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n'est que l'immense demeure d'un roi invisible ou peut-être mort.
Rien que des palais, des sérails, des parcs et des pngodes ; sans doute des richesses entassées, qui dorment depuis des siècles; rien que des gens de cour, des mandarins, — bandes ténébi'euses qui gouvernent et pressurent ce vieux royaume de poussière.
Cinq enceintes concentriques de murailles, contenant, à mesure qu'on s'approche du centre, des personnages de plus en plus considérables et de plus en plus mystérieux.
Au milieu enfin, ce roi qu'on n'a jamais vu, enfermé comme au fond d'une de ces séries de coffrets chinois qui s'emboîtent les uns dans les autres, indéfiniment. Il arrive, dit-on, que quelque garde du palais, pris de curiosité, risque sa vie pour apercevoir par une porte, par une fenêtre ouverte, ce vieux visage de roi, aussi mortel que celui de Méduse ; — s'il y parvient et qu'on le sache, sa tête est aussitôt coupée.
f Cet te mile, paraît-il, est ^gardée par un charme. « Quand les Européens y péiiBti?t>ront, dit un proverbe ancien, le ciel tombera. »
Cela vaut bien qu'on risque l'attaque, et la journée de demain préoccupe l'imagination.
Huit heures du soir.
11 eât temps de descendre faire une première 'ronde de nuit dans le^village.; des sections d'artillerie et d'infanterie qui y ^ont campées relèvent de l'autorité du fort.
On se met en route, les armes chargées. Le fanal de ronde, qui ouvre la marche porté par un matelot, est une exquise petite lanterne chinoise dlun travail ancien, qu'on a prise dans aine ;pagode.
La ronde descend, les pieds glissant dans le sable. On sent des odeurs de brûlé, voici le vïilage : des brasiers rouges exhalant des fumées puantes ; des porcs qui grognent, en
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feetant de la tête parmi les décombres et les morts ; des poules et des pintades effarées, qui cherchent où se percher pour dormir. Malgré soi on évite les fouillis obscurs, on passe au large de peur des cadavres.
Voici r horrible : a Han !... Han I... » qu'on avait commencé à oublier, — le son d'une voix creuse qui râle ; et des mains se tendent, suppliantes, essayant de fai-re tchintchin. — Ils sont même beaucoup là, par terre, qui appellent ; il faut s'arrêter pour les faire boire, et les bidons des braves rondiers y passent entièrement.
Une grande construction restée debout, dans laquelle des ombres paraissent s'agiter auprès d'un feu ; — au dedans, des murailles dorées, une voûte dorée, une proiondeur d'église et une magnificence de sérail.
C'était une pagode du roi. — Elie est pleine de soldats d'infanterie de marine qui causent, vont et viennent en fumaait ; ils brûleat, pour cuire leur soupe, des fauteuils
d'une élégance très recherchée, recouverts d'une fine couche de laque et d'or.
Nuit épaisse et lourde, — Encore des maisons brûlées, — des cadavres. Des tas informes, des moitiés de têtes roussies essayant de se soulever, des mains qui remuent. La petite lanterne chinoise éclaire ces choses au passage...
Et puis, encore une pagode, moins grande celle-ci, semblant très antique; une vieillerie curieuse, avec des diables qui s'enchevêtrent sur le toit, des monstres de porcelaine qui grimacent à l'entrée.
Des Bouddhas de jaspe, des dieux et des déesses en bois doré gisent près de la porte, cassés, les jambes en l'air, sans tête ; on en a sans doute emporté beaucoup, et ceci semble le rebut d'un rapide triage. — Un feu est au fond, brûlant assez mal, faisant danser des lueurs sur les dorures anciennes, sur les inscriptions de nacre, sur les faïences ; c'est la cuisine de quatre soldats qui se sont ins-
tallés pour faire bouillir un porc. Plusieurs éditions du groupe mystique du Héron et de la Tortue traînent par terre ; et même un de ces grands hérons brûle sous la marmite, avec d'autres débris de sculpture, couché en travers du feu, tenant raides ses longues pattes laquées de rouge et son dos doré.
Ces quatre hommes qui sont là rient très fort , échangent des plaisanterie? faubouriennes, avec un mauvais accent parisien ; on devine des rouleurs de barrière, que le hasard s'est chargé de réunir autour de ce souper.
Un peu plus loin, d'autres ont ramassé une toute petite fille, bébé de quatre ou cinq ans, légèrement blessée à la jambe. Ils Font pansée, couchée le plus douillettement possible, ils la soignent avec une sollicitude extrême. Elle dort, confiante, au milieu d'eux ; ses yeux tirés vers les tempes lui donnent la figure d'un petit chat jaune très gentil et très câlin.
Ils l'avaient d'abord couchée toute une
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pour qu'elle fût plus à Taise :par cette grande clialeor ; mais ils viennent de décider en conseil qu'il fout hn cou^r le ventre, de peur qu'elle ne prenne la colique, avec la mauvaise humidité delà nuit; — et l'un d'entre eux donne sa ceinture.
Pauvre petite abandonnée, qu'est-ce qu'ils vont pouvoir en faire? On 'ne leur perniettra pas de l'emmener : et alors, qu'est- ce qu'elle deviendra, toute seule, quand ils seront partis ?
Marotenant il faut remonter au fort; — S-asseoir dans le grand 'fauteuil doré, ou se coucher dans le hamac bleu que les boys ont sus|3endu? — Plutôt le fauteuil, pour mieux voir autour de soi.
Nuit de plus en plus obscure. On sent qu'on Qêi dans un endroit élevé, à cause des étendues de noir qui se déploient partout, avec des feux lointains d'incendies ou de campements.
Les matelots ont été sages. Plusieurs <e sont déjà couches tranquillement dhns la maison du mandarin militaire. D'au 1res restent assis, très silencieux et songeurs, écœurés maintenant d'avoir dû charger à la baïonnette, de se voir du sang sur leur habits de toile, et attendant le jour avec impatience pour aller laver cela ^i à l'eau douce ».
Il y en a qui veulent déjà souper, pnr enfantillage, à peine remis de leur grand dîner; ib ont encore été faire razzia du côté de certaine flaque d'eau où tous les poulets et les canards échappés du feu se sont réunis comme pour un dernier conciliabule d'oiseaux. Ils-en ont mis une douzaine à bouillir, avec un petit porc, dans une marmite énorme, sur un feu de ibambous.
Une détonation, -et tout s'«^parpille I -La marmite saute en l'air, vole en éclats ; la sauce retombe en pluie. — Pour s'expliquer la chose, ils visitent le reste de ces bam-
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bous, pris tout à l'heure chez le mandarin : ce sont des étuis à poudre, pleins jusqu'au bord. Cela les fait rire, et ils vont se coucher.
Le silence augmente, et les brisants de la grande plage commencent à faire entendre leur bruit.
De temps à autre, « pan pan pan pan », comme disent les boys de Saigon : — une sentinelle qui s'est figuré entendre marcher, et qui, effarée, dans un demi-sommeil, a tiré à coups précipités sur quelques fantômes de son rêve.
Ou bien un râle caverneux, qui monte d'en dessous des murs ; toujours le « Han ! Han!... » prolongé en plainte déchirante : quelqu'un qui meurt. On se bouche les oreilles pour ne plus entendre.
La houle du large doit être forte ce soir, car ces brisants font un bruit qui augmente. Ce matin déjà, les canots avaient peine à accoster la plage; ils ne le pourraient plus
du tout ce soir, et, en cas de surprise, de déroute, le rembdrquement serait impossible.
On écoute avec un peu de mélancolie le grondement sourd de ces lames qui coupent majiitenant toute communication avec Tescadre, avec le monde européen ; — on songe qu'on n'ost qu'un tout petit nombre d'hommes, ne tenant là que par toute Tépoivante qu'on a jetée. — Et cela semble bizarre, à la réflexion, d'être venu ainsi inipndemment se camper au milieu d'un pays immense, en s'entourant de morts pour faire peur.
Huit heures et demie.
Une lueur rapide, un grand biuit qui fait tressauter : un coup de canon à mitraille, part": d'en bas, du village. — Alerte! on crie : « Aux armes! »
Ce sont les tirailleurs qui ont cru voir au milieu de la lagune, sur les luisants noirs
de l'eau, de grandes jonques apparaître en silhouettes.
Après tout, peut-être venaient-elles parlementer.
'0n ne les voit plus. — Encore le silence.
Neuf heures.
Au même point plusieurs jonques apparaissent à la file, illuminées tout à coup par un feu clair, à long jet de flamme, qui brille à l'avant de Tune d'elles.
Encore alerte et aux armes I Ces jonques viennent de la grande terre, de la direction de Hué.
Et puis on s'arrête : il y a le pavillon parlementaire blanc au-dessus de ce feu, allumé là sans doute pour le faire bien voir. — Il faut descendre sur la plage av^c Tinlerprète, pour recevoir cette ambassade et donner l'ordre aux sentinelles de la laisser aborder.
Elles s'approchent lentement, les jonques,
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coimne hésitantes, ayant peur : elles arrivent, avec leur tournure de gondole vénitienne, portant haut leur dôme central et leurs pointes arquées. Elles marchent sans bruit, à la godille, avec ce petit trémoussement qui est particulier à ce genre d'allure. Une voix, qui -semble bien française, «interroge :
— 'Voulez-vous recevoir les parlementaires de la cour de Hué, qui ^viennent demander la paix ?
On répond :
— Oui !
Et elles acco-*tent. Des torches improvisées, des morceaux de bois qu'on brûle, éclairent ce débarquement de gens étcanges.
D'atbord des gardes de la cour d'Annam, vêtus de bleu t'ombre, avec de larges cols bordés de rouge. On les trouve bien un peu nombreux pour une simple ambassade, m^is c'est probablement une question d'étiquette, et d'ailleurs ik sont sans armes.