JOURNÉE DU 2 1 AOUT
 six heures, le solei) est !à, jetant d'un seul coup, à son Itver rapide, sa grande lumière magnifique et son extrême chaleur. Alors les visions de la nuit s'en vont ; les choses reprennent leurs proportions vraies.
La tente où Ton a dormi est remplie de rayons. On voit briller les hampes dorées, les lances de pagode qui soutiennent les toiles tendues ; mais ces toiles sont souillées et sordides.
Dehors, tout lo campement s'éveille. Les Annamites, en s'étirant, soupirent à la
pensée qui leur revient de leur défaite et de leurs terreurs d'hier. Ils secouent leurs robes bleues, — qui sont fanées, — tordent leurs longues chevelures, rajustent leurs chignons comme des femmes. Et il y a déjà plusieurs feux allumés sur le sable ; ce sont les matelots qui ont voulu dès l'aube recommencer leurs grandes cuisines de poulets.
Là-bas, la terre d'Annam paraît très belle et un peu étrange à cette heure matinale. Les hautes montagnes dessinent en Tair leurs cimes violettes ; elles paraissent plus dentelées que nature, comme dans un paysage que des Chinois auraient i)eint. Les plaines boisées sont de cette teinte fraîche et éclatante qui est particulière aux Tropiques. Et en aperçoit le mirador de Hué, — celui du palais royal, — qui domine ces lointains verts...
Le blessé à la poitrine crevée est mort pendant la nuit ; il est allongé tout raide, bouche béante au soleil. — Autour du fort,
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naliïreilefla'eiit, les cadiavres sont toujours là, dans leurs poses de la veiile. Et, comme si on eîi manquait, la mer a même rapporté tous ceux qu'on lui avait jetés hier ; ils sont }e long de la plage, baignés dans l'écume blanche des lames, avec kurs mains en Fair toujours, — et tous ballonnés, ressemblant à de gros magots ventrus. Il va falloir décidément creuser de grands trous pour y mettre tout ce monde.
Est-ce qiïon marchera aujourd'hui sur Hué, — est-ce qu'on franchira les grands murs mystérieux? — Sans doute non ; cette ambassade arrivée cette nuit aura signé n'importe q<aoi, par peur de nous voir venir dans la ville, dans les palais, — et le vieux proverbe d'Annam aura raison encore une fois.
Auprès, autour du campement, ce sont toujours les sables étincelants et chauds, contrastant avec la rive verte de l'intérieur ; et puis les ruines, les débris de tout ce que
le feu a détruit hier. Deux pagodes restées r-L^bout montrent, avec des aspects méchtints, leurs cornes, leurs griffes, toutes leurs diableries de faïence. Et les cocotiers du village, qui étaient si frais, ont passé au noir ; ils sont plantés au milieu de ce désarroi comme de vieux plumeaux roussis.
Vers sept heures, le bruit très éloigné d'une fusillade. Ce sont les troupes françaises campées au fort Circulaire qui viennent de traverser la rivière de Hué dans les canots de l'escadre et s'avancent sur les sables de la rive Sud. A la longue-vue on suit dans le lointain les mouvements de ces rangées de petits pygmées noirs qui sont des matelots et des soldcits ; on les voit s'emparer sav:^s coup férir de deux ou trois forts que les ennemis ont abandonnés dans la grande panique d'hier, — et le pavillon aux trois couleurs est hissé partout.
Ce doit être ia fin des fins, €t sans doute on ne se battra plas.
Jonrnée lourde, longue, îfâoa3tone, accablée de 'cbaleur, pénible à passer.
On enterre les morts. Il y en a encore plus qiî'on ne croyait. Le rapport oSiciel annamite en accuse douze cents, et ce doit être le compte. On les j tte en bloc dans de grands trous. Les prison ni<3rs font cette besogne, surv«ii!.és, baïonnette aux reins, par les sergents des troupes indigènes de Saigon.
Les matelots, qui sont très altérés aujourd'hui, puisent de Feau aux citernes; mais c'est de l'eau boueuse, et de plus elle est musquée comme toutes les cboses da ce pay^. L^s prisonniers expliquent qu'on l'a apportée de la grande terre dans des outres de bique où elle a pris cette odeur, et qu'elle n'en a pas mK>ins nn fort bon goût.
TROIS JOCRriÉES DE GUERRE 327
Toot de même, en cas de poison, les matelots qui se méfient imaginent de la filtrer. Et voilà les grands chapeaux chinois,
— qui iaisaient déjà de merveilleux entonnoirs Dour vider le vin dans les bidons,
— requis pour ce nouvel emploi. (Le sable en est semé, de ces grands chapeaux coniques en forme d'abat-jour, tombés dans la déroute). On met dedans, au fond, un peu de charbon pilé, puis on les remplit d'eau, et bientôt, par la pointe, coule un petit ûlet clair qui n'est pas trop mauvais à boire.
Trois heures de l'après-midi.
L'ambassade traverse de nouveau le campement, revenant du quartier général. Elle passe sans s'arrêter, ramasse son escorte, descend, au pas gymnastique, vers la lagune, puis s'embarque dans ses jonques. Et nendant tcut ce délilé rapide, les grands parasols asiatiques bariolés d'or se tournent, s'élèvent ou s'ab ssent suivant les rayons
du soleil, manœuvres avec une rare précision par leurs porteurs.
Cette fois les palanquins sont restés fermés. Monseigneur seul a entr'ouvert ses petits rideaux, pour saluer de la main et annoncer que le traité de paix est accepté avec ses •clauses les plus dures : on se dépêche le plus possible, pour le porter ce soir même à la signature du roi d'Annam...
Allons, le vieux proverbe a dit vrai, et les grands murs de Hué vont garder leur mystère...
Le vent est à la paix décidément. Au coucher du soleil, deux mandarins arrivent au fort, un peu tremblants, mais empressés et obséquieux, avec des airs d'humilité sournoise ; faisant de beaux tchintchin, distribuant à tout le monde des poignées de main qui s'embarrassent dans les plis de leurs manches-pagodes, dans la longueur do leurs ongles.
Leurs robes sont en gaze de soie bleumarine, à grandes rosaces brochées, — avec des devants d'un bleu plus pâle, comme ces gilets qui ont été de mode pour les femmes en France.
Ils sont venus nous amener un convoi de bœufs, de porcs, de bananes, d'eau fraîche, de toutes sortes de choses fort bonnes, qui vont être les bienvenues.
Ils apportent aussi des nouvelles à sensation : il paraîtrait que le roi en personne, l'invisible, l'inconnaissable, est monté hier dans son grand mirador, qu'on aperçoit là-bas, pour regarder le bombardement et l'escadre. Il est vrai, on avait répandu dans la ville de rigoureuses menaces de mort contre qui oserait lever les yeux vers cette tour, et toutes les maisons, toutes les fenêtres s'étaient fermées avec terreur. Mais, dans les grands faubourgs habités par les Européens et les marchands, on aurait pu, avec de^
lunettes, l'apercevoir, et ce fait est vraiment
330 PICURES ET aiQSIS
un signe des temps, une chose sans précédent dans rhistoire de l'Aonaoï.
Neuf heures du scir.
L'ordre arrive du quartier général, de faire rembarquer les marins demain matin à la première heure...
C'est fini, ce petit rêve de conquête. On laissera les forts sous la garde de l'infanterie de marine et de la Vipère.
Les matelots^ très désappointés, se répandent dans le village incendié pour ramasser dans les décombres mille petits souvenirs qu'ils désirent emporter; avec des lanternes, ils font parmi les débris des choix très extraordinaires, se lamentant beaucoup de n'avoir pas été prévenus plus tôt, de n'avoir pas pu trier tout cela au jour. Ils ne s'endorment que fort tard, quand ils ont préparé tous leurs petit paquets et chanté plusieurs chansons.