JAL LE MARIN
Feu M. Jal, historiographe et archiviste de la
marine, auteur du Glossaire nautique et, avant notre cher monsieur Bergeret de TOrme du Mail, d'un Virgilius nauticuSy était un homme d'une science consommée et d'une érudition peu commune. Il aimait avec une judicieuse passion les choses de la mer et en particulier les navires. Il admirait les formes diverses que leur a données l'ingéniosité humaine, car il les connaissait toutes. Aussi les recherches de son Archéologie navale sont-elles fort curieuses. Il sut exactement, en son détail le plus minutieux, la structure de toutes les nefs ; aucune qui échappât à sa compétence ou à ses conjectures, pas plus les barques des Northman que les trirèmes des Romains.
Il connaissait, en même temps que le nom de tous leurs agrès, l'usage de toutes leurs parties. Il vous eût dit les proportions authentiques de la galère de Cléopâtre, non moins bien que de la caravelle de Colomb. Il chérissait d'un égal amour les
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armadas espagnoles, les grosses flottes des Hollandais et les escadres du Roi-Soleil. Les galiotes à bombes de Petit Renau l'intéressaient autant que les pirates barbaresques et les corsaires malouins. Les beaux Irois-ponts surdorés battant pavillon de France, qui, pour le Levant ou pour le Ponant, appareillaient de Brest ou de Toulon, toutes voiles dehors, avec tableaux de poupe et figures de guibre, le ravissaient. Il aimait les noms sonores et galants, en honneur dans Tancienne marine royale. C'étaient le Pompeux^ le Cheval maririy V Agréa- Ole, le Sans-Pareil, le Brusque, le Fortuné, le Sceptre ou le Parfait, et il les imaginait montés par Jean Bart, Duquesne ou Tour ville en leur vieille gloire guerrière et navale.
Non seulement feu M. Jal estimait les vaisseaux pour leurs fiers exploits, leurs batailles heureuses et leurs courses hardies, mais aussi pour leurs qualités routières^ le bon ordre de leur gréement, la contenance de leurs soutes et la perfection de leur arrimage. Il n'était pas insensible non plus au luxe et à l'élégance de leur parure marine ; il appréciait cette sorte de coquetterie fastueuse qu'il y a à orner de couleurs brillantes, de dorures enrelief et d'attributs mythologiques ces nobles outils de guerre et de gloire. Il prenait plaisir aux figures grandioses et pompeuses que sculptaient jadis
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Pierre Puget et Michel Ançuier pour les vaisseaux du Roi et où ils représentaient des amphitrites ou des sirènes, des victoires ailées ou des allégories du vent sous la forme de tritons musculeux et joufflus soufflant dans la spirale torse de leurs conques sonores. Cela composait je ne sais quoi de riche et de triomphant qui se mêlait bien aux écumes de la tempête et aux fumées des combats.
Aussi déplore-t-il qu'on ait fait des vaisseaux modernes quelque chose de « sévère et de méchant » . Encore est-il que l'excellent homme est mort à temps pour ne pas trop voir nos cuirassés d'aujourd'hui informes, gigantesques et terribles, et où il ne trouverait plus rien de cette « décoration riante et noble qu'admit de tout temps l'architecture navale ».
La marine de plaisance et de luxe elle-même, en effet, a renoncé à ce superflu ornemental ; elle se contente de tirer son élégance de la justesse de ses proportions ; elle a adopté une structure judicieuse et précise, plus rationnelle que pittoresque, tandis que la marine de guerre a obéi, pour sa part, à des exigences particulières et, à vrai dire, vitales,
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La nécessité dé réunir en un espace flottant le plus grand nombre possible d'engins d'attaque et de défense a produit un monstre étrange et formidable. C'est celui-là qui, en cas d'alerte, sortira de nos ports en sa masse monumentale d'acier, en sa bizarrerie, dont la forme, esthétiquement inexplicable, est un miracle d'industrieuse invention. Son apparence inerte et baroque abrite un prodigieux organisme mécanique et balistique. Une vie intérieure Tanime et fonctionne en rouages compliqués et délicats. Sa forme, qui semble arbitraire, est faite en vue de son existence intime. Il secrète sa force. Il est.
L'ancien navire vivait en familiarité avec la mer; il en utilisait les courants et les marées. Il participait à la vie de l'air et de l'eau ; les voiles captaient les vents et en faisaient de la vitesse. Maintenant, solitaire et brutal, il s'impose à l'élément et ne lui demande plus que la condition première de sa viabilité. Son indépendance est ingrate; il opprime le flot de son poids et le malmène de ses hélices.
Certes, c'est une belle, hardie et aventureuse légende que celle de la vieille marine française, telle qu'elle nous apparaît avec le recul du temps.
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Un noble prestige Tenvironne et c'est dans une lumière glorieuse que nous voyons se détacher en silhouettes historiques ses hautes flottes aux vergues pavoisées. Nous la suivons aux quatre coins du monde, des rivages de la Manche aux brûlantes Antilles ou sur les côtes barbaresques. Ses grandes voiles blanches s'enflent aux bourrasques du Nord ou se gonflent aux moussons des mers lointaines. Les ports où elle entre sont peints par Claude Lorrain. Elle appareille, cingle ou jette Tancre. Le branle-bas sonne; les portC'-voix transmettent les ordres, les sabords s'ouvrent; les grappins aident r abordage ; les boulets trouent les carènes. On saute, on sombre, le pavillon cloué au grand mât. Les escadres se cherchent, se rencontrent, s'attaquent. On poursuit l'Anglais ou on pourchasse le Turc. Peut-être ne savons-nous pas très bien les circonstances exactes de tout cela qui fait, à distance de siècles, une si belle rumeur épique, mais il en reste dans Tesprit des images héroïques et pittoresques, et il demeure de tant de braves gens qui montèrent les vaisseaux du Roi pour l'honneur de la France quelques figures populaires en qui se résume tout un passé de hardiesses et d'aventures et ce fier dédain du péril que symbolise à nos yeux le geste de défi de Jean Bart fumant sa pipe, assis sur un tonneau de poudre.
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Pour qui s'intéresse non seulement à l'histoire, mais à ceux qui l'ont faite, celle des guerres navales au xviie siècle et au xviii® siècle est non moins riche en prouesses fameuses qu'en types originaux et singuliers. Il y aurait là de quoi tenter quelque nouveau Plutarque. Les Vies des Marins Illustres abonderaient en exemples d'énergie, de bravoure et de patience. On y trouverait des caractères d'un relief admirable, vraiment faits pour tenter l'historien et le psychologue, et où il y aurait matière à peindre et à disserter. Il y a là des héros de toutes sortes. Il semble que l'existence toute spéciale qui fut la leur ait été merveilleusement propre à l'exercice et au développement de leur naturel ; aussi marquent-ils tout ce qu'ils sont par des traits frappants et avec une franchise peu déguisée. Quelle galerie ne ferait-on pas de tant de physionomies diverses, qui représentent chacune la forme différente que prend, selon chacun, une commune aptitude à un même métier !
En lisant les mémoires qui parlent d'eux ou en consultant les portraits "qui les montrent debout sur leur tillac, la lunette à la main, une ancre à leurs pieds, je vois de rudes visages et j'apprends
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des âmes fortes. Il en est qui furent de durs compagnons et d'âpres gens. Le grand Duquesne n'eslil pas qualifié, par son éminent biographe M. Jal, de « Normand épineux » ? L'habitude du commandement, les surprises du danger donnent aux façons je ne sais quoi de brusque et d'impérieux. La mer sculpte les hommes à son image ; elle les fait prompts, violents, écumeux, si Ton peut dire; elle les pénètre de son amertume et leur communique son goût acre et salé. Mais il y a chez tous ces marins d'autrefois quelque chose de sain et de savoureux. La gloire n'en a élu que quelques-uns ; de beaucoup nous ne savons que leur nom. Ils ne laissent pas d'autre histoire que leurs états de service.
Comment pouvait bien être, par exemple, le chevalier de Septesne, qui commandait le Vaillant, en 1676, ou le capitaine Serpaert, qui menait un brûlot? Leurs contemporains ont omis de nous renseigner à leur sujet. 11 faut, pour survivre tant soit peu, quelque circonstance favorable ou quelque particularité curieuse ; le devoir accompli simplement et obscurément ne suffit pas ; la mémoire humaine est à ce point chargée qu'elle doit choisir. Elle oublie les petits et adopte ceux que leur temps fit célèbres. Sur ceux-là, on abonde de traits et d'anecdotes. Les moindres caravanes de M. de Tourville
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à bord des galères de Malte sont connues ; la jeunesse de Jean Bart est populaire. Saint-Simon ne manque pas de nous avertir que Tamiral de Chateaurenault était « blondasse et goussaut », c'està-dire court et gros.
Pour les autres, moins favorisés de la fortune, il faut s'en remettre au hasard pour apprendre d'eux quelques-uns de ces détails précis qui aident à les imaginer. Que saurions-nous de l'officier qui commandait le navire où le jeune Barras allait aux Indes, si le malicieux passager n'avait pris soin de nous apprendre que le digne marin portait une perruque mécanique dont les ressorts, en tirant la peau du front et des tempes, diminuait les rides du visage? Tout de même un haut fait immortalise mieux qu'une bizarrerie. L'illustre gourmandise de M. le duc de Vivonne suffirait-elle après tout pour qu'on parlât encore de lui?
Ce bon vivant était certes l'homme le moins fait pour devenir un bon marin. Gros de corps et fin de langue, en liaison avec les beaux esprits de son temps, lui-même satirique et spirituel, courtisan en faveur comme pouvait l'être le frère de M™® de Montespan, il apporta à son bord son goût de la bonne
chère et de la paresse. Il navigue. Il est à Gigeri qu'on bombarde. Général des galères, il les mène à Candie que le Turc assiège et que défend le duc de Beaufort. Partout il paie de sa personne, faisant belle mine aux boulets et nargue à la mort. Il ravitaille Messine révoltée contre les Espagnols. Viceroi de Sicile, il est fait maréchal de France. Il se montre d'une négligence et d'une incurie admirables. Il tarde deux mois à remercier le Roi du bâton et en reste quatre sans donner aucune nouvelle.
Hors les jours de combat, il s'occupe de boire frais, de manger finement et de bien dormir; mais, quand il le faut, il se retrouve à son métier, en sait la pratique, manœuvre avec justesse et se comporte en brave, de sorte qu'au lieu de passer à la postérité en simple assidu du Petit-Lever ou en courtisan de l'Œil-de-Bœuf, il fait figure de marin et, debout sur l'espalle de sa galère, en justaucorps vert et en bas cramoisis, avec sa corpulence et sa belle humeur martiale et épicurienne, il apparaît dans une odeur de poudre et de cuisine et dans un prestige guerrier et voluptueux de bombes et de bombance, et parmi les grands amiraux de son temps, entre les durs et graves profils d'un Duquesne et d'un Tourville, il montre sa face rubiconde et joyeuse, couronnée de pampre et de laurier.