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FIGURES ET CHOSEC

Et puis on voit sortir de grands brancards d or, somptueux, terminés en figures de monstres; et des parasols d'or, ouverts en pleine nuit, et des baldaquins, et des hamacs... Cela semble un déballage de féerie.

Toutes ces choses s'organisent méthodiquement sur le sable. Les gardes mettent ST>r leurs épaules les brancards d'or, y suspendent les hamacs bleus, puis les recouvrent de baldaquins et de rideaux — en tout quatre palanquins complets, — dans lesquels montent, avec des airs de Dîvstère, des personnages qu'on ne peut apercevoir. Quatre porteurs de parasols se précipitent, comme pour les abriter contre des rayons imaginaires, et enfin le cortège s'ébranle. Avec toute une suite silencieuse, il se dirige vers l'homme qui représente à ses yeux la guerre, l'invasion, l'extrême terreur : le lieutenant de vaisseau commandant le fort.

Celui-ci attend, à quelque cent pas,

debout, près d'un feu de branches attisé pour 1(^ mettre en lumière ; en tenue du campagne, lui, poudreux et déchiré, sali df- terre et de iumée, incorrect et un peu moqueur, devant une si cérémonieuse ambassade.

A deux pas di:* lui, le premier parasol s'aLtaisse, le premier palanquin s'arrête, et les rideaux s'ouvrent^,..

lY

On s'attendait à en voir descendre quelque grand personnage asiatique. Mais non, c'est une tête européenne, très pâle, qui se soulève sur le hamac à franges bleues ; la voix, absolument française, a cette lenteur douce, un peu onctueuse, des gens d'église; rhomme est vêtu d'une soutane violette; l'anneau pastoral brille à son doigt, et il tend d'abord sa main, pour recevoir un baiser qu'on ne

lui donne pas.

-^ Monsieur, je suis l'évêque missionnaire de Hué. J'accompagne les parlemen-

taires. Voulez-vous recevoir le ministre du roi?

En même temps, le bras d'un des invi^ sibles personnages entr'ouvre les rideaux du second palanquin et présente une loUre dont radresse est mise en fran;,^ais d'une écriture très courante (celle de l'évêque sans doute) :

« A Monsieur le Commissaire général ci"vil, ou, en son absence, à Monsieur le Gontre-Amiral commandant en chef. »

Assurance est donnée à monseigneur qu'il sera traité avec les plus grands égards-, lui et les personnes qu'il accompagne. Mais il est prévenu, en môme temps> que le& lois de la guerre, et celles aussi de la plus simple prudence, obligent à le conduire au fort sous escorte armée; il y sera gardé courtoisemenl jusqu'au retour du sou: -officier qui va aller là-bas, au quartier général (fort du Sud), porter la lettre parlemeor taire et prendre les ordres supérieurs.

Alors une bande de matelots vient, sur un signe, envelopper l'ambassade entière, 'i le cortège, reprenant sa marche à la lueur des torches, se met à gravir, dans un silence de mort, la pente raide des sables.

Ces torches, de temps en temps, éclairent quelques cadavres eifoadrés, les mains en Tair, en trav» rs du chemin, ou bien quelque mourant qui se met à pousser son râle horrible, à tue-tête, en tendant ses bras vers les gens de cour. Mais ceux-ci passent sans oser se retourner, tremblants et hébétés par la peur.

On s'arrête en haut, dans le petit campement de VAtalante,

xilors tous les parasols dorés s'abaissent et les porteurs s'accroupissent. Les rideaux des palanquins s'agitent comme pour s'ouvrir; les invisibles personnages vont paraître; et les matelots, curieux de leurs figures, font cercle, attisent les bambous pour mieux voir>

D'abord- ^jacnseigneur, qui met pied à terre péniblement, l'attitude affaisbée. Sca vicaire descend après lui. — Et enfin, les deux personnages d'xVnnam, ministre et secrétaire d'État.

ils Irembleiit très visiblement, ceux-ci, et se serrent contre Tévêque.

ils sont vêtus, avec une extrême simplicité, de tuniques à la chinoise, uniment noire.s, fermées par des brandebourgs et des boutons de jaspe rose ; ils portent petite bai biche rare et pointue, — comme Attila ; et leurs longs cheveux de femme sont relevés négligemment .^ur la nuque en un chignon à Tanlique. L'un et l'autre parfaitement distingués d'ailleurs, dans toute leur personne; des figures fines et des mains petite- le patricien, avec des ongles invraisembliil-les, eifilés en grilles.

Le* ministre s'appuie sur l'épaule d'un courtisan étrange, de sexe ambigu, qui .-'est précipité pour l'aider à descendre : vêtu de

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noir comme son maître, les cheveux partagés au milieu en deux nattes très longue^,, la taille mince et svelte, la figure efféminée et jolie. On dirait d'abord une jeune fille en costume d'homme. Mais c'est un. jeune garçoni, parait-il.

Alors on songe à ces «enfants asiatiques» que les: raffinés du Bas-Empire latin faisaient venir à grands frais et attachaient à leur personne comme choses de; mode et de luxa. Sans doute cet Extrême Orient immobilisé, si vieux avant notre ère, n'a pas changé depuis l'époque romaine.

Le& boys de Saigon, qui sont eux ausisi des «-enfants asiatiques», seraient très uides en ce moment pour improviser, faire sortir de terre, un souper présentable à Fambassade qui semble épuisée par les^ émotions et le voyage. Mais ils ne sont plus là. Ils ont été expulsés du campement des matelots à la tpmljée de la nuit, par mesure d'ordre, et

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s'en sont allés dormir on ne sait où. Un peu d'eau et de vin, an peu de thé et de riz, c'est tout ce qu'on peut offrir à ce ministre et à monseigneur, qui l'acceptent.

Maintenant les deiïx prêtres, les deux officiers français et les deux grands d'Annam, ayant à leurs pieds « l'enfant asiatique >, sont assis fort tranquillement, comme des amis, sur les bancs légers du mandarin militaire.

La conversation commence, un peu leiate, embarrassée. — C'est monseigneur qui traduit, et sa voix traînante dénote une fatigue excessive. Il dit la constcr .ation qui règne dans Hué. la stupeur, la contagieuse épouvante causées par nos canons énormes, par nos fusils à longue portée, par nos feux rapides.

Et puis il ajoute, plus bas, qiie son rôle, à lui évrque, est naturellement tout à f;iit ofTicieux. En venant ce soir, il n'a fait qi>e céder aux sol lâciia lions de la cour d'An nain ;

la terreur était telle que, sans lui, les parlementaires n'auraient pas osé se présenter au camp des Françiiis.

Au milieu de Tenceinte du fort, se tient la suite silencieuse de l'ambassade; gens de cour ou simples gardes accroupis pêle-mêle dans le sable, serrés les uns contre les autres, accablés, comme à rapproche de leur dernière heure. Et les brancards magnifiques qui gisent par terre, les dorures des grands parasols, jettent leur note d'Asie sur ces groupes muets.

La nuit est moins épaisse ; les nuages obscurs qui, au coucher du soleil, s'étaient tendus comme un velu m, commencent à se déchirer, laissant paraître des trouées claires pleines d'étoiles.

Les matelots, qui se sont réveillés tous pour voir entrer ces palanquins et ce cortège, sont assis maintenant alentour sut les murs bas du fort ; ils fument et ils causent en

sourdine. Par-dessus leurs têtes on voit les étendues noires, redevenues si tranquilles avec la nuit. Du côté de l'ouest, il y a toujours, dans les lointains, des brasiers rouges qui sont les restes des villages. — A l'est, cette grande plaine unie qui semble de marbre bleuâtre, c'est la mer de Chine ; elle commence à luire par places, reflétant les trouées et les étoiles d'en I

... Voici une fois de plus le « Han!... Han!...» qui monte de la plage, horriblement prolongé. Encore un qui meurt ! Malgré soi on fait silence tant que dure ce râle, et les gens d'Annam frissonnent.

Et puis on voit, tout au ras de l'horizon, monter le gros disque rouge de la lune, qui étend sa traînée lumineuse sur l'immensité des eaux. Dans un moment il va faire très clair.

Peu à peu, dans le petit groupe parlementaire, la conversation devient plus animée,

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plus cordiale. Le ministre offre ses longues cigaFettes d'Anoamite, roulées en cornets milices, qu'il a apportées toutes faites dans un coffret ; il pâiraît prendre confiance en les voyant aceepté^es.

Le langage de ce pays semble toujours une suite de consonances incertaiaes, nasillardes, entrecoupées en monosyllabes lan peu haletants, et où revient à courts intervalks quelque chose comnae le miam des chats. Tout cela pourtant a une signification, paraît-il, car monseigneur traduit une foule de choses fort gracieuses que les pauvres vaincus se croient obligés de dire.

Vers dix heures et demie, arrive du fort du Sud le capitaine de frégate L. .., accusant réception de la lettre de paix et apportant les ordres supérieurs : on mande tout de suite au quartier général l'ambassadeur et l'évêque qui pourront amener leurs secrétaires ; qoant aux gens de leur suite, ils

devront rester au fort de VAialante, sous la surveillance du lieutenant de vaisseau cuinnoandant qui est prié de les faire coucher au miliou de ses matelots.

Très vite, les beaux brancards se remon^ tent, les hamacs, les rideaux s'arrangent ; les quatre personnages prennent congé, et leurs palanquins s'éloignent, au pas rapide et cadencé des porteurs, La lune, encore très basse, les éclaire d'une lumière chaude; on les regarde se perdre dans le lointain, sur les sables roses, toujours avec leurs parasols dorés, leur air de personnages de féerie.

Au campement on s'agite, on s'organise définitivement pour dormir.

Mais les hommes jaunes ont peur, à présent que l'évêque et leur chef sont partis. Avant de se coucher parmi les marins, ils éprouvent le beeoin de cimenter leur amitié avec eux, de l'alTirmer par mille témoignages

aimables. Alors ils leur font à tous de longues politesses, des révérences annamites à ressort, de cérémonieux tchintchin à mains jointes, des shakehand à n'en plus finir. Et les matelots, très saisis en présence de tant de belles manières, rendent les saluts et les poignées de main, en étouffant des envies de rire ; ils s'étonnent beaucoup de rencontrer des gens de cour si obséquieux et de leur sentir les ongles si longs.

Avant minuit, tout le monde est à peu près casé, couché, endormi, — les sentinelles exceptées.

Les deux officiers, restés sur leurs fauteuils de mandarins, ne dorment pas encore, eux non plus.

La lune a beau répandre sa belle lumière nette ; les nuages ont beau s'en aller ; le ciel, redevenir ^ur et splendide, rien de tout cela n'égayé cett^ nuit de veille. On recommence à distinguer comme en plein jour

les fumées des villages qui brûlent ; sur les sables clairs on voit les morts qui dessinent des taches noires, — des croix, quand leurs bras sont étend. is. Et les brisants font toujours leur bn t, qui donne cette même impression d'isolement, de séparation du reste du monde, sur cette terre d'Annam.

Alors tout à coup l'affreux « lîan I... Han!... » s'exhnle encore, et cette fois on l'entend venir de tout près, de par terre, presque de dessous les fauteuils, en même temps que de vra bras se tendent pour tout de bon, cherchent à vous enlacer les genoux... — C'est le blessé de ce soir, le pauvre garçon à la poitrine percée, qui est encore revenu, qui s'est traîné et introduit là, Dieu sait comment !

On n'ose plus le faire emporter; on lui donne une couverture, du vin à boire, tout ce qu'il veut; mais il est bien ennuyeux de s'obstiner ainsi à reparaître ; puisque l'on

ne peui rien pour le sauver, il devrai* kîien mourir.

L'air, le vent sont chauds, lourds ; il y a une senteur douceâtre et énervante de plantes tropicales, de fleurs de dunes. — Et puis autre chose encore, un mélange à la fois fétide et musqué qui est particulier aux villages, aux gens, aux objets de ce pays. Les matelots disent : « Ça sent le chinois », et c'est tout ce qu'on peut dire de mieux. Voilà : « Ça sent le Chinois » ; c'est caractéristique et indéfinissable.

... Tout à coup une première bouffée de cimetière vient se mêler à toutes ces étrangelés d odeurs... Les cadavres, qui commencent à se faire sentir I... — En effet, il aurait fallu les éloigner avant la nuil ; on aurait dû y songer, en voyant, au coucher du soleil, les premiers oiseaux noirs s'assembler. Mais on comptait faire faire demain celte besogne par les prisonniers, on ne pensait pas que la décomposition viendrait si vite.

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... Une seconde bouffée monte, écœurante, horrible... et jusqu'au matin cela va ccrtainem.cnt augmenter très vite, devenir intolérable. Que faire?... Réveiller les matelots, déjà si fatigués?... On hésite entre Thorreur daller remuer ces corps la nuit, et le malaise sombre que cause leur voisinage. Une lassitude vous cloue sur place; une espèce de mauvais sommeil finit par arriver, plein de rêves, hanté par des contorsions, des grimaces, du vilaines singeries de morts...

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