plénitude du siècle d'or, à ce moment d'expansion magnifique et d'équilibre où chanta Virgile. L'épopée virgilienne lui était chère. Sa jeunesse avait bu à l'harmonieuse limpidité de ce verbe magique ; mais il en préférait les fontaines champêtres, dont le murmure accompagne les flûtes bucoliques, aux ondes majestueuses qui coulent au bruit des trompettes guerrières et mêlent leur grave rumeur au choc des armes. Il préférait les eaux où s'abreuvent les brebis de Tityre à celles où boit la Louve romaine, les cygnes mantouans à l'aigle impériale, le Virgile mélanco-

lique des /i'^/o^z^e^ au Virgile éloquent de V Enéide^ celui qui cueille le cytise à celui qui tresse le laurier.

Virgile fut avant tout, pour Michelet, la grande source de douceur. Il y rafraîchit sa jeunesse, sa « sombre enfance, comme il dit, nerveuse et défiante, précoce d'imagination, lente et très lente d'esprit, nouée d'un triple nœud... » Michelet garda tard cette incertitude, cette indécision.

Rome le ramena en Gaule avec César. Il y suivit rimperator chauve, y revint avec lui; il foula ce vieux sol, respira l'air delà patrie future. La France lui apparut. La révolution de i83o finissait; un large pan du passé venait de crouler. Le grand soleil illuminait une poussière d'or; une chaleur de liberté échauffait les esprits. La lumière se fit en lui. Il conçut (( par un brillant matin, dans une vaste espérance ». Il était né à son œuvre.

V Histoire de France de Michelet est sortie du dépôt des Archives nationales. Un amas énorme de documents gisait dans ces armoires closes. Il y avait là des preuves, des témoignages et des secrets. Les parchemins étalaient le grimoire de leurs écritures jaunies, leur signature ou leur paraphe.

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Michelet a dit Timpression qu'il ressentit en pénétrant dans cette crypte, le frisson d'histoire qui lui courut par les os, la fièvre de passé qui le brûla. Plus d'un autre eût risqué de succomber à cette atmosphère ténébreuse. Combien se seraient perdus à travers ce dédale, prisonniers de leur curiosité, accaparés par ce détail immense ! Combien se seraient desséchés en ces catacombes! Michelet s'y vivifia, s'y nourrit. Il y portait la lampe et la clef. Les portes du passé s'ouvrirent devant lui; les ténèbres des anciens âges s'illuminèrent de sa propre clarté intérieure. La poussière des siècles lui monta à la tête en une sorte d'éblouissement lucide, d'hallucination précise, en une ivresse de vérité.

Car, il faut le dire, ce grand imaginatif, ce visionnaire, ce poète, eut le souci et la passion du vrai. 11 n'aurait pas satisfait à moins le scrupule de sa pensée. Il voulut à son histoire des substructions solides, l'appui de la science la plus minutieuse. Jamais recherche ne fut plus profonde ni plus variée. Il tenta une « résurrection de la vie intégrale, de la vie en toutes ses voies, toutes ses forces, tous ses éléments, et de rétablir le jeu de tout cela, l'action réciproque de ces forces diverses dans un puissant mouvement qui redeviendrait la vie même ».

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Il y réussit. Son évocation est à la fois magique et rationnelle, « intégrale ». Les esprits y sont dans les corps, les corps dans l'attitude de leurs passions, les passions dansleur origine terrestre et spirituelle. Michelet mit à son œuvre un génie et une patience admirables. Nul, avec plus de soin, n'interrogea le passé en ses mœurs, ses coutumes, ses monuments, ses faits et ses idées. Il le sut en son squelette pour mieux lui rendre sa chair même.

Je ne prétends pas qu'il ne se soit jamais trompé. Le résultat a pu trahir l'intention. Il y a de fausses routes en histoire. Ici, la bonne foi de l'historien reste intacte. Son honnêteté la garantit. Ses erreurs ne sont jamais des mensonges. Il a, comme l'a dit Taine, « Tinstinct de la vérité ».

Il se sait vrai. Cela le soutient dans son travail, le réconforte devant Tœuvre faite. « On n'y peut toucher, » dit-il, quarante ans après, en parlant de son Histoire du Moyen-Age. Il aime ce livre : (( Sa candeur, sa passion, l'énorme quantité de vie qui l'anime plaident pour lui auprès de moi. La droiture de la jeunesse se sent dans les erreurs mêmes. » Il a raison, il a recréé le Moyen-Age, et c'est encore par ses yeux que nous en voyons le

plus clairement le sens général, les grandes tentatives, les mouvements profonds, la contorsion douloureuse. Il a dit sa formation confuse et difficile, son établissement laborieux et brutal, ses terreurs, ses détresses, sa marche estropiée, le vaste effort des croisades, l'âpre époque des légistes, l'avènement des communes, la guerre de cent années, la délivrance miraculeuse de la patrie naissante. Fresque terrible qu'il écrit à mesure sur la muraille du temps : rois, princes, prêtres, soldats y figurent, chacun peint en sa réalité violente ou fourbe. Epoque bruyante et morne. Le sceptre heurte le glaive, la mitre se cogne au casque ; cantiques et clameurs, abattement et frénésie, puis le sombre silence des pestes et des famines, et tout bas, au fond du drame dont se suivent les péripéties, le long soupir du grand acteur épars, du peuple courbé sur la glèbe et suant sur le sillon et qui, parfois, se redresse, veut être, vivre, s'agite et retombe. Acteur mystérieux, innombrable et taciturne, qui, parfois, emplit la tragédie du chœur lamentable de ses maux, du murmure éternel de sa houle humaine. Qui a mieux senti que Michel et cette sourde doléance séculaire ? Elle a vibré en lui fraternellement ; elle remplit son livre de sa rumeur, monte aux voûtes des cathédrales, suit les piliers avec qui elle jaillit et se fusèle, se noue

aux entrecroisements des nervures, s'aiguise avec les flèches. Les nefs retentissent de sa voix suppliante, de son espoir céleste, de son désir d'outrevie. Elle se mêla aux voix divines qu'entendait Jeanne d'Arc, et ce fut à elle peut-être qu'obéit la bergère héroïque.

Michelet est l'historien du peuple. Il croit en lui; il y sent des forces secrètes, un destin qui s'accomplira. Cela lui fit aimer Louis XI en sa lutte contre une aristocratie oppressive. Il lui passa ses moyens de renard, ses ruses sournoises. A la multiple tyrannie féodale allait s'en substituer une autre dont le poids pèserait aussi sur le peuple, mais de plus haut; le maintiendrait au sol, non d'un filet inextricable, mais d'une seule chaîne ; entraverait le pied, mais laisserait au moins les bras libres. La monarchie absolue commençait. L'avenir du peuple restait lointain, confus. D'un brusque élan d'âme, Michelet le devança dans sa marche laborieuse, perça à travers siècles, rompit net son récit entrepris, courut au but. Il était las d'attendre, ses or^Ues bourdonnaient de la grande marée populaire. Les cloches des cathédrales lui sonnaient déjà le tocsin de la fuite de Varenneset il trouva leur voix au bronze des canons de Sambre-et-Meuse.

Une histoire comme celle de Michelet a droit à ces écarts subits, à ces désertions inattendues. Elle

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est faite de trop d'éléments pour ne pas être sujette à des soubresauts, à des secousses. Elle est atmosphérique, si Ton peut dire ; elle a des saisons, des orages. Elle est presque autant l'homme qui la fait que les hommes dont elle est faite. Une même lumière peut l'éclairer, mais la flamme en vacille à tous les gestes d'une main violente et à tous les vents d'une âme passionnée.

Après avoir quitté Michèle ta la fin du Moyen-Age, nous le retrouvons à la Renaissance. Dix années de sa vie se sont écoulées. Certes, il est bien le même homme, avec des forces centuplées. « Quand je me retournai vers mon Moyen-Age, cette mer superbe de sottises, une hilarité violente me prit, et au xvi«, au xvii® siècle, je fis une terrible fête. » Je sens bien en lui cette sombre joie ; j'y sens aussi un malaise. Je ne sais quoi d'acre Ta pénétré. Il a bu je ne sais quelle boisson âpre et corrosive. Sa langue en reste amère et éloquente ; son geste tendu et saccadé. Jamais il ne fut plus abondant ni plus brusque. Une sourde convulsion d'âme et de pensée l'agite encore. Elle est faite des colères révolutionnaires qu'il vient de traverser, des tressaillements de l'époque où il entre, faite aussi de son propre trou-

ble intérieur. Il voudrait s'arrêter et ne le peut pas. (( L'histoire ne lâche pas son homme, » dit-il mélancoliquement, et le voici reparti pourla « poursuite ardente ». Pas de repos. « L'absorption où me tenait ce terrible xvi® siècle ne me lâcha qu'au printemps de i856. J'essayai de respirer un moment, je m'établis à Montreux, sur le lac de Genève. Mais ce lieu entre tous délicieux, en me ramenant à un vif sentiment de la nature, ne me rendait pas la sérénité. J'étais trop ému encore de cette sanglante histoire. Une flamme était en moi que, rien ne pouvait éteindre. Je m'en allais le long des routes, avec mon verre de sapin, goûtant l'eau à chaque fontaine (toutes si fraîches, toutes si pures), leur demandant si quelqu'une aurait la vertu d'efl^acer tant de choses amères du passé et du présent, et laquelle de tant de sources serait pour moi l'eau du Léthé. » Et pourtant il circule à travers tout le xvi® siècle un souffle vivifiant. L'odeur vineuse de la Renaissance chasse l'encens ascétique du Moyen-Age. Sa maigreur décharnée s'engraisse ; son torse crucifié se gonfle de muscles nouveaux. Le bouc rouge de Pan heurte de ses cornes d'or le bouc noir du Sabbat aux cornes de feu. Le pampre païen enguirlande le Calvaire. Un noble mouvement de liberté et de raison exalte et réconforte les esprits. La pensée se libère. Les bornes de la terre sont reculées; de son

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sein labouré, Tari antique sort, brisé mais vivant. La cathédrale s'affaisse sur ses arcs-boutants rompus. A Tarchitecture mystérieuse, succède Tarchitecture rationnelle par le calcul de Brunelieschi. On recherche et on découvre. Michelet a dit tout cela. Jamais sa verve ne fut plus surabondante, plus souple, plus colorée que pour raconter ce renouveau, ce qu'il appelle la « Jouvence du Monde ». Comme Pétrarque pleurait à Homère retrouvé, Michelet salue Virgile imprimé. Une forte douceur se répand en lui ; ses aspérités s'effacent un instant. On pourrait se tromper à cette accalmie; reti^ardez-y de près : il y a, dans celte âme, une inquiétude maladive, une irritabilité secrète, une colère sourde que rien n'apaise. Il reste bien toujours sincère et savant, préoccupé de donner à son histoire a la solide pierre où elle s'assoit », mais la vue de Tliistorien se fausse et s'exaspère. Il est arbitraire, inattendu, bizarre, plein de surprises. Ce que le récit perd en ampleur et en ordre, il le gagne en fougue, en clartés brusques, en saveur vigoureuse et âpre.

J'ai une prédilection pour ces volumes de Michelet vieillissant, soit qu'il raconte ce grand mouvement de la Réforme, venu des « profondes Allemagnes », qui s'insinue en France, s'y répand, s'y aigrit avec Calvin, s'y corrompt d'intrigues, s'y

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étale en flaques de sang, y bouillonne en guerres religieuses, parvient à s'y établir, à y séjourner, et plus tard, durement tari, finit aux dragonnades des Cévennes, aux galères de Marseille, aux exils de Hollande. Histoire furieuse et acariâtre, colérique et concentrée ; une bile de pamphlet et de satire passe en ses veines. Elle s'irrite et s'envenime, mord et piétine. Elle pénètre partout, se familiarise jusqu'à la crudité, bafoue un orgueil par une infirmité, subordonne une politique à un tempérament, explique un édit par une fistule.

A partir du xviii® siècle, après la bravade de la Régence et sa réaction exubérante contre l'oppression du dernier règne, l'histoire de Michelet est en pente. Elle se précipite et descend en casse-cou. Mis à part ce qui fit l'honneur de ce beau siècle, sa pensée, son libre esprit de critique, son effort lumineux, de saine raison et d'utopie généreuse, sa laborieuse tentative encyclopédique, sa philosophie, il le montre frivole et sec, craquant de partout, fêlé et caduc, entre un Louis XV égoïste et débauché et un Louis XVI bon et niais, avec sa noblesse ruinée, sa bourgeoisie corrompue, son peuple misérable sourdement agité. La France s'ossifie; ses jointures grincent. Il ne veut rien voir de cette grâce d'esprit et de mœurs qui para ce déclin de tant d'élégance, rien de toute celle vie légère et

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délicieuse dont elle mourait. A travers son parfum musqué, il flaire une odeur redoutable, l'odeur populaire qui Teoivre et lui monte aux narines ; il a hâte de rentrer dans le grand tumulte révolutionnaire qui gronde déjà en son souvenir.

Michelet avait entrepris jadis son Histoire de la Révolution française dans un profond trouble d'âme. Il a dit lui-même les circonstances qui le déterminèrent à s'interrompre dans son œuvre. La suite des temps lui était apparue longue. Les grands jours du peuple tardaient. Il voulait les aborder dans toute la fougue et la puissance de son âge mûr, leur donner sa force complète. Il sentait que la vie est fourbe, pleine de surprises et d'imprévu. Un exigeant devoir lui commandait d'agir sans différer. Il obéit.

Nul comme lui n'as enti la Révolution en ses mouvements et ses personnages. Il s'y enivre d'espoir, de colère et de douleur. Le généreux élan des fédérations unit des mains fraternelles; Théroïque tension de la Convention crispe des poings vengeurs; l'horrible délire de la Terreur aiguise des ongles meurtriers. L'haleine léonine de Danton se mêle à l'aigre souffle de Robespierre; l'écume de

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Mirabeau à la bave de Marat, la bile au sang, le pus au caillot. L'histoire se fait shakspearienne ; elle devient plus dramatique que narrative. Elle bout au chaudron des sorcières. Michelet est au centre de la ronde frénétique ; sa vue se brouille, une sorte de vertige le saisit. Il agit lui-même, comme en rêve; il prend part à tout, et nous attire dans sa passion. On est à lui: j'ai porté les armes, gravi la tribune, voté au club. On s'enroue de lé lire à voix basse. Le livre fermé, on est pris de fatigue. La pensée bourdonne de tant de voix discordantes, rauques ou fausses, avinées ou doucereuses, éloquentes et criardes, qui proposent une loi ou demandent une tête. On entend encore le piétinement des journées d'octobre, le tocsin de Varennes, le canon de Verdun, le tambour de San terre, la charrettede Fouquier-Tinville,la huéedes Chouans, le froissement des assignats, le Ça ira et la Marseillaise^ toute la clameur immense de ces années tragiques. Le drame fini, on a des souvenirs de témoin oculaire, une courbature de vie forcenée. Il faut du temps pour se reprendre.

De tout cela résulte à la réflexion que l'histoire organique de la Révolution fut douloureuse et stérile en ses formes diverses, jacobine, hébertîenne. Je ne vois que deux belles heures : la Déclaration des Droits, la Patrie en Danger ; un principe.

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un fait. L'effort civique qui créa, nourrit, maintint les armées, reste admirable. C'est cette tradition militaire que recueillit Bonaparte. La politique de la Révolution, la lutte de partis, fut odieuse, cruelle et tracassière; ses fils furent tenus par des mains mesquines plus que par le poing populaire. Une bourgeoisie envieuse, sèche et déclamatoire se glissa partout. Mîchelet dut ressentir une tristesse à voir Télan national se gâter ainsi, les fortes racines ne porter qu'un fruit malingre, toute cette sève n'aboutir qu'à une fleur entre les doigts de l'avocat d'Arras, la pourpre républicaine finir à l'habit bleu barbeau de Robespierre ou aux linges de baignoire de Marat.

Michelet sait tout cela; c'est alors qu'il est héroïque en sa foi; il ne sacrifie rien et ne cède pas. Il suffit, à ses yeux, d'avoir participé à la grande époque pour y gagner une sorte d'immunité, de privilège. Si misérables qu'aient été ces hommes, ils firent corps avec la nation et, à ce titre, sont sacrés. Il prévoit qu'on les repoussera, les sent le déchet désigné, les algues visqueuses de la tempête, les bêtes diflFormes de la marée dont le reflux les a laissés sur le sable. Il se doit à eux. De chacun il veut sauver au moins quelque chose. Il ne les abandonne pas. Il les sait liés à l'idée qu'on se fait de la Révolution, qu'ils la compromettent dans

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l'avenir, et c'est elle qu'il tient à sauvegarder en eux. Il en dut coûter à son cœur généreux, mais ces tristes ombres le hantent. Elles tendent vers lui leurs mains sanglantes et il les prend entre les siennes.

Cette histoire de la Révolution, commencée à Paris en i843, Michelet l'acheva en i855, près de Nantes, où il s'était retiré après le coup d'État. Le polémiste des Jésuites^ l'auteur du Peuple était suspect au régime nouveau qui lui enleva sa chaire du Collège de France, lui ôta la direction des Archives. L'œuvre, entreprise avec de beaux espoirs, se terminait dans l'amertume des désillusions. Michelet était las des morts et des vivants et se tourna vers la nature. Elle l'accueillait en ce doux pavsage des bords de l'Erdre qu'il a si délicieusement décrit, avec ce jardin aux gazons humides où il promenait sa fatigue, ce cèdre vert qu'il entendait gémir au vent pluvieux de Bretagne, cet oiseau qui chantait sous les feuilles, cet insecte qui courait sur l'herbe. Il la retrouva, plus âpre et plus dure, sur la côte ligurienne de Nervi, aux falaises normandes de la Hève, aux rives helvétiques de Clarens, dans la solitude rocheuse de Fontaine-

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bleau, au bord de la Gironde, partout grave ou plantureuse, riante ou aride, partout maternelle. Il pénétra, comme il le dit, dans son « unité sainte ». Cet amour de la nature est exalté et presque matériel. Écoutez-le aux eaux d'Acqui, dans le Montferrat, décrire les bains de boue qu'il y prend, plongé à mi-corps dans un « limon onctueux », le visa/g^e seul découvert. Il y sent une quiétude tiède, ridée de la terre à laquelle il s'identifie : « J'étais terre, dit-il, et elle était homme. » Il goûte, à se dissoudre en elle, une sorte de bonlieur voluptueux qui Tapaise et le fortifie, corporeUement et mentalement. La nature répand en lui sa jeunesse éternelle, et elle le conduit par la main à ses secrets et à ses beautés.

Il les célébra par des livres charmants, profonds et admirables. L'imperceptible y vit à coté du gigantesque; la science s'y mêle à la rêverie; l'élément y explique l'animal. L'aile palpite, le bec déchire et construit, l'antenne pressent, la mandibule broie, la nageoire coupe l'eau. L'atome vibre, la matière s'organise; on assiste aux inii;;ra(ions aériennes et marines, on voit les métan)orj)hoses et les éclosions. L'aîr s'anime, les eaux se peuplent, transparentes jusqu'au fond à cet œil divinatoire, à ce mystérieux évocateur de toutes les vies en leurs circonstances minuscules, en leurs péripéties

cachées, en leurs associations et leurs rivalités. La mer entrecroise ses courants, la montagne meut ses glaciers; tout s'attire, s'unit et s'engendre. Ce sont des livres d'amour.

L'amour est répandu dans toute l'œuvre de Michelet; il est partout. Tout s'y rapporte. L'exemple des insectes et des oiseaux instruit sur les fondements de la famille et de la cité. C'est l'amour qui fait les peuples. Michelet l'étudié en son principe et ses effets, dans le couple et dans la foule. Il le traite en des livres à la fois lyriques et précis, qui sont en même temps des évangiles et des méthodes, qui contiennent des conseils de vie morale et des recettes de santé. Il est légiste et médecin. Ses préceptes touchent Tâme et la chair en leurs rapports les plus intimes. Nul romanesque; de la raison et de la prudence ; il se préoccupe moins de passion que d'entente conjugale. Il voit l'éducation de la femme par le mariage. Le mariage est pour lui le nœud vital de la famille, qu'il faut sauvegarder à tout prix, en sa durée et «on resserrement.

Des ennemis de la femme et du mariage, il en est un que Michelet distingue entre tous, d'autant plus dangereux qu'il est l'instrument d'une doctrine. C'est le prêtre. Michelet s'est expliqué à fond sur ce sujet, historiquement et pratiquement»

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Il y a mis tout un livre qui est une de ses œuvres les plus curieuses.

Le prêtre n'est point inerte ; il agit. Dépositaire de la vérité, il en est aussi Toutil ; il l'impose et Tinsinue. II est entre Dieu et le monde, et sert l'un au profit de l'autre. Il est une oreille et une bouche; il écoute et il conseille ; il confesse et il dirige. Cette grande affaire de la confession et de la direction préoccupe Miclielet; il en étudie l'action occulte, la tactique séculaire.

C'est par là que le prêtre a une prise directe sur les âmes. La femme y risque plus que Thomme, parce que le prêtre est un homme. Il est le tiers, et il dédouble ce qui ne doit être qu'un. II est l'ennemi. Je ne veux pas entrer dans ce détail du sombre et terrible tableau qu'a tracé Michelet. Tableau peut-être poussé au noir, mais saisissant, logique, impitoyable, où il y a de la vérité et de la rancune.

Rancune certes contre l'Eglise, rancune historique et sociale. Michelet rêva trop la Cité des hommes pour souffrir qu'on la subordoimât à la Cité de Dieu. L'œuvre ecclésiastique lui i)araît mauvaise et dangereuse, dangereuse par son absorption de la volonté, dangereuse aux individus comme aux États. Il est contre elle avec les philosophes du xviii'' siècle, avec les protestants

des Cévennes, les calvinistes de Genève et les luthériens d'Allemagne, avec les Albigeois et les Vaudois, contre elle à cause des dragonnades, contre elle à cause du Moyen-Age, parce qu* ce elle ne peut rien pour le monde, étouffe le libre Esprit »•

Sentiment très fort chez Michelet et qui le mène loin, à défendre la Sorcière contre TÉglise comme il a défendu la Femme contre le Prêtre. La rôdeuse sinistre de la lande et de la fontaine, la sombre ouvrière de philtres et de maléfices, proscrite et poursuivie, furtive et frénétique, ce visage où le sourire originel grimace en rictus de haine, cette chair que trouble le péché, que mord la flamme des fagots, est, malgré tout, la chair maternelle. Celle qui danse nue au sabbat, célèbre le rite du crapaud et du bouc,baise la fesse du diable, cherche Therbe suspecte et l'équivoque solanée, celle que pourchasse une justice slupide pour Técraser du poids de son marteau, la livrer aux Sprenger et aux Lancre, la torturer d'exorcismes, est encore, et malgré tout, la femme et mérite la pitié. Le Moyen- Age luimême n'est-il pas responsable de la Sorcière? Elle est son produit et son legs, une pustule de sa chair malade; elle est accroupie au bas de sa robe et le mord au talon.

C'est elle qui, par une voie détournée, nous ramène à l'œuvre capitale de Michelet. Elle est un

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rameau puant du grand arbre historique qu'il nourrit de toutes ses sèves, qui domina sa vie. L'histoire ne lâche pas son homme.

Michelet lui resta fidèle. La vieillesse était venue. Avant de mourir, il écrivit encore les trois volumes qui s'appellent V Histoire du XIX^ siècle. II voyait la Révolution, soumise au dur génie d'un homme qu'elle avait produit, se prêter à une des plus extraordinaires aventures humaines, aboutir au despotisme impérial, à une stérile grandeur militaire, à la forme emblématique d'un aigle, à son vol brusque, rapide et bref. Napoléon tombé, les destinées nationales pouvaient sembler compromises; elles entraient en pleine réaction monarchique et jésuite. Quelle amertume pour un Michelet, touché ainsi dans sa foi ! Si la vue de cette époque était affligeante, celle du présent était sombre aussi. Après 70, il vit la France vaincue et démembrée. Il en souffrait, car il avaitsouci deschoses de la patrie. Il les avait aimées dans le passé et dans le présent. Qui retrouva sait prévoir. Une âme moins énergique et moins féconde se fût usée au spectacle de tant de siècles; la sienne y puisa un infatigable espoir; l'avenir lui apparaissait lumineux de paix et de justice. Il en cherche partout le gage; n'esl-il pas dans l'histoire même de l'humanité, dans les vieux mythes de l'Inde et de la Perse,

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dans les légendes helléniques, au fond de l'antique Egypte? Michelet en suit la filiation séculaire, la clarté diffuse ou éclatante, la persévérance mystérieuse. Ce grand esprit a des ressources d^espérance infinies. C'est en la lumière de celte foi humaine que s'unissent les différences de sa nature prismatique; toutes les couleurs s'y fondent en une blancheur totale; et c'est vêtu de la pure tunique des prophètes qu'il écrit la Bible de VHu~ manité^ qu'il rompt le pain du Banquet. Il est alors au plus haut de sa pensée. Je vois un homme au sommet de lui-même.

J'ai le sentiment d'avoir suivi assez exactement en ces notes la pente de ce vaste esprit, son trajet, de l'avoir pris aux racines et conduit aux bifurcations où il se ramifie, mais je ne sais si j'en airendu le bruissement orageux et tendre, le murmure sibyllin. J'ai donné sa mesure, mais non toute son ampleur ; sa sève,mais non tout son feuillage en ses nuances infinies; et pourtant nulle mémoire n'est plus palpitante en nous que celle de Michelet; lui qui évoqua tant de vies en est resté vivant à jamais. Jamais, aussi, pareille flamme de passion et d'amour ne brûla plus belle âme ; les cendres en sont

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chaudes encore; la substance spirituelle c|ui los fournit était riche, variée, immense et forte. On pourrait en décomposer les éléments et en reconstituer le mélange. A quoi bon? J'aurais queirjue scrupule à diviser Michelet. J'aime mieux respecter sa diversité vertigineuse; c'est mieux rester dans le caractère de cette grande figure. Elle semble mal faite pour l'immobilité. On hésite à en trop simplifier les traits, à faire avec elle de la sculpture critique. II faut la suivre en tous ses visages, les noter d'un crayon rapide, d'une brève couleur. J'aimerais avoir son portrait par un Delacroix, comme lui changeant, orageux, mouvementé.

Il y a, en effet, dans cet esprit un mouvement qui mêle tout, y entrecroise les forces, les tresse en une seule qui se dédouble et se multiplie, se disperse et se refait une. Où le saisir autrement qu'au passage? On l'entrevoit, il échappe. Que fut exactement Michelet?On le sent plutôt qu'on ne le définirait. De là, l'attrait singulier de son œuvre. Nulle ne fut menée à un même but par des chemins plus secrets, plus inattendus.

Où le situer au point juste dans la littérature de son temps? Il confond tous les genres en sa multiple unité. 11 résume et devance. 11 finit la vieille histoire et inaugure la moderne. 11 est le dernier des Tîte-Live et le premier des Concourt. H est un

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des centres du siècle; sâ spirale spirituelle est une des conques où l'époque s^entend le mieux en son propre murmure persistant et lointain. Sa pensée, battue de mille flots, en a retenu Técho sonore. La vibration humaine s'y continue en ondes magiques. J'ai mis à mon oreille la prodigieuse haliotide. Son bruit m'a enivré. Qui serait insensible aune si vaste, si profonde, si belle rumeur d*âme ?

Une critique méticuleuse trouverait à dire de l'œuvre de Michelet. Son Histoire du Moyen'Age^ si ferme dans son ensemble, pareille, par sa complexité vibrante et aiguë, à la structure des cathédrales dont il évoqua si magnifiquement la végétation populaire, son histoire n'a rien perdu de ses bases, mais les arcs ont fléchi çà etlà,un pendentif s'est brisé, une dalle s'est fendue, une pierre est tombée. Nous admirons encore la ciselure du débris,mais il n'a plus sa place dans le monument. Michelet lui-même a senti ces fissures et en a signalé quelques-unes; mais il savait ce qu'il y a en lui de durable et d'indestructible. On peut l'attaquer par maint endroit, par sa bizarrerie, ses partis pris, ses erreurs. Qu'on cesse, par exemple, de consulter sa Révolution française pour y chercher une vue exacteet impartiale desévénements et des hommes; la dramatique beauté du récit subsiste. Le réel s'y mêle à l'imaginaire. Bornons-nous à ne voir là

FIGl'REK ET CARACTÈRES $3

qu'un heurt de masques Irai^iques, un formiriahle entrelacs de passions et de caractères, et, oubliant que ces masques furent moulés sur des visaçes vivants, n'en regardons que l'expression humaine et la signification éternelle. Souvenons-nous seulement que l'historien fut un poète.

Un grand poète ! il l'est par l'imas^ination évocatrice, par un don d'images infini, par Tahondance lyrique; et, comme si cette force poétique secrète eût voulu se manifester, elle s'atteste, visible et furtive, mais continuelle, par d'innombrables alexandrins, épars en cette prose mouvante, qui la rythment de leur cadence soudaine, sont comme les algues harmonieuses des vastes remous de ce style ample, mobile, onduleux, enflé de houles, qui écume, se nacre, s'irise, se fonce, et, nourri d'un sel incorruptible, laisse aux oreilles un bruit de tempête et aux lèvres un goût d'énergie et d'ivresse.

Michelet écrit avec génie. Ses prodigieux écarts de pensée se résolvent par des rapprochements inattendus, avec des contacts de mots venus des confins de la langue pour un voisinage soudainement magnifique. Sa langueest classique, fortement constituée, bien en corps, solide au vieux sol latin. Son style use de sa substance naturelle, qui est abondante et saine, sans recourir au néologisme. , Comparé aux grands styles français, il s'y égale et

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en diffère. Il y ajoute quelque chose de congénère et de surprenant. Ce n'est pas la virulence désordonnée d'un Rabelais, ses kvrielles ivres, sa verve plantureuse, sa joie dévergondée, ni la hardiesse magistrale de Ronsard, ni le raccourci dur de Pascal, ni la sobriété juste de LaBruyère, ni le jargon prodigieux de Saint-Simon, ni la monotonie grandiose de Bossuet. Il a passé par Voltaire et par Montesquieu, croisé Rousseau et Chateaubriand. Il a retrouvé Hugo, dont le gigantesque effort de prosateur boite d'une antithèse fatigante; la prose de Michelet est mieux équilibrée, de marche plus ferme. Ses ressources sont infinies; il est le plus varié des écrivains. A la plus riche matière verbale, il impose tous les mouvements et tous les rythmes. Il rétend à la plus large ampleur et la restreint à la plus extrême concision. II Tétire et la concentre, la coupe en brusques phrases ou la développe en périodes nombreuses, avec un ordre merveilleux, une certitude incomparable, une propriété infaillible. C'est le miracle perpétuel d'une sève inépuisable. Il produit comme la nature, avec une variété savante, une diversité heureuse, une facilité divine. Ce grand homme fut un homme. Il fut de l'humanité, de son temps, de sa race, de son pays. Il souffrit des passions éternelles et des soucis contemporains. S'il vécut dans le passé, il vécut aussi

dans le présent. Son âme, en sa flriir, eut ses racines au cœur même du peuple et de la patrie. Il aima la justice et la vérité, et, comme tout homme, il y mêla la violence et Terreur. L*amuur seul est resté. Ce qu'il y eut de terrestre en lui a disparu ; un pur rayonnement entoure sa niémoin». Il est comme ces glaciers des Alpes qui expulsent d'euxmêmes les corps étrançers pour denu'urer en Ir ur pureté naturelle. Leur transparence nourrit des fleuves. Michelet est une des belles sources humaines. Buvons-y l'eau magique et quVIh* nous fasse entendre, commeà lui et par lui, la voix d'^Taniour, et distinguer, du haut de la morituL'^nts dans Pair limpide et la terre vivante, le bruit que fait Taiie de l'oiseau ou l'antenne de Tinsecte, et percevoir le secret de la vie, à travers le murmure des siècles et la rumeur de la mer.

[Une étude sar Michelet où le nom de Mb« Michelet n'est point prononcé pourrait paraître incomplète. Les pages qui suirent aideront à réparer cette lacune, qui eût été regrettable.]

M"'^ Michelet est morte à Paris, dans la maison même où habita longtemps le grand historien et où elle lui survécut durant les longues années d'un veuvage entièrement voué auculte d'une mémoire dont elle fut, il faut le dire, avec une piété acharnée, la servante enthoasiaste et opiniâtre.

Tous les c mîchelettîstes i connaissent cette demenre de la rue d*Âssas, qu'une plaque de marbre recommande h. leur vénération. Le quartier est calme et doucement provincial. Les grands arbres du Luxembourg dressent sous les fenêtres leurs feuillages ombreux ; mais ce coin de verdure au centre de Paris ne suffisait pas au goût champêtre de M"'^ Michelet ; elle habitait aussi une petite villa àVélizv,tout près des bois de Chaville.Un buste de Michelet, si je me souviens bien, ornait la façade. J'ai passé là, un jour d'été. Les fleurs embaumaient pardessus le mur; des hirondelles volaient en criant et éventaient de leurs ailes promptes et familières le visage sculpté de celui qui les avait chantées en poète et en ami.

Lorsque M"* Mialaret connut M. Michelet, l'aima et l'épousa, elle était jeune encore et lui déjà vieux, de plus homme d'étude et de bibliothèque. Sa jeunesse, il Ta

FIGURES BT CAILACTÈJIES 4?

écrit, avait été pauvre, âpre et triste; son aHolescence orae^use et tonrmentée, mais chaste, mais sévère. L'histoire avait pris poor elle, intactes, toutes les forces de ce cœor et de cet esprit. 11 fut l'esclave de son œuvre. Elle leo ferma, parmi les livres, sous la lampe. Pour elle, il remua la poussière des siècles. Un autre se fût desséché à ce labear; lui, j çarda toute sa flamme intérieure, par qui il vit clair dans ces ténèbres du passé. Il se réchauffa à la lumière même qu'il y portait.

II sortit de ce dur voyae^e à travers les temps, alerte f-t robuste, mais l'esprit irrité et violent, les nerfs tendus, Tâme toute contractée encore de colère et de méditation douloureuse, avec, au front, ce pli d'amertume particulier à quiconque a trop étudié les hommes et les a vus de trop près, dans le présent ou dans le passé, en i ma î?i nation comme en pratique. Ce sublime Dioçrène avait aux épaules le manteau sansrlant de l'histoire, à son poin^r la lanterne implacable dont il éclairait la face convulsé^; des siècles, mais il lui manquait l'humble chien dont la fidèle présence abaisse la pensée altîère â uu niveau plus indulgent et plus familier.

Micheict jeune avait ét#} tendre et sensible, virûrilien, comme il le disait volontiers. Il avait aimé la nature : M™« Michclet Yy ramena par les voies de l'amour. En cela son influence fut précieuse et salutaire. Michelet la suivit en sa douce passion pour les animaux et les plantes, les flears et les insectes, pour cette vie léirere, imperceptible et lente qui anime les paysages amis. Elle lai communiqua un amour patient et attentif des choses,

le courba sur la marche d'une fourmi dans le chemin, sur le caillou de la route, sur les mousses du sentier. £lle lui apprit les oiseaux et les abeilles. D'elle date un Michelet plus attendri et comme féminisé. Il se mêle à safoug-ue native, à sa violence naturelle je ne sais quoi de flexible et de gracieux. Son esprit orageux lui doit ses éclaircies. J'imagine qu'à ce beau livre de la. Mer, qu'ils écrivirent ensemble, elle apporta les algues délicates et les coquilles nuancées. Il y mit l'écho des houles, le mouvement des marées, le grand murmure des eaux marines.

Mme Michelet fut la collaboratrice de son mari. Soit par des pages intercalées, soit par d'autres confondues à celles du maître dont on sent au labeur commun la retouche puissante et définitive. C'est à cette communauté que M™® Michelet prit le droit, dont elle abusa dans la suite, en nous donnant des œuvres posthumes de Michelet trop visiblement faites de notes éparses, qu'elle raccordait et liait entre elles avec plus de zèle que de discrétion.

j\|me Michelet malgré tout fit haute et bonne garde à la mémoire publique et privée de son mari. Elle se résigna mal à la' période d'oubli qui suit la mort de tout grand homme. Elle était impatiente et tenta de hâter l'heure où les œuvres, d'elles-mêmes, renaissent pour ne plus mourir, s'établissent définitivement à leur place d'admiration. Elle talonna par tous les moyens cette sorte d'indifférence momentanée. Sa vie se passa à cette pieuse besogne, mais, avant de disparaître, elle a pu voir s'accomplir ce qu'elle désirait. Michelet a reconquis son rang littéraire, et, si sa valeur d'historien reste discutée, son génie d'écrivain est reconnu. Avec Balzac et Saint-

FIGURES ET CARACTÉnES ^9

Simon, il est notre Shakespeare. On a fiilé son centenaire au Panthéon. Belle fête, mais officielle, ot à laquelle manqua cet élan populaire si cher à Tauteur du Peuple.

M îchelct, il faut l'avouer, est plus célèbre que populaire. La démocratie, sur qui il comptait tant, lui fut ingrate. J'ai le sentiment qu'il n'est guère lu que par les lettrés. Il eût voulu plus. Il rôva d'être un auteur national. Il ne l'est pas. Son portrait n'est nulle part; sa figure est presque inconnue. Sa statue n'orne aucune place. Comparez avec Hugo, dont le masque est partout familier. Le grand poète l'a emporté sur le grand historien. L'un est entré dans la gloire universelle, l'autre est resté sur les confins de cette adoption par tous qui fait d'une œuvre une sorte de propriété publique. Michclct compte encore des adversaires, qui l'admirent mais lui en veulent.

On lui reprochera toujours son irritante partialité, ses injustices, ses rancunes, d'autant plus que l'idée qu'on se fait d'un historien implique au contraire des (jualités de mesure, de vérité, de balance qu'il n'a point. J'en sais qui ne lui pardonnent pas, par exemple, son Louis XIV si injurieux, si vindicatif, si volontairement caricatural et les moyens qu'il emploie pour rabaisser la plus étonnante figure de notre histoire monarchique. Auprès de beaucoup son Histoire de la Révolution, si inique et si montrueuse en bien des parties, lui nuira toujours ; mais il est un point où tous s'accorderont et une vertu que personne ne pourra refuser à cet esprit si plein de

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contradictions, de bourrasques et de remous: son amour sincère et passionné de la patrie, cet amour qui est la force même de son œuvre, la soutient, Tanime, la vivifie, la nourrit, en est le principe et le fondement, en fait non seulement une Histoire de France, mais une Histoire de la France .

Michelet aima la France. Son patriotisme n'est ni intolérant ni étroit. Il a un haut sens des intérêts communs à Thumanité tout entière. Nul ne rêva, avec plus de passion et de mysticisme même, la fraternité des peuples^ mais dans cette union théorique dont il imag-inait l'avenir de lumière et de paix, il respectait l'existence propre des nations et n'entendait nullement confondre les patries.

La sienne lui semblait grande et belle entre toutes. Il avait assisté en esprit à sa formation laborieuse à travers les âg-es et suivi pas à pas ses destinées diverses. Il l'avait vue, de siècle en siècle, se renforcer et se parfaire, se créer ses institutions, ses mœurs et son g'énie, se constituer son territoire, se bâtir ses villes, tour à tour prospère ou misérable, conquérante ou envahie, victorieuse ou vaincue, toujours inépuisable en ressources appropriées, en renaissances inattendues, en énerg-ies fécondes, et ce g'rand spectacle lui avait rempli l'âme de douleur et de joie, d'un amour infini pour cette France dont il avait ressenti si profondément la vie intime et historique.

« La France est une personne, » a dit quelque part Michelet, et comme telle, au seuil de l'œuvre où il va

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retracer, dans an langage enflammé, son aventure séculaire, il place son portrait. Tout le monde a lu ces pages fameuses où Mîchelet a exprimé ce qu'on pourrait appeler la stature et le visage de la patrie. Il nous fait voir le mélange heureux de races et de contrées qui Font formée et la rendent en même temps diverse et une. Il nous fait parcourir ses provinces et caractérise d*un trait profond la nature de chacune d'elles et sa place dans l'ensemble harmonieux qu'elles constituent. Suivezpage par page ce merveilleux Tableau de la France, Elle y est tout entière, avec ses fleuves, ses montagnes et ses forêts, sa Bretagne rose et grise, sa verte Normandie, sa plantureuse Bourgogne, sa Provence lumineuse, son Auvergne et sa Picardie, avec sa terre et son ciel, avec ses fruits et ses hommes.

Le sentiment de la patrie chez Michelet n'est pas seulement abstrait et philosophique, il n*est pas seulement non plus historique ou politique; il est sentimental et, si on peut dire, amoureux, et c'est justement ce qui fait sa force et sa grâce. 11 aime la terre de France pour sa saveur particulière et sa vertu native. Lorsqu'il nous raconte Jeanne d'Arc chassant l'Ansrlais de la pointe de son épée victorieuse, il est joyeux de sa victoire. Il v voit le royaume enfin libre de l'étranger et pouvant reprendre sa vie nationale, mais j'y sens aussi le soupir de la terre délivrée. S'il salue le Roi de Bourges enfin Roi de Paris, il salue aussi le sol reconquis où les moissons pousseront désormais leurs épis sans être foulées aux talons des archers de Bedfordou deTalbot.

52 FIGUHES Et CARACTÈRES

J'aime en Michelet ce sentiment de la patrie uni au sentiment de l'humanité. Il est beau d'avoir écrit le Tableau de la France et d'avoir écrit les pagres de haute fraternilé universelle éparses çà et là dans son œuvre. Mais, croyez-le, à l'occasion, Michelet eût subordonné ses rêves d'apôtre à ses devoirs de citoyen. Il ressemble à ces oiseaux que leurs fortes ailes mènent haut et loin et dont le vol traverse les continents et les mers, mais qu'un instinct fidèle ramène chaque année à la terre natale et au vieux mur où pend leur nid.

ALFRED DE VIGNY

ALFRED DE VIGNY

Les cloches des anniversaires romantiques commencent à sonner pour nous, une à une. Elles recommandent à notre piété*, après cent ans, le souvenir de glorieuses naissances. D'abord ce fut Tangelus matinal de Lamartine; puis, la Ville saluera de tous ses bronzes aériens la venue en Balzac, de celui qui recréa, en son œuvre universelle, la rue et la maison, avec l'aspect des visages, le secret des âmes et tous les masques innombrables du désir, de la passion et de la douleur.

La grande époque a commencé. Voici la fine clochette de sacristie, sournoise et vert-de-grisée, que fut Sainte-Beuve. Hugo la couvre de son bourdon assourdissant, balancé par les forces de la vie et du vent, au sommet de quelque gigantesque et délicate cathédrale dont l'artiste lui-même établit les assises, fusela les piliers, arc-boula les voûtes, épanouit les rosaces, sculpta toutes les pierres et dressa la tour d'où son âme sonore chante toujours au métal éloquent qu'elle anime, vivifie et

tourmente. On entend dans la rumeur lessonnailles rustiques de George Sand se mêler au grelot grêle d'Alfred de Musset. Une volée retentissante précède Théophile Gautier, comme d'une église construite des restes d'un temple païen. Des clochettes d'argent, pareilles à celles que la Chimère de Flaubert suspendit au tombeau de Porsenna, personnifient Gérard de Nerval. Aujourd'hui écoutons la cloche de cristal, fragile en sa limpidité mélodieuse, qui commémore en nous la naissance d'Alfred de Vigny.

Alfred de Vigny naquit en 1797, à Loches, où ses parents habitaient par suite des hasards de l'époque. Elle ne leur ménagea pas les terreurs communes, mais les circonstances leur évitèrent pourtant d'émigrer. S'ils subirent la suspicion jacobine, la confiscation nationale et même la geôle révolutionnaire, ils ne connurent pas du moins les misères et les attentes de l'exil royaliste, la fuite, la solitude étrangère, le vagabondage inquiet, la petite place de la petite ville d'Allemagne, les dédales faméliques d'un Londres, les auberges rhénanes ou les galetas anglais. La vieille ville touran-

FIGURES ET CARACTÈRES b'J

gelle de Loches, qui les liai en ses prisons, les abrita ensuite en sa paix hospitalière. C'est là qu'ils demeurèrent, loin des manoirs beaucerons et des terroirs de la race, et trouvèrent le gîte où passer inaperçus. La pauvreté qui assimile à presque tout et confond dans son égalité les y aida. Monsieur et madame de Vigny vécurent pauvrement, mais ils vécurent. J'ai eu entre les mains une assez fine petite miniature, un portrait d'une femme de ce temps; madame de Vigny l'avait peinte et vendue. Ce ne fut pas la seule, sans doute, mais celle-là me parut touchante d'avoir été coloriée, peut-être au chevet du berceau où dormait un enfant illustre. Ensuite, quand la contrainte où les avaient tenus les années révolutionnaires cessa, les Vigny vinrent s'installer à Paris. Madame de Vigny était fille d'un marin, ancien chef d'escadre, le marquis de Baraudin. M. de Vigny, de bonne souche, était un gentilhomme spirituel et lettré. Le sentiment d'un passé encore proche, mais si différent déjà, persistait fortement en lui avec la mélancolie naturelle que donne au souvenir le regret de ce qui n'est plus. Il avait connu la cour et les camps^ la vie plantureuse de l'ancienne province, la pompe du royal Versailles; il en conservait la mémoire et la transmit à son fils qui ne la perdit jamais. Alfred de Vigny revécut dans les récits paternels

l'existence d'autrefois, la guerce et la chasse. Il sut les grandes meutes à loups et les beaux exploits de vénerie, les aventures maritimes et militaires des aïeux, connut les généalogies et les parentés, les anecdotes de famille, toute une tradition intime dont il reçut le dépôt avec respect, mais sans se méprendre sur sa valeur réelle. Sa qualité de gentilhomme ne le rehaussa point tant à ses propres yeux qu'il ne lui en préférât une autre :

J'ai fait illustre un nom qu'on m'a transmis sans gloire. Qu'il soit ancien, qu'importe ? il n'aura de mémoire Que du jour seulement que mon front l'a porté 1

Par cette éducation du foyer, rétrospective et conteuse, Alfred de Vigny risquait de s'attarder à des rancunes légitimes et à des retours superflus. Le séjour du lycée nourrit ses rêveries d'images plus violentes. Les contre-coups de la grande époque napoléonienne retentissaient profondément en ces jeunes âmes aux écoutes. Le tambour scolaire leur évoquait la vaste rumeur belliqueuse du dehors. Les innombrables ruches des tentes essaimaient le bourdonnement des abeilles impériales. L'antique Iliade, dont ces enfants déchiff'raient le texte guerrier, recommençait avec d'autres héros et d'autres dieux. Tout semblait rapprocher les deux épopées. Mille détails familiers favorisaient l'équivoque. Les courts glaives, les casques, les boucliers ronds, le

FIGURES ET GâRACTÈKES 5(>

martial laurier reparaissaient aux cuivres des consoles et décoraient les frises des salons. Paris et Hélène en or moulu s'enlaçaient aux socles des' pendules où Achille courbé renouait la sandale à son talon vulnérable. Le désir de Faction hantait les cerveaux adolescents. Comme tous les jeunes gens de la cité, Alfred de Vigny rêva la gloire des armes, mais TEmpire tomba. La Restauration lui offrit l'uniforme. Il le porta pendant quatorze ans. L'ère des batailles était close. La pratique du devoir remplaçait la chance du haut fait.

Par une sorte de malicieuse coquetterie, la fortune lui permit le plaisir juvénile d'endosser la brillante casaque des mousquetaires rouges. 11 connut Tépaulette d'or, l'éperon qui sonne, le cheval qui caracole, l'ample manteau blanc où l'on se drape avec élégance, juste assez de temps pour escorter, sur la pluvieuse route de Flandre, le roi Louis XVIII en fuite vers Gand; mais après les Cent Jours, au licenciement de la Maison du Roi, il se trouva lieutenant dans l'infanterie. Rien ne rompit la monotonie de ces quatorze années de pacifique service. Elles durent lui paraître longues en leur inaction méthodique. Nul n'a mieux senti que Vigny la duperie de cette existence. Résigné à la subir, il voulait au moins l'endurer consciemment, non avec l'apathie d'un mercenaire, mais

Go FIGURES ET CARACTERES

avec la clairvoyance d'un philosophe. Il a scruté à fond le métier qu'il exerçait. II. en étudia, en lui et •autour de lui, les déboires et les mélancolies ; mais il en comprit la grandeur, s'il en connut la servitude, et la conscience de Tune le rendit stoïque envers l'autre. Son caractère en garda une dignité singulière. L'étude et la rêverie furent le double refuge et le recours de son âme passionnée. La discipline a cet effet que, n'ayant pas à disposer de soi-même, on peut mieux vivre en soi-même, et il y vécut. Il traversa des garnisons diverses. Pau el Dieppe l'hébergèrent. Vincennesl'abrita. Son sabre d'officier raya la poussière des routes. L'étape et la parade le lassèrent également. Si isolé qu'on se veuille, cette vie en commun impose des camaraderies. Il s'y instruisit et y trouva les exemples de la vraie Vertu militaire, dont il nous a laissé le portrait entre les graves figures de l'Obéissance et de la Responsabilité. Son beau livre de Servitude et Grandeur est né de cette méditation. Il est d'un homme qui a vu et d'un homme qui a pensé, le chefd'œuvre simultané d'un conteur et d'un philosophe, et ces deux qualités se renforcent l'une par l'autre. On sent, aux épisodes du récit, la forte réalité de l'expérience, non pas peut-être, la réalité des événement et des personnages, mais, certes, la vérité des sentiments et des caractères.

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II y a dans cette œuvre de Vigny une double beauté, beauté dramatique et beauté didactique. Personne, môme Mérimée, n'a conté avec plus de sobriété et de mouvement. Nul n'a disserté avec plus de logique et d'ampleur, et n'a su êlreen même temps lapidaire et vivant. Un bas-relief semble là sculpté au revers d'une table de la loi. Deux arts y adossent, l'un son émotion laconique, l'autre sa sécheresse démonstrative.

Les quatorze années où Vigny vécut et pensa ce livre qu'il n'écrivit que plus tard prirent fin en 1827 par son mariage. Le capitaine de Vigny redevint le comte Alfred de Vigny. Il lui restait de ses longs services un sentiment de justice et de pitié, le culte de l'honneur, une sorte de stoïcisme hautain, le goût de la solitude et de la retraite. Il lui restait aussi une forte nourriture intellectuelle faite de lectures, d'expérience et de rêverie, tout ce qui alimente et soutient l'inspiration, seconde les forces intimes du génie; et il pouvait s'enorgueillir, mieux que d'un stérile laurier de batailles, du rameau d'or sibyllin où s'épanouissaient, premières fleurs odorantes et sombres du printemps romantique, -/î/or.ç^», les Poèmes anciens et modernes et la divine Eloa,

Le Cénacle qui, pendant dix ans à peu près, de

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1825 à i835, groupa les disciples d'une même foi, se composa, comme il arrive toujours en pareil cas, des personnalités les plus disparates. Si une école proprement dite ne s'y forma point, des amitiés y naquirent de sympathies réciproques. Il serait curieux et piquant d'écrire l'histoire des amitiés romantiques, mais je me bornerai à rechercher quels pouvaient être, pour Alfred de Vigny, les points d'entente avec ses plus jeunes compagnons. Certes, il existait entre eux un goût simultané pour la poésie et un même sens fondamental de ses nécessités actuelles. Le classicisme était la cible commune de toutes les flèches. Toutes visaient le hibou déplumé delà Minerve boiteuse; mais, malgré l'unanimité du but, le poète à^Eloa devait se sentir déjà isolé parmi les nouveaux prétendants. Il avait tendu l'arc avant eux. Vigny n'est point de l'heure juste, il est d'avant et d'après; il devance et il survient. Il ne faut pas oublier qu'il écrivait le (( Moïse sur l'Horeb » quand Hugo balbutiait encore le « Moïse sur le Nil » des Odes et Ballades. Néanmoins, des liaisons s'établirent entre les écrivains du groupe ; celle d'Alfred et de Victor fut intime. Hugo, à son mariage, prit Vigny pour témoin. Les deux poètes s'aimèrent, mais il y avait en Hugo un désir de suprématie qui augmenta à mesure qu'il le satisfaisait. Ses visées de chef d'école durent mal

FIGURES ET GÂRÂCrèRES 63

s'accommoder d'ua rival gênant. Si Ilernani fut plus tard la journée décisive du romantisme, la représentation du. More de Venise reste un bon combat d'avant-garde, et l'honneur lui revient d'avoir précisé le conflit. Hugo n'aimait pas qu'on le prévînt. Aussi, peu à peu, l'amitié des deux poètes se refroidit. Plus tard, aux premières tentatives académiques de Hugo, quelques-uns lui opposèrent Vigny. La rupture fut complète. Rien, ni le temps, ni la gloire ne calma jamais l'irritation rancunière de Hugo, qui, trente ans plus tard, disait de l'auteur d'/jÉ'oa,de Chatterton et des Destinées: « J'ai connu autrefois M. de Vigny. C'était un gentilhomme fort distingué. Il avait composé un beau poèmeespagnolZ)o/oreWa. A-t-il écrit autre chose? » Les hommes sontoublieux ou se souviennent trop. Sainte-Beuve, lui, se souvint. Comment passa-t-il envers Vigny de l'amitié la plus exaltée à l'antipathie la plus acrimonieuse ? Sainte-Beuve n'aimait pas les poètes. Poète manqué, il ne garda de la lyre que les cordes pour les faire servir de fouet à ses rancunes, dont la principale et la plus cuisante était sans doute contre lui-même. Il lui arriva, en effet, que sa maigre veine poétique se tarit à mi-chemin et, en se retournant, il pouvait voir le mince méandre qu'elle traçaità distance. Vigny aussi, plus

tard, n'écrivait presque plus de vers, mais il enten-

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dait derrière lui Técho d'une voix immortelle. Ceci apaise, cela aigrit. Sainte-Beuve détestait non moins le hautain silence de Vigny que l'abondance prodigieuse de Hugo, grandi d'années en années, emporté dans le tournoyant vertige de son verbe inépuisable.

La partie fringante et turbulente du Cénacle devait plaire médiocrement à Vigny, pas plus le bon Gautier, alors dans la truculence de sa verve et qui n'avait pas encore atteint la sérénité où se pacifia sa maturité, que le dandy Musset, libertin, coquet et capricieux, ou l'exubérant Dumas, promenant à travers l'histoire de France sa fantaisie de feuilletoniste dont le sans-façon pouvait paraître singulièrement hardi et malappris à l'évocateur élégant et discret de Cinq-Mars. Alfred de Vigny, d'autre part, avec sa réserve polie, sa froideur aristocratique, et ce que Sainte-Beuve a appelé méchamment « sa perpétuelle hallucination séraphique », devait déconcerter ses contemporains. Dumas s'étonne quelque part du peu de place que tenaient chez son ami les matérialités de la vie. (( Personne de nous ne l'a jamais surpris à table, » et cela dut en effet laisser rêveur le futur auteur d'ouvrages gastronomiques. De plus, Vigny, créateur d'une poésie transparente, diamantaire, sonore sans bruit, écrivain d'une prose flexible et

FIGURES ET CARACTKRES 05

sobre, devait peu estimer le maquillage historique de Dumas, le vestiaire colorié de Gautier, les mascarades byroniennes de Musset. Comment celui qui rêvait d'être, comme il l'a dit, « un Raphaël noir » se fût-il pris à des fresques peinturlurées, à des vitraux trop vifs, à des vignettes à la Johannot? Je ne vois guère, parmi tout le Cénacle, qu'un esprit avec lequel il aurait pu sympathiser, quelqu'un situé comme lui un peu à l'écart du romantisme, poêle charmant qui ne laissa que quelques vers, conteur délicieux de brèves histoires, le doux, l'insaisissable, le vagabond Gérard de Nerval. Tous deux ils aimaient la netteté brillante du style dans la tradition du xviii® siècle, de Voltaire et de Diderot, tradition très française que Vigny fit plus laconique et plus grave, que Nerval rendit plus souple et plus intime. L'un semble conter pour le roi Salomon, l'autre pour la reine de Saba.

Ces sourdes hostilités, provenant dedifférencesde nature, persistèrent, s'accrurentet finirent par séparer lesunes des autres ces personnalités diverses. Il dut,certes,y avoir en tout cela de lafaute de Vigny. Les torts de son orgueil et de sa hauteur sont probables. Imaginons-le, d'après le souvenir qui est resté de lui, avec sa figure belle et froide, la correction de ses manières polies non sans aft'ectation; son souci aristocratique de ne point se commettre

et un peu, comme Ta dit Taigre Sainte-Beuve, son sourire de « bel ange qui a bu du vinaigre ». Ajoutons qu'il eut l'esprit mordant et aiguisé. II savait descendre, quand il le fallait, de la solitude taciturne de sa pensée à une appréciation très caustique des hommes et des choses. Vigny était fort spirituel. Cela aurait pu lui concilier au moins les bonnes grâces des survivants d'une époque où cette façon d'être prévalut ; c'est à l'un d'eux pourtant qu'il dut sa célèbre mésaventure académique. M. le comte Mole, qui l'y reçut, se trouva l'instrument de la coterie sénile de l'Illustre Assemblée. La maladresse du récipiendaire favorisa l'attentat à coups d'épingles dont souffrit vivement le poète. Ses anciens amis du Cénacle se divertirent à ses dépens.

Sainte-Beuve dressa, dans un article célèbre, le procès-verbal de l'affaire, qui fit du bruit et dont Vigny ressentit toujours la mortification. Il faut croire qu'il en garda quelque rancune contre la Compagnie, où d'ailleurs il ne s'acclimata jamais bien. On raconte qu'à une séance où l'on s'occupait d'attribuer le prix de poésie et où l'on discutait les candidats, un académicien fit remarquer la méchante qualité des envois.

— Pourquoi donc, ajoutait le digne homme, nous adresse-t-on toujours des choses médiocres?

FIGURES ET GARAGTÂRES 67

— Mais, Monsieur, lui répondit Vigny avec son plus beau sourire, mais, Messieurs, pour vous plaire.

Alfred de Vigny était un homme grave et fréquentant de hautes pensées, familier des grandes rêveries humaines et soucieux d'y égaler la sienne. Il ne fut, à proprement parler, ni un philosophe, ni un moraliste, ni un sociologue, mais il avait des vues personnelles sur la philosophie, la morale et la société, sans pour cela créer des systèmes, écrire des traités ou préconiser des formules. Tout cela se fondait en une forte intelligence générale. Il pratiqua la noble habitude de la méditation et, poète, il médita sur la vie sociale du poète, de même que, soldat, il avait médité sur la vie sociale du soldat. De Ik naquirent Servitude et Grandeur mi/itaires et Stello. Des trois récits qui composent ce dernier livre et qui veulent exposer le sort du poète sous trois formes gouvernementales diverses, l'un est un chef-d'œuvre d'émotion dramatique et historique; mais venons-en tout de suite aux conclusionsque tire Vigny de la triple fatalité que subirent Gilbert, Chatterton et André Chénier.

Voici, sommairement: Le Poète est victime d'un

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ostracisme perpétuel. Aucun pouvoir politique ne l'accepte. Donc séparer la vie politique de la vie poétique. Vivre solitaire, car la solitude est sainte. Il fautadmirerréloquentemagnificence avcclaquelle Vigny commente le précepte, mais il ne l'admet pas en son obligation, sans un arrière-regret. Au fond, pour lui, le poète n'est pas seulement un solitaire créateur de beauté, c'est aussi un missionnaire d'idées, non seulement d'idées esthétiques, mais encore d'idées morales, religieuses et philosophiques. De là un droit latent de participer à l'ensemble de la cité d'une façon effective au lieu de ne s'y voir admis qu'en superflu. Vigny se trompe. Cet ostracisme est la sauvegarde du poète. Il l'exile en lui-même au lieu de le mêler à tous. Le poète n'a besoin que de solitude et de liberté. Il ne porte à la main ni un sceptre, ni un glaive, ni une balance, mais un miroir, non pour que chaque homme s'y voie soimême tour à tour, mais pour que la Beauté s'y mire et y sourie à son visage surnaturel.

Il existe pourtant une autre conséquence de cet ostracisme, dont l'eff^et est plus humblement tragique que la sanglante péripétie d'un André Chénier aux prises avec la brutalité d'une démocratie sanguinaire. Chatterton nous en offre un exemple pathétique. C'est de lui que se sert Vigny pour attribuer au poète un droit, indépendant de toute politique

FIGURES ET CARACTHHES DQ

et simplement humain, un droit qui est le droit de vivre, le droit au « temps et au pain ». Ce droit, naturel en toute circonstance, est ici sacré. Il existe en vertu de Tutilité mystérieuse du poète, utilité supérieure dont la société devrait admettre au moins le principe si elle n'en sait pas comprendre la légitimité secrète. Le nier, en certains cas, aboutit à la mort, au suicide total ou partiel de Tètre doué du céleste don miraculeux où il est nu. Suicide plïysique ou mental, car, en face du déni, le poète doit choisir. Disparaître tout entier, corps et âme, ou ruser, et ruser avec lui-même, c'est-à-dire trouver dans les parties les moins essentielles de son être intellectuel des ressources utilitaires, dont Tusage est une déperdition inévitable de sa supériorité par Tobligation où il se trouve d'en suspendre ou d'eu réduire l'exercice. C'est ce qui se produit fréquemment en pratique, où le poète se trouve forcé de disposer à deux fins de sa vie et de sa pensée. Puisque sa personnalité réelle n'obtient pas dans la société sa place due, il se voit forcé à l'emploi de ses facultés secondaires pour nourrir la principale, mais cette vertueuse hypocrisie n'a pas lieu sans risques graves et sans dommages qui, si minimes qu'ils paraissent jour par jour, laissent au total un déchet dont la somme peut être incalculable» Encore faut-il que le poète soit capable d'accom-

plir ce dangereux dédoublement, et il est des cas où un être touché de génie est en proie à un démon exigeant qui ne se laisse pas distraire et fasse d'une incapacité sublime la condition même de son sortilège. C'est un esclavage de ce genre qu'expose, en Chatterton, le beau drame d'Alfred de Vigny. Dans l'éloquente préface de la pièce, il pose les , conditions abstraites de son héros, et il faut lire le portrait qu'il trace du Poète par rapport à ce qu'il nomme le Grand Ecrivain. 11 suppose l'un inapte à tout sauf à « Tœuvre divine », tandis que l'autre, par l'équilibre d'une force souveraine, domine son temps « et marche le pas qu'il veut ». L'un est un être d'imagination et de sensibilité, l'autre un être de haut bon sens et de raison ; il résiste aux circonstances et les maîtrise, tandis que son frère malheureux en dépend et y succombe si la société refuse à sa mystérieuse destinée le crédit qu'il réclame et l'acte de foi qu'il exige. Chatterton meurt de la place de laquais dont vécut Rousseau.

Ce drame de Chatterton reste peut-être le plus beau de tout le théâtre romantique, par sa passion nerveuse, son sobre décor, sa portée et ses conséquences, par ce qu'il est et par ce qu'il prépare. Vigny l'a caractérisé d'un mot qui eut dans le siècle un retentissement profond, celui de Drame de la Pensée, Vigny devance son temps.

Alfred de Vigny fut un initiateur. II fut, et je vois là son principal titre de gloire, un des ouvriers de la refonte de la poésie française au commencement du siècle, refonte où elle se purifia et s'enrichit à jamais et dont survécurent les médailles durables et immortellement laurées.

La poésie française, au cours du xviii® siècle et au commencement du nôtre, en était venue, par décharnement et par atrophie, à la plus misérable décrépitude.

D'une langue parcimonieuse, elle monnoyait une somme d'idées restreinte. Jeux d'esprit, madrigaux, platitude descriptive, didactisme, enflure ! Elle avait perdu à des coquetteries le sens de la beauté. Fardée à la fois et rachitique, elle se ratatinait en des grâces vieillottes ou se gonflait de déclamations vaines. Les flûtes même de Virgile devenaient un pipeau de bergerade aux lèvres essoufflées du bon abbéDelille. Au théâtre, une parodie involontaire grimaçait au masque ridé d'une Melpomène anémique. Le vaste mouvement des esprits contemporains évitait la vieille idole qui, au fond de son temple à la mode, rabâchait ses oracles. André Chénier, un instant et en secret, enguirlanda l'urne où reposaient les cendres pré-

72 FIGURES ET GAHACTÂRES

cieuses. La Muse vivante souffla au visage du fantôme ridicule. Mais les dieux, impitoyables même à ceux qu'ils chérissent, infligèrent au nouvel Orphée une mort ménadienne. Sa tête mélodieuse tomba; mais la Lyre avait frémi ; des mains pieuses la recueillirent et Vigny le premier, ensuite, en fit vibrer les grandes cordes.

Il ne faudrapas croire, pourtant, que l'esprit poétique eût disparu entièrement de Tâme du xvui® siècle; mais le hasard et le caprice des destinées en dotèrent des hommes dénués du pouvoir d'en produire la manifestation essentielle. Certains le possédèrent instinctivement, le mêlèrent à leurs écrits qu'il pénétra d'une grâce particulière. Jean- Jacques Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre et Chateaubriand furent des poètes, mais la prose seule bénéficia de leur génie. Ils la rafraîchirent et la vivifièrent et c'est en elle qu'il fallait reprendre pour le vers la nourriture qui lui manquait. Il fallait lui redonner la substance vitale et incorporer à son squelette les éléments de poésie dispersés dans la pensée et dans la langue, lui restituer la domination souveraine qui est la sienne aux belles époques. Vigny contribua hautement à cette restauration.

Les Poèmes anciens, et modernes et YEloa renouvelèrent l'inspiration de la poésie française en

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remaniant aux sources antiques et bibliques, en revenant au sentiment et à la nature. Le Moïse est une grande date littéraire. La langue y retrouva une ampleur perdue ; des couleurs effacées depuis longtemps réapparurent. Une sonore souplesse anima le vers. Avec Eloa la poésie recouvra des grâces désapprises, une force oubliée, une transparence délicieuse, une irisation fluide, un charme secret, le sens de l'ombre et du mystère. Non que ce beau poème soit néanmoins parfait dans toutes ses parties, mais il vaut par la nouveauté d'imagination, par une sorte de moiteur brumeuse et étincelante qui pénètre sa mélancolique beauté. Certes il conserve encore des traces du déplorable goût poétique Jqui sévit au xvm® siècle. On y retrouve des procédés de composition qui rappellent les Saisons de Saint-Lambert ou le Printemps d'un Proscrit du pauvre Michaud. Modes de composition chers à la littérature épique et didactique et dont l'origine, sans doute virgilienne, n'excuse pas le malencontreux artifice. On rencontre par endroits dans Eloa de ces longues comparaisons qui, au lieu d'éclaircirla pensée par une métaphore qui s'y ajoute, se développent pour elles-mêmes en virtuosité. Ainsi l'essor angélique à^Eloa^ au premier chant, motive l'étonnant couplet comparatif sur le vol du colibri de la Louisiane dont la précision exotique

74 «GURES ET CARACTERES

et le didactisme s'ajustent mal au tis^u lumineux et opalin du poème. Et encore le curieux paragraphe :

Quelquefois un enfant de la Clyde écumeuse

étonne comme un plaid écossais dans un tableau de Gustave Moreau ou comme une cornemuse mêlée aux harpes de Sion.

Mais, hors ces singulières erreurs, que de beautés réelles! Gomme le vers chante, caresse, murmure et supplie! Eloa est la naissance même de la poésie moderne. Une eau lustrale a touché au front la muse païenne d'André Ghénier et c'est le pur diamant à' Eloa que nous retrouverons, noir comme la nuit, aux diadèmes bizarres des anges dont Lamartine chanta la chute, et qui étincellera, bleu comme le ciel, à la couronne du Satan dont Hugo chantera la fin lumineuse.

Alfred de Vigny est un grand poète et la beauté de ses poèmes a ceci de surnaturel qu'elle se dégage parfois de la forme la plus embarrassée et la plus maladroite. On y sent la pensée aux prises avec une difficulté d'expression où elle succombe parfois, mais d'où elle sort souvent radieuse et ré-

sumée aux plij^ beaux vers qu'un homme ait jamais écrits. Cette beauté suprême, victorieuse de l'épreuve à laquelle la soumet une sorte d'infirmité native, répand sur ce qui l'entoure son rayonnement divin où disparaissent les imperfections voisines. Qu'importent les labyrinthes de périphrases alambiquées, les détours des inversions pénibles, les traverses d'images confuses, quand on arrive au sommet d'où tout se coordonne et s'unifie en un paysage transparent et pur !

Il ne s'agit pas là seulement des tout à fait mauvais poèmes de Vigny. Chaque poète en a de tels dans son œuvre. S'il les y garde, c'est qu'il voit en eux le fantôme qui y rôde sans avoir pu se réaliser. Non, je veux parler de poèmes justement célèbres et ceux-là même ne sont pas exempts de ces vers où l'expression s'estropie, où la pensée bifurque, où la langue défaille. La sublime Maison du Berger elle-même contient quelques-unes de ces strophes douteuses, mais qu'on oublie en les lisant, pour ne ressentir que la beauté supérieure où s'achève cette harmonieuse lamentation du plus hautainement mélancolique et du plus gravement douloureux de nos poètes.

Ce n'est qu'aprè» la mort d'Alfred de Vigny que parut le recueil qui contient, avec quelques autres chefs-d'œuvre, comme la Colère de Sarnson^ la Mort du Loup^ le Mont des Oliviers et V Esprit pur^ cette Maison du Berger. Ce petit volume des Destinées est doublement pathétique, du long silence qui le précéda, du silence éternel qui le suivit. C'est un testament. Vigny y a révélé le secret suprême de sa certitude. Il y a dit son dernier mot d'homme, de poète et de philosophe. Il y a avoué sa triple amertume contre le temps, l'amour et la foi, sa rancune humaine, amoureuse et divine. Un triple sceau de cire noire semble pendre au bas du parchemin funèbre. Vigny fut d'âme passionnée et mélancolique; son désespoir spirituel se mêla aux angoisses toujours vives de sa sensibilité. Il restera parmi les grands tragiques de la pensée, et ce furent de douloureuses rêveries celles où son long silence consuma intérieurement les forces méditatives de son actif esprit. Cette vie taciturne où il se renferma presque durant vingt-cinq années laisse inquiet du drame de solitude et d'orgueil qu'on y pressent. Sa noire silhouette passe et repasse, en notre imagination, derrière les fenêtres

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tard éclairées de ce château du Maine-Giraud qu'il aima. Promenade silencieuse d'un homme en soimême, nuits amères et exaltées où s'épuisa la stérilité apparente de sa retraite. Paris lui plaisait moins que ce domaine dont il décrit l'horizon et les chênaies dans ses belles lettres à la vicomtesse du Plessis. Vie stoïque et triste. Les maux du corps se joignirent à ceux de Tesprit. Le docteur Noir aurait eu deux malades à guérir en un seul. La Tour d'ivoire semblait déjà muette comme un tombeau.

Durant ces années^ Vîgny écrivit peu. J'entends par là qu'il donna rarement à sa pensée sa forme définitive. Les poèmes des Destinées naquirent à de longs intervalles. Il se contentait de se noter sur des carnets. On a mis au jour quelques-uns de ces précieux feuillets intimes. Une grande âme y souffre, un vigoureux et subtil esprit s'y affirme, un cœur délicat et attentif s'y révèle. On pourrait sans doute compléter la publication de ces reliques. Pourquoi? Hélas I il manquera toujours à ces fragments la magie ordonnatrice qu'il n'a pas voulu leur donner. Nous aurions, certes, le sens de sa méditation, ses indices^ mais sommairement, sans* la rêverie qui l'entourait et la nuançait, sans les images où elle vivait. De l'édifice poétique qu'habitait cetle imagination, il ne nous resterait que la ruine

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disjointe. Nous aurions l'infinitésimale poussière du diamant secret. Lui seul pouvait nous le donner intact, avec sa structure, sa réfraction, ses angles, ses facettes, sa cristallisation exacte. Il Ta fait assez souvent pour que notre reconnaissance le tienne quitte de notre curiosité. Il l'aurait certes fait plus souvent s'il avait moins ressenti cette difficulté d'expression qui est sensible en lui et dont il dut se rendre compte en voyant la déperdition que subissait sa rêverie à se réaliser.

Alfred de Vigny eut d'ailleurs davantage l'amour des idées que l'amour des mots. Il les aima pour elles-mêmes et finit par n'aimer qu'elles. C'est en elles qu'il vécut. Elles le possédèrent au point qu'il dédaigna souvent de les asservir, même aux subtiles lois de l'incantation poétique qui les incarne en leur beauté. Il les préféra en leur essence. Il regarda croître en lui leurs fleurs invisibles, et audessus du jardin fermé de son âme douloureuse et odorante, nous voyons voltiger, épars des corolles cachées dont nous respirons le parfum et dont ils portent sur les ailes les couleurs divines, quelquesuns des papillons immortels que la Psyché intérieure envoie jusqu'à nous porter le message de sa mystérieuse présence.

Chaque auteur conseille lui-même la façon de l'étudier. Il faut s'y soumettre. Chaque vie de poète a ses intentions secrètes auxquelles il ne sied pas de contrevenir . Vigny eut le respect de lui-même et rimposa aux autres. Les plus divers subirent cet ascendant. Que M. Ferdinand Brunetière lui applique sa méthode rigoureuse et savante, que M. Anatole France le toise de son scepticisme souriant, c'est avec une certaine émotion que l'un le juge et que l'autre le raconte. M. Maurice Paléologue parle de lui avec déhcatesse et réserve. M. Paul Bourget sait l'admirer en nobles termes. J'aurais voulu, pour ma part, mieux fixer |sur cette humble médaille commémorative le profil de son souvenir et l'y frapper d'un coin plus net pour que chaque lecteur en emportât dans sa mémoire une image précise.

Il est juste de penser parfois aux grands poètes et d'y faire penser. J'ai pris cette occasion pour rendre hommage à l'un des plus grands. Les hommes de cette sorte ont quelque chose de divin et méritent des temples. Je vois le sien fait de marbre et de nuées, solide et transparent, et je dépose au

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seuil Tobolc prescrite qui» si elle ne vaut guère par le métal qui la forme, empruntera au moins quelque valeur de l'effigie qui l'empreint.

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