‹ Figures et choses qui passaientChapitre 14 sur 26 · L'ŒUVRE DE MER · texte numérisé non relu

L'ŒUVRE DE MER

Peut-être ai-je détourné autrefois un petit courant de sympathie et de charité vers cette race héroïque de matelots qui est vouée, de père en fils, à la pêche d'Islande. On a versé quelques larmes sur les Yann et sur les Sylvestre, sur les Gaud et les vieilles grand'mères Moan, qui sont innon^brables dans ces familles de pêcheurs. Et, à une époque où la mer avait fait plus nombreux que jamais les orphelins et les veuves, mes amis

1. Le siège de VŒuvre de mer, dirigée par l'amiral Lafonrt, est à Paris, 5, rue Bajard.

inconnus ont généreusement donné sur ma demande; j'ai eu l'inoubliable joie d'aller distribuer à Paimpol de larges aumônes.

Eh bien I ils sont encore les heureux, ces Islandais-là, qui meurent, comme « Yann » et comme l'équipage de la Léopoldine, en pleine santé et en pleine vigueur, emportés soudainement par les lames au milieu de quelque tourmente.

Et c'est pour de plus déshérités que je tends la main aujourd'hui ; c'est pouT ceux que la maladie vient prendre en mesr, pendant la saison de pêche, sur ces eaux lointaines et glacées ; c'est pour ceux qui finissent là dans des agonies affreuses, éterneUement secoués et éternellement mouillés, à bord de bateaux inhabitables, où personne ne sait le premier mot de ce qu'il faudrait faire pour les guérir. Ils în'ont même pas, ces braves, les secours élémentaires que le dernier de nos routeurs de grands chemins est assuré de trouver dans les hospices de France.

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Cette mortalité, par les maladies qu'on ne soigne pas, est énorme chaque année, et il est révoltant de se dire qu'on n'a pas enrayé cela encore, quand c'était si facile 1

Uae œuvre enfin vient de se fonder dans ce but. Une société s'est constituée pour équiper des navires-hôpitaux qui iront dans les parages d'Islande, et où les malades seront recueillis, — recueillis et presque touiours sauvés, car, en général, il suffira des moindres soins, des plus ordinaires remèdes, pour rétablir ces constitutions robustes.

Mais l'argent manque encore à cette société si nouvelle. Donc, il faudrait donner maintenant, donner pour empêcher de si misérablement mourir tous ces malades de là-bas : pères de famille vaillants et jeunes, ou fils de vieilles femmes veuves, ou grands aînés et soutiens de petites nichées à l'abandon, ou désirés de pauvres fiancées en coiffe blanche...

PASSAGE DE GARMENGITA

Geci se passait, il y a, hélas! plus de vingt années.

Tout jeune midship, j'avais Tair d'un enfant attaché à la majorité de Tamiral qui commandait alors la station des Mers du Sud.

Je ne me rappelle vraiment plus qui m'avait présenté chez cette amie Garmencita... A Valparaiso, dans ce quartier solitaire, éloigné des quais et des navires, qui s'a[)pelle TAlmendral, elle habitait, au milieu d'un jardin, une belle maison dont les fenêtres étaient grillées de barreaux de fer

suivant Tu sage de l'Amérique du Sud. Elle pouvait avoir de trente- cinq à trente-six ans, Yàge de la beauté finissante pour les Espagnoles de cette côte, et, à mes yeux très jeunes d'alors, elle paraissait déjà une personne sans conséquence. Elle ne prétendait pas le contraire, d'ailleurs, malgré ses toilettes élégantes que les paquebots rapides lui apportaient directement de Paris : « Je suis une si vieille fille ! » avait-elle coutume de dire.

Nous nous étions bientôt liés d'une intime amitié dans le sens de ce mot le plus absolument honnête et chaste. Je lui consacrais mes soirées, toutes les heures de liberté que me laissait le service du bord, — et maternellement elle me faisait chaque jour conjuguer mes verbes espagnols. Sa figure tine, un peu jaunie, un peu — ohî si peu pourtant — parcheminée, consistait en deux yeux exquis, allongés à n'en plus finir, dont les cils frisaient, dont les coins,

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dès qu'elle souriait, se relevaient à la chinoise. Et je me disais : « Comme elle a dû être iolie! » Généralement silencieuse, répondant par des demi-mots, des clignements ou des moues, elle était spirituelle comme un. singe, avec une nuancedemoqneriesans la moindre noirceur.

Elle était très habile à lire dans la main, et volontiers je lui laissais longuement la mienne, ayant toujours quelque question nouvelle à lui poser sur mon avenir.

Dans sa maison, surtout le soir, dès que tombait la n.uit, j'éprouvais, malgré les tentures et les meubles d'Europe, des impressions d'exil très lointain : c'était ce quartier isolé, toujours silencieux ; c'était la pensée du long trajet qu'il faudrait faire dans les rues vid«s pour rejoindre les quais animés de matelots, et la perspective de ces deux kilomètres à parcourir ensuite en embarcation, sur une mer souvent agitée, pour rejoindre mon navire avant minuit, — les

midships, sur la côte chilienne, n'ayant pas encore le droit de découcher, ni même de dépasser Theure deCendrillon. En plein jour, son jardin me dépaysait aussi beaucoup ; c'étaient pourtant des arbustes à petites feuilles et à petites fleurs, qui poussaient là comme dans les pays tempérés qui ont un hiver; mais tous, nouveaux pour moi, inconnus : plantes de l'hémisphère austral, soumises au froid d'un hiver inverse du nôtre...

Un de ses grands moyens de charmer était la musique. Elle avait des doigts merveilleux; elle jouait surtout Liszt d'une façon tourmentée et délicieuse, où se mêlait une certaine étrangeté exotique. Je lui demandais souvent aussi des habaneras, des séguidilles, toutes sortes d^ danses espagnoles ou chiliennes. Et, une fois, comme elle m'en jouait une dont le rythme me semblait nouveau, je lui demandai ce que c'était?

— Ça... dit-elle I Une Sema-Couëque\.,. La

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danse d'ici I... Gomment, vous ne connaist-iez pas?...

Plus tard, je devais souvent voir cette Sema-Couëque, chez les jolies Cholas (qui sont des métisses de sang espagnol et indien). Mais pour le moment, non ; je ne Tavais pas pratiquée encore.

— Oh! continua-t-elîe ; eh bien, nous allons vous la danser, et même vous l'apprendre.

Vite, elle manda Juanita, Mercedes et Pilar (quinze à dix huit ans), ses trois nièces, qui demeuraient au bout du jardin avec leur mère. Et, quand furent en place les danseuses, tenant chacune, au bout d'un bras levé, son mouchoir à la main, brusquement elle se leva encore du piano où elle allait jouer cette Sema-Couëque :

— Oh! dit-elle, il faut chanter plutôt, chanter comme les Cholas, et moi je vais vous faire le tambourin.

Les petites chantèrent en se balançant, et, elle, l'œil changé l'œil presque indien,

tapait sur le bois sonore de la table d'harmonie, avec ses petites mains sèches qui semblaient devenues des bâtons, marquait le pan pan! pan pan! saccadé de la Semn-Coiiëque.

Pour que ce fût complet, ce soir4à, on servit, même le mathé, qui est une infusion traditionnelle de l'Amérique du Sud et que l'on boit à l'aide d'an tube de roseau.

J'eus vite fait d'apprendre. Et cela devint de tradition pour nos iins de soirées, auxquelles assistaient toujours Pilar, Mercedes et Juanita : « Si nous dansions la Sema- Gomque!'»

Une fois, la veille de quitter le Chili et de partir pour la Polynésie, je voulus qu'elle dansât elle-même :

— Oh I dit-elle, une si vieille fille comme je suisl... Vraiment, Pilar, est-ce possible, ce qu'il me demande?

— Monsieur, répondit Pilar, personne à Valparaiso ne danse comme tante CarmenciUl

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Avec une grâce souple et légère, elle se mit à danser. D'abord sa taille mince ^e balança sur ses hanches qui ne se dé[)laçaient presque pas, agitées à peine d'un petit mouvement rythmé. Puis, tout à coup, elle partit comme envolée à la cadence étrange, et tourbillonna.

Alors, pour la première fois, il me parut qu'elle était jeune...

Nous nous revîmes dix-huit mois après, à mon retour d'Océanie. Escale courte et mélancolique, avant le départ pour la France, les grands adieux. Je la trouvai vieillie, — surtout après ces Tahitiennes si jeunes, auxquelles je venais de m'habituer. En mon absence, ses cheveux s'étaient mêlés de fils argentés, et une de ses jolies dents blanches avait été dorée.

Dans son jardin, les plantes australes perdaient leurs feuilles : on était en avril, le commencement de l'automne, là-bas.,.

Nous nous quittâmes, nous promettant de nous écrire.

Puis, avec le temps, les lettres s'espacèrent — et, je ne sais comment, finirent. Vingt-trois ans, c'est une telle éternité I...

De plus en plus rarement, je songeais aux Mers du Sud, à Valparaiso, à TAlmendral, me disant : « Elle est vieille aujourd'hui, ma pauvre Carmencita, courbée peut-être, 3.Yec une chevelure blanche... »

Et, cette nuit, voici que j'ai rêvé d'elle. J'ai revu la maison de l'Almendral, le salon d'autrefois, au crépuscule gris; Carmencita, dans un fauteuil, blanchie, toute caduque. J'ai dit : Si nous dansions une Sema-Conëque! Et, d'un geste triste, elle m'a montré des manteaux et des châles de vieille dont elle était jusqu'au menton enveloppée.

Dans mon rêve, alors tout à coup l'heure a sonné de rentrer à bord de ma frégate qui allait partir. J'étais même en retard; j'avais

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un long trajet à faire à travers la ville obscure, dans des quartiers de gens du peuple, où des quantités de Cholas dansaient la Sema- Cou'éque, rieuses, moqueuses; les bras nus qui agitaient les mouchoirs à chaque instant se rejoignaient pour me faire une troublante barrière et retarder ma course. Enfin, la \ision s'est éteinte dans la nuit, du silence et du rien, comme j'atteignais les bords d'une mer sombre où personne ne dansait plus... Ce matin, à la reprise de la vie réelle, j'ai retrouvé le souvenir de Garmcncita très vivant, comme il arrive toujours pendant les premières heures après qu'on a rêvé de quelqu'un. J'avais surtout une mélancolie en songeant à sa beauté passée, à sa forme perdue. Et c'était pour la première fois, après vingt-trois ans, comme l'éveil de je ne sais quoi de tendre qui sommeille toujours, même imprécis et inavoué, au fond des amitiés que l'on a pour les femmes lorsqu'elles sont jolies ou finissent à peine de l'être.

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