‹ Figures et doctrine de philosophesChapitre 4 sur 6 · RANT · texte numérisé non relu

RANT

Emmanuel Kant naquit à Kœnigsberg le 22 avril 1 724. Sa famille était-elle, commo il se plaisait à le prétendre, d'(.»rigine écossaise? Ce n'est point positivement si^r. Son père, Jean-Georges, était sellier : homme de petite instruction, mais d'intelligence droite, dactivilé laborieuse, d'honnêteté rigide. Sa mère, Anna-Ilegina Heuter, était une femme de grand sens et de grand cœur, très pénétrée de ses croyances religieuses, mais sans exaltation et sans fanatisme. Kant reconnaissait avec émotion tout ce qu'il devait à cette éducation du foyer. « Jamais, au grand jamais, déclarait-il, je n'ai rien eu à entendre de mes parents qui fût contre les convenances, rien à voir qui fût contre la dignité. » A sa mère surtout il fut toujours lié, non seulement par toute la tendresse et toute la gratitude de son cœur, mais encore par les dispositions morales profondes qu'en lui il sentait venir d'elle. € Ma mère, disait il encore volontiers, était une femme aflectueuse, riche de sentiment, pieuse et probe, une mère tendre qui, par de pieux enseignements et l'exemple de la vertu, conduisait ses enfants à la crainte de Dieu. Elle m'emmenait souvent hors de la ville, attirait mon attention sur les œuvres de Dieu, s'exprimait avec de pieux ravissements sur sa toute-puissance, sa sagesse, sa bonté et gravait dans mon cœur un profond respect pour le Créateur de toutes choses. Je n'oublieiai jamais ma mère; car elle a déposé et fait croitre le premier germe du bien en moi; elle ouvrait mon cœur aux impressions de la nature; elle excitait et élargissait mes idées, et ses enseignements ont eu sur ma vie une influence salutaire toujours persistante. » La mère de Kant mourut alors qu'il n'avait encore que treize ans, non cependant sans avoir discerné certains dons exceptionnels de son fils Emmanuel.

La foi commune de la maison était le piétisme,

forme renouvelée et particulièrement austère du protestantisme luthe'rien, qui insistait avec une énergie extrême sur la réalité du mal et la nécessité de la régénération, ainsi que sur les droits souverains de la conscience personnelle dans l'adhésion aux vérités religieuses. Kant reçut une éducation piétiste non seulement dans sa famille, mais encore au Collège Frédéric, dont le directeur, Franz-Albert Schultz, homme d'une valeur et d'une autorité considérables, conciliait avec son piétisme le rationalisme de l'école de Leibniz et de WolfT. Pourtant, si Kant accepta avec une docilité respectueuse l'influence de Schultz, il garda peu de goût pour les pratiques de dévotion multipliées et minutieuses dont le piétisme avait composé pour une large part le régime du collège. Pendant ses années d'écolier il se familiarisa surtout avec la langue et les œuvres des écrivains latins qui lui fournirent plus d'une fois, dans son enseignement comme dans ses livres, des réminiscences précieuses et qui laissaient toujours dans son esprit l'empreinte de leur force et de leur gravité.

En 1740, il se fit immatriculer à l'Université. On ne sait point avec précision comment il y organisa ses études. S'il suivit les leçons de Schultz sur la Dogmatique, rien ne prouve qu'il ait jamais voulu se préparer au ministère ecclésiastique : en tout cas il ne fut pas régulièrement inscrit pour les cours de théologie. Il tâcha sans doute de satisfaire sa curiosité, qui était aussi variée que vive, par les enseignements qui étaient les plus nouveaux pour lui. C'est ainsi qu'il s'initia avec une ardeur singulière à la science de la nature telle que la professait un maître remarquable, Martin Knutzen,qui, tout en combinant comme Schultz le piétisme avec le rationalisme de l'école wolffîenne, s'était fait le zélé propagateur des idées scientifiques de

Newlon. Il est à observer que les premiers écrits de Kant portent presque tous sur des questions concernant la science de la nature. Celui qu'il composa en premier lieu et qu'il présenta dès 4746 au Doyen de la Faculté de Théologie était destiné à accorder la doctrine de Descartes et celle de Leibniz sur la mesure de la force d'un corps en mouvement; il avait pour titre Pensées sur la véritable éialuation des forces vives, et ce titre provoquait une épigramme de Lessing : « Kant s'engage dans une rude entreprise pour l'instruction du monde. 11 évalue les forces vives; il n'y a que les siennes qu'il n'évalue pas ». Epigramme déjà injuste pour l'œuvre d'alors, mais comme ironiquement rectifiée en outre par le principe qui devait être plus tard Tàme de la critique kantienne et selon lequel il ne faut point laisser la raison spéculer sans avoir au préalable mesuré sa puissance. Mais ce qui est sûr, c'est que, dans la préface de ce premier ouvrage, Kant exprimait sans détour la confiance qu'il mettait dans son esprit, et l'intention très décidée qu'il avait de penser par luimême : • Je me suis déjà tracé la voie où je veux marcher, écrivait-il. Je prendrai ma course et rien ne m'empêchera de la poursui\Te. >

En mars 1746, il avait perdu son père. Dépourvu de ressources, il alla comme précepteur dans plusieurs familles. Il quitta ainsi Kœnigsberg pour phisieurs années, sans d'ailleurs s'en éloigner beaucoup. Dans la maison de la comtesse Keyserling, femme d'une rare distinction d'esprit qu'il devait plus tard retrouver et fréquenter à Kœnigsberg, il rencontra une société élégante et polie, qui lui plaisait extrêmement; il y fit bonne figure ; il y prit le goût des belles manières ; il y aiguisa son sens d'observateur. Comment il s'acquitta de ses fonctions de précepteur, nous ne le savons point. Il les remplit certainement de façon à s'éclairer lui-même sur les meilleures méthodes d'enseignement. Par surcroît ce temps ne fut pas perdu pour l'accroissement de ses connaissances et l'avancement

de son esprit. Car c'est vers la fin de cette période qu'il publia, sans nom d'auteur, son Histoire universelle de la nature et théorie du ciel (1755).

Revenu à Kœnigsberg et ayant conquis les titres nécessaires, il inaugura par un cours libre en 1755- 1756 le long enseignement qu'il devait donner à l'Université. Cet enseignement, au cours de sa carrière, porta sur les matières les plus diverses, les mathématiques, la phj'sique, la logique, la métaphysique, la philosophie morale, le droit naturel, puis sur la géographie physique, plus tard sur l'anthropologie, la pédagogie, la théologie naturelle. Comme professeur, Kant restait sans doute respectueux des divisions et des définitions scolastiques qui lui semblaient une garantie de précision et de rig'ueur; mais il savait ne point s'y asservir, et il laissait souvent sa pensée et sa parole se répandre librementdevant ses élèves émerveillés : Herder, qui fut l'un d'eux, de 1762 à 1764, traçait, longtemps après, de son maître ce portrait : « J'ai eu le bonheur de connaître un philosophe, qui était mon maître. 11 était alors dans tout l'éclat de l'âge; et il avait une gaîté alerte de jeune homme, qui, à ce que je crois, l'accompagne encore dans ses années de vieillesse. Son front découvert, taillé pour la pensée, était le siège d'une sérénité et d'une joie inaltérables; de ses lèvres coulaient les discours les plus riches en idées; plaisanterie, esprit, verve, tout cela était docilement à son service, et ses leçons étaient le plus intéressant des entretiens. Le môme esprit, qu'il employait à examiner Leibniz, Wolff, Baumgarten, Crusius, Hume, à scruter les lois de la nature chez Newton, Kepler, les physiciens, il l'appliquait à interpréter les écrits de Rousseau qui paraissaient alors, VÈinile et la Nouvelle Héloise, au môme titre que toute découverte physique qui venait à lui être connue. Il les appréciait et il revenait

toujours à une connaissance de la nature libre de toute prévention, ainsi qu'à la valeur morale de l'homme. L'histoire de l'humanité, des peuples, l'histoire et la science de la nature, la mathématique et l'expérience, telles étaient les sources où il puisait de quoi alimenter ses leçons et ses entretiens. Rien de ce qui est digne d'être su ne lui était indifférent; aucune cabale, aucune secte, aucun préjugé, aucun souci de renommée ne le louchait en rien, auprès de la vérité à, accroître et à éclaircir. Il excitait les esprits et le» forçait doucement à penser par eux- ratâmes; le despotisme était étranger à son âme. Cet homme, que je ne nomme qu'avec la plus grande reconnaissance et le plus grand respect, est Emm.vxuel Kant; son image, je l'ai toujours, pour ma joie, sous mes yeux, i

C'était en effet à éveiller la raison de ses auditeurs que Kant tendait avant tout. Penser par soi-même, chercher par soi-même, voler de ses propres ailes : telles étaient les maximes qu'il redisait sans cesse. Il s'inquiétait de voir noter sans discernement sur le papier ce qui tombait de sa bouche, et il prévenait ses élèves qu'ils devaient, non pas apprendre une philosophie, mais apprendre à philosopher. Il réagissait vigoureusement contre Tétroitesse de la science spéciale, qui. non contente de prétendre se suffire à ellemême, veut tout mesurer à elle. Ces spécialistes, qui n'ont qu'un œil sur le monde, il les nommait des cyclopes. Le cyclope de la littérature, le philologue, disait-il, est le plus arrogant; mais il y a aussi des cyclopes de la théologie, du droit, de la médecine, même de la géométrie. A tous ces cyclopes, ce n'est pas la force qui manque, c'est la puissance et l'étendue de la vision. A la philosophie de leur donner l'œil qui leur manque, ou plutôt de leur assurer l'intégrité du regard. C'est sur la philosophie seule que peut se fonder ce que Kant appelait € l'humanité des sciences ».

Malgré la haute valeur de son enseignement, la variété et l'intérêt déjà grand de ses travaux, Kant, par suite de diverses circonstances, ne put obtenir qu'en 1770 le titre de professeur ordinaire de Logique et Métaphysique à l'Université de Kœnigsberg. Cette promotion coïncida à peu près avec la formation dans son esprit des idées essentielles d'où devait sortir sa philosophie définitive. Auparavant il s'était surtout rendu compte des difficultés auxquelles se heurtait l'explication philosophique de la science de la nature ainsi que la prétention de la métaphysique à connaître des réalités supra-sensibles. Maintenant il commençait à apercevoir le moyen de résoudre définitivement ces difficultés, non sans contraindre la raison à certains sacrifices, mais du moins en faisant résulter d'un examen de la pensée par elle-même et la nécessité de se limiter et le droit d'imposer souverainement à l'intérieur de son domaine légitime l'autorité de sa juridiction. L'ouvrage qui apporta au monde non seulement une philosophie nouvelle, mais encore et surtout une méthode nouvelle pour philosopher, avait pour titre la Critique de la raison pure; il parut en 1781. Kant avait alors cinquante-sept ans. Il n'avait fixé etorganisé ses idées qu'après de lentes réflexions dans tous les sens et la plus rigoureuse épreuve de ses forces. Son génie n'avait pu se développer ou se satisfaire par ces intuitions spontanées qui, chez d'autres, découvrent presque d'emblée, à une heure de p4us ou moins grande jeunesse, les objets et les moyens de la tâche à remplir; il avait dû conquérir, par l'exercice de la critique, son originalité; il avait été une longue patience. Mais une fois cette œuvre parue Kant avait en main à peu près tout ce qui lui était nécessaire pour en développer tout le sens et toutes les applications possibles; il pouvait faire succéder presque sans interruption les

articles aux articles, les livres aux livres. Après avoir éclairci et simplifié l'exposé de la Critique de la raison pure dans les Prolégomènes à toute métaphysique future qui voudra se présenter comme science (1783), il établissait notamment les principes de sa morale dans les Fondements de la mêta]ifnjsique des mœurs (1783) et la Critique de la raison pratique (1788); dans la Critique de la faculté de juger (1790). où il traite du sens et de la valeur des notions de beauté et de finalité, il achevait d'étudier ce que devait comprendre, selon lui, cette discipline nouvelle qu'il avait instituée, la Critique.

Tous ces ouvrages, il faut le reconnaître, ne sauraient invoquer en leur faveur l'agrément ou l'aisance du style. Kant ne s'y préoccupe que de suivre et de justifier sa pensée. Il use abondamment du vocabulaire technique que les philosophies antérieures lui ont légué, et il y ajoute bon nombre de termes du même genre, d'un aspect souvent peu engageant. Sa langue est scolastique à l'excès, enchevêtrée dans ses périodes, surchargée d'incidentes, et de parenthèses. Ce n'est point qu'il n'ait été capable de mettre dans ses phrases plus de variété de ton et de limpidité. Certains écrits de sa première période, en particulier ses Observations sur le sentiment du beau et du sublime, sont d'une forme ingénieuse et souple, et, jusque dans les écrits consacrés aux idées de la Critique, divers passages çà et là se libèrent heureusement des procédés d'explication trop didactiques. Mais Kant se reconnaît lui-même de plus en plus inhabile à se rendre t populaire ». En tout '•as, plus ou moins difficile à être saisie à travers le style qui la recouvre, sa pensée apparaît toujours d'une précision extrêmement rigoureuse et d'une parfaite plénitude de sens.

Écrivain et professeur, le philosophe Kant continua pendant de longues années avec une régularité tranquille l'exposition méthodique de son système et l'exercice de ses fonctions. Dans l'uniformité de son existence voyons donc se profiler sa physionomie.

Il était de petite taille; il avait la poitrine plate et presque concave, les épaules étroites, les os et les muscles peu développés, l'articulation de l'épaule et du bras droit légèrement déboîtée, de fort beaux yeux bleus. De constitution débile^ sujet à de fréquents malaises, il voulut toujours se rendre compte par luimême de son état et échapper, par un régime qu'il s'était fixé', à l'assistance extérieure des médecins. < Je veux bien mourir, disait-il, mais non pas par la médecine. » Il répétait volontiers que sa santé, que sa longévité était son œuvre. Il avait réglé jusqu'à la minutie l'emploi de ses journées; et si la faiblesse de l'âge ne laissa plus sur le tard apparaître chez lui que l'automatisme des habitudes contractées, c'était l'intelligence la plus vigoureuse, la plus maîtresse d'ellemême, qui avait tout d'abord décrété cette discipline. En toute saison, cinq minutes avant cinq heures du matin, son domestique, Lampe, ancien soldat prussien, pénétrait dans sa chambre et lui disait : Il eM temps. A cet appel Kant, sous aucun prétexte, ne difi'érait jamais de se rendre. Souvent, devant d'autres personnes, il mettait une sorte de coquetterie à demander à son domestique : « Lampe, depuis trente ans, a-t-il fallu m'é veiller doux fois? — Non, monsieur le professeur, » répétait invariablement le vieux militaire. Aussi bien que pour son sommeil, Kant s'était tracé pour son travail, son repos, ses distractions, ses promenades, ses repas un programme précis qu'il observait avec l'exactitude là plus ponctuelle. Il était l'homme qui n'agit en tout que selon sa conviction propre, mais qui rapporte aussi sa conviction à des maximes certaines, clairement définies et sohdement éprouvées. II ne faisait que ce qu'il voulait; mais il voulait, autant que possible, ne rien laisser dans la vie qui ne fût réglé par des principes fermes; pour

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