UN JEUNE HOMME
Ce fut un vrai jeune homme que ce Jean de Tinan. qu'une mort prématurée enleva aux lettres, sans qu'il ait eu le temps de leur donner l'œuvre que promettait son talent précoce en espérances qui, déjà, se réalisaient; mais, s'il ne laissa pas la figure achevée de ce qu'il aurait été, il reste au souvenir de ses amis une esquisse très exacte et très vivante de ce qu'il voulait être avec le regret attendri de ce qu'il fut. C'est pourquoi, en parlant de lui, j'ai le sentiment de ne pas tant accomplir un devoir d'amitié personnelle que de tracer au crayon que j'en essaie quelques-uns des traits de la jeunesse d'aujourd'hui.
Jean de Tinan, par une sorte de coquetterie anachronique, prenait un certain plaisir à sembler dater d'hier et même d'autrefois. Ce n'était, je crois bien, qu'une manière de laisser entendre qu'il datait de toujours. Ses vastes houppelandes, ses redingotes à la fois amples et étriquées, ses hautes cravates
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roulées, ses gilets bigarrés, son feutre à larges bords lui donnaient la tournure d'un jeune romantique. Il semblait sortir du Cénacle de Timpasse du Doyenné pour aller à une répétition (VIIe?*nani et, même sans son visage adolescent et ses yeux clairs, ce costume eût attesté qu'il avait vingt ans.
En effet, cette turbulente et fougueuse génération de i83o est restée légendaire. Le Jeune France est demeuré célèbre dans le souvenir littéraire. Il représente assez bien Tidée même qu'on se fait de la jeunesse et Jean de Tinan, en en prenant le vêtement, voulait sansdoute bénéficier de cette durable identification. Il prétendait montrer à tous ce qu'il était, « un jeune homme, /> et revendiquer le privilège de cette charmante qualité.
Son romantisme^ d'ailleurs, se bornait là. Il ne partageait des contemporains d'Hernani ni leur exaltation, ni leur intolérance, ni leur truculence, ni leur mélancolie. Il n'était ni sataniqne, ni byronien, ni moyenâgeux, ni clair de lune. Il n'était ni de l'espèce des « enfants sublimes » à la Hugo, le front chargé de penséesy l'œil grave et méditatif, ni de l'espèce, non plus, des « enfants terribles » à la Musset, hardis, débraillés et désabusés. Jean de Tinan, au contraire, aimait la vie quoi qu'on ait pu dire d'elle, et bien résolu à ne point la prendre sur sa mauvaise réputation et à l'éprouver par lui-
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même, en jeune homme, quitte ensuite à la juger en homme.
L'attitude romantique fut, sous un faux air de romanesque, de bravoure et de véhémence, le dégoût et la lassitude. La littérature de toute Tépoque est un long cri de révolte et de colère contre l'existence humaine, lamentation amère ou mélancolique qui va des sombres douleurs de René aux fades chagrins de RoUa. Le principe de ce réquisitoire est le mécontentement. On accuse moins le destin que les circonstances. L'ambition des désirs fait plus de malheureux que le malheur même. On maudit moins la vie pour ce qu'elle est que pour ce qu'elle n'est pas et qu'on lui reproche de ne pas être. Le grand grief contre elle est sa médiocrité. On lui en veut plus de ses désillusions que de ses maux véritables.
Son tort est d'être inférieure à ce qu'on imagina d'elle. On en exige quotidiennement ce qu'elle ne donne qu'exceptionnellement. On lui voudrait des joies inattendues, des surprises extraordinaires, des aventures inouïes. C'est à combler cette insuffisance que travaillent les poètes et les romanciers de i83o. Ils refont la vie dans leurs livres à la con-
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venance de leur imagination et au gré de leur désir. Ils y portent Toulrance forcenée de leur passion et ils la déclarent doublement mauvaise, non seulement de n'être pas telle qu'ils la voulaient, mais encore de ne pas devenir pareille à ce qu'ils l'ont voulue.
Les jeunesses qui suivirent empruntèrent au romantisme cette conception défavorable de la vie, en la modifiant chacune à leur façon. Ce fut une vérité unanime.
Les esprits qui résistent aux théories sont rares. Il y a une tendance humaine à penser ensemble et à sentir d'accord. D'ailleurs, Tautorité de près d'un siècle de pessimisme est considérable. Renforcé d'œuvres admirables, il pèse et circonvient. On y échappe difficilement. Artificiel d'abord, il devient presque, naturel ; on le respire avec l'air vital ; il imprègne même les âmes qui lui eussent été le plus contraires, et finit par les façonner.
Certes^ je ne veux pas dire que cette doctrine de désespérance préconçue soit vaine. Elle a sa logique, ses arguments, sa beauté, surtout si elle est raisonnée et convaincue, mais il me semble qu'il faut, en quelque sorte, y avoir droit. Elle a je ne sais quoi de grave et de sombre qui convient mal à la jeunesse. Elle y a un air de mode et de parti pris. Elle contraste avec ce goût de la vie qui naît
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avec nous et renaît en chacun de nous, et qu'il faut avoir eu, ne fût-ce que pour y prendre plus tard des motifs à le perdre et des preuves pour en condamner l'éternelle et inutile illusion.
Jean de Tinan usa largement et ardemment de ses droits de jeune homme. Il aima passionnément à vivre et à voir vivre. Je crois bien qu'il préféra les faits aux idées. En tous cas, il subissait peu les opinions toutes faites. Il fut indépendant vis-à-vis des autres et de lui-même. Je ne sais si le spectacle de l'existence le satisfaisait,mais,àcoupsûr,iirintéressait passionnément. Il eut un don remarquable et charmant d'observation ironique, fine et spirituelle. Tout en l'appliquant aux êtres et aux choses qui l'entouraient et qu'il notait minutieusement et nettement en leurs aspects les plus éphémères, il réservait sa perspicacité la plus délicate pour un personnage qui n'était autre que lui-même et dont il analysait, avec une clairvoyance très libre et très franche, les actes et les pensées.
C'est dire que les livres de Jean de Tinan sont des autobiographies. S'il eut quelque peu, comme Maurice Barrés, le culte du moi, son culte fut irrévérencieux et familier. Il y met une bonne grâce et
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une bonne humeur délicieuses. Il aime se voir vivre en ce Raoul de Vallonges, qui est le nom du héros sous lequel il se représente avec une vérité singulière et naturelle.
Il y eut là, sans doute, une intention d'apprentissage psychologique. Il est probable qu'il eût porté plus tard cette faculté d'analyse à des sujets moins proches. Son intelligence déjà curieuse se fût élargie avec le temps. Il eût donné au roman sa verve railleuse et personnelle, mais, au lieu de tant de personnages qu'il aurait peints avec cette exactitude de vérité qui lui était propre et cette fièvre de vie qui lui était particulière, il ne nous laisse, en ses livres hâtifs, mais sincères, qu'une figure qui est la sienne. Et en agissant ainsi, peut-être obéissait-il à un instinct mélancolique qui le poussait secrètement à fixer, d'un trait rapide et fidèle, l'image passagère de sa jeunesse fugitive et de sa brève destinée.
Il y a dans la couronne littéraire de chaque littérature certaines fleurs plus particulièrement odorantes. Elles n'ont ni Téclal ni la vigueur des autres. Elles ne sontpas glorieusement épanouies, elles sont inachevées et entrecloses. On sent qu'elles furent cueillies trop tôt à des tiges trop faibles et tropfra-
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giles ; mais leur grâce maladive ne s'oublie plus. Leur charme est un regret. La rosée qui les pénètre est amère et chaque gouttelette en est une larme. Chacune représente une œuvre précoce, brutalement interrompue par la mort.
La mort frappe partout. L'Allemand Frédéric de Hardenberg, qui écrivait sous le doux nom de Novalis, meurt jeunecomme l'Anglais John Keats, qui disparut en laissant quelques-uns des plus beauxvers du siècle. André Chénier aussi meurt trop tôt comme Aloysius Bertrand; Tharmonieuse argile des Bucoliques se brise entre les mains délicates de l'un comme l'émail fragile de Gaspard de la Nuit se fend aux doigts habiles de l'autre. Jules Laforgue meurt à vingt-six ans, et les Moralités légendaires qu'il conta seront classiques.
Je ne saisquel sera le sortde VAimienne deJean de Tinan. Ce petit livre est charmant et triste, plein d'amour et d'humour. Il est un épisode de l'existence d'un jeune homme de notre temps, épisode frivole et parisien en apparence, mais qui a un sens caché. Il dit qu'à travers toutes les doctrines qui la peuvent assombrir, la jeunesseest éternelle et a le droit d'attendre toutde la vie et le devoir d'expérimenter ce qu'elle peut donner, fût-ce la rencontre que fait, un soir, au coin du Pont Royal, le jeune Raoul de Vallonges.