‹ Figures et caractèresChapitre 3 sur 19 · HUGO · texte numérisé non relu

HUGO

Il est, à coup sûr, intéressant et légitime de voir derrière une œuvre, de près, Thomme qui la conçut. La critique a droit à des intimités illustres, mais elle doit s'en montrer digne. La mort est indiscrète, mais le voile qu'elle soulève exige, pour le manier, des mains scrupuleuses.

Toutes ne le furent pas. Nous avons vu M. Biré scruter à la loupe la grande vie d'un Hugo avec un minutieux acharnement, pour y surprendre des contradictions, des fautes, des vétilles. Il espionne le génie, pèse l'homme avec des balances d'apothicaire, chicane ses amitiés, suspecte ses haines, en cherche les raisons vilaines et les égoïsmes secrets.

Cependant, si la critique eut envers Hugo cette lippe qu'est M. Biré, je lui connais aussi de plus nobles visages. Je vois M. Renouvier pencher sur cette grande mémoire un front grave et des yeux clairvoyants. Son étude restera un des beaux travaux de ce noble esprit. M. Mabillcau montra du soin, de la perspicacité et de la méthode. Et

Paul de Saint- Victor, dont les articles admirables de netteté forment tout un livre sommaire, mais brillant. Le plus illustre des poètes anglais, Swinburne, n'a-t-il pas écrit sur le Maître des pages dignes de celui qu'elles célébraient et qu'il égala souvent par l'abondance des images, la grandeur des pensées et la flamme des mots?

De plus, outre ces travaux et bien d'autres, une sorte de commentaire universel de l'œuvre hugolienne gît épars dans les journaux et les revues du temps et de notre temps. Guère d'écrivain, du plus humble au plus célèbre, qui n'ait contribué en quelque façon à cette glose, à la fois nationale et européenne.

Si l'œuvre du poète est connue, sa vie non plus n'est pas ignorée. Privée ou publique, on la sait. Les événements principaux en sont célèbres, littérairement et historiquement. La sympathie de ceux qui l'admirent crée autour d'un ç^rand homme une curiosité à laquelle il échappe difficilement. Chacun veut participer à son intimité. Ce sentiment a trouvé, de nos jours, un appui merveilleux dans la presse et tout ce qu'elle comporte de moyens d'information, hâtifs, parfois, mais serviables à ce goût qu'elle développe à mesure qu'elle le satisfait. Grâce à elle, la postérité connaîtra mieux en son détail l'existence de M. Zola que nous ne

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connaissons celle de Dante. Celle de Hugo est populaire presque. Il s'y mêle de l'anecdote et de la légende, assez encore pour qu'il soit curieux d'y chercher la vérité. Elle s'édifie peu à peu. Les racontars font place aux documents... En voici un, qui fut célèbre, auquel je veux m'arrêter un peu, avant d'en examiner un autre plus récent.

Il semble évident, pour quelqu'un soucieux de biographie et de psychologie ou plus simplement d'exactitude, que le Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie demeure insuffisant; ce singulier livre prétend à être la bible des Hugolâtres. Il vaut moins et mieux, car il renseigne sur l'état d'esprit qui régnait parmi les proches du grand homme. Le génie est despotique; il décrète l'admiration. On lui obéit.

Une simplicité laconique remplit les pages de l'apologiste. L'admiration a des complaisances; ici elle les a toutes. Cela nuit à maint détail, précieux autrement. L'attitude humaine décrite là ne laisse pas d'être fort belle, mais on sent que le Maître regarde par-dessus l'épaule du scribe. Sa présence auguste ne se contente pas d'inspirer, elle intervient et semble dicter le témoignage. La plume qui écrivait certains récits impersonnels des Choses vues a trempé au même encrier où s'alimenta le roseau qui rédigea Tévangile hugolien. Il y a des

documents qui sont un peu trop, tout de même, de première main.

Celui qu'on nous offre aujourd'hui paraît plus intéressant et semble plus véridique. Nous avons le premier volume de la Correspondance du poète.

Cette cérémonie posthume de la Correspondance devient de rigueur pour toute gloire. Nulle n'y échappe; quelques-unes y gagnent. Le stoïque et discret Flaubert nous a appris par la sienne avec quel labeur on écrit un chef-d'œuvre. Nous savons par elle l'angoisse méritoire où vécut pendant trente années l'illustre romancier. Les traits de sa physionomie s'y renforcent et notre respect s'en augmente. Balzac aussi nous initie en ses lettres à ses veilles et à ses romanesques amours. Il nous y apprend les soucis du génie. Madame Sand, dans les siennes, explique son cœur et ses sens. Chacun y raconte sa mélancolie et ses peines de vivre. On est quelquefois à la source des pensées. Il y a aussi je ne sais quoi de mystérieux et de fatal dans la façon dont ces feuillets épars se réunissent de si loin et se retrouvent pour constituer le dossier où l'avenir les compulsera.

Elles sont du passé solidifié et irrémédiable, et leur survie étonne et dément l'oubli que semblait leur assurer leur fragilité. Une correspondance reste toujours intéressante. Toute lettre pourtant

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est relative, et, ainsi isolées des réponses qu'elles suscitèrent ou des questions auxquelleselles répondirent, elles perdent Tappoint de leur prétexte et de leur suite. Toute lettre est jumelle, et le médaillier qu'on nous offre ne présente le plus souvent qu'une face de ses médailles. L'effigie pourtant y demeure. C'est à nous d'en deviner le revers. Sa correspondance donne sur un homme une certaine vérité. Une lettre si brève, écrite pour l'utilité du moment, en vue d'une affaire, d'un rendez-vous, d'un fait minime, nous fournit au moins son renseignement exact sur la vie, au jour le jour, du personnage^ ses occupations et préoccupations. De là un premier bénéfice, le plus mince et de simple détail. A mesure qu'elles deviennent plus étendues, plus explicatives, leur apport documentaire augmente. Le hasard nous en livre parfois de confidentielles. Il faut les écouter de près, à l'oreille, discrètement. L'autographe vaudrait mieux, car la vie palpite dans les formes diverses de l'écriture, et la passion morte, aussibicn que le temps, semble avoir jauni de son feu les papiers d'autrefois.

Comme aux autres on ne parle guère que de soi, directement ou indirectement, il y a chance de trouver dans les lettres qu'on leur adresse des traits de caractère et de nature. Les hommes se connaissent fort bien entre eux d'après ce qu'ils se disent

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réciproquement. Laletlre est delà parole à distance; elle engarde le charme et l'imprudence, et si nous y goûtons Tun, nous y profitons de Tautre.

D'ailleurs, la garantie de sincérité d'une correspondance se trouve dans le procédé naturel de sa composition. Les impressions les plus diverses la motivent, et on ne peut guère supposer qu'une intention générale unifie, en les faussant dans un sens prémédité, les parcelles de cette mosaïque aux arabesques involontaires. Gela dépasserait le calcul humain et cette supercherie nécessiterait une prévoyance et une hypocrisie à bien longue portée; l'épistolier le plus précautionneux ne pourrait pas se rendre compte de l'aspect exact du tissu final. 11 risquerait des surprises, car, à vrai dire, il ne livre guère là que les cartes éparses d'une sorte de tarot dont il dessine les figures, mais que d'autres interpréteront.

Je crains de trouver pourtant un peu de ce calcul dans une portion des lettres de Hugo postérieures à celles-ci. Arrivé à un certain point culminant de sa vie, il adopta une attitude qu'il voulut définitive, *et dont il ne se départit plus. Il s'y conforma à un certain idéal de lui-même, et ne négligea rien pour en bien inculquer le sentiment. Ses portraits marquent ce soin. Le laconisme de ses préfaces, jadis dogmatiques, les lapidifie. Sa cor-

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respondance devient mandataire; à mesure qu'il sent grandir en lui la statue qu'il veut être et qu'il sera, chaque parole tourne à l'oracle. Il prédit et vaticine. Il est l'homme qui écoule sa pensée et regarde la mer. On a conservé le souvenir de ce Hugo théâtralement sublime. On entend le Jungamus dextras dont il salue la gloire naissante d'un rival. Il est le « Victor Hugo, Océan » de la lettre de Dumas. La bouche d'ombre parle. De cette époque datent ces billets, connus et souvent parodiés, qui tombaient comme des versets du haut du i-oc de Texil.

Le premier volume de la Correspondance ne présente pas heureusement encore ce caractère. Ce sont les lettres d'un homme à des hommes. Un seul sentiment ne les remplit pas ; les plus divers les animent. Les circonstances sont là, en leur minutie ou leur petitesse, qui forcent à s'occuper d'elles. Plus tard, une circonstance unique absorba tout le poète, ici îl se prête à chacune. Avant de tout voir du haut de l'époque qu'il domine, il se mêle à son temps et y participe au jour le jour.

De là le charme de cette correspondance, surtout familiale et familière, amicale aussi. 11 s'occupe de ses amis, un peu, on le sent, dans la mesure oii ils sont les amis de sa gloire. 11 montre pour les jeunes gens qui l'admirent des complaisances avi-

sées ; il a pour ses aînés qui le secondent des exigences. Voyez les charmantes lettres au jeune Victor Pavie, en qui il a trouvé un chaud partisan de son génie. Comme il soigne cette sympathie humble et lointaine ! Comme il Tencourage et la soutient d'attentions délicates ! Il est tour à tour fraternel et paternel, et que ce jeune Pavie, poète et angevin, devait donc être enchanté ! Si Hugo savait caresser, il savait aussi avertir. On trouve, adressée à Charles Nodier, une lettre bien curieuse. Hugo sent son ami se détacher sourdement de lui. Aussi, à la première apparence favorable, il écrit. C'est admirable de tact, d'habileté, de sentiment! Jamais on n'a mieux prévenu ni intimidé la défection.

Il ne suffit pas, dans la pratique de l'amitié, de savoir amener à soi et y retenir. Elle compte des cas plus délicats et plus compliqués. Si l'on rencontre parfois des gens simples comme Victor Pavie et d'excellents bonshommes comme Charles Nodier, on tombe aussi parfois sur un Sainte- Beuve. Les Concourt racontent qu'à un dîner à Magny quelqu'un lança dans la causerie le nom de Hugo, et qu à ce nom Sainte-Beuve bondit « comme si une bête l'avait mordu sous la table ». Cela renseigne sur les sentiments que le vindicatif critique gardait pour son illustre ami, car les deux

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hommes furent liés d'amitié. Elle prit fin. Le billet de rupture est éloquent en sa brièveté. D'autres lettres le précèdent, de dates diverses. Certaines touchent au fond du dissentiment. Je n'y insisterai pas. Quelle fut exactement la conduite de Sainte- Beuve ? L'apparence en reste louche et la supériorité demeure au poète. On entend le bruit d'une porte qui se ferme, mais on n*a pas encore la clef de la serrure.

Si les amis tiennent une grande place dans ce premier volume de la Correspondance^ la famille en occupe une plus grande encore. Le général Hugo y a d'abord la sienne. On voit un fils respectueux non seulement des hauts faits militaires, mais aussi de la littérature paternelle. Le général publia ses Mémoires ; il rima même et son fils lui écrit aimablement de ces vers tout le bien qu'il n'en peut penser. Les lettres assez nombreuses à madame Victor Hugo racontent le voyage à Reims à l'occasion du Sacre. Il n'y faudrait pas chercher une description des fêtes. On n'y trouvera guère que des détails de route et de vêtement et d'aimables souhaits de se revoir.

Madame de Sévigné sut écrire à sa fille; Hugo sut écrire à ses enfants. Il leur envoie de belles lettres doucement enjouées, d'une paternité amicale. La petite Léopoldine en reçut de charmantes.

sèment de tout ce qui l'y dépenserait. On sent qu'il a des livres à faire et des lettres à écrire, deux travaux parallèles qu'il ne mélange jamais. Prodigue pour l'un, il économise sur l'autre. Ce n'est point que d'agréables détails manquent çà et là, ni des inventions charmantes de sentiment et de tour, mais cela l'ennuie et, une fois même, dans un de ces suspens de pensée où l'esprit s'échappe de sa tâche, il dessine, en marge, machinalement, l'ombre des feuilles qui caresse son papier et il contourne à l'encre les formes mobiles qui amusent ses yeux et distraient sa besogne.

Cette ombre de feuilles éparses sur un papier blanc, c'est un peu ce que je voudrais fixer de Hugo. Je ne puis pas analyser, fibre à fibre, l'arbre immense qu'il est. Je me suis assis comme tant d'autres â son pied, et j'ai vu se dessiner sur le sable ensoleillé certains jeux de branches et de feuilles, et j'ai entendu murmurer au vent le vaste ombrage vénéré.

La mort de tout grand homme surexcite l'admiration qui l'entoura. Elle l'exprime d'ordinaire par plusieurs marques apparentes. Les fleurs se nouent

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en couronnes; le défilé des funérailles encombre la rue, La presse, si elle le taquina son vivant, s'excuse; si elle le méconnut, elle le découvre. Puis la question du monument se pose. Le comité se constitue ; on souscrit. Pour certains on en précipite l'exécution comme si Ton voulait profiter de l'opinion surchauffée du moment et donner à la gloire l'appui immédiat du bronze, sa matérialité visible, sa consécration indestructible. Il y a dans cette hâte généreuse moins un engouement qu'une crainte secrète. L'offrande versée, la libation monétaire accomplie, advienne que pourra, la dette est payée. Le silence se fera peut-être, mais l'Ombre oubliée aura au moins son effigie, et si elle n'occupe plus les mémoires, elle subsistera aux yeux des passants.

D'autres grandes morts ont une suite différente ; elles créent après elles ce premier silence où l'œuvre semble se dissoudre dans les esprits épars. Sa substance se morcelle et s'émiette dans la pensée de chacun et de tous. Cet abandon apparent est fructueux. Cette gloire latente est belle. L'œuvre dispersée à tous les cœurs et à tous les cerveaux ensemence l'oubli provisoire où elle feint de s'être éparpillée. La graine mystérieuse germe, grandit, s'élève, se ramifie. Elle pousse, et fleurit un jour le

bosquet de lauriers et de roses qui abritera, mar-

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bre ou bronze, en sa survie définitive, solidifiée à jamais par le consentement unanime, l'Ombre ressuscitée en sa forme mortelle pour n'être jamais morte en sa forme spirituelle. La gloire est hâtive ou léthargique.

Balzac meurt, son œuvre immense végète sourdement. Nulle ne dormit d'une vie souterraine plus nourricière et plus féconde. Pendant vingt ans, elle s'infiltre partout, façonne des êtres à son image et se crée sa vérité ; elle aboutit de toutes parts. Aussi ce grand homme, qui ne mourut que célèbre, renaît glorieux vingt-cinq ans après, mûr pour cette gloire qu'il appela tristement et magnifiquement « le soleil des morts ». Pour lui, la statue manque peut-être parce qu'elle est inévitable.

D'ordinaire, ces attentes vis-à-vis de la postérité semblent les indices d'une durée perpétuelle. Baudelaireattendit et attend ; mais son œuvre, embaumée aux parfums précieux dont il l'imprégna, défie le temps et sommeille, odorante et intacte.

Hugo, qui connut toutes les gloires, connaît aussi les vertus de ce sommeil préalable. Toute belle œuvre y a droit. Il faut qu'elle perde sa première vie pour en conquérir une seconde, il faut qu'elle se décharné et s'ossifie; elle a besoin de silence. C'est l'instant, d'ailleurs, où une première postérité la fréquente. Après la grande rumeur des funé-

railles, c'est le pas discret du passant qui tourne autour de la tombe solitaire.

Une sorte de critique anonyme et universelle soupèse et crible la cendre enchantée. Chaque main qui feuillette le livre palpe la page ; chaque oreille en ausculte Técho intérieur. Un tri mvstérieux s'opère peu à peu, minutieusement. L'œuvre se polit de mains en mains. On en échange les secrets à voix basse. Une alchimie invisible en transmute les métaux refroidis. Une beauté suprême y apparaît. Les parties caduques qui la voilaient tombent d'elles-mêmes; la pierre s'effrite; elle se dentelle ou s'écroule, l'édifice s'ajoure en ruine, il prend son attitude séculaire ; ce qui s'en effondre dégage ce qui en subsiste. Le crépuscule travaille la pierre, a nuit la sculpte, l'aube l'enjolive de ses rosées, l'aurore la peint et le soleil se lève, et la ruine tout entière, lumineuse, chante.

Aucune œuvre plus que celle de ffugo ne passa par cette pénombre et cette métamorphose. Nulle, plus que la sienne, ne risqua l'écroulement par la superficie même de sa construction. L'amplitude démesurée qu'il lui voulut trompa maintes fois l'entente miraculeuse de l'architecte. Plus d'une colonne chancela ; le mur bâilla de fissures énormes. Une ornementation parasite en dénaturait souvent l'aspect vrai. En elles-mêmes, les aventures de Ruy

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Blas, de Quasimodo ou même d'Eviradnus pouvaient cesser d'intéresser. Le pathétique des drames sonnait faux, les combinaisons des romans nous menaient à travers des labyrinthes inutiles, la philosophie des épopées tournait à l'absurde. Des clefs grossières ouvraient des portes derrière lesquelles il n'y avait rien, Hugo n'est pas de ces hommes qui se survivent par les idées. Les siennes présentent le mélange le plus singulier d'enfantillage et de profondeur. La prophétie y voisine avec la calembredaine et s*achève en calembours ; il est forain et sibyllin. Voltaire ou Rousseau, qu'on ne lit guère, vivent en nous, malgré nous, à dose infinitésimale. La transfusion est faite. Ils s'assimilent. Hugo s'admire, se sent; il communique ce qu'il a senti, mais n'infuse pas ce qu'il a pensé. Seul le prodige de sa nature a triomphé des désavantages de son esprit ; une force unique soutient l'édifice de son œuvre, force vitale qu'il posséda plus que nul homme au monde, qui est sa vertu efficace, par laquelle il subjugue tout, la force verbale en lui souveraine, intarissable et éternelle.

Il y a de grands écrivains pour qui les mots ont le sens exact de ce qu'ils signifient. Ils en usent

en leur précision sans leur demander autre chose que ce qu'ils contiennent. Ils ne voient guère en eux que des moyens de communication spirituelle. Chaque mot a sa valeur fixe, unique et chaque fois la même. Ils en considèrent l'effigie exacte, la pèsent scrupuleusement, la mettent en place juste où il faut exprimer ce qu*elle représente. Le bon choix du vocable profite à la pensée, la rend claire. Le style tire tout son agrément de cet usage du terme dont ils se servent avec précaution et dextérité. Une intention générale anime la chaîne des mots, la tend ou la relâche. Cette façon d'écrire, toute française, solide et superficielle |à la fois, nous valut nombre de bons écrivains. D'autres ne se contentent pas de ce procédé rigoureux, et Hugo donne un exemple célèbre du surplus évocatoire qu'on peut exiger des mots.

Il va sans dire que Hugo possède d'abord, et au plus haut point, ce sens premier et fondamental du mot sans lequel il n'y a pas d'écrivain durable et qui est la base commune de tout beau style. Le mérite en est si nécessaire et si varié qu'à lui seul il suffit à beaucoup et que beaucoup se bornent à ses seules ressources. Le style classique tout entier repose sur cette donnée. Ajoutez-y la force et vous aurez Corneille; la grâce en fait Racine; l'ampleur oratoire, Bossuet; la fougue tortueuse, Saint-Si-

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mon. Pascal en est le raccourci. Ce soin de choix et d'exactitude profite à maints auteurs de second ordre jusqu'à prêter l'apparence d'être du premier. Il étend son bénéfice à toute une époque qui en vit. Il a ses fanatiques qui voient là la seule façon raisonnable de s'exprimer. Nul ne connaît mieux que Hugo cette portée classique d'un mot, sa valeur étymologique ou conventionnelle ; mais il joint à cette science un don particulier, impérieux, vivifiant. Pour lui, les mots ne sont pas seulement des signes ; ils contiennent en eux l'image même de ce qu'ils représentent. Ils ont une couleur, une densité, un parfum, un bruit. Ils sont.

Car le mot, qu!on le sache, est un être vivant.

Cette vie latente des mots exista toujours ; mais Hugo la provoque, la surexcite et la gouverne. Il la rend palpable et audible. On la touche et on l'entend. Le poème tout entier l'exalte. Il est magicien et nulle sorcellerie verbale n'égala jamais la sienne.

Cette sorcellerie, il l'a apprise aux autres. II! l'a rendue presque inévitable. L'obligation s'en relâche à peine de nos jours où l'ancienne tradition réapparaît. C'est en cela, je crois, que consistèrent surtout le génie de Hugo et l'influence qu'il exerça. Il mit cette vertu extraordinaire de son cerveau au service des idées contemporaines. Il n'inventa pas.

à proprement parler, le Romantisme qui existait en maintes tentatives éparses. Venu d'Allemagne et d'Angleterre, il avait déjà pénétré les imaginations avisées. La source bruissait, mais Hugo en épanouit en gerbes et en jets prodigieux le murmure fluide. Le succès fut d'autant plus grand que toutes les préparations antérieures le secondèrent. Toutes les forces réunies se précipitèrent par l'issue ouverte. Un grand mouvement des esprits trouva en Hugo son grand poète. Il l'était par ce don unique qui paraît presque au début de son œuvre et l'anime toute. D'année en année cette verve verbale devient plus magnifique, elle augmente de livre en livre, et, en son excès et sa splendeur, la vieillesse même ne l'éteint pas et semble plutôt la renforcer encore; elle finit par donner au néant de la pensée une sorte de vie hagarde et fantastique, et, autour de l'idole chenue et vide, tourne toujours, comme une inépuisablecouronne, sans cesse renouée et refleurie, la danse flexible du verbe. Jamais plus magnifique abondance. La richesse de l'image vaut le nombre de la langue. Hugo est singulier par cette progression continue. Il semble qu'il s'agrège peu à peu toute l'époque, puisant en chacun des forces qu'il centralise et décuple en sa puissante cervelle. Il reflète tout e't rend agrandie l'image qu'il répète. A vrai dire, il doit beaucoup

à ses contemporains et le spectacle qu'il leur donna fut souvent à leurs dépens. Un indice épars çà et là, une intention au coin d'une page, lui servent de point de départ. Il utilise, et tout fructifie en lui. Il rend ce qu'il a pris avec une générosité inconsciente et magnifique. Qui sait si peut-être le Moïse d'Alfred de Vigny n'est pas devenu la Légende des siècles ? Toute la rumeur du temps s'amasse en sa conque redondante et en ressort à son souffle de dieu. Il est, ainsi qu'il Ta dit lui-même, « au centre de tout comme un écho sonore ».

Pendant vingt^cinq ans, on le voit vivre la plus belle vie que poète ne vécut jamais. Il se développe méthodiquement. Chaque jour apporte sa pensée, sa trouvaille.

Les œuvres se suivent tâtonnantes, puis vite magistrales. Les cloches royalistes du sacre de Reims saluent les Odes et Ballades; la fusillade libérale de Juillet acclame Hernani. Chaque livre est une émeute ou une victoire. Le renom du poète grandit sans cesse. Il touche à tout. Il élargit le roman, renouvelle le théâtre. Une jeune fille compose sur des paroles de lui la musique d'un opéra plusieurs fois représenté. La gloire lui vient, les

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honneurs l'appellent, l'argent arrive. Il fui pair de France, L'Académie l'accueille. II prononce l'éloge de Népomucène Lemercier et écrit les Burgraves. Les sculpteurs modèlent son buste. Le renom turbulent de sa jeunesse se pacifie en une admiration glorieuse. Il se porte bien ; il va avoir cinquante ans. Il peut vieillir, laisser s'éteindre peu à peu le don magnifique qui l'a porté si haut. Il est incontestable, immortel, riche. Il est Victor Hugo.

C'est alors que lui advint la plus extraordinaire aventure qui arriva à un vivant. Une Révolution populaire amena une Restauration césarienne qui lui valut l'exil, et d'un seul coup le destin l'arrache à tous comme pour mieux le mêler à tout. Il se passa alors dans cet homme, brusquement contrecarré juste au milieu desa vie, un fait sans exemple. La colère, la rancune, l'orgueil et l'isolement déchaînèrent en lui des forces mystérieuses et irritées. Les profondeurs de son être vibrèrent d'une crise profonde. Le pas était dangereux. La catastrophe politique crée plutôt des énergumènes et des récalcitrants ; cette fois elle fit un exilé. L'exil est solitaire. La solitude concentre. Le grand remous qui bouleversa cette grande âme y agita ce qui y dormait encore. L'île du naufrage contenait un trésor.

La transformation de Hugo date de là. Cet homme

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changeant se fixa dans une obstination de vingt années. Le travail remplaça tout. Il se satisfit de lui-même.

L'histoire mentale de Hugo à Jersey se trouve dans ses œuvres de cette époque, nulles ne sont mieux explicatives de son génie. Il s'y montre à nu. Dans la solitude, les songeries sociales, historiques, philosophiques ou religieuses qui le hantaient prirent leur forme la plus expressive. C'est l'époque féconde et splendide.

Vraiment cette petite île où bat la mer doit nous rester sacrée à jamais. Victor Hugo Vs. décrite, les a décrites, plutôt, car Tasile du poète fut double, Jersey la gracieuse et l'âpre Guernesey. Il a parlé de leurs falaises et de leurs grèves, de leurs verdures et de leurs ruisseaux ; il a laissé le nom des lieux qu'il aimait. Sa vie est mêlée à cette terre de bon accueil, qui fut non seulement pour lui un refuge mais un instrument de travail. C'est d'elle qu'il semble avoir appris le printemps et l'automne, la beauté des étoiles, les remous du vent, les sursauts de la tempête, la délicatesse des fleurs. Elle lui a enseigné le bruit de la mer. Certes, le poète savait déjà tout cela, mais dans l'île révélatrice il en subit un contact plus intime et plus direct, journalier, minutieux. C'est là qu'il a senti le plus profondément la nature. Par l'île terribleet charmante.

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une seconde jeunesse entra en lui et se greffa à la force de sa puissante maturité. La rude secousse de la destinée avertit sa pensée et ses sens. Il reçut en lui les infiltrations du vent et du silence; il s'y est revivifié. Nourri de toutes ses forces antérieures, il en retrouve là de presque prinlanières. Ce renouveau apparaît sensible dans ses Contemplations. Les pièces qui datent d'avant l'exil sont belles, mais les autres sont plus belles encore.

Le procédé de composition reste le môme, mais l'usage en diffère. L'expression se consolide, la maîtrise augmente, l'abondance croît. L'arabesque du poème s'entrelace plus flexible, se noue, se dénoue et contourne sa fantaisie robuste ou sa délicatesse savante. On y reconnaît toujours la présence d'un certain nombre de vers conducteurs entre lesquels les autres s'intercalent. Tout cela se ramifie sur la pensée première, la complète, la transforme, y revient. La vérification des manuscrits confirme cette hypothèse. C'est bien ainsi que travaillait le Maître. Les sutures sont visibles sur le papier. La composition est généalogique : une racine engendre un feuillage. La faculté d'amplifier se contrebalance par celle de raccourcir. La pensée tour à tour se dilate ou se solidifie, elle s'écartèle ou se tasse ; le vers est une aile ou une griffe. Hugo pro-

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cède de même en tout. Ses épopées se composent de poèmes juxtaposés. On a pu reclasser la Légende des Siècles. Parfois, Tamalgame est moins visible. D'adroites soudures créent un ensemble à des parties hybrides. La Fin de Satan ou Dieu font illusion à distance ; de près, on ne s'y trompe pas.

De même pour les roxnans. Prenez, par exemple, les Misérables. Les deux flambeaux volés par Jean Valjeanà Tévêque Myriel illuminent des faces nombreuses et inattendues. Les personnages naissent à mesure du récit qui, parfois, les tient en réserve pour s'en servir au bon moment; ils apparaissent juste à point pour incarner les rêveries humanitaires, pathétiques ou sociales qui, par eux, se mêlent au mélodrame central. Un vaste pot-pourri de morale, de philosophie, d'histoire grouille en sa fièvre et sa beauté.

Voyez encore. Un sourire permanent sur une bouche difforme, etvoici que surgit autour de cette vision la complication d'une fable adjacente. Un labyrinthe d'aventures s'ouvre au fantôme entrevu qui se précise, se met à vivre, et avec lui toute une Angleterre pompeuse, féodale et foraine, de la lande à la prison, du palais de Josiane à la cabane d'Ursus, de la Manche à la Tamise, monde bizarre peuplé de pirates basques,de potences, de bateleurs.

d'engastrimythes, de chiens philosophes et de philophes cyniques, de tortionnaires et de juges en perruques qui tiennent une rose à la main.

Les Travailleurs delaMer présentent un autre exemple du même procédé d'amplification. Qu'estce, sinon, autour du roc qui retient entre ses pinces la carcasse éventrée de la Durande^ l'effort d'un homme? Giliatt aime, lutte et meurt à travers des circonstances et des péripéties ; mais cette fois le livre a une étrange grandeur, car il contient autour d'un homme toute la mer avec ses flots, ses algues, ses vents et ses marées.

J'ai souvent rêvé à ce qu'aurait été Notre-Dame de Paris écrite par Hugo à cette époque de sa vie. La cathédrale, qui emplit le livre romantique de son ombre grandiose et du bruit de ses cloches, serait devenue formidable et éloquente. Une vie surnaturelle animerait la pierre distendue et elle apparaîtrait comme un de ces édifices de fumée et de nue que le grand poète griffonne d'une main visionnaire aux marges illustrées de ses cahiers, dessins bizarres qui dressent sur le papier leur silhouette corrosive, saumâtre et sulfureuse.

Prosateur ou poète, Victor Hugo reste toujours le même homme. Dans ses ron^ans, c'est moins le

récit qu'il faut suivre qu'en considérer les grands arrêts. Eugène Sue aurait pu, à la rigueur, composer les Misérables et la Landelle imaginer les Travailleurs de la Mer. Leur beauté leur vient du style. Parfois Faction s'interrompt, stagne et laisse place aux digressions. On en trouve de célèbres, lé Waterloo des Misérables^ la grotte sous-marine des Travailleurs. Hugo y resplendit de toute sa force descriptive. Il immobilise le roman et le suspend à sa guise pour donner cours ^à sa faculté presque surhumaine de manieur de mots et d'images.

Certes, te siècle compte de grands prosateurs. Balzac et 'Michelet sont grands ; Flaubert parfait. Hugo les dépasse tous par l'inépuisable richesse de son vocabulaire. U Homme qui riV émerveille à cet égard. L'arrière-fond du langage y trouve son emploi. Des mots usuels épuisés il passe aux plus rares et aux plus surprenants. Le mot pullule sous sa plume. 11 faut cela pour accomplir des tours de force pareils aux siens. Nul ne décrivit jamais comme lui les grands phénomènes naturels, la marée, le vent, les nues. Sa phrase, courte d'ordinaire se presse, déferle. L'une suit l'autre, sur laquelle elle redouble. La page moutonne ou écume, jusqu'à ce qu'elle roule dans sa volute le galet poli d'une formule définitive, la coquille nacrée de quelque

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étonnante trouvaille. C'est du style à la fois brut et délicat ; chacun y ramasse ce qui lui plaît ; il y

a à rejeter, car les algues les plus fines se mêlent aux cailloux les plus grossiers. Hugo ne connaît guère en prose la longue période classique qui s'ordonne et se balance, faite d'équilibre réfléchi de pesées égales ; il ignore les soudures qui unifient le style et le fondent en un amalgame indissoluble, et ces grands effets primordiaux de lalangue il ne les rencontre guère que dans la mécanique du vers. Il est le plus grand faiseur de vers de tous les temps.

C'est Pierre de Ronsard qui fit le vers français et, à travers une lacune séculaire, le légua à André Chénier à qui Hugo le reprit après avoir puisé, en arrière, dans tous les grands auteurs du xvi<^ siècle qui le pratiquèrent.

Comme dans le célèbre poème du Satyre où rhumble chèvre-pied devient Pan, Hugo fit de la douce flûte retrouvée un instrument prodigieux. Il semble jouer dans une forêt sonore. Les arbres en échos renforcent de leur murmure le souffle qui les anime. C'est toute une forêt qui chante avec les feuillages, le vent, les sources, et par la voix d'un dieu.

Le vers de Hugo est universel. Il va de la délicatesse à Temphase; il est naïf ou sibyllin, éloquent comme un fleuve ou laconique comme un éclair. Tous cesmotss'y enchâssent ou y fluent, et la rime le surplombe, surprenante chaque fois, exacte, inattendue. De ce vers qu'il multiplie, de ces vers qu'il accole, entrelace, distance, rapproche, il use avec un art incomparable; il les groupe, les unit, les isole. Ils se suivent, modelant l'idée par l'image, la façonnant, tournant autour d'elle, la diamantant d'un diadème subit; puis dans un élan dernier il domine ces préparations et ces préambules et surgit seul, concentrant en lui l'essence du poème qu'il devient un instant tout entier. Ce procédé d'annulation du poème par le vers final est fréquent chez Hugo; parfois aussi il se sert de l'inverse: le poème commence en pleine lumière, s'achève en crépuscule et semble s'effacer peu à peu, retourner au silence où il se disperse.

Hugo est le grand ressasseur. Il s'acharne à sa pensée, la fortifie d'analogies, la répercute d'image en image, la renforce de circuits qui la ramènent sur elle-même, jusqu'à ceque, épurée ouopime, elle apparaisse, scintillante ou ténébreuse.

J'aurais pu accumuler des exemples et des distinctions, prendre un mot dans ce peuple de mots et suivre sa présence. On pourrait écrire l'histoire du mot ombre chez Hugo. Il y revient perpétuellementy y prend maints sens divers, y a une vie particulière; il s'ouvre comme un antre ou passe comme

unfantôme, gronde commeunéchooucaresse comme une aile. Les mots deviennent des êtres ; le poète les aime pour eux-mêmes. Il en a inventés pour leur sonorité et leur pittoresque. Il oppose Spartibor à Borivorus. Certains noms propres sont des portraits et Hugo crée des êtres à la ressemblance des mots : Gavroche.

Rien du métier de ce grand homme, qui reconstitua le vers français, ne saurait nous rester indifférent. C'est lui qui nous donna l'instrument poétique actuel. Les modifications postérieures furent souvent la conséquence des siennes. Il représente une époque du vers.

C'est ce que je voulais indiquer dans ces notes sommaires. J'ai tenté de fixer un aspect de Hugo. Il faudrait, en outre, entrer|plus à fond dans les diversités de ce vaste esprit ; dire le crieur d'invectives qui retrouvala grande satire avec sa bave et son

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clairon, le créateur de Ij^es épiques et caricaturaux, le rêveur social, le philosophe, peser la somme de ses idées, discuter leur qualité, suivre le chemin qu'elles ont fait, ce qu'elles engendrèrent, ce qui en périt, mais je n'ai voufu voir en lui que le Pasteur des Mots. Il les a conviés dans son œuvre à une grande fête retentissante dont la rumeur vibre en nous.

Certes, la nature vécut en lui, comme en Wagner, une de ses formes sonores; elle a imprégné son génie poreux de son ambiance ; il en répète tous les échos.

On fitaugrand homme des funérailles nationales. Il dort dans la crypte d'un triste Panthéon. 11 méritait, comme Chateaubriand, et autant que lui, quelque tombe marine entre le ciel etl'eau, parce que la mer,comme le ciel, est multiforme innombrable, et qu'elle chante.

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