‹ Figures et doctrines de philosophies [microform]Chapitre 3 sur 10 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

Lorsque surpris par la maladie en pleine activite Victor Dclbos a succombé à cinquante-trois ans le 16 juin 1916, il laissait, outre d'importants manuscrits qui pourront être publiés, un ouvrage complètement achevé qu'il avait lui-même remis^à l'éditeur peu de semaines avant la guerre. Au cours des deux années précédentes, il m'avait maintes fois entretenu de l'attentive « mise au point » des différentes conférences qui, réunies en volume, développées et illustrées de citations expressives, devaient selon son désir devenir de plus en plus accessibles à tous les esprits cultivés. Le 1" juin 1914 il m'écrivait : « Je viens de compléter les études qui composent mon petit livre : Figures et doctrines de philosophes. Il est maintenant entre les mains de l'imprimeur. Il paraîtra sans doute en octobre. Je voudrais qu'il fît quelque bien. »

Il faut que ce vœu soit exaucé. Si, même avant la fin de l'horrible tourmente qui en a retardé l'apparition, nous publions cet ouvrage, c'est parce qu'il fait honneur à la France et à l'humanité, c'est parce qu'il est « bienfaisant ».

Plus que jamais il est bon de proposer aux méditations ces grandes œuvres de la pensée philosophique dont « il n'est aucune qui ne puisse contribuer à faire comprendre et à orienter la vie » ; qui ne mette « à notre service quelque façon de cultiver notre âme et de nous rendre meilleurs » ; qui à des degrés divers « n'apprenne aux hommes, selon un mot autrefois très usuel parmi les philosophes, la sagesse », Dans la douleur profonde que cause à tous les amis de « la sagesse » la disparition prématurée d'une telle c figure de philosoplie », c'est une consolation de penser que l'enseignement de Victor Delhos continuera de porter des fruits.

Maurice Blondel.

AVANT-PROPOS

^ Les études qui composent ce volume ont été, à Torigine, des conférences à l'adresse d'auditoires quelque peu dissemblables, mais qui avaient ce caractère commun de n'être préparés à les entendre que par une culture générale et par la curiosité des questions philosophiques, non par une éducation et des connaissances spéciales.

Écrites après coup, quelques-unes pour satisfaire à l'engagement de les laisser paraître dans des Revues, elles ont reru des développements que ne comportait pas une exposition orale, et elles ne se sont pas interdit de demander à des lecteurs un plus grand effort que celui qu'elles pouvaient exiger d'auditeurs. Elles ont continué néanmoins à éviter les explications et les formules trop techniques. Elles ont tâché d'être exactes sans prétendre être complètes, et de rester largement accessibles sans se contenter de généralités vagues, et sans négliger ou altérer l'essentiel.

Si elles ont été réunies dans ce recueil, c'est qu'elles se sont trouvées avoir, sans préméditation primitive et malgré la différence des sujets, certains traits qui les rapprochent. Elles présentent

des doctrines qui sont assurément parmi les plus importantes que la pensée philosophique ait produites; mais elles les présentent dans leur rapport direct avec la personnalité des philosophes qui les ont soit créées, soit prises à leur compte ; et elles les présentent surtout en raison de leurs façons de comprendre et d'orienter la vie humaine.

Certes les systèmes philosophiques ont, en dehors des circonstances où ils ont apparu, une signification intrinsèque qui autorise à les considérer et à les juger en eux-mêmes. Toutefois, quand ils sont exclusivement aperçus dans la suite logique de leurs idées constitutives, ils peuvent^ sembler bien lointains. Ils se rapprochent de nous au contraire et nous invitent presque à plus de familiarité quand ils se montrent à travers des physionomies individuelles, si originales qu'elles soient. Ils manifestent ainsi qu'ils ont participé à des existences d'hommes, soit pour en refléter intellectuellement certains aspects, soit pour y imprimer par la force d'idées agissantes des marques profondes. Ils ne fontpas alors communiquer seulement des concepts avec des intelligences, mais des personnes avec des personnes.

Peut-être les doctrines dont il est question dans ce livre souffriraient-elles encore moins que d'autres Fouhh du tour d'esprit et du genre de caractère des pliilosophes qui les ont professées. S'aviserait-on de parler de la philosophie de Socrale sans le faire voir lui-même, sans peindre au moms sa nature morale, sans essayer de prendre sur le vif les actes et les procédés d'enseignement

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par lesquels il remplissait sa singulière vocation, sans remettre sous les yeux quelle fut sa manière de vivre et sa manière de mourir? Plus stricte est la fidélité de Lucrèce à Tépicurisme, doctrine de prudence étroite et bien réglée, plus vivement ressort la puissance de pénétration morale qu'il lui confère par l'éclat de son imagination, la fougue de sa conviction et de sa propagande, la contagion de ses tourments peut-être mal apaisés, le frémissement de sa sympathie pour toutes les misères et toutes les agitations humaines. Marc-Aurèle et Maine de Biran ont également écrit, chacun à sa façon, un Journal intime : Marc-Aurèle pour se retrouver, parmi les lourdes obligations de sa charge impériale, directement en lace de son idéal stoïcien, en rappeler les exigences et se mesurer par elles ; Maine de Biran pour tâcher de se saisir tel qu'il est dans les fluctuations et les contrariétés de sa nature, travailler à conquérir grâce à son expérience même la doctrine qui lui assure la plénitude du calme et de la possession de soi : la diversité de leur temps, de leurs conditions, même de leurs espèces d'analyse personnelle n'empêche pas qu'ils ne s'appliquent semblablement, l'un et l'autre, à suivre du regard intérieur le plus attentif et lepluspénétrant le double mouvement de leur âme à leur philosophie et de leur philosophie à leur âme. Comment la signification de leurs pensées ne s'enricliirait-elle pas du témoignage qu'ils en ont donné dans l'intimité de leur conscience ? Malgré ce qu'a de plus exclusivement intellectuel l'autobiographie qui constitue une part du Discours de la Méthode^ il est

certain que Descartes, par l'histoire qu'il nous offre de la formation de son esprit, de la découverte de sa méthode et de Télaboration de sa doctrine, nous rend incomparablement plus saisissante la révolution philosopliique qu'il a opérée. Même il n'est pas indifférent que sa façon de philosopher n'ait eu rien de professionnel, que ses inventions et ses spéculations quoique conduites par ordre aient apparu au cours d'une vie errante, souvent occupée d'autres soins et d'autres curiosités : ainsi nous devient plus sensible la liberté qu'il attribuait à l'exercice de la pensée. Encore Descartes n'avait-il pas engagé dans sa philosophie son existence tout entière et le souci de son salut. Mais Spinoza, cartésien en quelque mesure, est philosophe pour de tout autres motifs que Descartes, pour des motifs qu'achèvent de rendre tragiques et pressants ses conflits avec les ministres et les docteurs de la foi juive : la philosophie, c'est la demeure spirituelle qu'il est obligé de se créer hors de la maison dont il ne s'était que discrètement retiré, mais qui maintenant s'est fermée violemment à lui et le laisse exposé à toutes les persécutions et à tous les périls. Il ne bâtit pas son système seulement pour paraître savant, mais pour être sauvé, et sa hardiesse à affirmer qu'il a trouvé parles ressources de sa raison avec la vérité certaine la joie imperturbable, n'est que l'expression de la force avec laquelle il a senti 1' « amour mtellectuel de Dieu » s'imposer à lui et réprimer en lui le sentiment des inquiétudes, des décepUons et des souffrances de sa vie. Une existence comme

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la sienne est conduite par le sentiment d'une entière dépendance à l'égard de l'Être infini. Une existence comme celle de Kant se dirige au con- , traire par la conscience et la volonté de ne dépendre que de soi et de la raison intérieure à soi : elle rejette d'elle toutes les causes d'inexactitude, d'irrégularité, jusque dans les heures mêmes de détente et de loisir; elle se concentre sur les objets de la recherche philosophique avec un esprit de rigueur et de suite qui ne peut souffrir que les diversions prévues ; or, s'il a toujours semblé évident que la puissance des convictions morales chez Kant et le rigorisme même de son caractère formé par une éducation piétiste se sont exprimés dans sa doctrine, ne faut-il pas ajouter que de là aussi ont pu provenir, à un certain degré, la sévérité de ses procédés d'investigation, son désir d'épuration intellectuelle et de critique, son besoin de dissiper la confusion des idées et des méthodes?

La connaissance de la vie et la représentation de la physionomie des philosophes peuvent donc nous ménager en quelque façon l'accès à leurs doctrines. Mais il reste vrai que leurs doctrines sont infiniment plus que de simples expressions de leur individualité, qu'elles sont comme des manifestations de l'esprit humain aux prises luimême avec les plus hauts et les plus difficiles problèmes. Les doctrines qui sont exposées dans ce livre ont donné à ces problèmes des solutions diverses et même contraires; et elles font saillir par là certaines des tendances profondes auxquelles a

obéi et entre lesquelles s'est partagée la pensée philosophique. Socrate fonde la science morale; il rappelle Thomme à la connaissance de soi et met sa conduite sous l'empire souverain de sa raison. Il imprime ainsi à la philosophie grecque Fidée qu il y a une organisation possible et nécessaire de la vie morale en dehors de Tinfluence des préjugés et de la coutume, par une application systématique du savoir au désir qu'a l'homme d'atteindre le plus grand bonheur. Celte manière de poser le problème moral et d'en conduire l'étude reste celle de toutes les morales helléniques et en particulier des deux morales dont l'opposition est de plus en plus comme une alternative pour la conscience du monde antique : l'épicurisme et le stoïcisme. Tandis que l'épicurisme ramène la vertu à la recherche prévoyante du plaisir tel que les sens nous le font éprouver et place l'homme dans un monde dont une matière aveugle a déterminé la formation, le stoïcisme ramène le bonheur à la vertu et fait dépendre la vertu de l'obéissance à la raison qui gouverne et pénètre l'univers. Le Christianisme a appelé les âmes à une autre vie que celle que l'intelligence philosophique avait conçue, à une vie surnaturelle. Mais il n'a point dispensé la philosophie de continuer à rechercher ce qui, dans la nature humaine, sert de principe et de base à la conquête de la perfection la plus haute. Descartes est sans doute avant tout préoccupé de fonder la certitude de la science; mais il déclare lui-même que, s'il tient à distinguer le vrai du faux, c'est qu'il reconnaît là le seul moyen de voir clair en

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ses actions et de marcher avec assurance dans cette vie; quoiqu'il n'ait point définitivement disposé ses idées sur la morale, il en faisait l'objet de ses méditations les plus ordinaires. En tout cas, il était fermement convaincu que la science est stérile si elle n'aboutit pas à la pratique en tout ordre; si l'homme, parla science de la nature matérielle, arrive à disposer des forces extérieures, il peut également, par une science tout aussi positive de lui-même et de ses passions, arriver à changer les mouvements de sa vie intérieure. Alliant à des souvenirs de la morale stoïcienne une inspiration chrétienne. Descartes rattache au plus haut exercice de la raison le contentement de l'âme et l'amour de Dieu. Spinoza, lui, pose directement le problème de la béatitude et du salut, et il le résout en poussant le cartésianisme dans le sens d'un panthéisme rationaliste; il appuie l'amour de Dieu sur la nécessité toute géométrique par laquelle la Substance absolument infinie a produit des êtres finis, simples modes d'elle-même; et ainsi il fait coïncider la plus grande puissance de notre être, c'est-à-dire toute notre vertu, avec la connaissance du rapport d'inhérence qui nous lie à l'Être infini. Kant, au contraire, considère comme illégitime la prétention de connaître des réalités absolues; il emploie sa critique de la métaphysique traditionnelle à faire ressortir la puissance législatrice et l'autonomie de la raison, dont l'expression suprême est la loi morale, unique règle et unique mesure de la valeur de son action. C'est à un tout autre point de vue que celui du rationalisme,

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métapliysique ou critique, que se place enfin Maine de Biran : il en appelle avant tout à cette expérience intérieure, qu'élargit et qu'approfondit la réflexion, pour atteindre ce qu'est, par delà la vie animale, la vie proprement humaine; et, préoccupé de trouver ce qui peut donner à notre existence, naturellement instable et agitée, la certitude et le calme, il conçoit, par delà la vie humaine dont le stoïcisme lui paraissait fournir les plus justes déterminations morales, une vie de l'esprit dont son christianisme croissant contribue à lui faire sentir la réalité, une vie que caractérisent l'abnégation du moi et l'influence de la grâce.

Si difl'érentes et même parfois si contraires qu'apparaissent toutes ces doctrines, elles relèvent cependant d'un même principe qui a dominé toutes les morales véritablement philosophiques, à savoir, comme dit l'une d'elles, qu'il y a une « nature humaine supérieure » qui s'ofl*re comme modèle ou s'impose comme règle à notre nature humaine actueUe. La conception de celte nature humaine supérieure ne saurait résulter de la seule constatation, même scientifique, d'une réaUlé quelconque. Elle suppose plutôt que l'esprit ne saurait se laisser tout entier absorber par la connaissance des objets; qu'il possède, par delà la puissance de se mettre au niveau des choses données pour les connaître, la puissance de se redresser pour concevoir et tâcher de réaliser un autre ordre où il se reconnaisse plus immédiatemei.t et plus complètement lui-même. Elle suppose aussi que les mobiles de la vie pratique, tour à tour en accord ou en conflir.

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sentiments, passions, tendances, images, idées, ne sont pas seulement des produits, mais véritablement aussi des facteurs qui se laissent régler et ordonner dans une mesure plus ou moins grande à l'mtérieur de nous-mêmes, sans emprunter à un savoir extérieur plus que des moyens auxiliaires EUe suppose donc aussi qu'il y a des maximes d'action dont nous pouvons éprouver la valeur par la capacité que nous avons de les mettre à l'épreuve et d'en constater directement l'empire sur nousmêmes.

Voilà pourquoi ces diverses doctrines contiennent plus ou moins, avec leur explication propre des fins de la vie, une large part d'observation humame; elles rattachent le développement et le perfectionnement de notre nature à un ensemble de conditions, de moyens ou de méthodes que 1 expérience de chacun est à même de contrôler Elles s'ofl-rent ainsi sans protection artificielle au jugement de ceux qui prennent la peine de les méditer. Et elles méritent certainement toutes que Ton prenne cette peine. Car s'il est légitime de chercher, soit de préférence dans telle d'entre elles soit par-dessus elles toutes, la vérité qui satisfait à 1 exphcation complète et à toutes les requêtes de notre \'ie, s'il est nécessaire de mettre cette vérité au rang de régulatrice absolue et d'inspiratrice souveraine, elle n'en laisse pas moins une place à 1 mégalité des moyens et à la particularité des elforts par lesquels nous pouvons travaUler à nous en rapprocher. Or il n'est aucune des doctrines ICI exposées qui ne nous fasse comprendre et ne

mette à notre service quelque façon de cultiver notre àme et de nous rendre meilleurs. Un mot autrefois très usuel parmi les philosophes, que notre langue philosophique d'aujourd'hui paraît laisser tomber en désuétude, rappelle exactement ce qu'elles ont voulu apprendre aux hommes et ce qu'elles peuvent en effet, à des degrés divers, leur enseigner encore : la sagesse.

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PHILOSOPHES

SOCRATE

Quelle a été la philosophie de Socrate? - De Iodm développements ne doivent pas sembler nécessaùes pour exposer la doctrine d'un philosophe qui n'a rien é.rit. Mais ce philosophe a été provoqué par de multiples causes a remplir sa singulière et irrésisUble voca- Uon; Il a pensé à la fois avec son temps, pour son temps, contre son temps; il a légué à la postérité, non seulement ses idées, mais encore, si l'on peut dire sa personne, sa vie et sa mort même. En toute rigueur on pourrait raniener à quelques formules simples et brèves 1 essentiel de ce qu'il a enseigné; mais on n'aurait exphqué par là m le rôle qu'il a joué à son époque et dans son pays, ni l'enthousiasme des disciples qu'il 8 est faits m r.nimitié des adversaires qu'il s'est suscités, m la profonde influence qu'il a exercée sur le développement de l'esprit humain. Ainsi, dès que Ion veut se garder de l'isoler ou de la réduire, l'œuvre de Socrate apparaît aussi considérable et aussi complexe pour ne pas dire plus, qu'aucune de celles qui, sous là

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forme de livres philosophiques, mettent à Tépreuve nos facultés d intelligence et d'analyse.

Il faut donc rappeler d'abord dans quel milieu social et intellectuel Socrale est apparu. Au cours du V* siècle, une fois assuré le triomphe de la Grèce sur l'Orient barbare, il s'était produit dans les cités grecques, tout spécialement à Athènes, une grande transformation de l'état des esprits et des mœurs. Les succès extraordinaires qui venaient d'tHre remportés n'avaient pas seulement exalté la conscience publique; ils avaient fait naître dans les âmes mômes des individus un besoin d'expansion et d'action, un goût et une volonté de puissance que devait beaucoup plus gêner que servir le respect des institutions et des croyances traditionnelles. Ce furent ces institutions et ces croyances qui se trouvèrent dès lors ébranlées par le mouvement intense et tumultueux des esprits. L'affaiblissement en fut bien représenté en même temps que précipité par ce qu'on appelle la sophistique.

Selon son sens primitif, le f sophiste • est celui qui fait profession de science; mais, vers le milieu du V* siècle, on prit l'habitude de donner ce nom, encore honorable, à un groupe d'hommes qui prétendaient apporter et enseigner une science nouvelle. Or, dès qu'elle fut quelque peu développée, cette science nouvelle apparut comme également opposée aux idées reçues et aux recherches philosophiques. Destinée à rendre tout citoyen capable de se tirer d'affaire en toute circonstance, à lui assurer les meiUeurs moyens d'action elle plus grand pouvoir, elle tendit inévitablement à faire prédominer l'individu sur la tradition et à dénoncer dans la tradition tout ce qu'elle pouvait enfermer de suranné et d'arbitraire. Mais si les sophistes furent ainsi portés à s'affranchir de l'autorité extérieure et de la. coutume, ce ne fut point pour engager les intelli-

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gences émancipées dans les voies de la recherche nrA prement scientifique; ce fut tout au conSe pour^^

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qui leur était fourni par les écoles philosoDhiouo.» mêmes a savoir la contradiction des résultai aux quels elles avaient abouti. Kt de fait, dans leur effort plus ou moins naïf pour atteindre !;« premiers dS cpes des choses, ioniens. pythagoride™iL es' 8 étaient constamment opposés les uns aux autres dou les sophistes concluaient que . l'homme7,t N ■ TT/'' '^''''' '' «^'est-à-di?e qu'il nT a pas de

objets l'éristique et la rhétorique Pnncipaux

C'étaient là des effets dépendant d'une cause «?..= générale et plus relevée : la culture de l'ësnHt éuif^! venue un facteur essentiel de la vie DubCu!. n** m était inévitable que cette introduclon'^cr^^sante dï 1 acUvité et de la curiosité intellectuelles dans ?ou, l« domaines eût pour suite la prédominance de la réflexion sur la spontanéité, du calcul sur l'inspira^Ln de la critique sur la tendance à l'aflirmation immédiat pÎ catégorique. Cette transformation apparaTt Men L ' les œuvres littéraires marquées au plus haut d'^?., caractère social, dans les œuvres dramaUques Com paré au théâtre d'Eschyle et à ceh.i rt» «î t . ^' théâtre d'Euripide est elSélLnlXsSa^^/ 1' dépeindre et d'exciter la sensibilité iStlte^ïest animé en outre d'une liberté et d'une ha^^e m 8 exercent volontiers contre les idées trSnneVes et s expriment plus d'une fois par des maximes sonhîf' tiques. La comédie d'Aristophane. sHnè vant?ï quemment l'ancienne éducation morale ne se 4„; point cependant çà et là pour livrer à k ksée les ffn. Uons e les croyances qui% étaient étrdtement untes et eue témoigne bien ainsi de l'impossibilité d'une rell

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tauration pure et simple. En somme révolution de la vie sociale ainsi que les progrès de la culture intellectuelle avaient relâché ou brisé les Uens qui rattachaient la conscience de l'individu aux convictions et aux règles collectives. Retrouver dans cette conscience même le principe de fixité et de régularité qui paraissait lui manquer, mais qui, une fois découvert, devait apparaître comme le soutien ou le substitut de& croyances indispensables à Thomme et à la cité : telle fut l'œuvre de Socrate.

Socrate tient aux sophistes par certaines ressemblances qu'il a avec eux et par l'oppostition qu'il leur fait. Il leur ressemble extérieurement par la subtilité et l'argutie de quelques-uns de ses raisonnements; il leur ressemble d'une manière plus profonde par la condamnation qu'il prononce comme eux sur la science de la nature et par la préoccupation exclusive qu'il a comme eux des choses humaines. Il s'oppose à eux par la foi qu'il a dans la vérité, par le droit qu'il attribue à la science, telle qu'elle peut et doit être instituée, de régler la -conduite de l'homme. Mais se» conceptions philosophiques ne se présentent pas en formules d'école; quoiqu'elles contiennent toute une technique de la pensée, elles sont tout d'abord liées à sa vie, à sa personnaUté et à sa façon propre d'enseigner.

Fils du statuaire Sophronisque et de la sage-femme Phénarète, Socrate naquit à Athènes vers 469; il exerça lui-même pendant quelque temps le même art que son père; on lui attribuait avec plus ou moins de raison un groupe des trois Grâces vêtues, qui figurait à l'entrée de l'Acropole. Il reçut l'éducation régulière ; U s'initia aux questions de géométrie et d'astronomie; il fut instruit des idées de Parménide, d'HéracHte, d'Anaxagore, peut-être d'Empédocle. U fut en rapport avec diverse*

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personnes dont le commerce dut étendre ses connaissances et surtout susciter ses réflexions, en particulier avec des sophistes, tels que Protagoras, Gorgias, Prodicos, etc.. C'est à l'occasion de l'enseignement des sophistes, et par réaction contre leurs idées et leurs procédés, qu'il prit conscience de sa mission, et U y resta fidèle jusqu'à sa mort, qu'il encourut pour ne pas vouloir y manquer. U s'y dévoua malgré l'insuffisance de ses ressources, malgré les tracas d'une vie domestique que lui rendait dure le caractère de sa femme Xantippe, soutenu par la déclaration de l'oracle de Delphes qui l'avait proclamé le plus sage des hommes, 8 appliquant sans relâche à s'examiner lui-même eomme à examiner les autres. Xénophon et Platon nous sont également témoins qu'il poursuivit son œuvre sans défaillance de son esprit pas plus aue de sa volonté. ^ f f h u uo

Ce fut un personnage bien extraordinaire que Socrate, d'une physionomie bien singulière et bien saisissanté. Il était laid; il avait la figure large, tenez aplati, les lèvres épaisses, les yeux saillants. Il négligeait son extérieur au point d'exciter la risée publique, portant hiver comme été, le même manteau d'étofle commune! doué au reste d'une robuste constitution qui lui permettait d'aller nu-pieds dans toutes les saisons et de supporter le plus légèrement du monde la fatigue et la douleur. Sa physionomie intellectuelle et morale était incomparablement moins simple que sa physionomie physique. A vrai dire, beaucoup des vertus qui furent les siennes, si on les dégage de la forme personnelle qu il leur donnait, pourraient apparaître uniquement comme des vertus communes d'honnête homme • tempérance, modération, fermeté dans les idées, exactitude dans l'accomplissement de tous les devoirs, civiques ou autres, etc. C'est par là que sa sagesse, — la sagesse du bonhomme dont on lui a parfois trop eiclusivement prêté la figure, — a quelque chose de familier et de peu éclatant; mais ce qui la relève, et à une très

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grande hauteur, c'est l'extrême énergie spirituelle qu'il déploya pour en rechercher, à rencontre de l'état de dissolution où se trouvaient les croyances traditionnelles, le principe ferme, et pour défendre ce principe, une fois trouvé, contre l'inintelligence, la routine ou le parti pris de scepticisme. D'ailleurs, même en dehors de l'accomplissement de la mission qu'il s'était donnée, il eut mainte occasion de révéler sa force d'âme et son courage. Il combattit comme hoplite au siège de Potidée et à la bataille de Délium avec une bravoure qui fit l'admiration de tous; à Potidée il sauva Alcibiade blessé. Malgré sa volonté de rester éloigné des affaires publiques, il dut, comme prytane, participer en 406 à la présidence de l'assemblée du peuple qui devait décider de la procédure à suivre contre les généraux vainqueurs aux Arginuses : ceux-ci étaient accusés d'avoir négligé de sauver les équipages d'un certain nombre de vaisseaux gravement endommagés et aussi de n'avoir pas pris soin d'ensevelir les morts; se faisant l'écho des passions populaires, un certain Callixène réclamait, contrairement à l'esprit de la constitution, sinon à la lettre de la loi, qu'ils fussent jugés tous au scrutin secret et en bloc : Socrate, jusqu'au bout, refusa de mettre aux voix la proposition et faillit ôtre victime de sa résistance. Sous la tyrannie des Trente, délégué pour procéder avec quatre autres citoyens à l'arrestation illégale d'un adversaire des gouvernants, Léon de Salamine, il fut seul à oser refuser, et il aurait sans doute payé de sa vie son refus si les Trente n'avaient été renversés presque aussitôt. Il défendit donc, à l'occasion, la justice contre tous les pouvoirs, contre le peuple et contre les tyrans. Tout le monde sait l'héroïsme de sa mort.

Mais où Socrate déploie avec la plus admirable constance toute l'énergie de son caractère, c'est dans la

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lutte contre les impressions du dehors et les préjugés, c'est dans l'effort pour conquérir une vie intérieur ferme. Incapable de se satisfaire des formes ordinaires de pensée, il exerce ses facultés de réflexion avec une intensité singulière, et il porte souvent son intelligence à ce degré de concentration extrême où elle semble toute possédée par les objets auxquels elle s'applique; et alors il ne paraît plus rien voir autour de lui. Il fut surpris un jour, nous rapporte Platoa, dans un état d'absorption extraordinaire par ses idées : c'était au camp de Potidée. « Un matin, on l'aperçut debout, méditant sur quelque chose. Ne trouvant pas ce qu'il cherchait, il ne bougea point, et continua de réfléchir dans la même posture. Il était déjà midi; nos gens l'observaient et se disaient avec étonnement les ims aux autres que Socrate était là rêvant depuis le matin. Enfin, vers le soir, des soldats ioniens, après avoir soupe, apportèrent leurs lits de camp en cet endroit afin de coucher au frais (on était alors en été) et d'observer en même temps s'il passerait la nuit dans la même attitude. En effet il continua de se tenir debout jusqu'au lendemain, au lever du soleil. Alors, après avoir fait sa prière au soleil, il se retira. » Voilà donc comment sa force de méditation, en le détachant des choses, semblait presque le ravir à lui-même et prendre la forme d une inspiration. C'est que tous les contrastes dont était faite sa nature intellectuelle se ramenaient peut-être à un contraste essentiel : la passion de la raison, l'ardeur enthousiaste pour les idées clairea et le savoir défini. Or ce savoir défini, ces idées claires, au lieu d'en rechercher la possession par des procédés d'école, c'est par les moyens les plus souples et les plus libres qu il les poursuit. Il fréquente volontiers les hommes et les femmes de son temps qui passent pour avoir une culture supérieure, llconnaît les anciens philosophes. Il écoute Jes sophistes. Mais dans ce large erabrassement de conceptions très diverses, souvent disparates, il conserve intactes, pour les appliquer

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i PIQURES ET DOCTRINES DE PHILOSOPHES

avec une rare pénétration, toutes ses facultés critiques. Toutes ces notions ou connaissances qui lui viennent du dehors, il ne les accueille que pour les examiner et pour prendre plus nettement conscience de la vérité intérieure. Quoi qu'il ait lu, quoi qu'il ait entendu, il est donc bien, selon le mot de Xénophon, le propre artisan de sa philosophie. Cette façon originale d'apprendre se complète par une façon originale d'enseigner. Enseigne-t-il, à vrai dire? Non, si l'enseignement n'est que la leçon suivie et prolongée, destinée avant tout à mettre en évidence le savoir acquis et la supériorité intellectuelle du mattre. 11 refuse obstinément ce titre de maître; il prétend avoir des amis et des compagnons plutôt que des disciples; c'est à eux quMI vient demander ce qu'ils pensent et ce qu'ils savent au lieu de leur imposer ce qu'il pense et ce qu'il sait; car pour lui, aime-t-il à répéter, il ne sait qu'une chose, c'est qu'il ne sait rien. Refusant tout salaire, et enseignant de la sorte, il n*a pas de disciples attitrés. Il va partout, sur la place publique, dans les gymnases, dans les ateliers; il engage avec tout venant, connu ou inconnu. Athénien ou étranger, une conversation qui, partie de questions souvent triviales, frivoles ou bizarres, tourne par des voies imprévues aux plus importants des problèmes scientifiques et moraux. Au besoin il sait parler à chacun de ses affaires; il intervient pour conseiller, pour redresser, pour aider; il réconcilie deux frères; il rappelle son propre fils au respect d'une mère acariâtre et tracassière; à un riche il fournit un intendant pour le soin de ses biens; à un homme ruiné il recommande le travail et lui en vante la noblesse, s'élevant ainsi au-dessus des préjugés de son temps; il met au pied du mur un jeune ambitieux qui prétend à la direction des affaires publiques et le forte de confesser son incompétence; il encourage au contraire l'ambition d'un homme capable, mais timide et trop modeste. Il parle peinture avec Parrhasios, sculpture avec CUton le statuaire. 11 ne se lasse pas de

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causer, et sa causerie, qui sait revêthr toutes les formes, qui sait s'adapter sans effort à toutes les variétés d'esprit, abandonnée ou élevée, de ton très commun ou de tour très subtil, ne se désintéresse jamais, dans ses apparentes négligences, de sa fin propre, qui est la réforme des esprits et des caractères. Il attire invinciblement ceux-là mêmes que sa critique et sa raillerie devraient éloigner, ces jeunes gens, élèves des sophistes, tout fiers de la science qu ils ont payée, et naïvement disposés à l'étaler. Il voit se confier à lui des âmes désenchantées aussi bien que des âmes présomptueuses : un Apollodore de Phalère, mécontent de tout le monde, las de lui-même, dégoûté de tout, un Alcibiade, infatué de lui-même, satisfait de la vie, n'ayant d'autre volonté que la volonté de ses caprices. Et c'est Alcibiade qui, dans le Banquet de Platon, nous dit la forte et singulière impression que produisait sur lui Socrate. Écoutons-le :

« Pour louer Socrate, mes amis, j'userai de comparaisons : lui croira peut-être que je veux plaisanter; mais ces images viseront à la vérité, non à la plaisanterie. Je dis d'abord que Socrate ressemble tout à fait à ces Silènes qu'on voit exposés dans les ateliers des sculpteurs et que les artistes représentent avec une flûte ou des pipeaux à la main ; si vous séparez les deux pièces dont ces statues se composent, vous trouvez dans l'intérieur des images de divinités. Je prétends ensuite que Socrate ressemble particulièrement au satyre Marsyas. Quant à l'extérieur, Socrate, tu ne contesteras pas que cela ne soit vrai; pour les autres traits de ressemblance, écoute ce que j'ai à dire. N'es tu pas un effronté railleur? Si tu n'en conviens pas, je produirai mes témoins. N'es-tu pas aussi joueur de flûte, et bien plus admirable que Marsyas? Il charmait les honunes par la puissance des sons que sa bouche tirait de ses instruments, et autant en fait aujourd'hui quiconque répète ïes airs; en effet, ceux que jouait Olympos, je soutiens qu'il les a appris de Marsyas.

Qu'un artiste habile ou une méchante joueuse de flûte les exécute, ils ont par eux seuls la vertu de nous enlever à nous-mêmes et de faire reconnaître ceux qui ont besoin des initiations et des dieux ; car ils ont un caractère divin. La seule difi"érence qu'il y ait à cet égard entre Marsyas et toi, Socrate, c'est que, sans instruments, avec de simples discours, tu fais la même chose. Qu'un autre parle, fût-ce le plus habile orateur, pas un de nous, pour ainsi dire, n'en garde Tirapression. Mais que l'on t'entende, ou que l'on entende seulement quelqu'un qui reproduit tes discours, si pauvre orateur que soit celui qui les répète, tous les auditeurs, hommes, femmes ou adolescents, en sont saisis et transportés. Pour moi, mes amis, n'était la crainte de vous paraître tout à fait ivre, je vous attesterais avec serment l'effet extraordinaire que ses discours ont produit et produisent encore sur moi. Quand je t'ecoute, le cœur me bat avec plus de violence que si j'étais agité de la danse des corybantes ; tes paroles me font verser des larmes et j'en vois un grand nombre d'autres ressentir les mêmes émotions. Périclès et nos autres bons orateurs, quand je les ai entendus, m'ont sans doute paru éloquents : mais ils ne m'ont fait éprouver rien de semblable. Mon âme n'était point troublée; elle ne s'indignait pas contre elle-mc^me du honteux esclavage où elle était; tandis que, en écoutant le Marsyas que voilà, j'ai été souvent disposé à penser qu'à vivre comme je fais ce n'est pas la peine de vivre. Tu ne contesteras pas, Socrate, la vérité de ce que je dis là; et je suis sûr qu'en ce moment même, 81 je me mettais à prêter l'oreille à tes discours, je n'y résisterais pas et que j'éprouverais les mêmes impressions. C'est un homme qui me force de convenir que, manquant moi-même de bien des choses, je néglige mes propres affaires pour me charger de celles des Athéniens. Il me faut donc m'éloigner de lui en me bouchant les oreiUes comme pour échapper aux wrènes; sinon, je resterais jusqu'à la fin de mes jours

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assis à la même place auprès de lui. Il est le seul à éveiller en moi un sentiment dont on ne me croirait guère susceptible : de la honte en présence d'un autre homnae. Oui, Socrate seul me fait rougir. Car j'ai la conscience de ne pouvoir rien opposer à ses conseils, et cependant de n'avoir pas la force, quand je l'ai quitté, de renoncer à la faveur populaire. Je le fuis donc; mais lorsque je le revois, je rougis devant lui d'avoir manqué à ma parole; et souvent j'aimerais mieux, je crois, qu'il n'existât pas; et pourtant, si cela arrivait, je sais bien que j'en serais plus malheureux encore; de sorte que je ne sais comment faire avec cet homme-là. >

On n'a pas de peine à comprendre qu'un tel homme, par les apparentes contradictions de son esprit et de son caractère, poussant à l'extrême, tantôt l'amour du bon sens, tantôt le goût du paradoxe, familier et excentrique, raiUeur jusqu'à l'effronterie, enthousiaste jusqu'à l'exaltation, ait plus d'une fois déconcerté ses contemporains. Au fait, est-ce bien un vrai Grec que l'athénien Socrate? Ne semble-t-il pas dépaysé, étranger à son temps comme à son pays? Au milieu d'un peuple qui a le sentiment vif des convenances, qui est épris de la beauté extérieure, il vit négligé, insouciant de tout apparat, proclamant la valeur suprême des qualités intérieures. La nature a, d'ailleurs, puissamment favorisé en lui ce dédain de l'extérieur; et sa laideur physique, jointe aux perfections morales qu'on lui attribue, est comme une provocation à ces Athéniens qui ne peuvent concevoir la vertu du caractère qu'associée à la beauté du corps.J]omment! Dans le corps d'un Silène peut résider l'âme d'un Apollon? Luimême passe tout à fait froid devant les chefs-d'œuvre artistiques qui ornent la ville et qui excitent l'admiration générale : il ne semble avoir de regard que pour

If FIGURES ET DOCTRINES DE PHILOSOPHES

les principes de la vie intérieure et les avantages pratiques de la vertu. Il reproche aux poètes de produire par inspiration, non par réflexion. Il veut que le terme de « beau » s'applique surtout aux choses utiles. Pourquoi aller se promener hors de la ville? dit-il dans le Phèdre de Platon. Est-ce que les arbres et la campagne ont quelque chose à nous apprendre? Ainsi la prédominance de la réflexion intellectuelle et le souci constant de la pratique lui donnent, en présence des manifestations de la beauté, une sorte d'air prosaïque et de sens rassis qui jurent singulièrement avec le goût artistique, si spontané et si fin, de ses concitoyens, avec la délicatesse esthétique de la vie grecque. C'est pourquoi un écrivain comme Nietzsche s'est plu à dénoncer Socrate comme t passionné dans tout ce qui est antihellénique ». Socrate, prétend-il, en introduisant la dialectique dans les choses de la vie, altéra le goût naturel des Grecs et rabaissa leur noblesse. S'il put fasciner certains jeunes gens, malgré sa laideur, ses perpétuelles ergoteries, sa haine de l'art, sa Tulgarité de plébéien, c'est que les purs instincts de l'âme grecque avaient perdu dès lors leur naturelle harmonie et étaient en voie de dissolution.

Cependant les caractères antihelléniques que, non sans de grandes exagérations, l'on relève dans Socrate, ne l'empêchent pas de refléter dans sa personne, avec une remarquable fidélité, des traits essentiels à sa race et à son pays. C'est malgré tout un Grec, un vrai Grec que Socrate, un Grec d'Athènes. Il est Grec par toute sa vie, par cette vie vagabonde de laisser-aller et de loisir qui ne compte jamais avec le temps, par cet amour de la parole qui distinguait ses concitoyens, de la parole libre, vivante, constamment en quête d'esprits à solliciter; Grec et Athénien, par la finesse de son coup d'œil, le tour malicieux de son interrogation, de son ironie, avec cette apparence railleuse de foi dans la science d'autrui, cet art de paraître dupe alors qu'il n'est jamais tant sur ses gardes ; Athénien au su-

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prôme degré, par son ardeur enthousiaste pour la culture intellectuelle, par la préférence décisive quïl accorde aux formes nettes et lumineuses de la pensée sur les intuitions obscures et amorphes, à la philosophie parfaitement circonscrite de l'esprit humain sur les aventureuses et trop peu humaines philosophies de la nature. Et les limites m^mes qu'il impose à son sentiment, pourtant si vif, de la vie intérieure, empêchent que son idéal ne soit radicalement détaché de la vie grecque pour être, comme il l'a été parfois, plus ou moins assimilé à l'idéal chrétien. Car la vie intérieure, c'est, pour lui, avant tout la liberté de l'esprit, non la charité de l'àme ; la tempérance qu'il pratique et qu'il recommande n'a rien d'ascétique ; elle n'écarte les jouissances sensibles que tout autant que celles-ci font obstacle à la possession de soi ; eUe gouverne les penchants sans les réprimer. Socrate a sacrifié sa vie à sa mission sans reconnaître le prix souverain et intrinsèque du sacrifice. Sa sagesse n'est point condescendante; jusque dans ses manifestations les plus fa-milières, elle reste, de par son principe, altière comme la pensée. Pour que plus tard puisse paraître adhérer au christianisme la spiritualité qu'elle contient, il faudra qu'elle soit .vivifiée et transfigurée par un tout autre principe.

Mais enfin, quelle fut la philosophie de Socrate, et comment pouvons-nous la connaître, puisque Socrate n'a point écrit ? Trois écrivains, dont deux furent dea disciples directs de Socrate, nous l'ont rapportée : Xénophon, Platon, Aristote. Mais Xénophon nous l'ai rapportée en la ramenant trop aux proportions de son esprit qui était fort peu philosophique et avec un trop grand souci de disculper Socrate, au risque de lui enlever son originalité, pour le révéler inoff'ensif. Platon, au contraire, auteur d'un puissant et profond système^

«mêlé, dans les expositions de ses Dialogues, la pensée de son raaftre à sa propre pensée, si bien que la part exacte des deux est fort mal aisée à faire. Arislote, disciple de Platon, paraît bien nous dire plus précisément ce qui revient à Socrate ; mais les indications qu'il nous transmet ne sont plus de première main ; il nous les fournil, en outre, par occasion et sans les coordonner. Il y a donc une extrême difficulté à dégager de ces divers témoignages la doctrine vraie de Socrale ; et les controverses érudites ont plutôt mis cette difliculté en relief qu'elles n*ont fourni le moyen de la résoudre avec certitude, selon des règles bien définies. 11 ne paraît pas impossible toutefois, quand on recherche sans parti pris quelle fut la philosophie de Socrate, de la découvrir à peu près telle qu'elle fut, sans trop grands risques d'erreur.

Et d'abord, nous pouvons considérer comme juste en gros une formule bien connue de Cicéron, d'après laquelle Socrate a détourné la philosophie du ciel. Entendons par là qu'il a renoncé à toute spéculation du genre de celle des astronomes, à toute philosophie de la nature, qu'il n*a reconnu comme possibles et fructueuses que les sciences pratiques. Or, parnû ces sciences, la plus importante est celle qui gouverne la vie de l'homme, la science morale. Pourtant cette science, Socrate ne prétend point la posséder ; il déclare simplement qu'il la cherche et que^ s'il peut la trouver, ce n'est que par la convers^ation avec autrui. Que d'autres affectent de l'avoir : il conunencera par les dépouiller de la fausse science dont ils sont imbus, ou de la prétention injustifiée au savoir qu'ils manifestent. Faisant profession d'ignorance pour son compte, il paraîtra d'abord admettre leur science comme authentique ; il leur demandera seulement de révéler leur secret ; il les interrogera d'une façon de plus en plus pressante, soumettant leurs réponses à un examen en règle, c'est-à-dire recherchant si elles contiennent cet élément d'universalité qui constitue le vrai.

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Et le terme de cette épreuve, c'est l'aveu imposé à ses interlocuteurs de leur ignorance réelle, vainement masquée par un étalage de science trompeuse. Socrate, qui dit ne rien savoir, a la conscience claire des condi- . tions de la science ; le sophiste ou son élève, qui disent savoir, ne savent même pas à quelles conditions on sait, loin d'être en mesure d'y satisfaire. C'est dans ce rapport de Socrate à ses interlocuteurs que se manifeste son ironie, qui n'est pas simplement une sorte do simplicité affectée et de familiarité railleuse, qui est eu outre, dans son fond, un procédé de discussion critique, au moyen du dialogue.

La conclusion à laquelle conduit l'ironie n'est négative qu'en apparence si l'on prend bien dans tout son sens la devise qui peut la résumer et qui a pour elle Fautorilé de l'oracle de Delphes : Connais-toi toi-même. Cette connaissance de soi a l'avantage positif d'éclairer tout homme sur ce qu'il doit et ce qu'il peut, de le sauver des illusions souvent funestes qu'il se fait sur ses semblables comme sur lui-même. • N'est-il pas évident, dit Socrate chez Xénophon, que les hommes ne sont jamais plus heureux que lorsqu'ils se connaissent eux-mêmes, ni plus malheureux que lorsqu'ils se trompent sur leur propre compte? En effet, ceux qui se connaissent eux-mêmes sont instruits de ce qui leur convient, et distinguent les choses dont ils sont capables ou non. Ils se bornent à faire ce qu'ils savent, cherchent à acquérir ce qui leur manque, et, s'abstcnant complètement de ce qui est au-dessus de leur connaissance, ils évitent les erreurs et les fautes. Mais ceux qui ne se connaissent pas eux-mêmes et se trompent sur leurs propres forces sont dans la même ignorance par rapport aux autres hommes et aux choses humaines en général ; ils ne savent ni ce qui leur manque, ni ce qu'ils sont, ni ce qui leur sert; mais, étant dans Terreur sur ces choses, ils laissent échapper les biens et ne s'attirent que des maux. • La connaissance de soi, c'est la science première et la science

qui suffit. Or, si elle re'ussit à régler la conduite humaine, ce ne peut être que par ses caractères propres, qui sont avant tout son intériorité et l'universalité de son objet. Connais-toi toi-mi^me, cela veut dire : renonce à chercher hors de toi, à apprendre par des moyens extérieurs ce que tu es réellement et ce qu'il te convient de faire; reviens à toi, non pas certes pour te complaire en tes opinions et dispositions individuelles, mais pour découvrir en toi, par la réflexion, ce qu'il y a de constant et d'universel, ce qui appartient à la nature humaine en général : et agis en accord avec ce type permanent et exemplaire d'humanité qui est ton véritable toi-même. Conception d'une extrême importance, puisqu'elle réforme radicalement l'idée que Ton se faisait de la science, puisqu'elle défend d'entendre la science comme une chose qui peut se communiquer du dehors, se transvaser d'un esprit dans un autre, puisqu'elle proclame qu'en tout esprit humain existe la science qui intéresse l'homme et qui n'a besoin que d'être dégagée. Dès lors aussi le rôle du maître change complètement; c'est le rôle d'un auxiliaire qui assiste simplement les esprits pour les aider à produire leurs idées et pour examiner si elles sont viables, mais qui ne saurait prétendre sans absurdité enfanter le vrai à leur place. Le maître ne sait pas plus que le disciple ; il cherche comme lui et avec lui. Le dialogue n'est pas un procédé extérieur et accidentel d'enquête et d'exposition ; il est l'expression essentielle de refl*ort en commun pour dégager la vérité intérieure aux esprits.

Cependant cet effort a sa règle dans certaines conditions logiques, qui en respectent du reste Toriginalité. Aristote nous apprend que Socrate pratiquait l'induction et la définition par l'universel. Qu'était-ce au juste? Des exemples fournis par Xénophon nous l'ex-

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pliquent. Voici une proposition générale : les hommes se soumettent volontiers en toutes choses à ceux qu'ils croient les plus habiles. Cette proposition générale résulte de la considération des faits particuliers suivants : dans la maladie, on obéit au médecin que Ton juge le plus expérimenté, en mer au pilote le plus adroit, en matière d'agriculture à l'agriculteur le plus renommé, etc. C'est en dégageant l'élément commun de ces faits particuliers que l'on remonte à la proposition générale, ce qui est proprement induire. Quand la proposition générale a été ainsi établie, il est du reste possible de l'appliquera d'autre cas que ceux dont elle a été induite. Ailleurs Socrate interroge Euthydèmeet obtient de lui l'aveu qu'il aspire à commander, et que pour exercer le commandement la justice est indispensable. Qu'est-ce donc que la justice? L'homme injuste, dit Euthydème, est celui qui ment, qui trompe, qui vole. Mais, observe Socrate, il y a des cas dans lesquels il est permis de mentir, de tromper, de voler • c'est lorsque l'on a affaire à des ennemis. Nous dirons donc que ces actions ne sont injustes que lorsqu'elles atteignent des amis. Cependant nous arrêterons-nous là ? N'y a-t-il pas des cas où ces actions, même envers des amis, sont permises? Un général ne peut-il pas donner du courage à son armée par un mensonge? Un père, user de supercherie pour faire prendre un remède à son fils? Un ami, dérober à un ami les armes avec lesquelles il voulait se tuer? Disons donc : l'homme injuste est celui qui ment à ses amis, qui les yole ou les trompe, pour leur nuire. Ainsi le procédé mdijctif de Socrate consiste à comparer un certain nombre de cas particuliers pour en dégager un caractère commun et général, qu'exprimera la définition. H s'appuie sur une confrontation d'exemples variés afin d'éviter le péril des généralisations précipitées et aussi de spécifier exactement les propriétés qui préparent ou qui servent à définir. U use donc des précautions que requiert, pour ne point aboutir au vague ou

ta FIGURES ET DOCTRINES DE PHILOSOPHES

à rarbitraûre, le passage du particulier au géne'ral ; et est cela, malgré l'imperfection de ses moyens de vérification et de critique, il paraît déjà observer les conditions de prudence, les exigences de révision et de contrôle auxquelles se soumet en pleine conscience Tinduction scientifique moderne. Toutefois l'induction socc«tique^ outre qu'elle n'est pas encore très rigoureustment constituée comme méthode, a des traits qui hir viennent de ce qu'elle ne vise pas à la connaissance de» lois de la nature et de ce qu'elle prétend en retour l4wirnir des règles à la conduite; elle prend donc pour points de départ non pas, comme Tinductioa seientiftque moderne, des faits dépouillés de toute marque humaine, mais bien au contraire les discours el tes opinions des hommes sur ce qui les intéresse pratiquement et moralement, et la définition contient Tessence universelle des pratiques et des vertus dont tsaitent ces opinions et ces discours.

C'est par une science de cette sorte, et seulement par eUe, que peut se restaurer, ou mieux, que peut néritablement s'établir la moralité. L'honnétilé morale traditionnelle, uniquement soutenue par l'autorité el la coutume, est incapable de s'adapter à des eonditiûns sociales nouvelles, comme de résister aux causes d'affaiblissement et de dissolution qui agissent de plus en plus fortement de toute part. Or quel remède apporter à ce radical défaut, sinon une science qui ait la solidité de principes permanents, le rapport le plus immédiat à notre nature intérieure, et qui puisse aussi noms offrir le modèle à réaliser en toute circonstance? Est-ce que l'on ne voit pas dans tous les arts et dans tous les métiers la possession des idées claires mettre um terme aux tâtonnements, aux maladresses, et conduire aux plus sers résultats par la plus exacte appropriation des moyens à la fin ? Pourquoi ne pas compter

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If

sur ces mêmes succès dans un ordre supérieiir du moment que la conduite des individus, ainsiTuT^eUe des sociétés au lieu d>être abandonnées' à des Jrescï

KnZl'lf h'' T''^^^^' '' ^"^-* incoh'^eri dépendraient directement d'une science dont Fim-

PuBque cette science existe en effet, et à la portée de toute ànie, que faut-il de plus pciur agir seCS vente qu'elle exprime? Rien deplusVet ifnmstou^ cbons à ce que l'on a appelé le paradoxe socr^ti^^e Ton e vertu est une science, c'est-à-dire que la se e^e a est pas seulement la condition nécessaire de la™ elfe en est encore la condition suffisante Oui^^nrwml cognait véritablement le bien par là même h 2X1 ^ne peut s'empêcher de le pratiquer. iTn'y a nS

échec quand la science est assez parfaite pour éclairer empiétement son objet SocraL s'oppL radfcZ ment a la conviction vulgaire qui imagine que Fon

tfest la, selon lui, qu'une apparence très illusoire Qiiand on succombe au mal, c'eVt qu'on ne ^it n^ ciment le bien, ou qu'on le voit seulement dans C espèce de vague lueur ou de demi-clarté. La vo Inté

Sur m.l9QT "^u **^™"''' pourraient-ils vouloir W.^!^. ' Ç""*^"^ ^^""' ^* «^'^«t point par une STLur el'.H/p '"*'* '^''' P*^ insuffisante ^cuC

Personne n'est méchant volontairement, parce one personne ne travaiHe volontairement à L rendre malheureux. Cette équivalence entre la veriu et le s^^T^uî^'T ''^'''''' ^^'^ ^ morate afin d'a^! lesîation , car, que nous voulions être heureux e'^st ce q«i est par soi tout à fait évident. Ce qun'^s^ W

coup moins à première vue, c'est que la vertu, qui exige si souvent de si dures restrictions à nos penrhants, apporte avec elle le bonheur^ et qu'inversement le vice, qui si souvent contente nos besoins de jouissance, entraîne après lui le malheur ; lopposition du bonheur et de la vertu serait à bien des égards plus concevable. Ce fut Tune des grandeurs de la pensée de Socrate, que de ne pas accepter cette opposition comme elle s'offrait, c'est-à-dire en des termes tels que la vertu, privée de tout fondement naturel, dût inévitablement aller à sa ruine. Il mit sans doute à profit, pour accorder la vertu et le bonheur, diverses maximes de la sagesse commune qui tendaient à identifier l'action bonne avec les satisfactions ou les avantages qu'elle procure, soit à l'individu, soit à la société; il fut même servi par certaines ambiguïtés du langage ordinaire, comme celles qui confondaient sous le même nom Tétat de Thonime qui se conduit bien et celui de Fhorame qui réussit. Il n'en eut pas moins l'originalité de proclamer que, si la vertu est 'inséparable du bonheur, le bonheur complet à son tour ne peut être obtenu que par la vertu et ne fait qu'un avec elle. Il posa ainsi un principe qui fut reçu pour indiscutable par toutes les morales de l'antiquité, y compris la morale stoïcienne, et par bon nombre de morales modernes. Dans ces diverses philosophies assurément la notion du bonheur complet varie selon la hauteur à laquelle elles placent la vertu ; mais elles admettent toujours en commun ceci, que la fin suprême de notre activité morale, que le souverain bien répond à un désir d être heureux qui est implanté au plus profond de notre nature, et qui, comme premier moteur de nos démarches, préexiste à toute délibération et à tout choix. La délibération et le choix ne sauraient donc porter que sur les moyens d'atteindre celte fin à laquelle nous tendons nécessairement. Mais là encore, d'après So-Tate, il ne saurait y avoir de place pour une volonté indéterminée; car, en justifiant la fin suprême de

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notre activité et en s'y attachant, l'intelligence détermme, à rencontre de l'empirisme, de la routine et des incertitudes de l'ignorance, les sûrs moyens de l'atteindre ; elle représente comme des biens les formes essenlieUes des actions qu'elle juge indispensables au bonheur. Ne pas se régler sur ce que l'intelligence découvre comme vrai, ce n'est donc pas seulement une inconséquence au sens faible du mot, c'est-à-dire un accident fâcheux, mais toujours possible, c'est une inconséquence au sens fort, une contradiction réelle et complète, une impossibilité.

Ce principe, que de la connaissance vraie la vertu découle nécessairement, que par conséquent la grande affaire, c'est la droite éducation de l'intelligence, d'où la rectitude de l'action suivra, a conquis de par Socrate une importance considérable. Il n'a cessé d'inspirer plus ou moins secrètement un grand nombre de philosophes, même quand ceux-ci ont essayé d'en limiter le sens et d'en tempérer les applications. Il exprime en effet l'idée, très naturelle à quiconque a foi dans la spéculation philosophique, que la vérité communique sa puissance souveraine à l'intelligence qui la représente, et de là à toute l'âme dont l'intelUgence est la faculté essentielle. Selon la remarque d'Aristote, Socrate a décidé comme si la partie de l'âme qui est dépourvue de raison n'avait absolument aucune existence. Mais les Umites de son observation ne doivent pas empêcher de rendre justice à ce qu'elle a eu de pénétrant et de fort : les défaillances inteUectuelles, si eUes n'établissent pas par elles seules 1 empire des passions, contribuent du moins à le prolonger et même à l'affermir, tandis que l'ordre conçu par la raison tend à éliminer du caractère ce qui en détruit l'unité, ce qui entretient les conflits entre les divers penchants. Partant de là, Socrate soutient que la présence de la pensée claire suffit pour définir et, du même coup, pour produire la vertu. Comment l'évidence de notre bien, irrésistible pour notre pensée, ne

SI FIGURES ET DOCTfilJiTES DE PHILOSOPHES

le serait-elle pas a fortiori pour notre volonté ? Si le principe socratiqne méconnaît un facteur de la vie morale que le Christianisme et d'après lui certaines philosophies comme la philosophie de Kant mettront au premier rang, à savoir la pure disposition du cœur, l'intention bonne par elle-même, il * du moins marqué avec vigueur le rôle que peut €t doit jouer Tinteiligeoce conmie régulatrice et ordonnatrice de nos tendances, comme force capable de nous détacher de nos façons individuelles de voir, de sentir et d'agir pour nous tourner vers Tuniversel. D'autre part, le principe socratique, dans le sens «t la direction que Soorate lui donnait est beaucoup moins paradoxal que ne le serait de nos jours la formule qui viendrait énoncer que le progrès de la science a pour conséquence nécessaire le progrès des mœurs ; car la science que Socrate a en vue, c'est uniquement la science de la nature humaine, et une science entendue de façon à représenter la nature humaine en ce qu'elle a de général et d'exemplaire.

Quoi q«'il en soit, Socrate ojipossit éoergiquemeirt jon principe, le principe de la compétence par la science, à tout ce qui dans la cité mutait le gouverneuaent sous l'empire d'éléments irrationnels, force physique, choix pop«Jaire, tirage au sort. Quelle folie, -qu'une fève décide qui sera magistrat, tandis que l'oii ne tire au sort ni un pilote, ni un architecte, ni on joueur de flûte l C'est de la science que dépend l'art de igouverner, et-c'est aux meilleurs, c'est-à-dire aux plus «avants, que le gouvernement doit être réservé. Conséquence qui ne fut pas sans émouvoir les hommes politiques du temps. Mais Socrate n'aHait pas aux applications extrêmes qu'aurait pa comporter son principe : il ne prétendait pas en user pcwr réformer les lois posiUves : bien mieux, il faisait de la connaissance et du respect des lois établies la condition et le signe de la pratique de la justice. An reste, <i'iine façon «fcnérale, après avoir posé la réduction de la Teit« à

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la science, Socrate, pour expliquer les différentes vertus, ramène le plus souvent la connaissance à la considération des conséquences. Le bien, pour lui, c'est Tîe qui est utile, ce qui rapporte quelque avantage certain. Le courage est utile parce qu41 est la connaissance des choses que l'on peut braver ou qu'il faut éviter ; la justice est utile, parce qu'elle est la connai*;sance des avantages qu'il y a, pour nous et pour 1 Etat, à obéir aux lois. A coup sûr l'appel à ces expériences extrinsèques affaiblit, plutôt qu'il ne le fortifie, le principe socratique : mais c'était déjà beaucoup que d'avoir posé le principe lui-même et d'avoir mis au premier rang des intérêts les intérêts intellectuels. Et l'influence du principe a déjà épuré les vertus que Socrate justifiait par leurs avantages positifs ; car elle a contribué à releyer l'évaluation de ces avantages, â donner la primauté aux vertus qui sont des vertus du caractère : sobriété, endurance, possession de soi amitié spirituelle. '

Telle était donc la conception que Socrate se ftiisaît de la science morale. Il ne s'arrêtait point là cependant. Si indifférent qu'il fût aux recherches cosmologiques, il était obligé par la morale même d'avoir une idée de l'ensemble des choses. Mais cette idée est chez lui purement pratique et théologique ; elle répond à la question, moralement inévitable, de saToir si lal^ovidence existe. Or la nature, par toutes les harmonies merveilleuses qu'elle renferme, par tout ce qu'elle contient d'utile à l'homme, fournit la preuve d'une Intelligence ordonnatrice, prévoyante et bonne : Socrate a ainsi pris à son compte et largement développé celle théologie populaire qui se plaît à invoquer les causes finales. Quant à sa façon de se représenter la Divinité elle tendait au monothéisme, sans exclure absolument le polythéisme de la religion comnrane : les dieux mul-

t4 FIGURES ET DOCTRINES DE PHILOSOPHES

tiples lui apparaissaient sans doute comme des agents du Dieu suprême. Il recommandait également le culte légal, et il ne s'en abstenait pas pour son compte : il s'efforçait seulement de le spiritualiser, d'y mettre un esprit de véritable piété. Avant tout il avait foi en la Providence, et c'est cette foi qui suscitait en lui l'espérance d'une autre vie, sans que cette espérance participât à ses yeux d'une certitude démonstrative.

Mais qui était ce démon dont il prétendait recevoir et dont il se flattait de suivre les indications salutaires ? Était-ce un dieu nouveau qu'il venait ajouter ou substituer aux divinités reconnues ? Telle fut peut-être l'opinion de ceux qui crurent aux accusations portées contre lui. Cependant, en dépit d'une certaine tradition, rien n'autorise à penser que Socrate ait considéré son démon comme un être personnel. Xénophon et Platon parlent sans plus de précision d'une manifestation ou d'un sigue démonique. Ce quelque chose de divin, Socrate le percevait en lui comme une voix : voix assez familière pour se faire entendre dans des occasions sans importance, mais qui intervenait cependant surtout dans les circonstances graves, quand les intérêts et le sort même de Socrate étaient tout à fait engagés. C'est elle, par exemple, qui s'oppose à ce qu'il prenne une part active a la politique, ou encore, quand il est accusé, à ce qu'il prépare proprement une défense. Mais ses avertissements ne font pas en réalité double emploi avec des prescriptions morales rationnelles dont ils viendraient seulement renforcer l'autorité ; qu'ils aient pour caractère de pousser à des actions autant que d'en détourner, comme l'indique Xénophon, ou simplement d en détourner, selon le témoignage peut-être plus sdr de Platon, toujours est-il qu'ils ont trait exclusivement a des façons de se comporter dans des cas particuliers et qu Ils ont pour rôle principal d'en faire pressentir les suites scientifiquement imprévisibles. Ainsi, plus Socrate tendait à placer sous l'empire de la réflexion les

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motifs de la volonté et à les régler par des notions universelles, plus il était porté à prendre pour une révélation divine le sentiment souvent intense et toujours inexplicable qui, hors de la vue claire du bien, lui dictait sa conduite en lui présageant les conséquences qu'elle aurait pour lui. 11 y avait là pour le diriger une sorte de divination plus ou moins semblable à celle qu'accomplissaient les oracles ; et c'était sans doute un oracle que son démon, mais un oracle qu'il sentait intérieur à lui, et dont l'intervention spontanée excluait le recours aux signes et aux pratiques externes. Que Socrate, par la foi qu'il professait en cette action spéciale et immédiate de la Divinité sur lui, se soit mis en opposition, beaucoup plus qu'il ne le croyait lui-même, avec le ritualisme de la Religion légale, cela est fort possible; mais il ne se mettaitpas pour cela en opposition avec la science, telle qu'il l'entendait. Car si, en prêtant les accents d'une parole intérieure à une espèce de sentiments irrationnels qu'il éprouvait en lui, son esprit a suivi la pente d'un certain mysticisme, c'a été sans que ce mysticisme pénétrât dans les domaines soumis à la pure pensée.

Socrate avait déjà atteint les débuts de l'extrême vieillesse lorsque éclata l'orage qui depuis longtemps le menaçait. L'étonnement toujours renouvelé que soulevait l'apparente impertinence de ses questions, l'irritation que causaient ses habitudes d'inquisition intellectuelle, l'action constamment décisive de son ironie, la singularité de son rôle, la profondeur et l'étendue de son influence sur les jeunes gens ; l'émotion, feinte ou réelle, que provoquaient les sujets de ses entretiens, sur les choses morales, la vie politique, la justice et les dieux, ainsi que sa libre manière de les traiter, enfin les relations qu'il avait avec certains chefs du parti aristocratique : tout cela avait composé un bloc de

forces hostiles qui n'attendaient qu'une occasion pour «'abattre sur lui. Déjà longtemps auparavant, Aristophane, dans les Nuées, s'était fait l'interprète malveillant d'une opinion assez répandue, en représentant Socrate comme un sophiste occupé à donner à la jeunesse des leçons de subtilités oiseuses, d'arrogance, de fronde et d'impiété. Mais ce fut seulement en 399* après le rétablissement de la démocratie, que le poète Meletos, le politique Anytos et le rhéteur Lycon l'accusèrent d'avoir abjuré la religion de l'État, introduit des divinités nouvelles et corrompu les jeunes gens. La réaction démocratique englobait dans le même sentiment de haine les aristocrates, les philosophes et les ennemis des Dieux. Socrate dédaigna de se défendre par un plaidoyer. U se borna à essayer de convaincre ses accusateurs d'ignorance, de rectifier les opinions erronées qui pouvaient avoir cours sur lui, de réfuter l'accusation par la méthode dialectique. En même temps il déclara qu'il ne chercherait point à émouvoir ses jug«s par de& suppUcations, que, convaincu de l'excellence de sa mission, il ne l'abandonnerait en aucun cas, aimant mieux obéir aux Dieux qu'aux Athéniens. Peut-être, sans la fierté de ce discours, eût-il été absous. Il ne fut condamné qu'à une faible majorité. Interrogé, selon la jurisprudence athénienne sur la peine qu'il méritât, U répondit qu'en toute justice il ne pouvait proposer que d'être nourri dans le Prytanée aux frais de TÉtet, mais que subsidiairement il se taxait à 30 mines d'amende, dont ses amis se portaient caution. Cette r^onse d'un incorrigible provoqua contre lui une majorité de juges beaucoup plus forte et fut suivie de la sentence de mort. Mis en prison et ayant les moyens de s'évader, il refusa de manquer de la sorte aux lois de son pays. Il but donc la ciguë, entouré de ses disciples, après s'être entrMenu avec eux de la destinée humaine, leur avoir redit <rue nen de mal ne peut arriver à l'homme de bien achevaut, dans cette journée funèbre, de confirmer par bob

SOCRATE

ir

courage, sa sérénité souriante, la foi en la Providence qui avait inspiré toute sa vie.

t Mais-il est temps que nous nous séparions^ ce

sont les dernières paroles que Platon lui prête devant ses juges, — moi pour mourir, et vous pour vivre. Qui de nous a la meilleure part? Nul ne le sait, excepté Dieu. » A un autre tribunal, moins haut et moins infaillible que celui de Dieu, mais plus impartial que celui des contemporains et des compatriotes de Socrate, la sentence décisive a été rendue sur cette question : l'humanité pensante a relevé à jamais le rationalisme sph-itualiste et moral de Socrate de l'insuccès matériel que lui avait infligé un jour l'aveuglement de rancunes individuelles et de préjugés collectifs, et dans les plus belles et les plus fortes de ses conceptions philosophiques, dans celles mêmes qui, pour s'éclairer d'une autre lumière, n'ont point cru devoir méconnaître le légitime empire de la raison humaine sur la vie, elle a'a cessé de recueillir^ de ressusciter, en les transformant, les idées et l'esiprit môme de Socrate. Socrate êsi vérité a eu la meilleure part.

LUCRÈCE

Les Romains n'ont pas eu de philosophie originale. Leur espriMourné surtout vers la pratique, n'avait pas cette curiosité désintéressée qui avait engendré chez les Grecs de si beaux et si profonds systèmes; il était plutôt porté à considérer comme des bagatelles frivoles et peut-être, en fin de compte, dangereuses ces essais d'explication du monde et de directiQn de la vie dans lesquels s'exprimait la pensée philosophique. Si donc les Romains ne formèrent leur littérature qu'au contact des œuvres grecques, ils reçurent encore plus complètement des Grecs leur philosophie, car ils la reçurent toute faite, et à une époque où. en Grèce même, les grands maîtres avaient laissé la place à des philosophes de second ordre, commentateurs et professeurs plutôt que créateurs d'idées. La philosophie ne pendra pas d'ailleurs chez eux sans résistance- à plusieu. s reprise^ les philosophes furent bannis pour les périls qu'ils faisaient courir aux vieilles mœurs et aux tradiUons. En particulier, lorsqu'une ambassade, composee.de l'académicien Carnéade, du stoïcien Diogene et du péripatcticien Gritolaos vint à Rome (155 av. J.-C), la voix grondeuse du vieux Gaton s'éleva pour demander, et elle obtint le renvoi de ces philosophes. iMais il était trop tard; léloquence et les subtilités de Carnéade avaient fait une forte impression sur la jeunesse. Au reste, toute la civilisation grecque avait deja envahi les esprits, et Gaton lui-même en

LUCRÈCE

avait été touché plus qu'il ne l'avouait. Cependant les Romains ne connurent jamais dans leur grande et originale signification ni la doctrine d'un Platon, ni celle d'un Aristote. Ils s'approprièrent, soit les théories des académiciens qui, en tournant le platonisme vers le probabilisme, favorisaient leur goût de culture éclectique et le dilettantisme professionnel des avocats, soit les doctrines stoïcienne et épicurienne qui étaient avant tout, l'une et l'autre, des doctrines de la vie morale, et dont l'une convenait particulièrement à la rectitude, à la sévérité et à la dignité du caractère romain, tandis que l'autre favorisait davantage, avec une façon tout individuelle de chercher le bonheur, l'indépendance à l'égard des croyances traditionnelles. Indulgent en apparence à un certain relâchement des mœurs et par là même défiguré, Tépicuri.sme eut la bonne fortune d'être adopté et exposé tel qu'il était véritablement par le grand poète Lucrèce ; c'est par le poème de Lucrèce Sur la Nature que la philosophie grecque a été à Rome le plus puissamment et le plus magnifiquement représentée.

De la vie de Lucrèce nous ne savons presque rien. Il naquit vers 98 avant Jésus Christ. Il appartenait à une famille équestre. Il se tint à l'écart des hommes et des affaires, par décision volontaire peut-être plus que par goût naturel, et sans doute après de douloureuses expériences. Une tradition, rapportée par saint Jérôme, veut que, devenu fou par TefTet d'un philtre qu'on lui aurait fait prendre, il ait composé quelques livres de son poème dans les intervalles lucides de ses accès de démence, et que, dans sa quarante-quatrième année, il ait lui-même mis fin à ses jours. Ce tragique récit n'aurait-il pas été inventé de toutes pièces afin de rendre sensibles les châtiments auxquels, sur cette terre m«jme, s'expose déjà l'impiété? On peut se le

demander. Cp.ndant il est extrêmement probable qae saint JerOme s est borné à reproduire avec une parfaite fidélité un renseignement qui lui était fourni nar Suétone; et Suétone, polygraphe sans invention, a dû lui-même, soit le recueiHir comme notoire, soit l'emprunter a quelque écrivain antérieur qui aurait seulo ment ajouté à des faits tombant sous lobservation comme la folie et le suicide du poète, une SaMon fictive par Ihistoire romanesque du philtre. Quoi Si en soit. SI peu que nou» connaissions positivement la Tie de Lucrèce, nous la devinons en quelque mesure par ce poème, où pourtant il ne nous dit rien dT'ectement de lu. : assombrie par le spectacle des pïus

Sn,r ^"""'' '""'"'• ^«'"'••^^ •*« lamertume de» Toluplés vaines, compensant une sorte de lassitude morne par une exaspération fiévreuse contre leTobiets de croyance ou de désir qui avaient pu l'occuper un moment et qui l'avaient finalement laissée sa^fonten" tement et sans appui; gardant. sous la sérénitépéniblêment conquise de la contemplation philosophique rimpression encore toute vive des luttes traversées Tel déceptions subies, des souffrances éprouvées Ce'sS là des sentiments qui débordent dans l'œuvre de Lu

W^ai^Tv"'*' !! ^°V''f ««»' 1- l"i vint det laisser ain.M s épancher de lui-même contribua à lui

procurer cet eut de calme qu'il se flattait de ne devS qn à la vérité de la doctrine épicurienne.

C;est à un de ses amis, C. Memmius, homme dnnp famille diustre que Lucrèce dédie son poème le pe"!

leSl"lff "'*'"!''ï"^P*" "" honneur que par le rallineroent de sa culture d'esprit; il en était hiX>

KcuÈrjIr T "'^"''' '"«^^ ^" ''adressant penser qu U écrirait pour une foule d'autres, de même

LUCRÈCE

qu'il avait la conscience de la nouveauté hardie de son œuvre et de l'éclat qu'elle devait donner aux lettres latines. Écoutons-le d'après l'un de ses traducteurs, André Lefèvre, qui a souvent réussi à faire passer en des vers français l'énergie, la plénitude, la beauté tour à tour pittoresque et abstraite de Toriginal :

J'entre en des régions que nul pied n'a foulées.

Fier de boire vos eaux, sources inviolées.

Heureux de vous cueillir, fleurs vierges, qu'à mon front,

Je le sens, je le veux, les muses suspendront,

Fleurs dont nul avant moi n'a couronné sa tète,

Digne prix des labeurs du sage et du poète

Qui, des religions brisant les derniers nœuds,

Sur tant de nuit épanche un jour si lumineux!

Et qui nous blâmera, si par la poésie

Tout ce que nous touchons est frotté d'ambroisie ?

Je suis le médecin qui présente à l'enfant

Quelque breuvage amer, qu'il faut boire pourtant.

Les bords du vase enduits d'un miel qui les parfume

A cet .^.ge léger dérobent l'amertume:

L'enfant est dupe et non victime; il boit sans peur,

Et dans le corps descend le suc réparateur,

Emportant avec lui les douleurs et les fièvres.

Le mensonge sauveur n'a trompé que les lèvres.

Ainsi je fais passer l'austère vérité,

Baume suspect à ceux qui ne l'ont pas goûté.

La foule, enfant qu'apaise une innocente ruse,

Cédant sans défiance au charme de la muse,

Sous le couvert du miel boira les sucs amers. *

Ainsi puissé-je, ami, grâce à l'attrait des vers,

En toi de la Nature infuser la science.

Et t'en faire sentir la salubre influence.

Cependant la pensée de présenter sous la forme d'un poème des conceptions philosophiques n'était pas neuve, même à Rome. Ennius déjà, en transposant dans des œuvres latines le mécanisme et la prosodie grecque, y avait plié l'expression d'idées pythagoriciennes ou épicuriennes; d'autres écrivains, avant Lucrèce ou en même temps que lui, avaient également

31 FIGURES ET DOCTRINKS DK PIIILOSOPHKS

songé à user de la langue poétique pour conquérir Fesprit romain à leurs doctrines préférées. Mais ici encore, c'était la Grèce qui avait fourni le modèle. A une époque encore toute proche des premiers essais d'explication philosophique, un Xénophane, un Parménide, un Empédocle, en des poèmes dont nous pouvons, par les fragments qui nous en restent, admirer la grandeur, la puissance d'expression et même la grâce, avaient exposé ou plutôt révélé leur système du monde. C'est vers ces épopées de la science naissante que Lucrèce, en possession d'une science plus façonnée, a tourné ses regards et son émulation; dans Empédocle, en particulier, il a salué le poète, au'génie surhumain, dont l'inspiration divine s'est traduite par des chants immortels. Quant à lui, entreprenant une œuvre semblable, il se trouvait, à dire vrai, dans des conditions bien différentes; dabord ce n'était pas d'une commune source que découlaient pour lui, comme pour ces premiers penseurs de la Grèce, l'invention philosophique et la création poétique, puisqu'il avait emprunté sa doctrine à un maître; en outre, les progrès de la réflexion et de l'abstraction avaient de plus en plus relâché les liens de parenté naturelle qui avaient uni à l'origine la philosophie et la poésie; ils avaient fait de la prose l'instrument de précision par excellence, Poulil le mieux approprié à l'explication et a lanalyse des idées. Que fallait-il donc à Lucrèce pour combler en quelque mesure l'intervalle que mettaient entre lui et ses modèles ces différences de situation intellectuelle !> Avant tout une foi ardente dans la doctrine, une foi dont les transports fussent capables d exaller Tassentiment de l'âme jusqu'à la faculté môme de vision ou de création. Et aussi un don antérieur à toute préoccupation didactique, d'entrer en commerce sympathique avec le monde, de se composer presque inconsciemment et de mettre en réserve une multitude de tableaux où fussent peints, en de» traits saisissants, les aspects des choses et les mouve-

LUCRÈCE

ments des êtres. Certes, observateur amoureux de la nature, Lucrèce dut l'être pour le plaisir d'abord et avec une sorte de détachement, jusqu'au jour où l'effort pour exposer en un poème la doctrine d'Épicure vint évoquer du fond de son esprit les riches et expressives images qui gisaient en quelque sorte dans l'attente Ces images cependant, vives et fortes presque toujours, parfois délicates et gracieuses, projetées ou glissées dans les vers de Lucrèce par la passion ou la sensibihté d'un cœur profondément ému, n'y sont jamais des ornements surajoutés et comme des pièces d'orfèvrerie; elles entrent directement dans la trame de la démonstration pour en faire uniquement éclater davantage le sens et la vigueur. Ainsi s'unissent sans cesse au cours de l'œuvre la peinture et le raisonnement. Tant s'en fallait néanmoins que le génie de Lucrèce n'eût qu'à s'épanouir dans son sujet • il rencontrait comme obstacles, de l'aveu même du poète l'indigence de la langue et la nouveauté des matières' Si dans la lutte contre ces obstacles il n'a pas toujours triomphé, s'il garde encore trop du passé des lettres romaines l'inachèvement du style et la rudesse inculte de la forme, s'il laisse parfois l'exposition didactique dégénérer en un prosaïsme embarrassé et lourd avec quelle merveilleuse puissance de transfiguration'artistique 11 anime le morne et glacial enseignement d'Épicure, et de quels jets vigoureux de lumière resplendissante il perce souvent la couche dure des abstractions et des notions techniques! Mais, même dans les passages où il peut sembler que l'on lise uniquement de la prose versifiée, le visible souci de ne point sacrifier a de vaines parures l'exactitude de l'idée, l'adoption courageuse du terme simple et précis, l'exhibition de la pensée nue ne sont pas sans grandeur et sans beauté.

Ce poème, dans lequel Lucrèce ne nous parle de lui que pour dire son désir de venir au secours des hommes et son espoir d'être récompensé de ses efforts

par la gloire, laisse de toute part transparaître sa complexe nature, grave et familière, passionnée et raisonneuse, ar.iemment croyante dans les plus violentes imprécations contre les croyances, ivre d'une doctrine qui ne semblerait devoir ronvenir qu'cà des intelligences sobres et sèches, en communion intime avec le monde dont elle sent pourtant l'aveugle force d'écrasement, avec la vie dont elle éprouve les contrariétés douloureuses et les eiîorts sans cesse avortés, avec l'humanité dont elle attaque les illusions et dont elle plaint les misères; mi'Iant donc à l'enthousiasme la critique, au prosélytisme emporté et joyeux une amère mélancolie, à l'invocation de la science impassible et sereine l'indignation et toutes les formes de la raillerie, depuis le dédaigneux sourire jusqu'au sarcasme mordant, jusqu'à rapre et fière ironie. Toutes ces tendances diverses, tous ces divers sentiments se fondent dans l'accomplissement de Tœuvre qui est pour Lucrèce sa mission ; il s'agit de guérir les hommes de leurs maux en leur ensei,c:nant la vérité, — la vérité telle que Ta enfin révélée Kpicure.

Qu'un génie aussi riche et aussi personnel que celui de Lucrèce ait consenti à s'emprisonner tout entier dans le système le plus étroit qui fût, c'est ce dont l'on pourrait s'étonner si l'on ne savait pas à quel point le respect absolu de la pensée du maître faisait partie de la profession sérieuse d'épicurisme. Cicéron nous apprend qu'un jour, tandis qu'Épicure enseignait la physique, un de ses disciples, Colotès, se jeta à ses pieds et l'adora. C'est avec un vrai sentiment d'adoration que Lucrèce, lui aussi, invoque Épicure :

Pour ce puissant esprit le nom d'homme est trop peu : La majesté de l'œuvre en lui proclame un dieu.

LUCRÈCE 35

Oui, noble Memmius, il fut un dieu cet homme Qui le premier trouva cette règle qu'on nomme La Sagesse, et dont l'art, à travers tant de flots Guidant la vie au port d'un si parfait repos. Change en un jour si pur de si noires ténèbres.

L'éloge d'Épicure, d'Épicure ennemi de la religion

d'Epicure savant, d'Epicure moraliste revient, avec un

enthousiasme qui ne s'épuise pas, au début de presque

tous les livres du poème; et c'est uniquement à être

1 mterprete d'Epicure que Lucrèce veut consacrer les

veilles de ses . nuits sereines ..De fait, il ne paraît pas

avoir apporté de modification essentielle aux idées de

son maître. Chez l'un et chez l'autre, c'est une même

façon d'entendre la nature et la vie. Mais c'est une

tout autre façon de les contempler et de les sentir Aux

strictes données de l'épicurisme, Lucrèce a ajouté la

profondeur de son âme, l'intensité de sa vision artis-

tique, le relief de son réalisme; et si la cosmologie

d'Epicure a revêtu pour bien des regards un aspect

grandiose et poétique, c'est sans aucun doute parce

que l'esprit de Lucrèce s'est chargé un jour de la

représenter.

Cette cosmologie, Épicure l'avait adoptée, non parce qu'elle avait à ses yeux une valeur théorique absolue mais parce qu'elle lui paraissait le mieux répondre à ses intentions pratiques. Et si Lucrèce, en l'adoptant à son tour, y voit peut-être davantage un principe de certitude inébranlable, ce qu'il y cherche cependant avant tout, comme son maître, c'est l'unique remède qui puisse sauver les hommes empoisonnés par cette double crainte : la crainte des dieux et la crainte de la mort. D'avoir bravé cette double crainte en la proclamant vaine, de l'avoir bravée en dépit de toutes les circonstances et de tous les préjugés qui contribuaient

à en imposer Tignominieuse servitude, c'est l'éternel honneur et l'éternel bienfait d'Épicure :

Longtemps dans la poussière, écrasée, asservie. Sous la religion l'on vit ramper la vie; Horrible, secouant la tète dans les cieux. Planait sur los mortels l'épouvantail des dieux Un Grec, nu homme vint, le premier dont l'aihlace Alt regardé cette ombre et l'ait bravée en face • Le prestige des dieux, les foudres, le fracas ' Des menaces d'en haut ne l'ébranlèrent pas L obstacle exaspéra l'ardeur de son génie, Fier de forcer l'accès de la sphère inHnie' Des portes du mjrstère il perça l'épaisseur. Et, dépassant de loin par un élan vainqueur Lés murailles de flammes et les voûtes d'étoiles Sa pensée embrassa l'immensité sans voiles De son hardi voyage il nous a rapporté La mesure et la loi de la fécondité.

Et quel cercle émané de leur intime essence Des êtres à jamais circonscrit la puissance n pose sur l'erreur son pied victorieux ; La religion croule et nous égale aux dieux !

Oh! cet Épicure dont Lucrèce célèbre si maffnifiauement la révolte et le triomphe, cet Épicure qui serait une façon de Prométhée vainqueur, ce n'a point été 1 Epicure véritable, d'une impiété certainement plus calme et plus indulgente, si même il y eut impiété. Car peut-on traiter d'impie un homme qui avait composé des livres de dévotion, un traité de la minteié et un traite de la ^xetè que Cicéron jugeait tout à fait édihants? Sans doute, par une concession qui n'est pas sans d autres exemples, Épicure conciliait avec sa négation très explicite de la Providence et de la vie future un certain respect et une certaine pratique de lancienne re igion; mais précisément ce compromis empêche de lui attribuer une sorte de fureur irréligieuse; et Lucrèce ne la lui prête que parce qu'il en est lui-même animé. 4" " «u

LUCRÈCE

Au reste, la religion grecque ne pouvait comporter chez ses incrédules la même attitude que la religion romaine; les caractères singulièrement clairs et harmonieux de son anthropomorphisme la faisaient très humaine et très susceptible de s'humaniser toujours davantage ; dans les dieux qu'elle proposait à l'adoration des hommes, les hommes pouvaient reconnaître leur propre nature réHéchie et idéalisée; les conceptions théologiques qu'elle énonçait devenaient en quelque sorte légères par leur alliance naturelle avec la poésie • le culte et les cérémonies qu'elle instituait s'accordaient a merveille avec les tendances esthétiques de l'esprit grec. Au contraire, le paganisme romain, dépourvu d unité et de principe intérieur de vie, appelait dans son panthéon des divinités obscures, sans claire généalogie, aussi peu faites pour satisfaire aux besoins de Timagination plastique qu'à ceux de la réflexion spirituelle : c'étaient des puissances plus encore que des dieux aux formes et à la personnalité définies, avant tout objets d'un culte très minutieux, gouvernant le destin des hommes jusque dans les plus infimes détails de la vie. Une telle religion, surchargée encore, au temps de Lucrèce, de pratiques et de cérémonies étranges, en pesant davantage sur les âmes, devait naturellement provoquer une incrédulité plus violente Et voilà pourquoi l'incrédule Lucrèce la poursuit, non seulement de sa critique, mais de sa haine.

L'impiété, cependant, n'est-ce pas la voie ouverte au crime? C'est l'injurieux reproche que Lucrèce attend pour le retourner sans délai contre la religion De combien de crimes s'est souillé le fanatisme religieux depuis le moment où un oracle barbare imposait a Agamemnon, pour assurer des vents favorables à la flotte grecque, le sacrifice de sa fille Ipbigénie !

Peut-être on te dira que tu cours à l'abîme, Que la science impie est le chemin du crime. Eh! qui plus enfanta d'atroces actions.

Plus de hideux forfaits, que les religions?

J'en atteste le sang qui coula dans l'Aulide,

Le sang d'iphigénie et Diane homicide :

La Tierge lâchement livrée, et les héros,

La fleur des Achéens, transformés en bourreaux;

Le funèbre bandeau sur ce front pur se noue ;

La laine en bouts égaux se répand sur la joue.

Un père est là. debout, morne devant l'autel;

Les prêtres, près de lui, cachent le fer mortel;

La foule pleure, émue à l'aspect du supplice.

La Tictime a compris l'horrible sacrifice;

Elle tombe à genoux, sans couleur et sans voix.

Ah! que lui sert alors d'avoir au roi des rois

La première donné le nom sacré de père?

Palpitante d'horreur on l'arrache de terre.

Et les bras des guerriers l'emportent à l'autel,

Non pour l'accompagner à l'hvmen solennel,

Mais pour qu'aux égorgeurs par un père livrée,

Le jour même où l'aLtend l'union désirée,

Chaste par l'attentat de l'infâme poignard.

Elle assure aux vaisseaux l'heureux vent du départ !

Tant la religion put conseiller de crimes !

C'est donc avant tout la malfaisance de la religion que dénonce Lucrèce avec frénésie. Assurément la religion qu'il vise, c'est celle qui sous ses yeux terrorise les âmes, c'est la religion de son pays et de son temps. Mais l'on doit reconnaitre que son attaque va plus loin et qu'elle atteint le fond de toute croyance reli-ieuse quelle qu'elle soit. En effet, le système d'explication dil monde qu expose Lucrèce est destiné à mettre en évidence riniitilité et rimpossibilité de toute intervention surnaturelle. Ce syslème dont, comme nous l'avons vu, il fait honneur à Épicnre, Épicurc l'avait en réalité emprunté à Démocrite, en lui faisant seulement subir sur divers points des modiûcaUons plus ou moins heureuses.

Une intervention surnaturelle suppose que quelaue chose se produit dans le monde, qui n'y était pas

LUCRÈCE

auparavant contenu; une explication scientifique sudpose au contraire que tout ce qui se produit dans le monde y préexistait en quelque façon et n'est que la transformation d'une réalité antérieure. D'où le orin cipe qu'énonce solennellement Lucrèce, et nui est devenu en effet une maxime de la science. Hien ne vient du néant; rien ne retourne au néant. Si quelaue chose se formait de rien, n'importe quelle espèce d'être pourrait naître de n'importe quelle autre espèce et la succession des phénomènes serait une incoh^-enco

ÎTL ? "^ """ "^"^^ °^'' P^^^t ^^ spectacle. La vérité est que, pour produire une chose, il faut un germe certain, des conditions définies, un temps détermine. D autre part rien ne s'anéantit. Si quelaue chose périssait absolument, il ny aurait pas de raison pour que cette destruction radicale ne s étendît pas à tout : et de quoi alors se composeraient les êtres nouveaux qui apparaissent à la surface du monde? Les corps qui semblent pJrir ne font réellement que se désagréger et les parties qui les ont un moment composes une fois sq>arées les unes des autres, rentrent dans la constitution d'autres objets.

Si rien ne vient du néant, si rien ne retourne au néant c est que la matière est formée en dernière analyse d éléments éternels et indestructibles, immuables dans leur nature, dans leurs figures et leurs grandeurs, parfaitement solides et indivisibles, les aLies Mettrait-on en doute leur existence, parce que, tels quels. Ils échappent à nos sens? Mais que de phénomenés inconte..lablement réels y échappent tout autant I Uu est-ce donc que les vents, sinon des corps imperceptibles qui balayent et la terre et la mer et les nuages du ciel, et qui parfois entraînent tout dans la violence de leurs tourbillons? Les odeurs, la chaleur le froid, le son ne nous affectent-ils pas par des particules invisibles? Des étoffes suspendues sur le bord de la mer deviennent humides; puis, étendues au soleil, elles sèchent, sans que l'on voie venir ou dispa-

raftre les molécules aqueuses. Il est impossible aux yeux les plus perçants de discerner les parties qui s'ajoutent ou se retranchent dans toute naissance et dans toute destruction. Pourquoi, à plus forte raison, les éléments primitifs des choses ne seraient-ils pas invisibles ?

Les atomes ne remplissent pas tout Tunivers; comme ils sont distincts ks uns des autres, il faut qu'il y ait entre eux des intervalles vides. L'existence des atomes a donc pour conséquence celle du vide. Au surplus, sans le vide, bien des phénomènes que nous observons seraient, au dire de Lucrèce, tout à fait inexplicables. Comment les arbres pourraient-ils croître, comment le son pourrait-il traverser les murs, comment les roches pourraient-elles laisser passer l'eau goutte à goutte, s'il n'existait pas de certains vides pour livrer passage aux corps étrangers? Et d'où viendrait la différence de densité entre les corps? Et comment le mouvement seraitil possible, dès que la résistance, vertu propre de la matière, se trouverait partout et toujours? — Arguments de nulle valeur, et qui témoignent bien qu'au moment mt^me où il cherche à dépasser la réalité immédiatement sensible pour en atteindre les principes, Lucrèce reste sous l'empire des préjugés que crée cette réalité ; il ne songe point que de simples déplacements de matière expliqueraient les phénomènes où il croit voir le vide, et il n'arrive pas à une conception assez rationnelle du mouvement "pour supposer que le mouvement pourrait bien être compatible avec le plein. En dehors des atomes et du vide, il n'y a rien, selon Lucrèce; c'est-à-dire qu'il érige en axiome que toute réalité est matérielle, et qu'il s'engage à expliquer la formation du monde par la seule combinaison des atomes dans le vide. Si les corps particuliers nous apparaissent divers, c'est que les atomes qui les composent se sont unis différemment. Ainsi les mots divers du discours sont formés d'un certain nombre de lettres différemment assemblées.

LUCRÈCE

Donc les atomes vont à travers le vide, animés d'un mouvement éternel, et avec une vitesse infinie. Ils sont doués d'une propriété primordiale que Démocrite sans doute leur avait refusée, et que Lucrèce, après Épicure, leur attribue : la pesanteur, qui les fciit tendre vers le bas. Ils peuvent avoir leur direction modifiée par des chocs. Mais, à l'origine, tombant parallèlement dans le vide avec la même vitesse, comment se rencontreraient-ils? Ils descendraient sans fin les uns à côté des autres, comme les gouttes dune pluie éternelle. Pour se tirer d'embarras, et aussi pour fournir un appui à la liberté de l'homme qui doit se soustraire également à la fatalité de l'impulsion et à la spontanéité de la nature, Épicure et Lucrèce supposent dans les atomes, au moins dans quelques-uns, un imperceptible pouvoir de dévier la ligne de leur chute. Une déclinaison, si faible qu'elle soit, en quelque endroit et en quelque temps qu'elle se produise, ^n voilà assez pour qu'un jour, quelque part, les atomes se rencontrent, s'agrègent, et, par la variété de leurs agrégats, finissent par composer notre monde. Le nombre des formes qu'affectent les atomes est limité, mais à chacune des figures d'atomes correspond un nombre illimité d'atomes identiques. La diversité de ces formes, la différence des positions, et le jeu infiniment varié des combinaisons font cependant qu'il n'y a point deux êtres qui soient absolument semblables. Et de là, également, il suit que les compositions d'atomes, dont résulte notre monde, sont bien loin d'être les seules possibles.

Ainsi ce monde s'est formé, ce monde se conserve, sans aucune intervention des dieux. Ce n'est pas qu'Épicure et Lucrèce soient proprement athées. Avec une netteté d'affirmation aussi catégorique qu'elle peut d'abord nous paraître inconséquente, ils tiennent

pour impossil.Ie qu a nos représentations des dieux ne corresponde pas quelque chose de réel. Ils admettent donc des d.eux, formés eux aussi, comme le monde ë comme les êtres vivants, par un concours dTtômes dune si fine essence toutefois qu'elle éel.appe à nos

1 esprit. Ces dieux exempts de toute cause de trouhle é rangers a toute préoccupation des choses terrestre^

c est-a-dire dans ces espaces vides et déserts placés en dehors du mouvement et du choc des atomes et o^ règne le silence de l'éternelle paix. C'est doùc 'a lovidonce non l'existence des dieux, que nie Lucrèce^ et s 11 me a providence, c'est pour qu^ l'insouciance des dieux vis-à-vis des hommes' réponde l'insoSce 1' hommes v.s-à-vis des dieux. 11 serait puer de conu

L'enchaiiKMoent mécanique des causes et des effets a la suite du mouvement insensible et presque nul dé a déclinaison suffit à expliquer ce qu'est le monde eî 1 y manifeste une régularité certaine, sans q °'il v ai .eu de supposer qu'un dessein intelligent ait ordonné les atomes comme il convenait; mai! c'est par uie des déplacements innombrables qu'ils ont subis ^-vlt pour avoir été heurtés de toute façon e° proS dans tous les sens, c'est pour avoir traversé comme à 'essa toutes sortes de combinaisons, que les atomes en sont vt nus enfin a certains arrangements qui constituent S de ce monde. On renverse les termes quand on imaéfn! que cet ordre a été voulu avant de J^accompli iC

™1 1 ?. ' "" ^°"' '!"<' d«« résultats fortuite-

ment heureux d'une action mécanique opérant à l'inûS.

Et, du reste, comme cette harmonie est souvent illu «Oire ou précaire ! Etpar combien de désordrërerd'inl

LUCRÈCE

perfections elle est compensée, quand elle semble réelle 1 De ces imperfections et de ces désordres Lucrèce compose des tableaux au gré de sa som])re imagination; il accumule à plaisir les raisons, faciles à entendre, qui ont servi de tout temps à montrer la sagesse divine absente de notre monde. Pourquoi une partie de la terre est-elle usurpée par les montagnes et les forêts, repaires des animaux sauvages ? Pourquoi ici les excessives ardeurs du soleil, là le froid excessif de perpétuels frimas enlèvent-ils aux hommes la jouissance de si grands espaces? Pourquoi la nécessité de déchirer le sol afin que le blé puisse pousser? Et quand les fruits sont venus, quand les récoltes sont proches, pourquoi la sécheresse ou l'orage arrachentils à l'homme la récompense de son labeur? Pourquoi les monstres? Pourquoi les maladies? Pourquoi la mort errant au hasard et avant l'heure? Que le monde soit fait pour l'homme, quelle absurde croyance, quand on considère les incertitudes et la fragilité de la vie de Fenfant!

Pareil au naurragé vomi du sein de l'onde,

L'enfant, quand la Nature aux rivages du monde

Le dépose, arraché d'un ventre endolori,

Gît sur la terre, nu, sans armes, sans abri,

Sans parole; et, du seuil de celte vie obscure,

Par un vagissement lugubre il inaugure

Le long cercle de maux que lui promet le sort.

Heureux les animaux des champs! Nés sans effort.

Ils croissent sans hochets et sans tendres nourrices

Dont le babil sans fin apaise leurs caprices.

Les Toyons-nous chercher selon l'état de l'air

Des vêtements nouveaux? Ont-ils besoin du fer

Ou des remparis altiers pour garder leurs richesses?

La terre, toute à tous, les comble de largesses.

Et i'aclive Nature a travaillé pour eux.

Mais il y a plus : ce monde même, en qui nous voyons les êtres se former et se désagréger, naître et p^nr, pourquoi échapperait-il à la loi commune? Ne

voyons-nous pas que la terre, notre mère, après avoir engendré les espèces vivantes, donne des signes d'épuisèment? Ne voyons-nous pas les sources de lumière et de vie se tarir peu à peu par la prodigalité même de ce quelles ont jusqu'à présent déversé? Il viendra donc, et il est peut-être tout proche, le jour où, après avoir duré tant d'années, s'effondrera la masse et croulera la machine du monde ! Seuls subsisteront, pour déterminer des rencontres et combinaisons nouvelles les élémente premiers, les atomes éternels.

Telles sont donc les vues de Lucrèce sur l'origine la constitution et les destinées de notre monde Elles n'ont pas seulement l'intérêt d'avoir servi de matière à une admirable exposition poétique. Elles ont eu aussi dans 1 histoire de la pensée humaine une importance et une fortune considérables. Lucrèce ne pourrait-il se preAraloir des confirmations que la science a données à la doctrine de son choix? Certes lui-même semble être entre fort avant dans Tesprit de la science, quand il a mis en relief, plus sans doute que ne l'avait fait Éoicure l'idée de la loi naturelle, Hdée de ce . contrat . par lequel la nature s'est comme engagée à ne produire certains effets que dans de certaines conditions et a produire dans les mêmes conditions les mêmes effets. Si le hasard de la déclinaison a seul permis a formation du monde, une fois le monde formé tout s y enchaîne selon un ordre certain, et tout par conséquent, s'y prête à une explication scien! tilique. En outre, la doctrine atomistique, quoiqu'elle ait subi, au cours du développement des sciences, bien des vicissitudes diverses, n'en exprime pas moins une façon, toujours très plausible, de rendre compte de la réalité matérielle. Mais ju.^tement la science positive, en reproduisant certaines maximes et en paraissant adopter certaines théories générales de

LUCRÈCE

Lucrèce, parce qu'elle est la science et uniquement la science doit eur assigner une portée bien moindre que celle que Lucrèce leur attribuait. Elle ne les prend que dans un sens relatif, réduit aux conditions de notre expérience et aux exigences de notre analyse, non dans un sens absolu qui déterminerait lorigine radicale et le principe entier du développement des êtres L Illusion matérialiste qui tient les éléments, supposés ou vérifies, des choses pour leurs raisons suffisantes et complètes, est le fait d'une science jeune qui réalise ses conceptions au lieu de les mettre par la critiaue a leur rang, et qui, le plus souvent, introduit, sans y prendre garde, au sein des propriétés dites élémentaires, les propriétés plus complexes et plus riches dont elles sont censées rendre compte. Entraîné en outre, par son ardeur antireligieuse. Lucrèce s'est défendu moins qu'un autre de ce dogmatisme, et, plus d une fois, pour avoir mis la nature en dehors de Tac- Uon des dieux, il a divinisé la Nature elle-même : Nature créatrice, comme il l'appelle. Nature qui gouverne et qui dirige.

Fidèle a sa doctrine générale, comme à ses intentions, Lucrèce va essayer de délivrer les hommes de la crainte d'une autre vie, en leur montrant que l'âme de même nature que le corps, meurt avec lui. L'âme' est formée de soufHe, de chaleur, d'air et d'une quatrième essence que l'on ne sait comment nommer, tant elle diffère des essences connues. Cette quatrième essence première source de la sensation, est cachée dans lé sanctuaire le plus intime du corps; elle est en quelque sorte lame de l'âme, puisqu'elle est au reste de l'âme ce que l âme est au corps, et qu'elle règne sur tous deux. L est sans doute sous l'influence de ce que Platon et Aristote avaient dit touchant la différence de la vie corporelle et de la vie mentale, qu'Épicure avait

admis cette essence innommée et lui avait attribué la faculté privilégiée de donner naissance au sentiment • mais, ne pouvant rien concevoir qui fût immatériel il avait soutenu qu'elle devait se composer des atomes les plus petits et les plus subtils. L'âme est donc toute matérielle. Si elle ne l'était pas, comment comprendre la correspondance qu'elle a avec le corps, et l'influence qu'a le corps sur elledanslamaladicdansl'ivresse etc? Pour qu'il y ait influence, il faut qu'il y ait'contact, et il n'y a contact quentre des parties de matière Ainsi, Vùnw un jour se désagrégera. Pourquoi craindre la mort? Elle est la fin de tout. Que nous importe ce qui nous arrivera après? Nous n'en pouvons être plus afl'ectés que de ce qui est arrivé avant notre naissance. Il n'y a de misère et de soufl'rance que si l'on vit; et après la mort on ne vit pas. Ce qui nous entretient dans 1 illusion, c'est la tendance instinctive que nous avons à prolonger par-delà la mort notre fiiculté de sentir; nous persistons à animer le cadavre que nous serons! Nous ne songeons pas que, grâce à la mort, il en sera pour nous comme si nous n'avions jamais existé; nous ne songeons pas que. si la mort nous enlève des biens, elle nous enlève du même coud le regret de les perdre. Quand la chaleur de la vie est dissipée, il n'y a même pas de rêve dans ce sommeil de glace. Que signifient donc toutes ces récriminations des hommes déplorant un état qu'ils ne pourront quand il sera réel, sentir déplorable; et, par peur de cet état qui ne leur fera cependant rien éprouver que signifie leur honteux attachement à l'existence et aux biens que l'existence peut leur ofl'rir ? Dans un passage d'une puissance de poésie incomparable. Lucrèce évoque la Nature, qui vient apostropher l'homme domme par l'appétit insatiable de la vie :

Si, prenant une voix, la Nature des Choses

Se levait, lasse enfin de nos terreurs sans causes,

Et gourmaaJait ainsi quelqu'uu des mécontents •

« Mortel, pourquoi ce deuil ? pourquoi ces pleurs constants?

LUCRÈCE

« Si jusqu'ici pour toi la vie en biens abonde

* Qui, sur tes jours versés, n'ont pas fui comme une onde

* En un vase sans fond, quitte-la satisfait;

« Sors-en rassasié comme on sort d'un banquet

« Et tranquille endors-toi dans la paix éternelle

« Si, déçu par sps dons, tu t'es dégoûté d'elle

. Pourquoi, cueillant des fruits qui tombent de ta main

t Joindre aux pertes d'hier les pertes de demain?

t La mort clôt ton labeur, reçois-la sans colère

* p'^'"'?? J^ °^ "^'^ P^^s qu'inventer pour te plaire! « J ai lait le monde ainsi, ni pire ni meilleur

t -- Ton cor( s est dans sa force et ton âge en sa fleur,

' ^Mf "l~ ^T"^ ^^ ''™' "^"'^ ^"^' ^'' "^^^^es pdnes « S attacheraient encor aux fortunes humaines

«Ton immortalité n'en romprait pas le cours .

Que pourraient les mortels répondre à ce discours?

gue la Nature est juste et sa parole vraie

Au malheureux surtout qui du trépas s'eiïraie

Elle crie à bon droit : . Laisse là tes vains pleurs,

* pfr''" ^f^";, ^"f"^ '^ '"«'•t vient guérir tes douleurs. « iil toi, vieillard, toujours ton âme inassouvie

« Dédaigneuse des biens que t'épancha la vie '

. N'eut soif que des absents, de ceux que tu n'as plus

• 1 es jours mal employés pourtant sont révolus • * t Sur ton front la mort plane imprévue et t'arrête

t Avant que le dégoût t'inspire la retraite, t Va, le regret sied mal à ta caducité. « 11 est temps. Place, place à ta postérité! • Grande et forte leçon ! Tout est métamorphoses • loujours un flot nouveau chasse les vieilles choses: ht 1 échange éternel rajeunit l'univers. Hien ne roule au Tartare, au goufl-re des enfers Pour les peuples à naître il faut de la matière-* Ils vivront à leur tour et verront la lumière * Les uns nous précédaient, les autres nous suivront C est un cercle éternel que nul effort ne rompt ; * Lt la vie a jamais se transmet d'âge en âge; Elle n'est à personne; et tous en ont l'usage.

Si la mort met fin à tout, les enfers et le Tartare ne sont que des fictions qui ont servi à représenter l'âme humaine tourmentée dès cette vie par les terreurs dont

4t FIGURES ET DOCTEINES DE PHILOSOPHES

elle est dupe OU par les passions coupables auxquelles elle s'abandonne. C'est dans ce monde que la vie des âmes déréglées devient véritablement un enfer.

Par cette dernière observation Lucrèce, en voulant combattre encore la religion, marque cependant ce qui pour toute religion pure est le premier principe de l'expiation, à savoir, la souiïrance intérieure causée par le péché. S'il n'a pas donné à cette observation la grande portée positive quelle pouvait recevoir, c'est que, ennemi d'une religion extérieure et formaliste, il n'a pas saisi le rapport profond des .mandions d'outretombe aux dispositions intimes des âmes. L'immortalité, telle que la présentait le paganisme romain, était pleme d'horreurs mystérieuses; c'était en outre, du temps de Lucrèce, un sujet fréquent de tableaux que la peinture des supplices infligés aux morts dans le Tartare; le théâtre figurait volontiers des revenants qui au témoignage de Gicéron, faisaient frissonner le public en racontant mille choses effrayantes des lieux qu'ils avaient pendant un temps fréquentés. Lucrèce s'attaquant à l'idée de la vie future, ne l'a conçue que comme elle s'offrait à lui. De plus, adhérent d'une doctrme qui reconstituait la vie humaine mécaniquement et comme du dehors, il n a point saisi dans leur profondeur les tendances dont il signalait lui-même la force, en particulier cette tendance de l'homme à se prolonger par delà le temps. De même quand il montre dans une peinture saisissante que, par comparaison avec la mort, la vie présente ne mérite pas tant qu'on y tienne, quand il dénonce, en des termes qui font songer à Pascal, la vanité des divertissements par lesquels l'homme tente de se fuir lui-même, il n'atteint malgré tout de cette inquiétude que les circonstances extérieures et les conditions superficielles : il n'en découvre point le principe secret et indestructible, et il ne sait point y voir, comme Pascal, le signe que 1 homme n'est produit que pour l'infinité.

LUCRÈCE

Comme il a expliq„é la formation du mon.lP »t i. composition de rame, Lucrèce exnlim,» u ■ '* des idées. De chaque ol^jer/maÏÏTs ta^gT^ simulacres, qui viennent franner nos <:Z^rSqui représentent les choses^ minTa u" qu?Vn""o*n^^

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prit en a mal interprète les doZTT • ^^ '*^ ainsi rassurés sur Ta val ur de ?a ^onn^IT' """' '^°''"

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nncfû^'Aiu' *!" " "^^i^ii^a, a la Im de son noème la peste d Athènes II y a les misères de l'amour heu™ «

i di4ri "/!?• ^^^P'r '^^ ^-tunes rabUse iiomtë, H s empoisonne de soupçons, cherchant.

par une sorte de perspicacité exaspérée, à discerner dans un visage impassible, non pas morne un sourire, mais la simple trace d'un sourire infidèle; et la jouissance qu'il donne n'est pas exempte d'un certain dégoût; de la source des plaisirs surgit on ne sait quoi d'amer qui saisit à la gorge au milieu des fleurs. Et que dire alors de Tamour malheureux, de tous les efforts quil fait, de toutes les ruses qu'il invente pour se satisfaire, de la cruauté des déceptions qu'il éprouve, de l'aveuglement dans lequel il s'entretient'? Car telle est la malfaisance de cette funeste passion que, plus qu'une autre, elle emptkhe de voir son objet tel qu'il est; elle lui prête toutes sortes de charmes et d'attraits imaginaires. C'est Molière qui dans le Misanthrope s'est chargé de nous traduire les fines et piquantes observations de Lucrèce :

L'amour, pour l'ordinaire, est peu fait à ces lois,

Et l'on voit les amants vanter toujours leur choix.

Jamais leur passion ny voit rien de blâmable,

Et, dans l'objet aimé, tout leur devient aimable;

Ils comptent les défauts pour des perfections

Et savent y donner de favorables noms.

La pâle est au jasmin en blancheur comparable;

La noire à faire peur, une brune adorable;

La maigre a de la t.iillc et de la liberté;

La grasse est, dans son port, pleine de majesté ;

La malpropre sur soi, de peu d'attraits chargée,

Est mise sous le nom de beauté néglij^ée;

La gé nte paraît une déesse aux veux;

La naine im abrégé des merveilles des cieux;

L'orgueilleuse a le cœur digne d'une couronne;

La fourbe a de l'esprit; la sotte est toute bouno;

La trop grande parleuse est d'agréable humeur;

Et la muette garde une honnête pudeur.

C'est ainsi qu'un amant dont l'ardeur est extrême

Aime jusqu'aux défauts des personnes qu'il aime.

LUCRÈCE

créent entre les époux l'habitude et le dévouement surtout le dévouement de la femme à l'homme.

Il est remarquable que cette psychologie des illusions, souvent si clairvoyante, ne va jamais jusqu'à découvrir dans leur essence les sentiments primitifs et justes dont ces illusions ne sont que les égarements. Et cela est encore très visible dans l'explication que fournit Lucrèce de la croyance aux dieux : l'imagination enfantine des hommes, surexcitée dans le sommeil et même pendant la veille, se représentait des êtres d'une puissance extraordinaire, d'une majesté imposante, d'une beauté inaltérable, d'une sérénité profonde, des dieux. D'une part les hommes, voyant s^accomplir régulièrement la marche des phénomènes célestes et la révolution des saisons, ont supposé, dans leur ignorance des causes, que tout tournait sur un signe de la divinité. Et aussi, quand ils ont été émus par la foudre, les tempêtes, les tremblements de terre ils n'ont pu s'empêcher de croire les dieux irrités ; ils ont pensé qu'il fallait se prosterner devant les autels faire des sacrifices et des vœux : comme si la piété ne consistait pas plutôt à pouvoir tout contempler d'un esprit rasséréné! Mais comment empêcher que les grandes catastrophes ne serrent les cœurs de la crainte des dieux? Telles sont les causes qui ont fait et qui font surgir encore du sol tant de temples, et qui y rassemblent aux jours consacrés une foule ignorante et superstitieuse. On voit comment dans cette explication des croyances religieuses Lucrèce ne fait entrer que 1 imagination et la crainte, sans aucune des forces spirituelles et morales qui sont au fond de la nature humaine.

Néanmoins, tout en condamnant l'amour comme passion, Lucrèce loue les attachements tendres que

Et de là aussi, dans toute son explication de ce que doit être la vie des hommes, quelque chose de limité

Sf FIGURES ET DOCTRINES DE PHILOSOPHES

et d'étroit, qui enferme presque toute la vertu humaine dans la prudence et la simplicité. Le renoncement à l'ambition, à la richesse, à la puissance, loin d'être l'occasion ou le moyen de mettre en valeur les ressources intérieures de Tâme, ne font, selon les règles épicuriennes, qu'arrêter l'élan de la vie pour l'empêcher de se briser. Le libre arbitre, qui soustrait la volonté au destin, ne sert guère qu'à borner la destinée de l'individu. Aussi le tableau que nous offre Lucrèce de la condition humaine, constamment menacée par l'ignorance, Terreur, le fanatisme, les passions, auraitil quelque chose de morne et de désolant, s'il n'avait pour pendant le tableau des progrès accomplis par l'humanité sous la poussée de ses instinct.^ de ses besoins, de ses souffrances mêmes. C'est après une brillante peinture de l'histoire de l'univers, de la formation des corps célestes et de l'apparition des êtres vivants, où les explications les plus fantaisistes se mêlent aux vues les plus ingénieuses, que Lucrèce nous retrace l'histoire de l'homme et le développement de la civilisation humaine. Le progrès est un fait, qui n'est pour lui évidemment lié à l'action d'aucune providence; les facteurs en sont le besoin qui porte à chercher et à tâtonner dans tous les sens, l'expérience qui entasse et qui maintient à travers le temps les résultats de ces recherches et de ces tâtonnements, la raison qui met en pleine lumière les enseignements de l'expérience De même que, selon Lucrèce, parmi les multitudes d êtres vivants produits au hasard, ceux-là seuls ont survécu qui étaient capables de maintenir et de défendre leur vie — anticipation intéressante du principe darwinien de la sélection naturelle — de même parmi les tentatives et les inventions humaines, celles-là seules ont réussi et se sont perpétuées, qui répondaient à de vrais besoins et à des utilités éprouvées. L'âge d'or n'est pas à l'origine, comme l'ont conté les poètes. Simple animal tout d'abord, l'homme avait une plus puissante stature et de plus solides tendons

LUCRÈCE

qu aujourd'hui; et c'était assez pour soutenir sans trop de désavantage la lutte pour la vie ; il habitait les forêts et les cavernes, sans industrie, sans institutions, sans lois. La terre féconde lui offrait spontanément la nourriture; les sources et les rivières étanchaient sa «oif. G est péniblement et peu à peu qu'il sortit de cet état sauvage; il apprit à se vêtir de la dépouille des animaux, d imagina de se construire des huttes ; enfin Il se procura du feu. Une fois le feu découvert et les premières cabanes construites, autour du foyer et sous le toit commun, la famille put se former, et les affections familiales purent grandir. La famille constituée amena, par une extension naturelle, la naissance de la société qui fut d'abord une association de familles voisines, convenant entre elles de s'abstenir de l'injustice et de la violence, de protéger réciproquement les femmes et les enfants, signifiant entre eux, avant même tout langage articulé, qu'il est juste d'avoir pitié des faibles. Mais ce langage articulé qui n'a pas précède la formation de la vie sociale a dû presque immédiatement la suivre : il a eu pour cause première, non pas l'initiative d'un inventeur, impossible à comprendre sans le langage même, mais l'émission naturelle de certains sons en accord avec les sensations et les Idées de chaque homme : l'enfant inaugure déjà le langage lorsque, montrant du doigt l'objet qui le frappe, il cherche, par l'emploi d'un son, à faire partager aux autres ses émotions. Cependant, après l'établissement du langage qui facilite et fortifie le lien social, la découverte des métaux, en créant des instruments de travail déplus en plus perfectionnés, engendre l'industrie, fournit des armes plus terribles à la guerre, des moyens de satisfaction plus sûrs et plus raffinés à tous les besoins. Aux arts industriels s'ajoutent les beaux-arts : la musique naît de l'imitation du chant des oiseaux, et après elle, la poésie, cette musique des mots; les sciences se perfectionnent; les villes se fondent et se fortifient; la mer se couvre de voiles;

les nations se lient par des contrats semblables à ceux qui avaient lié jadis les individus; l'écriture est in ventée, qui permet de fixer la mémoire des hommes et les poêles, par leurs chants, transmettent les événe' ments à la postérité. Mélange de divinations hardies de conjectures arbitraires, d'explications plausibles' cette théorie souvent grandiose de la civilisation qui semble vouloir faire si considérable la part du tâtonnement aveugle et de la recherche obscure, fait plus d une fois intervenir implicitement, sans y prendre garde, une sorte de prévoyance, ou d'heureuse direction de a nature, et en tout cas une sorte de loi providentielle qui attribue à l'espèce humaine le bénéfice des initiatives renouvelées et des efforts plus ou moins douloureux des individus.

Que l'œuvre de la civilisation doive finalement succomber dans la dissolution du monde, il n'en reste donc pas moins qu'elle surélève en quelque sorte les facultés et les destinées de l'homme. Car si l'on revient â 1 Idéal de sat^es^e que l.ucrèce propose à chacun ce n est guère qu'un état nu de calme, avant-goût de 1 évanouissement de la conscience dans l'éternel sommeil. La paix de Tàme qu'il recommande, c'est une paix par pauvreté consentie, non par plénitude conquise. Par là les vertus mêmes qu'il recommande et qui restent assurément d'un grand prix, vertu de renoncement partiel et de pleine domination sur soi ne semblent pouvoir régner nuHe part plus souverainement que dans le vide du cœur. Cependant ce qui vivifie cette morale, ce qui fait qu'elle porte beaucoup plus loin que ses préceptes littéralement énoncés, cest quau lieu de proportionner d'avance l'homme aux froides considérations de sa prudence, elle s'accompagne, chez le poète, d'une conscience toujours palpitante des agitations, des misères et des espérances

LUCRÈCE

humaines. Vainement Lucrèce, en un passage bien connu, prétend se réserver les délices de la retraite et l'impassible sérénité de la contemplation philosophique :

Il est doux, quand les vents troublent au loin les ondes,

De contempler du bord sur les vagues profondes

Un naufrage imminent. Non que le cœur jaloux

Jouisse du malheur d'autrui; mais il est doux

De voir ce que le sort nous épargne de peines.

Il est doux, en lieu sûr, de suivre dans les plaines

Les bataillons livrés aux chances des combats

Et les périls lointains qu'on ne partage pas.

Mais rien n'est aussi doux que d'établir sa vie

Sur les calmes hauteurs de la philosophie.

Dans l'impassible fort de la sérénité ;

De voir par cent chemins l'erniDie humanité

Chercher, courir, lutter de foîce et de génie,

Consumer en labeurs la veille et l'insomnie,

Monter de brigue en brigue aux échelons derniers,

Et s'asseoir au sommet des choses, sous nos pieds !

Lucrèce, malgré tout, ne cesse de participer, avec toute son imagination et toute son âme, à l'affliction de ceux qu'ont blessés leurs erreurs, et il ne cesse de garder, parmi les désillusions les plus attristantes, la pensée de les ramener, par la ferveur et l'énergie de ses conseils, à la vérité. C'est ce large flot d'universelle sympathie qui déborde chez lui de toute part l'étroitesse de l'enseignement épicurien, et qui l'entratne vers une intelligence plus compréhensive et un sentiment plus riche de la vie humaine.

De m^me, le système qu'expose Lucrèce avec une respectueuse fidélité représente un monde, si l'on peut dire, radicalement inhumain. A ce monde l'homme n'appartient que par un hasard heureux, ou plutôt peut-être malheureux, tant sa destinée est précaire, traversée de menaces et de soufl'rances î En tout cas ses idées, ses efi'orts, ses espérances n'ont dans la nature des choses, résultat de chocs et de rencontres

i« FIGURES ET DOCTRINES DE PHILOSOPHES

aveugles, rien qui, tout en les disciplinant, les soutienne, rien, à plus forte raison, qui les oriente vers des uns plus hautes qu'un bonheur fait de peu Telle est en ellet la façon dont Lucrèce, d'accord avec Épicure comprend le monde et les rapports du monde avec Ihomme.

Mais parfois un certain naturalisme à l'accent et aux pressentiments quasi religieux corrige la stricte ogique de son matérialisme et de son irréligion, et laisse deviner, derrière le mécanisme des choses et de a vie, on ne sait quoi qui pourrait jouer le rôle de moteur, de ressort intime, d'aspiration à un autre ordre. Ainsi par la tendance de son imagination à voir dans la Nature plus que la pure matière, à y introduire une sorte de puissance génératrice et régidatrice, par les ardeurs passionnées de son esprit, par le frémissement généreux de sa sensibilité, par sa promptitude a s émouvoir de toutes les inquiétudes et de toutes les souffrances de ses semblables, Lucrèce peut plus d'une fois par delà sa doctrine susciter en d'autres âmes cela même qu il n'a pas su y deviner; et ces âmes, à leur tour, sans rien retrancher d'elles, ne doivent avoir aucun scrupule à se laisser toucher par la magnificence de son œuvre et par l'humanité de son génie

MARC-AURÈLE

«Dans ces temps-là, la secte des stoïciens s'étendait et s accréditait dans TEmpire; il semblait que la nature humaine eût fait un effort pour produire d'ellemême cette secte admirable, qui était comme ces plantes que la terre fait naître dans les lieux que le Ciel n'a jamais vus.

« Les Romains lui durent leurs meilleurs empereurs • rien n'est capable de faire oublier le premier Antonin que Marc-Aurèle qu'il adopta; on sent en soi-même un plaisir secret lorsqu'on parle de cet empereur, on ne peut lire sa vie sans une espèce d'attendrissement; tel est l'effet quelle produit qu'on a meilleure opinion de soi-même parce qu'on a meilleure opinion des hommes. . (Montesquieu, Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, ch. xvi.)

Ce n'est pas Tun des traits les moins curieux de la destinée du stoïcisme, que cette philosophie ait eu pour le dernier de ses grands représentants Marc-Aurele, un empereur. Car, pendant les guerres civiles qui avaient précédé à Home l'éUblissement de l'empire le stoïcisme avait été dans bien des âmes le soutien des convictions et des vertus républicaines ; sous l'empire, il avait inspiré une opposition aux Césars plus morale sans doute que politique, plus silencieuse qu'agissante mais qui, depuis Tibère jusqu'à l'avènement des Antonins, n'en avait pas moins attiré sur ses adeptes toutes sortes de soupçons et de persécutions. Et voilà

que peu à peu il avail fini par forcer les portes du palais impérial : accepté d'abord comme ornement ou comme simple conseil, il obtenait maintenant la plus glorieuse revanche et le plus éclatant triomphe qu'il pût poursuivre : il gouvernait la pensée et Tâme de celui qui allait gouverner le monde. Mais les principes qu'il proclamait faisaient avec les fonctions impériales un bien plus grand contraste encore que le mépris et les violences qu'il avait dû pendant un temps subir; plus qu'aucune autre philosophie, il visait à établir la prédominance des vertus individuelles sur les vertus civiques, à élargir le domaine de ce qui doit rester libre dans Thomme, à émanciper l'individu en reculant ou plutôt en supprimant les limites de Tassocialion humaine, à faire valoir d'autres formes d'héroïsme que celles que suscite la pensée du bien public. 11 représentait donc à Tesprit de Marc- Aurèle un ordre d'idées profondément différent des croyances qui avaient conlrihuc à constituer l'État romain, et il lui offrait comme modèle une société tout autre que celle qu'un empereur était appelé à conduire. — Voyons donc de quelles conceptions essentielles il s'était originairement formé avant de venir rencontrer à Rome, outre cette fortune singulière, des causes spéciales de diffusion et de renouvellement.

La prétention de la philosophie stoïcienne, c'est de rendre par la vertu et la connaissance Thomme indépendant des choses extérieures et de lui assurer le bonheur par cette indépendance. Elle professe, comme conception générale, un panthéisme d'après lequel tout ce qui est et tout ce qui arrive ne fait qu'un avec la divinité, est une manifestation ou un effet nécessaire de rÉtre divin. Dieu est une sorte de feu éthéré qui par un véritable art, supérieur à tout art humain, engendre toutes les choses, les pénètre et les parcourt,

MARG-AURÉLE

puis, à l'expiration de certaines périodes de temps les reprend en lui et les consume pour les appeler de nouveau à l'existence; et ainsi de suite à l'infini. Dieu est également la raison universelle qui ordonne tout : d'une part, la destinée qui gouverne d'après des lois mflexibles la série entière des causes et des effets • d'autre part, la Providence qui dans le monde dirige tout pour le mieux et vers le mieux. Se mettre d'accord avec la raison ou l'ordre éternel de la nature, ce qui revient encore à se mettre d'accord avec soi : telle est la tâche de l'homme, et dont l'accomplissement lui donnera à la fois la vertu et le bonheur. Tout ce qui concourt à ce but est un bien, tout ce qui en éloigne est un miil : tout le reste, si important qu'il semble, santé, honneurs, plaisirs, richesses, vie, d'un côté, — maladie, obscurité, tristesse, pauvreté, mort, d'un autre côté, tout cela n'a aucun rapport au vrai bien de rhomme : seule la vertu est un bien, comme seul le vice est un mal. Or la vertu, ainsi que l'avait déjà enseigné Socrate, est identique avec la raison; elle est comme elle, comme la vérité, simple, uniforme' absolue. Donc, concluent les stoïciens, cette disposition intérieure qu'est la vertu, on l'a ou on ne l'a pas : il n'y a pas de milieu. On ne possède pas non plus la vertu par morceau : on la possède tout entière ou on ne la possède pas du tout : là encore, il n'y a pas de milieu. Quiconque a une vertu a toutes les vertus, quiconque a un vice a tous les vices. Hors de la sagesse parfaite, il n'y a que démence et que misère Par conséquent, les hommes se divisent en deux classes entièrement distinctes : il y a, d'une part, les sages, qui ont toutes les perfections, tous les bonheurs tous les avantages véritables; il y a, d'autre part, les fous, qui ont toutes les imperfections, toutes les infortunes, tous les désavantages. C'est la seule distinction essentielle que comporte l'humanité. Les autres différences que l'on allègue, différences de race, de nationalité, etc.. n'ont aucune portée réelle. Tous les

Tt n

hommes ont même nature, même origine; par leur raison ils participent tous du même ordre ou de la même divinité; ils ont la même condition et sont soumis au même régime; ils forment un seul et unique Mat qui n a d'autres limites que l'univers, un ftat dont le chef est Dieu, et dont les lois ne sont autres que les lois de la nature. Plus l'homme se laisse conduire par ces .lois dont il reconnaît la nécessité, plus il saffranchit des choses extérieures; et plus en même temps 11 soutient avec le monde dont il est une partie, comme avec la communauté humaine dont il est un membre des rapports normaux et justes. Ainsi il doit, dans tout ce qui contrarie ses désirs, se soumettre à 1 ordre universel, et. dans tout ce qu'il accomplit, s'en faire l'instrument volontaire. F » ^"

Telle est la doctrine qu'avait constituée à Athènes, aux environs de 300 avant Jésus-Christ. Zenon de «. Hn "i'vf qu. avaient développée après lui Cléanthe et surtou Chrysippe. En sïmplantant à Rome, elle s'y dépouille de ce que Cicéron appelle ses broussailles C est-a-dire que. sous l'influence du caractère romain «LhhL 7''' "^'^ circonstances, elle renonce aux Tei aux IcZ^ ';^P^^<;^^^ons de sa logique, s'attarde peu aux conceptions de sa physique pour insister presque exclusivement sur les principes et les applications de sa morale. A se concentrer ainsi sur lesproblêmes qui intéressent avant tout la vie pratique. eUe

atténuant ça et la, ses dogmes essentiels; elle s^adjoint

dLIwT °;?"''''"^ ^''' '^"P^^ '^ *^^« pénétrant, de démêler les diverses causes de la faiblesse et dé la

f^^fjll' 1' '"''^"' '''*"'"'* ^ ^°^^°^^ï« de procédés plus dehcats pour traiter les maladies de l'âme une

Z^n' '""T'/" ^'' '^''^''' *^«^^« d« la perfection et des moyens de les atteindre ou de les franchir, enfîa

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un sentiment religieux, sinon plus ferme, du moins plus vif, plus intimement pénétré des aspirations et des inquiétudes humaines. Elle sort donc de plus en plus des écoles pour aller chercher à éclairer et à diriger les consciences. Et elle subit pour ce qu'elle enseigne l'heureux contre- coup de cette façon plus directe et plus personnelle d'enseigner. Sénèque se défend d'être de ces t philosophes de la chaire » qui prêchent bruyamment et confusément pour de grandes assemblées; il ne veut pas, dit-il, imiter ces archers qui lancent beaucoup de flèches au hasard, avec l'espoir que dans le nombre quelqu'une atteindra le but; il n'admet auprès de lui que quelques disciples choisis dont il reçoive les confldences et qui se conduisent par ses conseils. De là la place que tiennent dans ses ouvrages la peinture des caractères, l'analyse des passions, et toute une série de réflexions fines et d'observations profondes qu^il devait certainement moins à l'étude de Zenon et de Chrysippe qu'à la pratique du monde et au contact des personnes. C'est ainsi qu1l rajeunit, en les vivifiant, les aflirmations stoïciennes sur les conditions de la vertu. Il insiste sur le devoir que nous avons de regarder la poursuite de la perfection comme un perpétuel combat, de nous soumettre à un sévère examen intérieur, de nous rendre compte à nous-mêmes tous les soirs de la façon dont nous avons rempli la journée; il rappelle que rien de ce que nous faisons n'échappe à la conscience qui nous guette et qui nous juge, que les dieux sont les témoins toujours présents de nos pensées, de nos discours et de nos actes. Il va jusqu'à recommander de nous préparer à l'éternité en Tayant sans cesse présente à l'esprit; il déclare que notre mort portera sur nous un jugement souverain et irrécusable, que le dernier jour de la vie est le jour de naissance de la vie éternelle; il parle de l'admiration qui s'emparera de nous quand la lumière divine nous apparaîtra et que nous la contemplerons à son foyer; il décrit la présence et la

«î FIGURES ET DOCTRINES DE PHILOSOPHES " *

pénétration de Dieu dans l'dme de l'homme comme une action personnelle et secourable, comme l'action dun . père ., inspirée par un . amour «nerriaue •■ Il veut que la prière, si on la fait, consiste à demander avant tout une âme bonne. Cependant ces fomuts traduisent souvent des aspirations plutôt oue de» croyances arrêtées, et elles mettent l'accent sur cer- •

tient le fond S. Seneque a de la faiblesse humaine un sentiment v.f et profond qui le fait davantage recourir à Dieu, Il déclare par ailleurs absurde de demander une sagesse que l'on peut obtenir de soi-mOme et il n admet pas que l'homme ait d'autres moyens de triompher des passions et de s'unir à Dieu que la raison Sa

z:l::i '^r::'f' t '~'^"' ' parfois rmit

réserver aux sages seuls un prolongement dIus ou moins durable de la .ie, parfois s'éclipse enUèr ment Il se plaît sans doute aussi à exalter la douceur la bonté, a fraternité humaine; et il parait nu^e 'réclamer de préférence la charité du cœur, la plus importante de toutes : mais de cette bienveillance, qui que large qu elle soit, il fait moins un don graciWx de soi-même qu un moyen pour le sage de tremper .on caractère ou de tenir haut sapensél II nVn Tte Pas moins un de ceux qui ont le plus contribué à pénétrer le stoïcisme d'humanité. Si par certaines faiblesses de

fllî' •f''''?''^'^' '* ^^' P"^"^"^' ^» ^^°^^>'e trahir son Idéal, Il a toujours eu cependant pour le bien un amour sincère, et il a racheté en quelque mesure ses fautes par le courage de sa mort. Si d'autre part il fait tort parfois à la hauteur et à la pénétratio^n dé ses

1 expression piquante, du tour imprévu, il a, irrâce à la vivacité et à la couleur de son style imprimé bien plus fortement dans les imaginations le» thèseTet les ' sentences de sa philosophie.

Éntrpff v'^'T'' i' ^T"^ '*^*'^°^"^ ^P"ï*^°t, c'est Epictete, I esclave affranchi, qui professe le stoïcisme.

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mais en le faisant entrer dans sa vie autant que dans ses leçons. Caractère tout d'une i.ièce, il re.^titue par là à la doctrine quelque chose de la rigueur tranchante qu'elle avait à ses débuts. Toutefois il l'approprie encore à l'esprit romain et aux besoins du temps en rejetant comme oiseuses les spéculations sur la nature qui, comme l'avait dit Socrate, dépassent nos facultés et n'ont pour nous aucun intérêt. Lui aussi dégage avant tout de la philosophie stoïcienne sa signification et ses applications pratiques. Ce qu'il expose avec une énergique simplicité d'accent, c'est que le bien suprême est pour nous dans la liberté, dans la liberté qui sait se gouverner en se donnant à elle-même -a loi. Il distingue, entre les choses, celles qui dépendent de nous et celles qui ne dépendent pas de nous. x\e dépendent pas de nous notre corps, les biens, la réputation, les dignités, etc., toutes choses qui par con-^équent ne sont ni à rechercher ni à craindre. Dépendent au contraire de nous l'opinion, le vouloir, le désir, l'aversion, qu'il nous appartient dès lors ' de diriger comme il le faut. Le véritable exercice de la liberté consiste dans un bon usage de nos représentations, c'est-à-dire dans la formation de jugements qui soient en accord avec la nature des choses. Or le propre de ces jugements, c'est de nous faire comprendre que les choses arrivent nécessairement comme elles arrivent, de nous incliner par suite à les accepter telles qu'elles sont, telles que les a réglées le régulateur souverain, sans prétendre les plier à nos désirs et sans en recevoir aucun trouble. Au nom de cette inflexible loi de la raison Épictète commande de contenir les élans, selon lui désordonnés, de nos affections les plus naturelles, et il va jusqu'à interdire les larmes que provoque la perte d'un ami. d'une femme, d'un fils. Bien plus, s'il autorise, s'il engage même à compatir à la douleur d'aulrui, il prescrit que cette compassion soit seulement en paroles et en attitudes, mais qu'elle ne parte jamais du fond de l'âme : rien ne doit

être préféré et rien ne doit porter atteinte à la sérénité intérieure de la raison. Pourtant, malgré cette héroïque dureté qu'il impose au sage pour le maintenir digne et mipassible, il n'est pas sans faire participer le sentiment aux rapports des hommes entre eux II déclare que dans l'accomplissement de nos obligations sociales et familiales nous ne devons pas avoir une insensibilité de statues. Il n'abuse pas delà distinction stoïcienne des sages et des fous pour juger que la folie d'une grande part du genre humain est incurable- il veut que le philosophe se comporte comme un médecin attentif et dévoué qui n'a de cesse qu'il n'ait guéri ses malades; il prescrit de traiter avec justice et bonté tous les hommes, même les esclaves, car les esclaves aussi bien que les autres hommes, sont des enfants de Dieu. Cette idée de la parenté des hommes avec Dieu Epictète l'adopte de préférence à Tidée plus abstraite de la communauté de raison, pour en faire le principe de la grandeur d'âme autant que de la fraternité. La force de son sentiment religieux parait toujours sur le pomt de faire éclater l'enveloppe trop étroite du panthéisme stoïcien ; en tout cas, elle transforme le rapport de l'homme à la divinité en un rapport tout intime de respect, de reconnaissance, d'abandon et d'amour. La présence de Dieu en nous, la vigilance de Dieu sur nous, la bonté de Dieu pour nous • ce sont des vérités dont il faut que nous remplissions notre pensée et notre cœur, et qui doivent rester inébranlables aux plus pressantes objections. Mettonsnous a la suite de Dieu, et nous ferons toujours en sûreté le voyage de la vie : sachons vouloir ce que Dieu veut, ne pas vouloir ce que Dieu ne veut pas; et ne nous laissons jamais décourager de cette soumission et de cette confiance par l'adversité : quand Dieu nous reprend quelque chose, bénissons Dieu Les stoïciens combinent d'ordinaire le polythéisme de la religion populaire avec leur panthéisme en admettant que les dieux sont dans l'ensemble de la nature

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des manifestations diverses du dieu unique : ils n'élim ment donc pas . les dieux . de leir langue ni môme en un sens, à titre de figures, de leur Eine Tout en sacr.flant encore à ces habitudes polj thSs' Épietete parle plus volontiers de Dieu que des dieux '

c voî, W .' "f'" '' '"^"•^^^'«'- - tendance à coni cevoir 1 action divme en chaque être humain comme plus intime et plus personnelle. Et la piété oui ac compagne celte tendance se répand chez'^lu en ffusions lyriques : . Eh bien I puisque vous êtes aveugles vous, le grand nombre, ne fallait-il pas qu'il y eûî

Que puis-je faire, moi, vieux et boiteux, si ce n'est 1 > hanter Dieu? Si j'étais rossignol, je f rais e Si* '. un rossignol; si j'étais cygne, celui d'un cyg^Je v"^h"" ^'^^'^'«"'"'«ble; il me faut chanter" Dieu >o.Ia mon métier, et je le fais. C'est un rôle auqueHe ne fa. lira, pas, autant qu'il sera en moi; et je vous en gage tous à chanter avec moi. . Épictèt; es à ce po ^ porté a chanter Dieu, c'est-à-dire à le justifier où^ ne saurait se décider à tenir la vie présente polir^in suffisamment bonne, à tirer de là un argumenrën fâ veur d-une vie future : de fait, la vie est^seTon luTune" fé e qui prend fin comme toutes les fûtes, ou du moins a laquelle chacun n'est convié que pour un tem^^ Si Intir "r". '''''''' ^"' •=«"' '■«doutable qu^st' on vrai, le problème, et il trouve tout naturel de consi-

élément n '""""' "°* ^'"P'^ décomposition des éléments dont nous sommes formés. Ainsi; d'une nart

Svin Z. n-P""^'"" *"^'°""''« ^' notre'mrté.'don divin que Dieu ne saurait reprendre; d'autre part

abandon non seulement le plus soumis, mais encore

e plus affectueux aux lois de la Providencr els sont

les deux grands sujets d'exhortation qu'ÉpTctète anime

Irdnf "" H^'f "'^ '' ^°" ^èleV-nCx de' propagande, de sa dialectique familière et bru«aue Ce

n est pas à lui qu'il faut demander si la nature hS

maine, telle qu'elle est réellement, n'est pas trop profondément divisée avec elle-même pour se porter par son mouvement propre vers cet idéal, ou s'il n'est pas nécessaire que cet idéal se complète et se transforme pour créer des rapports plus concrets et plus efficaces de la vérité à la vie : le stoïcisme n'eut sans doute iamais plus fière et plus rude assurance.

Cette âpreté de la doctrine vient s'adoucir et comme se fondre dans l'âme plus mélancolique, plus naturelcment aimante, de Marc-AurèJe; et en m.5me temps lart qu avait conquis la sagesse stoïcienne de se vivifier par une connaissance plus pénétrante et une épreuve plus directe des consciences dépouille chez lui la forme didactique de la leçon ou du conseil à autrui pour revêtir la forme plus libre et plus personnelle de Im méditation. Le système ici - et c'est pourquoi le iiom de système a quelque chose de beaucoup trop ngide - ne nous apparaît plus que dans l'homme (i)

L homme eut, ou peu s'en faut, les vertus les plus liantes et les plus délicates qui se peuvent tenir de la nature ou de la raison. II montra de bonne heure, aver irne intelhgence très éveillée, le cœur le plus ouvert ef le plus sincère. Il eut surtout une merveilleuse aptitade as éprendre, chez les personnes qu'il approchait. des qualités qui les distinguaient particulièrement pour s en faire des modèles. La gravité souriante et la pureté candide de son caractère semblaient le vouer par avance a la familiarité avec les choses divines A huit ans, institué prêtre salien. il figurait à ce titre dans les processions religieuses. Élevé par les maîtres les plus Avers et les plus célèbres, sans se refuser à aucun deux. Il éprouvait pour la philosophie une prédilection précoce. A douze ans, il revêtait le manteau des stoî-

(1) 121-181 ap. J..C.

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dens, adoptait leur vie frugale, coucliait sur la dure au point que la tendresse de sa mère devait intervenu pour exiger de lui des adoucissementsTson rXlT Ce fut un jour mémorable que celui où il reçut deTon

Te m fa^'^f '" !"""''"" '•'^P'^'ète. Sans doute S se fût fa philosophe enseignant si l'adoption d'Antonm ne lavait destiné à l'empire. Devenu empereur Il mit tout son zèle à bien remplir cette haute chTrTê qu'il n'avait point souhaitée, et peut-être eûli tiré Sfs calmes inspirations de sa conscience assez d ferme é et de décision pour soutenir en d'autres temps Ta„s même être soupçonné de faiblesse, toutes les obH^â ^ons du pouvoir. Mais peu de règnes fur n trave féâ

le stn M :f '"''' 'f ''^"^""^'^ '' "' -"«'heurs que le sien. Il eut un entourage indigne de lui • et sa

femme Faustme, et son frère adoptif Lucius Verus qu'il avait associé au trône, et ses filles, et son fis Commode. Catastrophes physiques et surprises polit ques, débordements de fleuves et tremblement 'Se terre, famines, pestes, révoltes de généraux et de nrn Tinces, invasion des Quades en Germante et des C thés en Asie : que d'épreuves, et que de dures tâches pour lesquelles lui manqua peut-être parfds 'éneï é rapide e dominalrice, mais jamais le courage "amfis la volonté pratique de porter son action là où ses dT

Sf î** '", '" '='"=''-»-<=«« l'exigeaifutl if rou: vait a la fois dans sa modestie et dans son expérience de quoi écarter de lui la prétention de traiter le monde par des recettes de philosophe. . Quels mince seS se disait-il a lui-même, ces pauvres hommes d'Itetànl s'imagment agir en philosophes! MioXs qiîoX morve au nezi... N'espère pas la république de Platon Contenle-toi du plus petit progrès'^ et iTtlns pas ce résultat pour peu de chose.% (IX. 29.) H se défendaU donc de sacrifier à l'utopie, mais non au sentlmen profond d'humanité que la philosophie avait achevé de développer en lui; c'est dans cet esprit qu^l accomoS d'miportantes réformes tendant à restreiK l'aSé

paternelle, à élargir les obligations réciproques des enfants envers les parents et des parents envers les enfants, à adoucir le sort des esclaves et à rendre plus aisées les formes d'affranchissement, à assurer et à étendre l'assistance aux indigents, la protection aux orphelins, à faire entrer dans la distribution des peines le souci d'amender le coupable et de frapper, par delà le délit ou le crime matériel, la volonté de nuire dûnaent constatée, etc. Il ne mêla donc la philosophie à la vie publique que dans la mesure où elle pouvait la corriger sans la troubler. Il ne la mêla à ses occupations de souverain que pour se redire avant tout que 1 homme de bien ne doit jamais déserter son poste. De fait, c'est à son poste qu'il mourut, épuisé par les fatigues et par la maladie, tandis qu'il se refusait, malgré une épidémie de peste, à partager la lassitude de ses soldats et à remettre la campagne qu'il avait entreprise, portant jusqu'au bout avec la même bonne grâce toujours confiante, quoique souvent attristée, le iardeau du pouvoir et la noblesse de ses pensées

Le livre qui nous fait connaître la philosophie, et, mieux que la philosophie, l'âme de Marc-Aurèle, est un recueil de Réflexions intimes qui furent écrites en grec, au jour le jour, sans doute entre 166 et 174. Il est un des fruits les plus exquis de cette disposition à s'entretenir avec soi, à se scruter et à se juger soi-même qni, pour la sagesse païenne, n'était pas assurément chose tout à fait nouvelle, mais qui dans la conscience de Marc-Aurèle atteignit un degré singulier de vigilance scrupuleuse et de délicatesse. Au déclin d'une vie qui devait se terminer d'assez bonne iieure, parmi tant de sujets depréoccupation et d'amertume, le noble empereur se réfugiait en lui et dans l'examen solitaire de lui-même, non point pour échapper à ses rudes devoirs, mais pour se mesurer aux maximes essentielles

MARC-AURÈLE 59

de toute pensée et de toute volonté droites. Doit-il être sévèrement jugé pour avoir paru sacrifier à un genre httéraire qui peut devenir le plus déplaisant de tous en supposant que les états d'âme individuels méritent d'être observés et exprimés pour ce qu'ils sont ? Mais 81 c est une fâcheuse tendance que de se recourber sur soi-même pour se complaire en soi, c'est certainement la marque d'une volonté de perfection plus haute, que d opérer en soi des reconnaissances pour savoir où Ton en est exactement de sa tâche morale, et de ne point accepter cette fausse absolution qu'accorde à des défauts et à des manquements inévitables la familiarité avec l'existence de tous les jours. Au fait, le Journal tntme de Marc-Aurèle n'est point l'œuvre de quelqu'un qui se penche voluptueusement sur sa conscience pour y discerner, toujours avec satisfaction, sa propre image. Loin de là. Marc-Aurèle ne s'observe guère que pour faire descendre les principes philosophiques de leur généralité abstraite à un cas personnel, qu'il ne tient pas le moins du monde pour un cas privilé«^ié Même, à dire vrai, il ne se raconte point, ni ne se'décrit, m ne se confesse. Il ne fait part ni des événements extérieurs ni des événements intérieurs qui sont les occasions de ces rappels de lui-même aux maximes de la sagesse. Qu'il ait ressenti des peines ou subi des froissements, qu'il ait été envahi par des doutes ou tenté par des désirs, il met sa pudeur à n'en rien dire, et nous ne pouvons deviner quelque peu le secret de ses impressions premières que par le sens des réflexions dont il s'arme pour les dominer. Il ne s'use donc pas à s'analyser; il ne se prend comme il est que pour s'exhorter à être meilleur qu'il n'est; et s'il rencontre en lui certaines vertus, c'est à ses parents, à ses précepteurs, à la Providence, qu'il en rapporte tout l'honneur. Dans la notation de ce qu'il est ou de ce qu'il voudrait êlre laisse-t-il paraître çà et là quelque recherche de style? C'est possible. Mais que l'on songe à quels exercices de rhétorique prétentieuse il avait été

entraîné, à quelles grâces maniérées il avait dil, pour plaire à son maître Fronton, façonner son langage, et l'on admirera d'autant plus que sa franche nature ait fini par triompher si décidément de sa docilité d'élève, et que de ses premières gentillesses de bel esprit elle n'ait gardé qu'un goût de distinction dans la simplicité même, qu'une délicate subtilité, bonne à discerner les riches variétés de la vie morale. Ce ne sont pas phrases d'auteur que ces notes parfois à peine rédigées, mais où souvent une expression vive, une image charmante, un trait d'une énergique concision, en découvrant l'homme sous la doctrine apprise, relèvent le style et le colorent.

Et dans ce retour sur soi l'homme reste d'une sincérité admirable, aussi soucieux d'écarter les fausses ou faciles excuses que de rappeler sans altération et sans diminution toutes les exigences de la sagesse stoïcienne, t Que toutes tes paroles, se dit-il à luimême, aient un accent d'héroïque vérité. . (lll, 42.) Avec un très visible contentement, il prend là sa revanche des conventions et des attitudes que lui impose trop souvent à son gré son rôle officiel. On jugera peut-être qu'à tant aimer à se parler à lui-môme, fûtce avec la plus incorruptible franchise, il ne faisait que voiler du plus spécieux des prétextes sa répugnance à agir. Cependant c'est par ces méditations renouvelées qu'il a constamment remonté en lui les ressorts de son activité, peu portée en effet par nature à s'exciter et à 8'exalter. La réflexion sur ses devoirs l'a sauvé de l'abus de la réflexion pour elle seule. Et de plus elle lui a communiqué le moyen d'opposer à la dureté des événements ainsi qu'à Tavilissement des hommes une invincible maîtrise de soi. Elle a accru, en les faisant confluer, toutes les vertus qui chez lui coulaient de source. Grand et bon : ainsi le qualifiait un chrétien du nr siècle. En lui il faut même dire que la grandeur se met sans relâche et sans réserve au service de la bonté. Tendu vers la perfection que lui impose la

MARC-AURÈLE

hauteur de sa doctrine, il se détend de sa rigueur quand il songe aux autres : c'est à lui qu'il réserve ses sévérifés. Cette philosophie austère et souvent dure qu'il a faite sienne, il l'imprègne de sa bienveillance, de sa douceur, de sa tendresse. Peut-être n'est-il pas sans paraître Ténerver par le sentiment qu'il y ajoute de la vanité des choses et du néant de la vie : nous ne trouvons plus là assurément la foi magnanime d'un Epictète dans la toute-puissance de la volonté; mais jusque dans l'impression de découragement ou d'amertume qui répand parfois sur les Pensées de Marc-Aurèle une teinte de mélancolie se manifeste une âme aussi noble sans doute, et certainement plus humaine, une âme que continue à émouvoir le contact avec tant d imperfections, tant d'impuissances, tant de misères, une âme qui se fortifie, mais qui ne se laisse pas au fond pleinement consoler par la vue de son idéal. La logique hautaine de la doctrine a pu en Marc-Aurèle déterminer le sens des jugements et les dispositions de la volonté : elle n'a point réglé ou contenu tous les naouvements de son cœur. Ce que Marc-Aurèle a mis ainsi de lui dans ces Pensées qu'il n'a écrites que pour lui-même et sur lui-même, c'est précisément ce qui. Lien mieux que des démonstrations pour le public, a contribué à répandre son livre parmi les hommes, et en a fait une œuvre, non seulement d'un intérêt psychologique très vif, mais encore d'une séduction morale extraordinaire.

Quels enseignements allons-nous donc recueillir de ces involontaires confidences? (j ).

Quand la vie extérieure lasse ou froisse, il est naturel qu'on souhaite un refuge etune solitude. Mais où les trouver? t lis se cherchent des retraites, des cam-

(1) J'ai consulté et mis à profit les traductions de Couat- Fournier, de G. MicLaut et d'A.-P. Lemercier.

ÏT'J; f'f P'T''.'?*? "montagnes; toi aussi, c'est ce que d habitude tu désires avec ardeur. Mais outceK

t'u vet t""?"-^'«' P"-*!- tu Pe-. à "h^ ^ tu veux, te retirer en toi-même. Nulle part, en effet 1 homme ne trouve une retraite plus calme et mieux protégée contre les ennuis que dans son ûme^s^rfout celui don le dedans est tel qu'en s^e penchant pour y regarder il conquière à l'instent une pleine sérénité pT p.r sérénité, j'entends l'état d'une âme biL ordonnée Procure-toi donc sans cesse à toi-m.'me cette retraite' et deviens-y un autre homme. Qu'il s'y trouve de ces maximes brèves et élémentaires qui, dès que tu les auras rencontrées, suffiront à effacer en toi tout chagrin et a te renvoyer sans aucun sentiment d'irritation aux difflcultés qui t'attendent. . (IV. 3.) Parmi ces maximes, il en est deux qui méritent d'être particuliè! rement méditées; l'une, c'est que les choses exSres ne touchent point l'âme, qu'elles restent en dehors d eUe indurérentes et comme immobiles, c'est par con séquent qu'elles ne peuvent nous troubler Jue par I opinion que nous nous en faisons; l'autre, c'est que tout ce que nous voyons changera bientôt et ne sera plus c'est que l'univers n'est que métamorphose

Cette Idée de 1 instabilité universelle avait autrefois revêtu des formules saisissantes dans une philosonh^ don le stoïcisme s'était, pour sa physique jâge£t .n.p.ré, dans la philosophie d'Heraclite. Ilé^aclifS proclamé que toute foi à une persistance quelconoue

îmlfn T' ''* ""' P"' '""^'''"' ««"^ la réalité est comme un fleuve où de nouvelles vagues poussent

toujours devant elles les anciennes. LesVemfers stÏÏ

ciens avaient cependant remis plus de fixité dans le

cours régulier du monde. Marc-Aurèle, lui, semble re!

trouver la pure inspiration dlléraclite sur l'écoulement

universel (X, 18; IV, 46). Lui aussi dépeint la naTure

comme un torrent immense et impétueux où toute

chose parait et disparaît en un instant (IV, 43). CepeT

dant, s 11 se représente volontiers ce flux incessant

MARC-AURÉLE 73

d'existences passagères qui ne sont toutes que vanités et néant, ce n'est point principalement pour s'en donner le spectacle, c'est avant tout pour se défendre de contracter des liaisons durables avec des objets éphémères, pour se garder des agitations inutiles et des biens trompeurs qui les provoquent. . Emportés par le fleuve sans pouvoir nous y arrêter jamais, nous estil possible de nous attacher à l'une de ces choses qui fment le long des rives"? C'est comme si nous nous mettions à aimer un de ces moineaux qui passent en volant : lui a déjà disparu à nos yeux. . (VI, 15 ) . Réfléchis souvent à la rapidité avec laquelle sont emportées et disparaissent les choses qui sont et qui naissent... Presque rien n'est stable, et il y a là encore tout près le gouffre béant, l'inflni du passé et de 1 avenir où tout s'évanouit. N'est-il donc pas insensé celui qui, au milieu de tout cela, s'enfle ou s'agite ou se tourmente en comptant pour quelque chose la cause de son trouble, le moment où il l'a conçu et le temps qu II peut durer? . (V, 23.) Il nous suffit de songer un instant a ce que nous sommes, à ce qui semble nous soutenir, à ce qui sollicite nos désirs pour nous rendre compte de la vanité de tout. . La durée de la vie de 1 homme? Un point. Sa substance? Un flux. Ses sensations? Des ténèbres. Tout l'assemblage de son corps» Une chose destinée à pourrir. Son âme? Un tourbillon. Son sort? Une énigme. Sa gloire? L'incertitude même. En somme, tout est vain : le corps est une eau qui coule; l'àme est un songe, une fumée; la vie est un combat, une halte en pays étranger; la renommée posthume, cest l'oubli. Qu'est-ce donc qui peut nous

nni^t^"'"^^- ""^ *«"•« «^l^ose, la philosophie. . (Il, 17.) Mettons donc à nu toutes ces choses dontnous nous faisons une idée si favorable; voyons le peu quelles sont, et détruisons la légende qui fait leur prestige (VI, 13). Marc-Aurèle ne recule même pas devant une certaine crudité de termes pour ramener à leur stricte réalité tous les objets que nous gon-

fions ordinairement de nos iHusions. (VIII 24 37 ) De cette condamnation pour vanité il n'exclut* donc même pas la gloire : lui. le représentant couronné des traditions et des ambitions de Rome, il a fini nar se déprendre de ce grand mobile d'action et de ce grand sujet d espoir qui avait tant contribué à exciter les vertus et la fierté romaines. On cherche dans la gloire une perpétuité qui se trouve être en fait entièrement trompeuse. . Que celui qui se pâme à Tidée de lai^Ioire posthume se représente ceci : chacun des hommes qui se souviennent de lui mourra bientôt lui-même et ensuite a son tour celui qui lui succédera, et ainsi de

nv io?!' ^""'^ cl hommes allumées, puis éteintes. . (IV, 19 ) tn se poussant les unes les autres, les ffénérations humaines se précipitent non seulement dans la mort, mais dans l'oubli. . Sur la gloire. Vois leurs pensées ce qu'elles sont, ce qu'elles fuient et ce qu'elles recherchent. Et songe que, de même que les couches supérieures d'un tas de sable accumulées sur les inféneures les cachent successivement, de môme, dans la vie, les premières générations disparaissent vite sous les nouvelles venues. . (Vil, U.) . Pense à tous les autres qui ont vécu autrefois, à ceux qui vivront après toi et a ceux qm vivent en ce moment chez les peuples barbares. Combien ne connai.^sent même pas ton nom f Conibien l'oublieront bien vite! Combien, après t'avdr

rolll^r^^^'' '"j'î^'^?"^' '' dénigreront demain! Conclus que rien n'a de valeur, ni la mémoire des hommes, m la gloire, ni tout le reste ! . (IX 30 ) . Tout est éphémère, ce qui perpétue le souvenir et ce dont le souvenir est perpétué. . (IV, 35.)

Mais Marc-Aurèle ne se montre ainsi désabusé de la gloire que pour mieux se rappeler la souveraine indépendance de tout bien véritable à l'égord de l'opinion extérieure : . Toute chose belle, à quelque litre aue ce soit, est belle par elle-même ; elle a'sa fi'n LTeZl^ •ans que la louange en fasse partie, un objet loué n'en

MARC-AURÈLE

devient donc ni meilleur ni pire..; Y a-t-il une seule chose qui devienne belle parce qu'on la loue? ou en est-ce fait d'elle parce qu'on la blâme? L'émeraude cesse-t-elle d'être l'émeraude pour n'être point louée? Et l'or? Et l'ivoire? Et la pourpre? Et la lyre? Et le glaive? Et la fieur? Et l'arbre? . (IV, 20 )

Il y a un événement qui mieux que tout le reste confond la prétention à la gloire, car il réunit dans la même condition le personnage glorieux et l'individu obscur : c'est la mort. . Alexandre le Macédonien et son muletier furent, après leur mort, réduits au même état. . (VI, 24.) Est-il donc rien de plus frivole que cet effort pour conquérir dans la pensée des autres une vie imaginaire, alors que l'attachement immodéré à la vie réelle est déjà un si grand principe d'illusion? La pensée de la mort nous révèle ce qu'est exactement la vie. Rarement on a au môme point extrait de cette pensée tout ce qu'elle peut contenir de mobiles pour porter l'âme au renoncement. « L'idée que tu peux à l'instant même sortir de la vie doit inspirer tous tes actes, toutes tes paroles, toutes tes pensées. » (II, 11.) La vie mérite-t-elle donc que l'on veuille en jouir indéfiniment? Mais . les choses, de toute éternité, sont pareilles et tournent dans le même cercle; qu'importe donc de voir, pendant cent ou deul cents ans, ou pendant l'infini des temps, des choses, qui ne changent pas? . (II, 14; cf. IV, 47; XII, 35.) Pour nous libérer de 1 Idée que notre mort est un fait d'une exceptionnelle importance, faisons se dérouler devant notre esprit l'interminable théorie de ceux qui sont morts évoquons les images de ces conquérants qui préten* daient perpétuer leur empire sur le monde, et qui sont morts, de ces médecins qui fronçaient le sourcil à la vue des malades, et qui sont morts, de ces savants qui croyaient faire un bel exploit en annonçant la fin pro-

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chaîne des autres, et qui sont morts, de ces philosophes qui disputaient pour ou contre rimraortalitë, et qui sont morts, de ces villes mêmes où grouillait la vie, lleliké, Pompëi, Herculanum, et qui sont mortes. . (III, 3- IV 48; IV, 50; VI, 47; Vil, 19; VIII, 25, 31; X, 34.) Il faut donc s'habituer à prendre la mort pour ce qu'elle est. « Si on la considère en elle seule, si par une abstraction de la pensée on la sépare des fantômes que nous y ajoutons, il reste que c'est simplement un acte de la nature. . (II, 12.) Cet acte de la nature, non seulement il ne fiiut pas le craindre, mais il faut encore y collaborer par la soumission avec laquelle on l'accepte, par la douceur même avec laquelle on le voit venir, il faut quitter la vie sans déchirement, sans affectation d'héroïsme, en remplissant avec une irréprochable bienfaisance cette dernière fonction qu'impose l'ordre naturel, t Détachons-nous de la vie avec sérénité, comme une olive mûre qui tomberait, bénissant la terre qui Ta nourrie et rendant grâces à l'arbre qui l'a portée. » (IV, 48.) L'important, c ce n'est point de prolonger la vie, c'est de la remplir jusqu'au bout de toute la vertu dont on est capable. » (IV, 17. i t Quoi! la lumière de la lampe, jusqu'à ce qu'elle s'éteigne, brille et garde son éclat; et en toi la vérité, la justice, la sagesse s'éteindraient avant toi! . (XII, 15.) Il n'est pas interdit, il est même permis, quand on se sent désarmé contre la tyrannie du mal autant que contre la violence des méchants, de mettre fin volontairement à la vie. Les stoïciens avaient professé en théorie, et plus d'une fois par Texemple, que le sage a le droit de se tuer dès qu'il juge que la vie qui lui est faite ou qu'il peut se faire n'est pas digne d'être vécue, et ils voyaient dans l'exercice de ce droit une manifestation souveraine du libre arbitre. Marc-Aurèle, tout en admettant, lui aussi, la légitimité du suicide (V, 29), paraît plus porté à la restreindre aux cas où la volonté se sent défaillante malgré elle sous le poids des passions mauvaises (VIII, 47; X, 8); sans même recourir à

MARC-AURÈLE

ce moyen extrême, il juge bon de se protéger contre les illu.sions que la vie encourage et les tentations qu'elle prodigue en demandant à la mort de hâter sa venue : t Viens plus vite, ô mort! Sans quoi je pourrais bien m'oublier moi-même. . (IX, 3.) Sentir ou vouloir la mort prochaine, c'est en effet recueillir tout ce qu'on a de forces pour achever de purifier l'âme.

Cette attitude envers la mort est toujours le meilleur parti à prendre, quel que soit le système qui soit vrai, ou le système des atomes et de l'abandon de tout à la dispersion et au hasard, ou bien le système de l'ordre naturel réglé par la loi et la providence divines. Car le premier système, en vidant le monde des dieux et de la providence, fait de la vie même une chose souverainement indifférente. (II, 11; VI, 10; VII, 32.) Mais c'est le second système qui pour Marc-Aurèle est le vrai, et c'est dans ce système seul que la mort comme la vie reçoit tout son sens : « Homme, tu as été citoyen de cette grande cité : cinq ans ou trois ans, que t'importe? Ce qui est conforme à la loi est égal pour tous Est-il donc si terrible d'être renvoyé de la cité, non pas par un tyran ni par un juge inique, mais par la nature qui t'y a fait entrer? Tel 1 acteur quitte la scène sur l'ordre du chorège qui l'y avait admis : — t Mais je n'ai pas joué les cmq actes; trois seulement. » — C'est vrai; mais dans la vie le diame entier n'a que trois actes' Car celui-là marque le terme, qui jadis a réuni les éléments dont tu es formé, et maintenant les dissout; toi, tu n'es cause ni de l'un ni de l'autre. Va-t'en donc avec sérénité ; car c'est avec sérénité que te renvoie celui qui te congédie. . (XII, 36; cf. X, 14.)

Ainsi, ce qui justifie cette acceptation calme et déférente de la mort, comme de tous les événements naturels, c'est la doctrine générale que Marc-Aurèle emprunte aux stoïciens. Mais cette doctrine ne l'attire et

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ne le retient que par ce qu'elle a de conforme à son sentiment propre du devoir, et c'est plutôt par un acte de fol qu'il y adhère que pour des raisons démonstratives. Volontiers il la détourne de toute prétention à rien dire sur le fond et l'origine des choses : « Les choses sont comme enveloppées de telles ténèbres que beaucoup de philosophes, et non des premiers venus ont cru qu'elles étaient totalement incompréhensibles II n'est pas d'ailleurs jusqu'aux Stoïciens qui ne les croient mal aisées à comprendre. . (V, iO.) Autant et plus qu'aucun autre stoïcien de Rome, Marc-Aurèle renferme donc le Stoïcisme dans sa morale c Ne va pas, sous prétexte que tu désespères d'être un dialecticien ou un physicien, renoncer à être libre, modeste dévoué à la communauté, obéissant aux dieux » (VII* 67.) Bien plus il se plattàfaire voir que la droite façon de vivre ne dépend pas toujours nécessairement du choix entre les deux systèmes opposés de l'épicurisme et du stoïcisme (VI, 10. 44; VIII, 17; IX, 28- XII 14 24), et 11 déclare que la vertu, même si l'action des dieux fait défaut au monde, garde pour fondement solide 1 existence de notre nature raisoimable et sociable. (VI, 44 ) . Si la divinité existe, tout va bien: sil ny a que le hasard, toi, du moins, n'agis pas au hasard .. (IX, 28.) f*»» ««

Cependant Marc-Aurèle tout en pressentant la possibilite d une morale indépendante des conceptions métaphysiques sur l'univers, éprouve toute la force que confère à une volonté qui veut agir par principes la conviction d un ordre rationnel du monde ; et suivant le panthéisme stoïcien, il affirme la divinité comme identique à cet ordre même. L'univers n'est qu un seul être, n'ayant qu'une matière et qu'une âme; il est un. comme la lumière du soleil est une bien qu elle soit divisée par une foule d'objets, comme

t T'Tr^ "'^'^ ^^^^"^ ^'^"^ '^'^ ^i^is^« entre une multitude de corps individuels, comme l'âme est une.

ûien qu elle se divise en de nombreuses détermina-

MARC-AURÈLE

tions. (IV, 40; XII, 30.) C'est que c'est le même Dieu, la même raison divine qui le produit et le conduit, qui en constitue, en même temps que l'unité, l'ordre nécessaire et l'arrangement providentiel. « Toutes les choses sont liées entre elles, et le lien qui les enchaîne est divin; il n'en est presque pas une seule qui soit étrangère à une autre. C'est que tout a été harmonieusement combiné, tout concourt à la beauté du môme univers. Il n'y a qu'un monde fait de l'ensemble des choses, un seul Dieu répandu dans tout, une seule substance, une seule loi, une seule raison commune à tous les êtres intelligents, une seule vérité; car il n'y a qu'une seule perfection pour tous les êtres de même origine et participant à la même raison. . (VII, 9.) Comme les philosophes de son école, iMarc-Aurèle est donc pleinement convaincu de l'unité divine; comme eux aussi, il parle souvent des dieux au pluriel, sachant bien que ces dieux, dont font partie notamment les astres (VIII, 19; XII, 28), sont seulement des représentations diverses du Dieu un, partout répandu, partout présent. Peut-être par sa qualité de chef d'État inclinait-il davantage à reproduire les appellations de la religion populaire. Mais ce respect des usages ne doit pas donner le change sur le fond de sa pensée. D'autre part, dans leur conception panthéistique, les stoïciens laissaient parfois intervenir des tendances dualistes ou spiritualistes; l'on peut les discerner plus précisément chez Marc-Aurèle. Sans doute, il est porté à affirmer catégoriquement l'identité de Dieu et du monde, à ne pas séparer la matière universelle de la raison universelle ; mais, plus d'une fois aussi, il paraît douer d'une réalité supérieure le principe dirigeant qui est « ce qu'il y a de meilleur dans l'univers, qui se sert de tout et qui gouverne tout » (V, 21 ; IX, 2:^) : il fait alors de Dieu surtout la force spirituelle qui domine et tourne à son service la matière à laquelle elle est originairement unie. Mais certainement plus qu'à définir exactement les rapports de la raison universelle

an

et de la substance universelle, Marc-Aurèle s'est attaché à défendre la nécessité de Tordre qu'enveloppe l'unité de Dieu et de la nature et à représenter cette nécessité comme Providence : invisible ou visible, l'action divine nous pénètre comme elle pénètre l'univers. Marc-Aurèle n'est pas sans se la représenter parfois de façon superstitieuse; si ailleurs il se déclare incrédule aux histoires d'incantations (I, G), il croit cependant à la portée authentique et au caractère divin des révélations qu'apportent les songes et les oracles (I, 17; IX, 27). Mais ce qui reste pour lui par-dessus tout le signe de la Providence, c'est l'entretien de l'ordre du monde Ea cela, il reste pleinement fidèle à son école. Seulement dans sa façon de se figurer la Providence, on dirait que par un effet de ses dispositions propres à la bonté Il accentue encore plus le caractère de vigilance soucieuse et de bonté prévoyante. « Ce que font les dieux, dit-il, est plein de leur providence. » (II 3 ) Les dieux, ajoute-t-il ailleurs, sont très bons et très justes (XII, 5j.

En tout cas il développe avec la plus sereine confiance la pensée stoïcienne, que le monde tel qu'il est est parfaitement beau, parfaitement bon, et que les défauts que nous lui prêtons ne tiennent qu'à notre incapacité de le comprendre dans son ensemble. « Tout ce qui arrive arrive justement; tu le reconnaîtras si tu y prends garde. Je ne dis pas seulement : arrive selon 1 ordre mais : arrive justement, comme si quelqu'un laisait la répartition selon le mérite >. (IV, 10.) Il suffit de savoir bien voir, pour écarter toutes ces prétendues imperfections dont on fait autant d'objections à la Providence : . Observez encore ceci : toute chose que produit la nature, quoi qui vienne à se produire en elle, garde môme en cela je ne sais quelle grâce et quel attrait. Par exemple, le pain, pendant la cuisson, se fendille par endroits : eh bien! ces crevasses qui sont en quelque sorte contraires au dessein de la fabrication, ont un certain agrément; elles donnent

MARC-AURELE

véritablement envie de mander De m^mA i.» r

d autres encore, considérées isolément, sonfroA £ d être belles; mais par cela seul qu'elles accompagnent le développement des productions de la natweX y ajoutent un ornement et un intérêt. En sorTe oûe

Gncrrneu lr"n"f 'TfT "" P^" ^^^^ -«-*"' l'gence un peu profonde de la vie de l'univers r,rp«n,.fl

tous les phénomènes qui la manifestent erméTeZ 1 accompagnent offrent un accord qui a WeT Tn charme . (III, 2; cf. VI, 36.)Libre à nous de chercher

InlZ '' ''°''' ^r' '" "**•"•« '^ont'-arie ou Messe la nôtre : mais rien de plus déraisonnable aue de .'in

Détournetof Saluï Z^ZÎTj f £"' " donc cela exi.te-t-il dans le monde' FcarAoZT"' sait ce qu'est la nature se gausserait de toi crme^Ie S«îf;* .'«^charpentier ou le cordonnier à nuT™u te

s étant circonscrite elle-même, elle transforme en lut' irouuier, et nos tristesses, nos dégoûts, nos

tt FIGURES ET DOCTRINES DE PHILOSOPHES

plaintes, nos indignations ne sont que de fausses vues de l'esprit qui oublie cet ordre ou le morcelle dans le détail dont il est abusivement obsédé.

Notre principale règle de vie se déduit de ce panthéisme et de cet optimisme religieux. Elle nous prescrit de ne voir jamais dans un accident un malheur, de voir plutôt un bonheur dans la façon imperturbable de le supporter. « Sois pareil au promontoire que les flots battent sans répit; il tient bon, et autour de lui s'apaise la fureur des vagues » . (IV, 49.) Ce n'est même pas assez d'accepter avec résignation, il faut encore aimer tout ce qui nous arrive, tout ce qui forme la trame de notre destinée. (Ill, 16.) Une autre altitude ne peut être qu'absurde. Celui qui gémit sur tels ou lelç événements oublie que ces événements ont été amenés par la môme nature qui Ta apporté dans le monde. Ainsi il prétend se développer à part de la raison universelle; il est comme un abcès de l'univers (IV, 29) ; ou mieux encore, il est comme une main ou un pied coupé, comme une tête tranchée gisant loin du reste du corps. Mais voici la merveille, et voici où éclate la bonté de Dieu. Tandis que les autres parties du monde, quand elles se sont séparées de leur tout naturel, ne peuvent pas s'y rajuster elles-mêmes, Fhomme qui pouvait rester attaché à l'Univers, et qui a pu aussi s'en détacher, a le privilège, dans ce dernier cas, de pouvoir y reprendre sa place et de s'y sentir à nouveau partie du tout. (VIII, 34.) Cet ordre du monde qui, dès que nous le comprenons bien, discipline nos jugements et nos désirs, n'exige pas seulement qu'on le subisse : il mérite en outre qu'on l'aime. Au Dieu qui ne fait qu'un avec l'Univers Marc-Aurèle apporte le tribut de toute sa puissance d'union et de joie spirituelle : « Tout ce qui te convient, ô Monde, me convient. Rien n'est tardif ou prématuré pour moi qui est de saison pour toi. Tout m'est fruit de ce qu'apportent tes saisons, ô Nature! Tout vient de toi, tout est en toi, tout rentre en toi. Le poète dit : 0 cité

MARC-AURELE

Chérie, cité de Cécropsf Et toi, ne diras-tu pas : ô cité chêne, cité de Jupiter! i (IV, 23.)

C est dans cet esprit que Marc-Aurèle travaille à son perfectionnement individuel. Ce à quoi il a^^pire c'est à vivre concentré, comme roulé en soi, tel qu'une sphère polie qui ne laisse aucune prise (Vil 9«. VUI 48; XI 12; XII. 3.) Mais en lui i^ n'est^seul' En lui 11 découvre, comme révélation directe de la divinité, une sorte de génie qui lui sert de chef et de guide, et qui est sa raison même. (III, 5 6 1 i<9 -(«. V iO 27; VIH. 45.) Déjà Épictète sWt fait" un m': dele de ce Dieu intérieur qui n'était pour lui que notre intelligence ou notre volonté considérée dans sa pureté ou dans son indépendance idéale, et au point où elle émane de la divinité. Pour Marc-Aurèle, servir ce -en e c est se conserver exempt de toute passion, de toute erreur, de toute mauvaise humeur contre ce nui vient de a nature et des hommes (II, 13) : et c'est aussi en tout faire la critique de ses représentations, grâce à la liberté dont on dispose, et qui est, d'une certaine façon inaliénable; car . selon le mot dÉpictète, il n'y a nas de brigand qui puisse nous voler notre libre arbitre . {XI. M.) Comme les autres stoïciens, et sans bieo expliquer la compatibilité d'un pouvoir libre avec la nécessité universelle, Marc-Aurèle soutient qu'en face

révih! »?r f .'•'' "^*"'"' °°"' *^°"* '« «^hoix entre la révolte et 1 obéissance, mais avec la certitude de notre

esclavage comme de notre impuissance finale si nous

nous révoltons. (VI. 42.) C'est surtout pour la facuUe'

a Obéir qu il reserve le nom de liberté (V, 10- XII U)

SinT*"' *^" '''*" ''"''•^^P'*"^'» e' l'amour' de la loi

Ainsi c'est comme sous les yeux de Dieu que Marc- Aurele travaille a son progrès moral, et. selon ses paroles, dans l'intime familiarité de celui qui a au

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dedans de lui son temple. Et il est curieux d'observer à quel point sa puissance de recueillement et sa piété semblent souvent transformer en rapports personnels ce qui, dans la pure doctrine stoïcienne, est l'œuvre d'une raison impersonnelle. L'homme ainsi ne corrige pas seulement la doctrine : il y ajoute. L'important, pour lui, c'est de montrer aux dieux un cœur toujours plus simple, toujours meilleur. (IX, 37.)

Au surplus, il n'est essentiellement qu'une chose que nous devions demander à Dieu : la sagesse. En se réservant de nous faire coopérer, bon gré mal gré, à son ordre et à son œuvre, Dieu nous donne ou nous restitue, et jamais il ne nous refuse, quand nous nous tournons vers lui pour le lui demander, le bien par excellence, qui est une âme libre. Pour les autres biens qui nous concernent véritablement, il y pourvoit aussi comme il doit. Car tout en agissant dans l'intérêt du Tout, la Divinité agit dans l'intérêt de chacun et par une sorte d'amour pour chacun (V, 8; XII, 5); l'absurdité ne consiste qu'à penser qu'elle doit régler sur la singularité de nos désirs la sollicitude qu'elle nous porte. Marc-Aurèle tend donc à admettre que la Providence n'est pas seulement générale, mais aussi, en un certain sens, particulière. (VI, 44; IX, 27; VII, 7.) Parla se justifient les manifestations de la piété religieuse, les actions de grâces et même les prières : entendons par là surtout les prières simples et nobles, qui n'appellent pa? sur un seul, à l'exclusion des autres, la faveur des dieux, les prières qui, au lieu de réclamer l'apparition ou la suppression de tels événements naturels, sollicitent le pouvoir de s'en passer ou d'y faire face. (IX, 40.) Quant à l'action de grâces, elle s'élève tout naturellement de l'âme par la seule conscience que nous avons de tout devoir, notre existence, nos favorables conditions de vie, nos meilleures dispositions, à l'ordre de la Providence. Dans ce livre premier de ses Pensées où il fait en quelque sorte le compte de ses dettes morales, où avec une reconnais-

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sance émue et un sentiment d'admiration parfois ingénu il se redit ce quil doit à son grand-père, à son père, a sa mère, à son bisaïeul, à son père adootif 1 empereur Antonin, à ses maîtres de toutes sortes il termine cette effusion de sa gratitude en mettant à 1 actif des dieux tous les bienfaits de son entourage de son éducation, et de sa condition, comme toutes 'les bonnes tendances de sa nature.

C'est au dedans de lui qu'il sait qu'est la source de tout bien : source intarissable, à la condition de la creuser toujours davantage. (VU, 59.) Il faut d'ailleurs 8 y retremper sans s'y laisser jamais aller à la déUquescence. Marc-Aurèle sent le danger que pourrait faire courir a sa force morale le plaisir subtil de l'analyse intérieure et de la contemplation. Il s'excite à aeir tout autant que la raison l'exige (IV, 24;; il se rappelle qu 11 doit agir, non seulement en homme, mais en Romain. (H, 5.) Il ne décline aucune des obligations de sa charge impériale, quelque lourdes qu'elles soient a sa nature de méditatif. Mais il se défend en même temps contre les séductions du pouvoir souverain oui ont perverti tant de Césars : . Prends garde de césa riser, de te gâcher : cela arrive. Conserve-toi simple bon, pur, grave, ennemi du faste, ami de la justice' religieux, bienveillant, humain, ferme dans la pratique des devoirs. Lutte pour rester tel que la philosophie a voulu te faire : révère les dieux, viens en aide aux hommes. La vie est courte; l'unique fruit de l'exis tence sur terre, c'est de maintenir l'âme dans une disposition sainte, de faire des actions utiles à la société ». (VI, 30.) Toutes les vertus qu'il doit avoir il se reproche de ne les avoir jamais assez, et dans'sa douce impatience d'une perfection plus grande il se gourmande lui-même : « Quand donc, ô mon' âme seras-tu bonne, simple, une, nue, plus visible que le corps qui t'enveloppe? Quand goûteras-tu la disposition à aimer et à chérir? Quand donc seras-tu satisfaite, sans besoins, sans regrets, sans désir aucun? »

(X, ^) t Embellis-toi, se dit-il encore, de simplicité, de pudeur, d'indifférence pour tout ce qui n'est ni vice ni vertu ». (Vil, 31.)

Mais où la rare beauté de sa nature éclate le mieux, c'est dans sa façon d'en user avec les autres. Le stoïcisme avait hautement recommandé aux hommes de se traiter réciproquement en amis, et il avait appuyé cette prescription sur l'idée que tous les hommes sont unis par la communauté de la raison : Marc-Aurèle rappelle aussi qu'il y a un lien de parenté qui unit chaque homme à tout le genre humain, non par le sang et par la naissance, mais par la participation à une môme intelligence. (IX, 9, XI!, 26.) Égoïsme, mensonge, injustice sont en ce sens des impiétés, t La nature universelle a organisé les êtres raisonnables les uns pour les autres, de façon à s'entr'aider selon leur valeur respective et à ne se faire jamais aucun tart; celui qui transgresse ce dessein est donc évidemment impie envers la plus antique des divinités i. (IX, i; cf. II, 1; V. 30; VII, 56; VllI, 59.) Cependant à cette grande idée Marc-Aurèle ajoute tout son fonds personnel d'indulgence et de tendresse. Le matin, dès son réveil, il se met en garde contre la tentation de sentir l'importunité ou ToUense d'autrui : il s'avertit qu'il est exposé à rencontrer des fâcheux, des ingrats, des insolents, des fourbes, des curieux, des égoïstes. Pour n'être jjoint troublé par ces rencontres, il n'y a, dit-il, qu'à se représenter que ces hommes sont nécessairement tels. (II, i.) « Ils sont nés pour faire nécessairement ce qu'ils font, et vouloir qu'il n'en soit pas ainsi, c'est vouloir que la figue n'ait pas de suc ». (IV, 6; cf. V, 28; IX, 42; V, 17.) D'où vient, au reste, leur perversité? Les premiers stoïciens avaient condamné l'indulgence qui se laisse aller à admettre que la faute est involontaire; les stoïciens de l'époque impériale re-

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viennent plutôt à la thèse socratique, que personne n'est méchant volontairement. Et c'est cette thèse qu'accepte en particulier Marc-Aurèle quand il s'agit de comprendre et de traiter les méchants, alors qu'il érige en principe général que dans l'alternative entre la soumission et la désobéissance à l'ordre de la nature, c'est le libre arbitre qui décide. Incontestablement,* dans ce cas particulier, la proposition socratique répondait mieux à ses besoins de mansuétude et de bienveillance, et c'est volontiers qu'il rappelle qu'il n'y a point d'âme, selon Platon, qui ne soit privée malgré elle de la connaissance de la vérité. (VII, 63.) L'imperfection qui vient de l'ignorance est aussi excusable que celle d'un aveugle qui ne peut distinguer le blanc d'avec le noir. (II, 13.)

Par conséquent dès que nous croyons voir quelqu'un en faute, il nous faut nous représenter toutes les raisons qui peuvent servir à l'excuser (XI, 18); il ne faut pas seulement nous souvenir que nous péchons souvent nous-mêmes de plus ou moins semblable façon (X, 30; XI, 18); il nous faut comprendre que l'aveuglement d'autrui ne doit pas le priver de l'affection que nous lui devons. Et le meilleur moyen de la lui témoigner, c'est de tâcher de l'instruire ; mais cette instruction, qui doit s'approprier aux individus et aux circonstances (Marc-Aurèle a renoncé au paradoxe stoïcien de l'égalité des fautes : II, 10), ne saurait être efficace qu'à force de discrétion, de délicatesse insinuante, de bienveillance profonde (X, 4). « La bienveillance est invincible si elle est sincère, sans grimace, sans fausseté. Que pourrait te faire l'homme ie plus violent du monde, si ta bienveillance pour lui B'obstine, si, à l'occasion et à loisir, tu l'exhortes doucement et lui fais la leçon en profitant de la circonstance où il essaie de te faire du mal? — Non! pas cela, mon enfant! C'est pour autre chose que nous sommes au monde; et ce n'est pas moi qui en supporterai le dommage, mais toi, 6 mon enfant! —

il 1

Montre lui délicatement, et par des considérations générales, que telle est la règle, et que ni les abeilles, ni aucun des animaux dont l'instinct est de vivre en société n'agissent comme lui. Parle-lui sans ironie, sans reproche, mais avec tendresse, et d'une âme qui ne soit point ulcérée. Ne parle pas comme à l'école, ni pour te faire admirer des assistants, mais comme s'il était seul, quand même il y aurait là des témoins >. (XI, 18.) t L'emportement, dit-il encore, n'a rien de viril ; la douceur et la bonté, comme elles sont plus humaines, sont aussi plus mâles ». (Ibid.) Comme le rayon de lumière va s'appliquer directement au corps opaque qui s'oppose à son passage et là s'arrête sans glisser, sans tomber; ainsi doit s'épancher l'âme; elle doit porter la lumière sur les obstacles qu'elle rencontre, sans se laisser couler comme sans heurter violemment, en gardant sa fermeté propre. {VI lï, 57.)

La mansuétude de Marc-Aurele ne va pas cependani jusqu'à ignorer les diverses sortes de corruption et d'hypocrisie qui l'environnent et jusqu'à ne point sentir les défauts, trop souvent pénibles à endurer, qu'elle est prête à pardonner, t Ils se méprisent les uns les autres, et ils se font des grâces les uns aux autres ; ils veulent se supplanter, et ils se font mutuellement des courbettes ». (XI, 14.) «Tu aurais beau crever d'indignation : ils n'en continueront pas moins à faire la môme chose ». (V'11I,4.) t Qui pourra changer les principes sur lesquels serèglent les hommes? » (IX, 29; cf. X, 36.) Mais malgré cette clairvoyance, que rend de temps à autre plus aiguë quelque expérience désagréable de la perversité humaine, l'entraînement vers Tindulgence et la bonté est perpétuel dans les Pensées; il va, d'un élan toujours nouveau, vers une perfection qui ne se sent jamais atteinte : « Tu n'aimes pas encore les hommes du fond du cœur » (VII, 13); il ne se porte que vers la joie de bien faire sans réclamer la reconnaissance : « Tel homme, quand il a rendu service à quelqu'un, se hâte de lui porter en compte son

MARC-AURÈLE

bienfait. Tel autre ne va pas jusque-là , mais pourtant, à part lui, il songe à son obligé comme à un débiteur ; et il n'ignore pas ce qu'il a fait. Cet autre enfin ne sait pas, pour ainsi dire, ce qu'il a fait : il ressemble à la vigne qui porte sa grappe, et ne demande rien de plus une fois quelle a produit son fruit naturel; tel encore le cheval après avoir couru, le chien après avoir suivi la piste, l'abeille après avoir fait son miel. Cet homme, après avoir rendu un service, ne s'en vante pas, mais se prépare à en rendre un autre, comme la vigne se prépare à enfanter de nouvelles grappes dans la saison. — Faut il donc être de ces gens qui agissent sans savoir pour ainsi dire ce qu'ils font? — Oui » . (V. 6.) Et sans doute, en vantant cette ignorance qui ajoute au prix de la bonté, Marc-Aurèle n'oublie pas, il a soin de nous le dire, que le philosophe doit se conduire par la raison; mais il nous laisse entendre aussi que cette inspiration du cœur exprime mieux la raison que certaines façons de raisonner sur le coût et la valeur des bienfaits. 11 se pose toujours comme règle de ne rien attendre en retour^ et il s'approprie avec une ironique fierté une parole du philosophe Antistliène : • C'est le rôle d'un roi de faire du bien pendant qu'on dit du mal de lui ». (VII, 6.) Plus généralement encore : « Il n'y a ici-bas qu'une chose qui ait du prix : c'est de vivre en montrant de la bienveillance pour les hommes menteurs et injustes, sans s'écarter soi-même de la vérité et de la justice ».

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