‹ Figures et choses qui passaientChapitre 13 sur 26 · I84 FIGURES ET CHOSES · texte numérisé non relu

I84 FIGURES ET CHOSES

yeux malades, chaque jour immobile à sa même place, effondré sur des loques, au bord du trottoir, apathique et lent comme une larve. Et, derrière lui, sa mère accroupie, vieille femme exhibant les moignons rouges de deux jambes tranchées au genou.

Les gens passaient, affairés ou flâneurs, les cavaliers, les voitures, les hommes en fez rouge, les belles voilées des harems. Et, derrière ces foules, Stamboul échafaudait magnifiquement ses dômes dans le triste ciel crépusculaire.

D'une voix presque douce, la femme sans jambes appela son petit, disant en turc : « Viens mettre ton manteau, Mahmoud I viens vite, voilà le vent qui froidit I »

Il se leva docile et il vint. Son manteau était un vieux petit burnous sordide, grisâtre à rayures indécises, d'une forme orientale avec un capuchon. La mère lui tendait cette loque, et il présentait ses menus bras que terminaient des mains croches.

Mais tout à coup, avant que la seconde manche fût passée, il s'échappa, dans un subit élan d'espièglerie, et il se mit à courir, à courir, décrivant des cercles fous devant les passants, s'amusant à agiter, dans le vent froid qui se levait, les manches de son burnous comme des ailes...

Un peu de l'éternelle et si fugitive jeunesse, un peu de cet enfantillage joueur du début de la vie, qui est commun aux hommes et aux bêtes, venait par hasard de s'éveiller en lui. Parmi ses ascendants, jadis il avait dû avoir, comme tout le monde, des êtres sains, connaissant les élans de la joie physique, de la simple joie d'exister et de se mouvoir; alors quelque chose de ces disparus revivait furtivement dans sa frôle chair atrophiée.

Je le regardais, étonné, l'ayant toujours connu inerte, et je ne sais quelle impression d'in finie tristesse se dégageait pour moi de sa pauvre petite gaîté si éphémère, de sa

course follette, du papillonnement de son burnous grisâtre dans le vent refroidi et dans la lumière pâlie...

La mère sans jarnbes s'inquiétait à cause des chevaux, des voitures ; l'appelait, se fâchait, essayant de se traîner vers lui pour l'attraper. Mais il tournait toujours, autour des groupes indifférents qui passaient; il tournait éperdument, semblable aux phalènes grises des soirs...

ïl revint pourtant s'accroupir à son poste de misère; il reprit son attitude effondrée et ne bougea plus. Ge fut fini, brusquement, comme cela avait commencé.

Quelque chose de plus cruel que la pichenette donnée au papiUon de mite venait d'abattre ce petit être déjà pensant : l'inquiétude du gîte et de la soupe du soir;» la conscience d'hêtre si misérable et si différent des autres, d'avoir des mains mortes et d'être un paria.

Tête baissée, il regardait maintenait par

terre avec une impression sournoise et mauvaise, clignant ses paupières pleines de mal...

Entre lui et le papillon de mite, Tassociation qui s'est faite dans ma mémoire est encore plus intime que je n'ai su l'exprimer...

— Te fossoyeur est là dans le jardin, qui vient avertir le commandant que les trous sont faits I

Avec l'alerte accent gascon, cette sinistre phr.'iSe m'est dite, un matin de printemps, par un marin tout jeune, à la voix fraîche et gaie.

Un matin de printemps, un beau matin de mai rayonne sur le pays basque. Et il y a tant de vie neuve épandue partout, tant de joie dans l'air, tant de sève montante dans les plantes vertes, que la mort semble

un noir rêve improbable... Cependant, à la porte de mon jardin plein de roses, se lient le vieux homme annoncé, le fossoyeur aux mains souillées de terre...

Il s'agit de pauvres petits matelots bretons, enfants d'une vingtaine d'années, noyés il y a quatre ans dans les brisants de la Bidassoa, et que l'on exhume aujourd'hui. Le cimetière où ils dormaient est devenu trop étroit, trop pkin de morts; il faut les réveiller et les déplacer. L'équipage de leur navire, que je commande en ce moment, vient d'acheter pour eux, à perpétuité, un terrain où pieusement on va les coucher tous ensemble.

Et, comme leur famille est loin, c'est à mol que revient le soin de surveiller ce changement de demeue.

Les trous sont faits. Donc, il est temps que je me rende. Et je prends, à la suite du vieux déménageur de morts, le sentier bordé de marguerites, de véroniques, de

germandrées, de graminées folies, qui mène à l'enclos des suprêmes paix.

Du haut d'une colline, au bord de la Bidassoa, le cimetière regarde de grandes profondeurs lumineuses, de grands déploiements de mer et de montagnes qui sont, à cette heure, de tous les bleus connus, depuis les plus pâles et les plus diaphanes jusqu'aux indigos les plus intenses. L'air, étonnamment suave à respirer, est plein de senteurs d'aul.épine, de senteurs de lis. Et le cimetière est tout en fleurs; on dirait d'un jardin privilégié où les choses pousseraient à profusion; des lis blancs, fleurs d'autrefois, déjà un peu archaïques, montent çà et là leurs longues tiges au-dessus des tombes; des œillets s'étendent en bordures et en tapis; des pâquerettes de pleine terre forment de grands bouquets réguliers; il y a surtout des rosiers du Bengale fleuris avec une surprenante abondance : ils sont des gerbes roses, des masses roses qui se détachent déli-

cieusement sur le bleu des lointains. Le mois de mai méridional a jeté sur ce lieu une exquise parure éphémère, et il fait aujourd'hui un temps rare, même dans le Midi; un temps limpide parmi les plus limpides, et calme, tiède sans accablement, presque immobile avec de légers souffles tout imprégnés de vie, qui passent... Et on a beau avoir éprouvé tant de fois combien sont trompeurs ces mirages des printemps, on s'y laisse prendre encore, comme on s'y laissera prendre toujours, jusqu'à l'heure de la vieillesse sombre. On s'abandonne à une sorte de bien-être, d'intime ivresse de vivre, qui semble ne jamais devoir finir, pas plus que cette fête de lumière et de jeunesse qui est ce matin partout, immense, rayonnante et douce...

Les trous sont creusés jusqu'à découvrir les planches pourries des cercueils; mais on s'est arrêté là, suivant l'ordre que j'avais

donné; on m'attend pour soulever ces couvercles d'épouvantes.

Allons, commençons par Tvon Gaëlo, vingt-deux ans, gabier, dont le nom se lit en lettres blanches sur une pauvre petite croix de bois noir renversée parmi des œillets et des marguerites.

Le vieux fossoyeur descend, s'enfonce jusqu'à disparaître entre les parois de la fosse fraîchement ouverte; un autre homme, son aide, reste en haut, près du bord, attentif à ce qui va se passer...

Un premier coup de pioche, du côté des pieds, dans les planches qui cèdent et s'émiettent; alors, au milieu d'une terre grasse, plus noire que celle d'ailleurs, des débris informes apparaissent. Le fossoyeur tire sur quelque chose de long et de noirâtre : une jambe, qui se casse au genou et lui reste dans la main :

— Allons, dit-il à l'homme d'en haut, ils sont trop avancés, il faudra les avoir par

morceaux; va-t'en vite chez nous chercher la corbeille!

Et tout courbé sur sa besogne, il gratte là dedans avec ses ongles, ramassant un à un des doigts de pied qu'il range en petit tas, comme un jeu d'osselets.

-— • Je ne les croyais pas si avancés que ça, continue-t-il ; c'est vrai que, de ce côté du cimetière, ils finissent toujours plus vite...

En ^fft't, il n'y a plus guère que des ossements, qui se tiennent à peine entre eux.

Le soleil de mai plonge au fond de cette fosse, aussi gaîment que sur les fleurs voisines, il descend sur ces choses longtemps enfouies, qu'on s'imaginerait faites pour s'agiter dans les ténèbres, dans les confuses pénombres des nuits, et qu'on est pres(|ue surpris de voir si nettement éclairées et si défmitivement inertes. L'horreur qu'on attendait en est déjà moindre : elles diffèrent si peu, ces pauvres choses, de la terre d'à côté où les roses puisent la vie...

Voici la corbeille d'osier arrivée, et les débris s'y entassent. Le déterreur procède par méihùde, en remontant peu à peu vers la tête du mort ; les jambes, retrouvées ; tous les doigts des pieds, comptés avec soin, il découvre à présent les os plus larges du bassin, que de vivaces racines traversent, enlacent d'une infinité de filaments blancs...

En remontant toujours, voici le plus horrible, la poitrine : entre les cercles encore rougeâtres qui sont les côtes, apparaissent des tas de pourriture noire, des amas de vers. Alors, malgré le souriant soleil, malgré toutes les fleurs trompeuses, un frisson de révolte et d'effroi passe en nous, et le vieil homme lui-même se redresse hésitant.

11 prend son parti toutefois, réunit ses deux mains, les doigts joints, et puise dans ce thorax comme avec une cuiller... 11 a raison, en somme; tout cela n'eî^t que de la matière inotïensive, fécondante pour les racines profondes, déjà presque de rhuraus.

qui passera dans les branches des rosiers à la pousse prochaine o

Et, de nouveau, mais définitivement celle fois, l'horreur s'en va; la révolte, le dégoût, font place à je ne sais quelle résignation grave, et il me semble que, moi-même, s'il le fallait, pour quelque pieux devoir ou pour quelque agreste besogne de culture, j'oserais toucher à de tels débris. C'est presque une impression apaisante que de surprendre ainsi, à la lueur du grand soleil, le mystère des transformations souterraines ; de voir que ce nest que cela, un cadavre, qu'au bout de trois ou quatre années c'est déjà si peu humain, si proche du terreau et des pierres. Et on comprend mieux les dernières volontés de certains penseurs, d'Alphonse Karr entre autres: être enfoui entre des planches très minces, à peine solides, pour pouvoir retourner plus vite à la terre...

La corbeille s'emplit toujours ; on y a jeté aussi des fragments encore reconnais-

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sables de la chemise du matelot et sa cravate presque intacte.

Voici que Thomme y jette même un morceau du cercueil ; alors je lui demande :

— Pourquoi, ce bout de bois?

— Oh I répond-il, c'est pour ce qm tient après; tenez, voyez, ça vient de lui, cest de ses verb.

Et il retourne la planche pour me montrer, en dessous, un amas de larves qui s'y tient collé.

Le soleil monte, monte radieux dans le ciel tout bleu. L'heure de midi s'avance avec une tranquille splendeur. Du sol, s'exhale une odeur de menthes, d'herbes surchauffées, qui va, jusqu'à l'heure plus fraîche du soir, dominer le parfum de toutes les fleurs d'ici, roses, œillets, giroflées ou chèvrefeuilles. Il y a comme une joie infinie dans l'air ; la vie épand ses mille puissances, le renouveau sourit délicieusement partout. Là-bas, très loin, les nappes étin-

celantes de la mer viennent de se couvrir d'innombrables petites voiles blanches : toute la flottille des pêcheurs de Fontarabie qui prend gaîment le large, emportée par la brise légère. Sur le mur de i'enclos, des enfants frais et rieurs se sont perchés, pour voir ce que nous faisons, et, près de moi, deux belles filles, coiffées du foulard basque, regardent tranquillement la corbeille si remplie.

Le vieux fossoyeur continue de fouiller avec ses doigts :

— Oh I s'écrie-t-il, voyez si on a raison de dire qu'ils tombent tous du même côté, la tête sur la gauche I La voilà, la tête, et regardez un peu de quel bord elle est tournée!... Ohî ces dents, c' est-il blanc I c'est comme du lait I

Il prend la tête dans sa main, l'élève ihors du trou, toute suintante et rougeâtre, au plein soleil :

— lilais, regardez-moi ces dents! c'est-il

joli!... Dame, aussi, des tout jeunes, des enfaiits comme ça, et des si beaux enfants qu'ils étaient I

Puis, s'adressant aux deux belles filles qui sont là, curieuses et nullement recueillies :

— Le jour de leur mort, j'en connais plus d'une au pays qui a p'euré, allez I... A leur enterrement, tenez, je m'en souviens comme si c'était d'hier, je parie qu'il y avait plus de trois cents personnes I... Ah I les cheveux à présent; tenez voilà les cheveux 1

Et il met, sur le tas des débris, des choses légères qui ressemblent à de l'étoupe blonde. .

Cependant, elle est trop pleine, la corbeille, posée tout au bord de la losse ; il •s'en détache un amas de pourriture noire qui retombe sur le vieux déterreur, sur son cou, dans sa chemise ouverte...

— Oh! fait-il, un pou décontenancé tout de môme.

Et il se secoue :

— Je l'aurais préféré de son vivant pour me tomber dessus, bien sûrl... Enfin, ça ne me tuera pas, je pense bien I

La besogne pénible s'avance.

Les trois premiers sont déjà partis par morceaux. Nous en sommes au quatrième, Jean Kergos, timonier. Près de sa jambe, à la hauteur où la poche de son pantalon pouvait être, le fossoyeur trouve une petite chose noire, qu'il dépose à mes pieds : une bourse de cuir, avec un fermoir en métal... Ah I c'est que ceJui-ci, rapporté à la plage par une lame au bout de huit jours seulement, n'avait sans doute pas été déshabillé avant sa mise au cercueil.

Je fais ouvrir cette bourse. Elle contient des pièces d'argent, des sous espagnols, puis des boutons de marine, avec des aiguilles pour les recoudre. Pauvre garçon, il était un soigneux, probablement, un qui aimait avoir sa tenue de matelot bien en ordre...

Allons, qu'on lui rende sa bourse et ses bibelots de couture; dans le panier tout cela, avec ses os et les débris de sa chair. Gardons seulement ses pièces d'argent : il a peut-être, qui sait, quelque vieille mère indigente, à qui ce legs suprême fournira du pain.

Quand la corbeille a été remplie une dernière fois, je quitte ces fosses vides pour la suivre, tandis qu'on l'emporte, par les petites allées paisibles si envahies de graminées folles, si fleuries de roses. L'air très suave est à la fois chaud et léger. Des oiseaux chantent et des abeilles bourdonnent. Vraiment, je n'ai jamais vu journée plus charmante, temps plus enchanteur, ciel de renouveau plus rempli de mensongères promesses douces. Et les apaisements inattendus continuent de se faire en moi-même, apaisement de l'effroi physique d'après la mort, apaisement de l'horreur des cimetières, résignation aux pourritures promptes, dans

cette terre où descendent les racines amies,, translormeuses de tout...

Voici le trou préparé pour les réunir. Au fond, dans une grande caisse en bois bianc, où sont déjà les débris mêlés des autres, on jette le contenu de cette quatrième corbeille. Alors tout mon calme d'esprit s'en va, à contempler cet amas d'os rouges, de lambeaux de drap de marine, de pourriture noire et de vers^ qui a été quatre jeunes hommes, quatre beaux matelots ;.. Des boules rougeâtres, — les crânes, — se détachent sur ce fouillis sans nom, la tête de Tun entre les tibias de l'autre, dans une promiscuité a'roce, dans un désordre ridicule et pitoyable...

Anxieusement je me demande si nous ne venons pas de commettre, dans un dessein pieux, la plus odieuse des profanations... Oh ! laisser les corps en paix, là où ils sont couchés, ne pas rouvrir les tombes, ne pas^ porter la main sur les ossements ! . . .

Les Orientaux encombrent leurs villes de cimetières, plutôt que de violer une sépulture ; ils détournent un chemin plutôt que de déranger le plus humble des morts... Mais, comme nous sommes loin, nous, de leurs respects exquis !...

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