‹ Figures et sites de BelgiqueChapitre 2 sur 27 · CHARLES DE COSTER · texte numérisé non relu

CHARLES DE COSTER

Père des Lettres belges contemporaines.

Sans doute, c'est un préjugé de croire avec Sainte- Beuve et Villemain que la production des maîtres s'explique par des biographies complètes. Pourtant, il arrive que la vie d'un artiste fait mieux aimer sa création, ou plutôt que la connaissance de cette vie aiguise et rend plus clairvoyante notre curiosité pour l'oeuvre. De Coster n'a pas manqué de panégyristes dignes de lui : Camille Lemonnier, Georges Eekhoud, Nautet. La figure littéraire du grand conteur s'est fixée avec des reliefs souvent définitifs dans l'encens de leurs commentaires lyriques. Nous nous en souviendrons en étudiant l'oeuvre du maître. Mais nous parlerons de l'homme d'abord. Sa physionomie réelle n'a été qu'ébauchée. Elle valait qu'on la précisât. Je m'y suis essayé avec d'autant moins d'hésitation que d'anciens amis de l'écrivain ont bien voulu me fournir des détails inédits sur l'existence tour à tour charmante, bouffonne, puérile et

pitoyable de Charles-Théodore-Henry De Coster, père des lettres belges contemporaines.

Il est né à Munich en 1827, de parents belges. Son père était intendant du nonce apostolique M&r Charles, comte Mercy d'Argenteau, lequel fut parrain du jeune De Coster. Les premières années s'écoulèrent dans le palais du prélat. M me De Coster étant revenue à Bruxelles, Charles fit ses études au collège Saint-Michel, puis fut placé par les soins de M& r d'Argenteau à la Société générale qu'il abandonna presque aussitôt pour entrera l'Université. Il y passa plusieurs années, fréquentant les cours sans enthousiasme, écrivant des poèmes, des essais dramatiques, se répandant comme Flaubert en imprécations contre le droit, en lamentations sur la médiocrité de sa vie : « Avec des passions de millionnaires, écrivait-il, on n'a que des moyens de chiffonniers. » Il se consola en fondant une société : la Société des Joyeux. Né en Bavière, il avait l'âme très belge.

Les Joyeux étaient bien une quinzaine : écrivains, peintres, musiciens. Le samedi soir, on se réunissait autour d'une table où flambaient deux bougies. Pas de verre d'eau. Pourquoi? Pour empêcher sans doute que les lectures ne fussent trop longues. On lisait à tour de rôle des poèmes et des proses ; on chantait des chœurs. Les Joyeux allaient même jusqu'à monter des tragédies et des drames lyriques. La société fournissait tous les éléments du spectacle. Auteurs, compositeurs, acteurs, décorateurs, costumier, régisseur, souffleur, figurants, c'étaient les Joyeux eux-mêmes qui se multipliaient en ces circonstances mémorables. On invitait les parents ! Mais comme les auteurs ne reculaient devant aucune audace et que les interprètes, dédaigneux des vaines

traditions, paraissaient parfois en scène dans des costumes d'une simplicité équatoriale, il arrivait que les parents se fâchaient et menaçaient de quitter la salle. La représentation était interrompue et le régisseur venait à la rampe. Grave, triste, il déclarait que les Joyeux, vaincus par les préjugés bourgeois, consentaient à atténuer les hardiesses de l'œuvre. Et la représentation s'achevait, houleuse, cahotée, inénarrable.

Les Joyeux avaient un journal, manuscrit, hebdomadaire, paraissant à un seul exemplaire, un journal vraiment extraordinaire. Chacun y écrivait son article et signait. On y jugeait les œuvres des membres. La fantaisie de De Coster était fort goûtée, mais on dénonçait son « manque de fonds ». L'insertion d'un poème ou d'une nouvelle dans cette redoutable feuille était un honneur rarement accordé. Aussi le petit bulletin étaitil entouré d'un respect fétichiste. Le samedi en arrivant au local, les Joyeux avaient beau prendre leur ton le plus détaché pour dire : Le journal a-t-il paru ? on sentait de l'orgueil et de la crainte dans leur voix. Ceci se passait entre 1847 et 1857 et n'est point de la légende. Ce que j'ai pu en évoquer m'a été raconté par un des plus spirituels survivants des Joyeux et certainement les historiens futurs des lettres belges ne devront point négliger ces dix années qui sont un prélude à la campagne de la Jeune Belgique.

De Coster écrivit pour les Joyeux une parodie en vers d'une page de Télémaque, un rêve chez un apothicaire : Mohammed, une poésie : Quelques chiens et une pièce qui, seule, fut accueillie dans les colonnes du journal : Les âmes en vacance. Tout cela est parfaitement négligeable. Ce qui est plus intéressant, c'est un roman que De Coster n'écrivit point, mais qu'il vécut à cette époque de toute son âme ardente.

Le roman est à trois personnages. Il y a l'héroïne d'abord. Elle s'appelle Elisa. Elle est douce, effacée, mais pleine du charme rare des êtres un peu meurtris. Dans son passé, une ombre qu'elle déteste... Puis il y a De Coster, beau garçon — là-dessus tous les témoignages sont d'accord — très beau même. On a de lui un excellent portrait : le masque régulièrement moddé, encadré de longues mèches, est un mélange de grâce aristocratique et de séduction artiste, avec cette nuance de fine mélancolie qui donne le parfum suprême à ceux que De Coster appelle lui-même « les claires fleurs de jeunesse ». Rien dans ce visage de poète ne trahit l'ingénu et terrible égoïsme de l'artiste dont le seul but, la seule fin, la seule passion, c'est l'œuvre.

Le troisième personnage m'apparaît admirable de hauteur morale C'est un confident de De Coster, un ami estropié depuis l'enfance, qui porte dans son corps débile l'âme d'un Pascal et qui, de toute la perspicacité de ses nerfs affinés par la souffrance, a clairement vu le génie de Charles. Il s'appelle Félix Thyes. On fit quelque bruit naguère autour de ce nom dans les milieux intellectuels. Nul aujourd'hui ne s'en souvient. C'est par les Lettres à Élisa publiées par Ch. Potvin et par l'étude biographique que le même écrivain consacra à De Coster dans la Revue de Belgique en 1879 et où Ton trouve surtout des lettres de Thyes, que nous est connu ce roman mélancolique d'un poète, d'une jeune fille désabusée et d'un incomparable ami. En un jour de crise, les trois âmes se montrent à nous illuminées par une grande lueur d'orage. Poussée par le besoin de se faire connaître tout entière, Élisa vient d'avouer à De Coster la minute cruelle qui obscurcit son passé. L'orgueil de l'amant est profondément blessé. A ce propos, Thyes, parlant

d'Élisa, écrit à De Coster : « N'oublie pas que c'est une nature fière et généreuse et que l'aveu qu'elle ta fait est une puissante garantie pour l'avenir. N'oublie pas non plus que tu lui dois compte de la passion qui la domine. Réfléchis bien, Charles... Approfondis ce qui constitue la chute véritable de la femme et ce qui la relève. . . je crois qu'en homme d'honneur, tu dois V épouser en oubliant tout (et Thyes ici souligne) ou bien renoncer à elle entièrement . »

La pure amitié ne saurait s'exprimer d'une manière plus virile. Et en même temps, ce philosophe, dont la grande âme se manifestait plus volontiers dans la vie que dans des livres, écrivait fraternellement à l'amie de De Coster :

« Charles est un noble et bon caractère, une nature puissante capable de comprendre et de faire toutes les belles et grandes choses. Ce qui lui manque, ce sont ces petites vertus bourgeoises dont à notre âge on fait peu de cas et qui, cependant, sont quelquefois de fortes garanties de bon sens. Charles n'a pas de règle, c'està-dire qu'il écoute trop la fantaisie pour certaines choses, l'impression du moment pour certaines autres ; il s'entend peu aux choses de la vie positive ; presque toujours la fougue de son imagination l'emporte au delà des limites du réel et du possible, et souvent alors il se crée des tourments dont il souffre beaucoup. » (Entre parenthèse, ce portrait moral est criant de ressemblance au dire des anciens amis de De Coster que j'ai pu interroger. Et comment, d'ailleurs, ne pas croire Thyes?) Il ajoute très justement :

« Ce ne sont pas là des défauts pour un artiste : ce sont des qualités véritables, parce qu'elles accompagnent constamment de grandes facultés. Mais chez

lhomme de sentiment et dans la vie du cœur, elles apportent la souffrance et une agitation continuelles. — Cette tranquillité du cœur sans laquelle il n'y a point de bonheur véritable, c'est vous, Mademoiselle, vous seule qui pouvez la lui donner. »

Et écoutez cette fin si délicate, si persuasive et si forte : « Charles est d'une nature trop indépendante et trop fière pour supporter un joug quelconque qui s'imposerait d'autorité ; mais il subit avec bonheur toute influence qui ne s'inspire que du sentiment. Comment vous faire entendre que cette influence morale, qui doit se faire sentir dans chacun de ses actes, vous devez l'exercer sur lui, et que vous y parviendrez le plus sûrement en lui cachant un peu à quel point vous subisse% la sienne ? L'affection d'une personne aimée a quelque chose de si puissant et de si doux, et il vous aime tant ! Vous possédez, sans doute, toutes les qualités. Cultive^ surtout celles qui lui manquent ; il les aimera en vous et pour vous. Que vous dirai-je encore, Mademoiselle, que vous n'ayez déjà deviné ? Cette influence que je voudrais vous voir prendre sur lui, c'est celle qui fait éclore le génie et les grandes vertus. Ne soyez pas seulement pour Charles la femme adorée, soyez encore la muse qui inspire, lange qui conseille et fortifie. »

Cette lettre, haute et tendre, est d'un homme, d'un ami — j'ajouterai d'un maître. Une légère sentimentalité trahit la date ou l'improvisation, mais quelle saine et lucide psychologie dans ces lignes ! Notre pays comptait déjà de hauts esprits à cette époque — et ce ne sont point ceux de qui le nom garde quelque popularité comme le médiocre van Hasselt ou l'abondant Henri Conscience. C'est ce que je tenais surtout à remarquer en racontant le roman de De Coster.

Comment finit l'idylle ?

Félix Thyes mourut très jeune, première médaille de penseur-artiste, sortie du moule où la nature devait couler ces belles épreuves : Octave Pirmez, Victor Arnould, Banning et enfin cette œuvre définitive : Maeterlinck. — L'héroïne, après la rupture qui fut suivie de plusieurs réconciliations avant d'être complète, disparut peu à peu dans la pénombre d'où, à vrai dire, elle ne s'était jamais complètement dégagée. Et quant à lui, De Coster, je pense qu'il n'oublia jamais ce premier amour qui avait exposé son cœur et son génie aux souffles mûrissants delà jeune souffrance.

Cette grande passion illustre les années universitaires et contrebalance (avec les divertissements littéraires des Joyeux et d'un autre groupe estudiantin : le Lothoclo) ce que De Coster appelle dans une lettre à Élisa : « l'influence crétinisante du grec approfondi et de la philosophie transcendante. » — A vingt-huit ans Charles quitta l'université. Il était candidat es lettres. Que faire avec un aussi mince parchemin ? La bureaucratie et le journalisme professionnels l'épouvantaient. — o J'ai avant tout l'ambition du beau, s'écrie-t-il dans une lettre, je ne ferai pas de ma plume un outil. » Hélas! Le destin, plus tard, le forcera cruellement à démentir cette déclamation à la Wilhelm Meister. En attendant, De Coster, impatient de se faire imprimer, trouve un journal de son choix, au titre fatidique et gros de prophéties : VUylenspiegel, dirigé par Félicien Rops.

Il faudra qu'un jour aussi on écrive l'histoire de cette feuille qui embellit le printemps de notre littérature. Parmi les collaborateurs reparaissent quelques membres notoires des Joyeux. Il nous est resté un souvenir fidèle de ce nouveau cénacle. En 1857, Rops rassembla les

portraits de ses rédacteurs en une lithographie dédiée « aux abonnées ». De Coster, chevelu à l'excès, est dans un coin à droite ; derrière lui on lit une devise empruntée à Wiertz : Mieux faire est une question de temps. Dans le bas, Rops, dont les bras se multiplient comme des pattes d'araignée, écrit ce quatrain :

C'est un antique usage et dont nul ne s'écarte Quand la nouvelle année arrive, que chacun Porte à ses bons amis ses souhaits et sa carte. Nous nous conformons donc à l'usage commun.

Le dessin est meilleur que le couplet. Les onze collaborateurs de Rops sont disposés en éventail, et, au-dessus d'eux, sur un fond sombre où l'on croit distinguer des tours et des beffrois, apparaît l'immortel amuseur des Flandres. Il surgit comme un diable, le feutre rabattu, la cape flottante, portant une carte cornée où dansent les lettres de son nom : Uylenspiegel! Le drôle rit de sa large bouche et le hasard veut qu'il tourne le visage vers De Coster. Mais celui qui devait assurer à l'illustre compère une existence nouvelle semble, pour le moment, fort gêné sous l'étouffante arcade de ses cheveux retombants...

L Uylenspiegel de Rops est un second groupe d'éclaireurs précédant la cohorte sacrée qui entoura Max Waller. De Coster ici se fît mieux apprécier que chez les Joyeux. On ne l'accusait plus de « manquer de fonds » . Il publia dans V Uylenspiegel des contes, des nouvelles qu'il rassembla plus tard dans ses deux premiers volumes : Légendes flamandes et Contes brabançons. Les Légendes atteignirent la seconde édition ; c'était un gros succès. On sait à quel point l'ârpe belge — et elle sortait alors des limbes — doit être secouée pour qu'un

livre indigène reçoive cette consécration. Ce n'est pas tout. De Coster fut récompensé officiellement. Oh ! pas comme écrivain ! Pour la première fois il s'était servi dans ses Légendes du français archaïque qui fut dans la suite la matière presque exclusive de son art. Il apparut que De Coster, artiste tout court s'il en fut, était un historien, un archéologue, un philologue, un paléographe, et pour lui montrer qu'on appréciait son mérite, on le nomma « membre de la commission royale pour la publication des lois anciennes » ! Faiblesse traditionnelle dans nos milieux intellectuels ; nous ne discernons qu'avec peine dans l'œuvre d'un écrivain la part de de l'artiste pur.

Voilà donc De Coster rangeant des fardes poussiéreuses. On ne signale aucun excès de zèle chez cet archiviste improvisé. Mais il se résignait en songeant à sa mère et à sa sœur Caroline qu'il adorait et dont il avait entamé les modestes ressources. Certains documents toutefois l'attiraient, ceux du XVI e siècle. Il les interrogeait avec une joie et un intérêt égoïstes, car il élaborait dès lors son chef-d'œuvre : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d'Ulenspiegel et de Lamme Goed^ak au pays de Flandre et d'ailleurs.

Avec un tel projet dans la tête, De Coster ne devait point s'éterniser parmi les chartes et les grimoires scellés. Il démissionna au bout de quatre ans. Libre ! Le voilà libre ! Il se donne corps et âme à son Ulenspiegel — et non pas Uylenspiegel comme chez Rops, nous verrons tout à l'heure pourquoi. Redoutant les préoccupations bourgeoises, il quitte sa mère et sa sœur auprès desquelles il aurait pu poursuivre tranquillement sa tâche, et va s'installer dans une pauvre chambrette. Il

veut souffrir ; il ne lui semble pas qu'un homme bien nourri puisse être un véritable artiste ! Quand ses amis l'interrogent sur les motifs de sa retraite, il répond :

« Je lutte ! il faut lutter pour créer. »

Il vivait misérablement, talonné souvent par la faim saisi par le froid. Pendant des journées entières, il s'enfermait travaillant sans relâche, sortant peu, n'écoutant point ceux qui voulaient l'arracher de son gîte misérable. Rops gravait pour sa Légende les deux célèbres eauxfortes : le Pendu et le Seigneur de Lumey^zt Rops ne se pressait point. De Coster en était fort tourmenté et ne pouvait comprendre cette nonchalance. Possédé d'Ulenspiegel, il s'étonnait que Rops n'eût point la même hantise. Et le bon Charles croyait que l'univers entier partageait ses préoccupations. Rencontrant des amis, il lui arrivait, après quelque tirade sur la beauté de la lutte, de s'écrier à brûle-pourpoint ;

« Ah ! tu sais ? il travaille ! oui ! superbe, mon cher!... »

//, c'était Rops. Tout être civilisé devait savoir que Rops illustrait la Légende d Ulenspiegel et manifester une joie vive en apprenant que le dessinateur avançait.

De Coster, lui, malgré son acharnement, n'avançait qu'avec lenteur. A ses volontaires privations s'ajoutaient les affres de ce que Balzac appelle « la maternité cérébrale » et De Coster pouvait dire avec Flaubert : « La rage de la perfection me brise les nerfs. » Mais les souffrances entraînaient de délicieux remèdes. Le poète se a refaisait » en compagnie de son héros. En imagination Charles s'attablait devant un dîner formidable, avalait boudins, volailles, rôts, fricassées, force pintes de dobbelkuyt et s'animait aux chauds propos d' Ulenspiegel et de son compagnon à la belle bedaine, Lamme

Goedzak. Et cette vie de légende, l'écrivain la menait à Ixelles, un grand jardin à cette époque, qui prêtait son cadre de verdure à cette existence d'ascétisme traversée d'hallucinations pantagruéliques. Et, chose extraordinaire ! De Coster faisait partie d'une société ixelloise ! — non plus les Joyeux, ni le Lothoclo, — mais la Vocale d'Ixelles, la fameuse Vocale, cercle orphéonique, poétique, littéraire et surtout culinaire, car on ne s'y réunissait que pour banqueter !

Ainsi donc, De Coster, le lutteur, l'ascète, le pur artiste consent à rester l'honorable membre d'une chambre de rhétorique de banlieue? Est-ce qu'il se contredit? Est-ce qu'il capitule ?

Pas du tout En quittant sa cellule pour s'attabler aux festins de ses amis, il corrige naïvement ce que ses mortifications ont d'artificiel. Le bongarçonnisme des beuveries confraternelles, l'attendrissement et l'exaltation des assises « farocra tiques » , tout ce côté kegelspel des réunions ixelloises, c'était l'atmosphère même de son œuvre, l'atmosphère réelle de sa Légende d'Ulenspiegel que De Coster respirait, absorbait, vivait. Et c'est ainsi que romantique attardé, hanté par cette sorte de mysticisme bizarre qui extasia les générations littéraires de i83o à i85o, notre père De Coster, par un heureux destin, gardait sans cesse sous les yeux et dans le cœur le spectacle d'une humanité au sang riche, au verbe franc, d'une humanité bien flamande.

Ulenspiegel parut enfin le 3 1 décembre 1 868. Il y avait travaillé dix ans. On ne peut pas dire que les lettrés d'alors eurent la claire vision d'un événement exceptionnel. « Aimer un homme aussi matériel quUlenspiegel n'est pas possible, disait la Revue Trimestrielle. Il est par trop flamand. Il mange du matin au soir.

Vraiment n était son patriotisme, il nous dégoûterait. » La Revue de Belgique exécutait perfidement le chefd'œuvre. « L'ouvrage attendu avec intérêt a été accueilli en France avec éloge, en Belgique avec une certaine déception. » Faut-il s'indigner rétrospectivement de ces jugements ? Les chefs-d'œuvre ont leur pudeur et ne se livrent qu'après une attente passionnée, souvent très longue. Le plus triste, hélas ! c'est que De Coster avait cinquante ans. Les quelques ressources et subsides procurés par le livre s'évanouirent rapidement. La misère vint pour le grand enfant qu'il était resté et c'est un mélancolique crépuscule qui descend impitoyablement sur cette grande existence.

En 1870 il écrit à sa sœur : « Tout en ayant beaucoup travaillé par passion et par goût il n'y a que trois ans que j'ai compris V épouvantable valeur de l'argent et la nécessité d'un travail qui, suffisamment rétribué, donne à l'homme la liberté et la joie avec l'aisance. » Avant de se faire ce complet aveu, le bon Charles avait écrit dans son Ulenspiegel : « Las ! toutes mes pochettes sont trouées, et par le trou s'en vont courant la prétantaine, tous mes beaux ducats, florins et daelders, comme une légion de souris fuyant la gueule d'un chat. Je ne sais pourquoi l'argent ne veut pas de moi, moi qui voudrais tant de l'argent. Fortune n'est point femme, quoi qu'on dise, car elle n'aime que les ladres avares quil'encoffrent, l'ensacquent, l'enferment à vingt clefs, et jamais ne lui permettent de pousser à la fenêtre seulement un petit bout de son nez tout doré. » Ducats, florins, et daelders fuyaient si bien qu'il fallut accepter toutes les besognes! Plus de fiertés puériles, plus d'orgueil romantique, la plume devint un outil! Pis que cela. De Coster devint professeur de littérature à l'école de guerre, répétiteur

du même cours à l'Ecole militaire. Maigrement payé, harcelé par les créanciers, il cherchait d'autres ressources, allait expliquer les maîtres classiques aux jeunes Anglaises, conférenciait sur le « Rire dans Vart », sur « l'Histoire du XVI e siècle ». Sa vie devint un mélange d'étrangetés, d'épisodes à la fois bouffons et tragiques, tels qu'on en rencontre dans l'existence d'un Villiers de l'Isle-Adam.

D'horribles mauvais drôles, un jour, taillent dans sa détresse le scénario d'un vaudeville sauvage. Ils décident d'envoyer De Coster à Paris en lui promettant cent francs par jour en échange de copie. L'un d'eux se charge de transmettre la proposition à l'écrivain :

« Vos honoraires vous seront payés toutes les semaines, dit-il. Nous n'y mettons qu'une condition. Vous garderez l'incognito le plus complet. Vous ne vous montrerez à âme qui vive, car nos opinions sont persécutées. »

L'auteur d' Ulenspiegel se croit enrôlé pour une bonne cause dont les chefs sont des Crésus. Il accepte et part. Là-bas on le cueille à la gare, on le conduit mystérieusement par des quartiers étranges et on l'enferme dans une mansarde» Le grand écrivain aussitôt commence son labeur. Pour toute distraction, la vue chaotique des toits et des cheminées. Un matin un orgue de Barbarie vient pleurer dans sa cour. De Coster dépose sa plume. Oh ! merveille ! Il ne se trompe pas ! Le morceau qu'il entend c'est la Brabançonne !

De grosses larmes roulent sur ses joues, il jette une poignée de sous par la tabatière, puis, n'y tenant plus, descend quatre à quatre, presse le mendiant dans ses bras, et, en flamand, accable le compère de questions. Alors sévères, inexorables comme le Destin, un à un

surgissent les mauvais drôles qui l'avaient entraîné à Paris. Nous touchons à la minute aiguë de la \wan\e (c'est le mot à Bruxelles pour désigner ces charmantes plaisanteries). L'un des \wan\eurs met la main sur l'épaule de De Coster et tristement :

« Malheureux, dit-il, qu'avez-vous fait? »

Charles balbutie, s'excuse. On ne lui laisse pas le temps de s'expliquer longuement. Un fiacre aux stores baissés le conduit à la gare du Nord, il regagne Bruxelles, tourmenté, ravi, incapable de soupçonner la vérité. Etrange et mélancolique histoire où Ion voit combien ingénument se laissait berner celui qui avait fait revivre par son génie le plus illustre des mystificateurs des Pays de Légendes.

Une autre fois un grand seigneur, un lord se disant attaché à l'ambassade d'Angleterre, vint trouver De Coster et lui promettre fortune. C'était un personnage flegmatique, aux dehors fastueux. Il voulait faire de De Coster son secrétaire, son ami. Charles, flatté, se commanda un nouvel habit pour accompagner son protecteur dans les restaurants à la mode. Pendant une semaine il promena son Nabab dans les musées et monuments de Bruxelles. Un jour le riche étranger déclara qu'il avait oublié son portefeuille et n'avait pas de quoi payer la voiture ! Charles, dont la crédulité était infinie, eut encore la sublime naïveté de courir chez sa sœur emprunter un louis pour le mystérieux diplomate qu'il ne devait plus revoir. . .

De Coster continua d'écrire pour vivre. Après Ulenspiegel il donna un roman moderne : Voyage de noces, publia dans le « Tour du monde » un Voyage en Zélande illustré par Dillens — et cette excursion lui apporta une dernière griserie d'indépendance — et enfin écrivit en

collaboration avec un officier une légende intitulée : le Mariage de Toulet.

11 mourut le 7 mai 1879. M. Hector Denis a écrit le procès-verbal tragique de cette fin. Comme décor, un lit de fer, une petite table, une armoire en bois peint, quelques chaises. De Coster était soigné par une femme de charge qu'il avait recueillie « avec sa pitié sublime et sans bornes pour les déshérités et les misérables. Cette pauvre femme qui veillait le mourant, image de la mort elle-même, avait le visage dévoré par un lupus ».

De Coster n'eut pas le sentiment de sa fin et ne réclama ni son beau-frère, ni sa sœur qu'il adorait. « Mais il voulut s'entourer d'amis comme pour réchauffer son corps et son cœur. — Quand nous arrivâmes à notre tour, ma femme et moi, raconte M Denis, Charles De Coster se souleva sur son lit ; il me reconnut très nettement. Héroïque devant la mort, il eut encore la pensée de nous présenter l'un à l'autre, M. Bourré et moi. M. Bourré m'affirme que faisant allusion à sa profession d'avocat, il murmura quelques mots latins. Mais son regard s'obscurcissait, sa respiration devenait haletante; quand ma femme s'approcha de lui pour ranger son oreiller et rafraîchir son front, il dut faire un effort pour la reconnaître. « Quoi, vous aussi madame, que je vous remercie ! » Puis le mouvement respiratoire s'affaiblit, un dernier nom, celui de sa sœur, sortit de ses lèvres péniblement : « Ca...ro... line ! » C'était son cœur qui s'échappait. Il était deux heures. »

Cette pauvre chose humaine qui finissait aussi misérablement avait logé une grande âme en laquelle la

terre belge tout entière s'était reflétée. Assurément la Légende d* Ulenspiegel n'est point au niveau de Don Quichotte, de la Divine Comédie, de Faust ; c'est le poème d'un petit peuple de bourgeois et d'artisans ; mais l'âme collective de ce petit peuple y est pleinement exprimée.

Quelques mots sur l'Ulenspiegel de la tradition sont indispensables pour marquer l'importance du chef-d'œuvre.

La figure de maître Thyl Ulenspiegel est sans doute l'heureuse combinaison d'une réalité imprécise et de traditions légendaires. Les philologues et folkloristes allemands font naître le compère au village de Kneiflingen dans le duché de Brunswick. Il serait mort près de Lubeck en i35o, dans la petite ville de Mœlln, où l'on montre sa dalle tumulaire retrouvée en 1754 par l'archéologue Gesner. Thyl fut un terrible vagabond. Ses historiens le rencontrent en Saxe, en Westphalie, en Pologne, à Rome même, tantôt bouffon d'un souverain ou d'un grand seigneur, tantôt histrion et quelque peu aventurier, débitant ses propos salés sur les places publiques tout en méditant ses friponneries. C'est un Faust comique et l'on a fait de ce pittoresque chemineau le père mythique du théâtre allemand.

Ses aventures furent racontées pour la première fois au XVI e siècle par le bénédictin strasbourgeois Mûrner. La figure primitive de maître Thyl apparaît déjà modifiée dans cette version écrite. Aux épisodes de sa vie, tels que le peuple se les transmettait, s'ajoutaient des facéties empruntées aux conteurs français, aux novellistes italiens, au Curé de Kalemberg, au Cento Novelle antiche, aux Repues franches, aux écrits bouffons du Pogge, de Morlini, etc. Après sa mort Ulenspiegel

a voyagé autant que de son vivant, et sa figure littéraire est aussi errante que sa personne réelle.

On assure que c'est en chair et en os qu'il visita le bon pays de Flandre, royaume des kermesses et des godailles interminables. Les versions flamandes disent qu'il est né à Damme, où, tout comme à Mœlln, on montrait jadis son tombeau au pied de la tour gigantesque de l'église. Les esprits conciliants ont avancé que l'Ulenspiegel flamand était le père de TUlenspiegel tudesque, et que les aventures des deux drôles s'étaient confondues en une seule tradition. L'explication est ingénieuse. Personne d'ailleurs n'y a souscrit. Quant à De Coster, il n'a pas hésité ; il a fait naître son héros à Damme, et c'est même pour cela qu'il l'appelle Ulenspiegel et non Uylenspiegel comme Rops, car les gens de Damme et de Bruges contractent uy en u. Ulenspiegel vient de uyl (hibou) et de spiegel (miroir). Le hibou est l'oiseau de Minerve, la déesse sage, et le miroir symbolise la comédie en souvenir sans doute des parades dans lesquelles Thyl amusait les hommes du commun en se moquant des grands. Sur la pierre retrouvée aux cimetière de Mœlln en 1 754, on pouvait distinguer un chat-huant et un miroir. Beaucoup d'artisans médiévaux avaient ainsi leurs armes parlantes. Celles d'Ulenspiegel figuraient également sur la tombe de Damme. Elles restèrent, je pense, très répandues parmi le populaire dans tout le pays néerlandais. Les peintres drolatiques du XVI e et du XVII e siècles les connaissent bien aussi. Sans doute avait-elle acquis une grande vogue à cette époque sous forme d'estampes. J'ai trouvé les armes d'Ulenspiegel dans deux tableaux du musée de Bruxelles, une petite Nature morte de Beuckelaer — précurseur de Snijders et van Utrecht, — et un Intérieur

rustique de Pieter de Bloot, l'émule d' Adrien Brouwer. Elles existent sûrement dans d'autres peintures de ce temps. Les folkloristes, un jour, écriront leur histoire.

Les titres de Damme comme patrie de maître Thyl ne paraissent pas très sérieux. Mais il n'est pas défendu d'imaginer que TUlenspiegel historique visita la petite ville de la West- Flandre. Damme était autrefois une cité riche et populeuse, blottie dans un bras de mer, le Zwijn. Nul port n'était plus sûr. Tous les pays du monde y envoyaient des trésors ; on y trouvait des soies de Chine et de Syrie, des pelleteries de Hongrie, des draps de Flandre, des vins de Gascogne, des métaux d'Angleterre et de Pologne. Damme était l'entrepôt de Bruges. Un charmant Hôtel de Ville, une église énorme attestaient sa richesse. Un grand poète flamand du XIV e siècle, Jacques van Maerlant et que l'on appelait aussi Jacques de Coster y passa la plus grande partie de sa vie...

Aujourd'hui Damme n'est plus qu'un village mélancolique. Le Zwijn s'est ensablé et la petite cité en est morte tout comme son admirable voisine, Bruges. Damme a conservé son église, sa maison de ville, quelques maisons anciennes. L'endroit, perdu le long du canal de Sluijs, est bien plus tragique que Bruges même. Une campagne immense et déserte, semblable aux solitudes ravennates l'entoure. Parmi les champs, où soufflent sans cesse les vents du large, on retrouve les vestiges de la digue qui jadis préservait les terres brugeoises des invasions de la mer. Cette digue fut célèbre. Dante, au chant quinzième de l'Enfer, s'en est souvenu en peignant les rives où il rencontre son maître Brunetto Latini :

Quale i Fiamminghi tra Guzzante e Bruggia Temendo 1 fiotto che in verlor s'avventa Fanno lo schermo, perché '1 mar si fuggia

Si Ulenspiegel a vu la Flandre, c'est au commencement du XIV e siècle. L'Alighieri lui-même, que la tradition fait voyager en France et en Flandre pendant son exil, a pu se rendre à Damme à cette époque pour s'incliner devant la tombe du célèbre van Maerlant, ennemi juré comme lui « de la race maudite des Capétiens ». Imaginez que le vieux Florentin soit tombé dans la petite cité un jour où maître Thyl y dressait ses tréteaux. Représentez- vous le poète débouchant sur la Grand' Place et l'étonnement de la foule en voyant son profil altier découpé dans l'inséparable capuchon! Vains jeux de l'imagination et de l'esprit! Non pas. Régal infiniment savoureux parmi les vieux édifices de Damme, dans la petite ombre de cité où vécut Jacques de Coster, l'homonyme illustre de Charles...

Les aventures du grand vagabond (je ne parle plus de Dante) n'avaient inspiré au XVI e et au XVII e siècle que des conteurs après tout médiocres, y compris Mùrner. Le vrai père d' Ulenspiegel c'est Charles de Coster. Au lieu de faire vivre son héros en plein moyen âge, l'écrivain belge le mêla aux événements qui bouleversèrent les Pays-Bas au XVI e siècle. Le premier tiers environ de son livre est une transcription d'une petite brochure flamande : Het aerdig leven van Thyl Ulenspiegel. Il s'est servi aussi des chroniques de van Meteren et des sermons fougueux du broer Adriaensen Cornelis, pour donner une couleur historique à son livre. Mais on a vite fait le tour de ces matériaux. De Coster devait presque tout inventer, tout imaginer. Cela ne Ta

pas empêché de façonner la physionomie définitive du drôle. Le vrai, l'authentique, l'unique Ulenspiegel, c'est le sien. L'Eulenspiegel allemand, l'Espiègle français sont morts. Le fils de De Coster vivra seul désormais. Et ici se révèle une fois de plus l'originalité particulière de la terre Belgique. Les traditions germanique et latine s'y rencontrent et s'unissent pour engendrer des types nouveaux et parfaitement viables. C'est en Flandre qu' Ulenspiegel ressuscite; il reste désormais citoyen de cette petite cité de Damme, où il a plu à De Coster de le faire renaître La création du poète belge s'impose tellement à notre imagination qu'il est à peine possible d'évoquer encore le compère dans sa simplicité primitive. De Coster a pourtant développé le personnage dans un sens tout traditionnel. Maître Thyl, l'ancien, est l'une des personnifications de la démocratie du moyen âge. Il malmène les seigneurs et parle le langage des sirventes où Jacques van Maerlant compare les maîtres rapaces à des loups.

Son nom même ne révèle-t-il pas à un certain point sa double nature de justicier et de pamphlétaire?

Avec sa première syllabe contractée, maître Thyl, le jeune, celui de De Coster, est resté merveilleusement peuple. Il est toujours grand censeur aussi. C est un frère cadet de Panurge. Il importe toutefois de marquer entre eux quelque différence. Panurge a peur des coups, Ulenspiegel les cherche. Panurge a des lettres, ses discours sont émaillés de citations, il est plein de réminiscences antiques, c'est un rhéteur gaulois. Ulenspiegel demeure bien plus près de sa nature. Enfin il se marie de bonne heure, comme les bonnes gens des Flandres. A part cela, Panurge et Thyl se ressemblent beaucoup, et je crois bien qu'il est une âme avec la-

quelle celle de Charles De Coster doit s'entretenir souvent au séjour éternel, c'est l'âme de son maître illustre, le très merveilleux curé de Meudon, François Rabelais, le père de Panurge, de Gargantua et du noble seigneur Pantagruel.

Faisant vivre et parler la patrie morte, peignant notre vie d'autrefois, l'auteur de la Légende dUlenspiegel devait réveiller des modes anciens de parler, ressusciter le verbe de nos ancêtres, ou plutôt créer un verbe où se réfléchiraient toutes les nuances de notre pensée, de notre vie, de nos paysages évanouis. Il a trouvé son lexique chez Montaigne, chez quelques chroniqueurs français du XVI e et du XVII e siècles, et surtout chez Rabelais. Et puisque nous parlons de la langue de De Coster, je voudrais traiter brièvement cette question de technique littéraire avant de retourner aux aventures de maître Thyl.

Dans ses Légendes flamandes déjà, le poète s'était façonné un langage archaïque et vivant qu'Emile Deschanel n'hésite pas à déclarer supérieur aux pastiches philologiques de Balzac. Le bienveillant critique (i) souligne même avec joie parmi les gaillardises des Frères de la Bonne Trogne ce tableautin définitif dont le cadre est un cabaret villageois :

« Donc entrèrent les gentes commères et se placèrent

(i) Il convient dans cette étude, où l'on s'est appliqué à décrire quelques aspects de la vie littéraire belge à ses débuts, de rendre, hommage à E. Deschanel qui, le premier peut-être, par ses conférences à Bruxelles, Gand, etc. (i852-i858), secoua l'inertie de notre public.

toutes, aucunes près de leurs maris, aucunes près de leurs fiancés, et les fillettes en ligne sur un banc modestement »

Tout en découvrant ces « perles, » et en mentionnant dans un autre conte : le Sire dCHalewyn^ des traits • qui sentent leur Lucrèce et leur Homère », Deschanel conseille pourtant à De Coster de peindre dorénavant sa patrie dans la langue de son propre temps. Tous les lettrés d'alors pensaient évidemment comme le critique français. Nous aurions tous pensé de même. Mais admirez comme le génie cherche et trouve sa fin, ainsi que la nature, en dépit de tout. De Coster, avec la sûre intuition de son rôle, n'écouta aucun avis ; il s'écouta et fit bien. Voici ce qu'il a dit lui-même du vieux langage :

a La langue française du XVI e siècle et du commencement du XVII e était une riche palette où abondaient les termes populaires rudes, grossiers parfois, mais vigoureux, pleins, sonores, et rendant bien en langage la pensée de l'artiste. Le peuple y tenait la première place, avec son rire caustique, sournois, profond, avec ses dictons et ses proverbes, qui pour la plupart étaient autant de vérités. Il y avait place dans cette langue, et pour les nobles pensées et pour le noble langage, et pour les sentiments naïfs et pour les sentiments délicats, comme pour la rudesse de certaines situations de la vie. Pleine d'inversions charmantes, cette langue superbe se prêtait à la traduction presque littérale de toutes les langues... (i) »

Or, De Coster voulait surtout traduire le flamand et l'humour de la langue flamande. Il y réussissait à merveille. Malgré tous les avis, il n'abandonna point sa

(i) Conférence manuscrite, fragment cité par Ch. Potvin.

palette joyeuse et franche. Il eut raison. Il s'en servait avec une virtuosité rare, improvisant en vieux français les billets à ses amis. Voici en quels termes il accordait au compositeur Léon Jouret l'autorisation de mettre en musique les Frères de la Bonne Trogne (i) :

« Adoncques, par les présentes, mandons et ordonnons à tous gens de loi, procureurs, huissiers à la verge rouge, happe-chair et autres gens de plume et de griffe, d'appréhender au corps pour être traité comme contrefacteur, larron du bien des muses et du mien quiconque serait assez hardi pour mettre sur les planches du théâtre du Roy ou de tout autre souverain les dits Frères de la Bonne Trogne, lesquels nous concédons en toute et légitime propriété au féal et bien-aimé Léon Jouret. Et pour le mieux prouver avons scellé les dites lettres patentes de propriété du sceau de nos armes qui sont de verre plein sur fond de gosier sec. » Ch. De Coster.

Deschanel voyait dans les pastiches de ce genre « un travail en général puéril et desséchant » Et certes, il avait raison. Mais De Coster, par miracle, échappait au danger. La langue qu'il parle dans Ulenspiegel n'est pas du pastiche. Je disais que Rabelais comprendrait aisément De Coster; assurément, mais comme un maître entend un maître de sa lignée, comme Rubens se reconnaîtrait en Delacroix, comme un quattrocentiste se retrouverait en Burne-Jones.

Ouvrez au hasard la Légende d'Ulenspiegel. Comparez ces phrases vives, divisées en mesures brèves, articulées de ponctuations rapprochées, comparez-les

(i) Le regretté Léon Jouret, à qui nous devons d'intéressants détails biographiques sur De Coster, avait bien voulu nous communiquer ce billet resté inédit.

aux guirlandes oratoires de Rabelais, aux périodes sinueuses et ondulantes de Montaigne : vous verrez que De Coster fourmille de rythmes modernes, incisifs, rapides, clairs. Voyez comment il nous présente la monture de maître Thyl, bon baudet des dunes :

« L'âne s'était arrêté et bien joyeux dînait de chardons. Quelquefois cependant il frissonnait de toute la peau, et de la queue se battait les flancs afin d écarter les taons voraces qui, comme lui, voulaient manger, mais de sa viande »

La qualité essentielle, l'esprit intime du style sont d'une vie tout actuelle Sous les mots on sent la vie, à travers les phrases l'observation de la nature.

Rien n'est plus instructif à cet égard que le récit de voyage : la Zélande publié par De Coster dans le Tour du Monde. On y voit l'artiste notant d'instinct les traits vivants du pays et de la population, le poète cherchant l'âme des êtres rencontrés. L'écrivain s'emburelucoque dans les mots techniques quand il risque quelque description érudite. Mais comme il retrouve sa « palette » pour peindre les routes bordées d'arbres, les maisons « rococos » si gracieusement bariolées et si joliment baptisées : le Sans-Souci, V Amour de la Paix, la Vallée du Lys ! Comme il évoque les kermesses, les coutumes, la course à la bague que l'on appelle ringrij et qui est un tournoi rustique où le vainqueur est couvert d'herbes et de poussière, où le vaincu reçoit une cuillère de bois qu'on lui pend au cou tandis que le rire des belles filles le fait mourir de honte ! V Ulenspiegel était pourtant achevé quand De Coster entreprit ce voyage ; évidemment son récit n'est point un chef-d'œuvre ; on n'y trouvera ni l'impressionnisme fluide d'un Loti, ni l'enthousiasme torrentiel d'un Flaubert; il y a quelque

fatigue dans le style, et De Coster d'ailleurs est gauche quand il lui faut se servir de la langue courante, celle qui convient au Tour du Monde. Mais on y surprend sa méthode de travail; on y voit avec quelle décision, même dans la dernière période, son instinct le pousse aux tableaux et scènes de mœurs. Avec la simplicité qui est un des secrets de sa force, il raconte les divers modes de fiançailles en Zélande, comment les paysans zélandais « se créent leur illusion », c'est-à-dire comment ils font leur choix, puis comment ils « se déclarent » : Meisje mag ik mijn pijpje aansteken? Fillette puisse allumer ma pipe? Ou bien : Voulez-vous accepter un morceau de mon \oetekoek (pain d'épices) ? — Et avec la même émotion d'artiste, De Coster enregistre les légendes et les récits tragiques de ce pays d'émeraude, où des villes ont disparu, anéanties par des crues soudaines, où des landes mystérieuses, parées d'interminables tapis verts, sont guettées sans cesse par la mer... N'est-il point singulier qu'attiré aussi vivement par le spectacle des choses présentes, amoureux de la vie immédiate, De Coster ait éprouvé cette passion tyrannique pour le « viel langaige » ?I1 avait besoin de couleurs fortes; son instinct flamand les réclamait impérieusement. Pour que la jeunesse se reconnût en lui, il fallait qu'il continuât la tradition coloriste du pays, qu'il dotât la Belgique d'une littérature harmonisée avec notre instinct immémorial de la couleur. Son archaïsme était fatal. — Mais au moins dans Ulenspiegel, ce fut un archaïsme à la façon de celui de Leys et de Braeckeleer, les vrais pères de notre art contemporain. Et voyez encore comme le génie, en s'orientant vers son but, subit les ondes providentielles du Destin. De Coster a toujours été entouré de peintres. Ils ont tous adoré cet écrivain

que peu d'hommes de lettres comprenaient. Ils l'ont adoré parce que son art parlait leur langage; et luimême les recherchait d'instinct comme des guides ou des inspirateurs. Les grands et les modestes l'ont entouré de leur affection : Rops, Robie, T'Serclaes, De Donker, Adolf Dillens, Roffiaen, De Groux, Van Imschoot, Van Thoren, Schampeleer, Ermel, Van Camps, Duwée, E. Smits, Biot, Fourmois, Mellery, je cite pêle-mêle. C'est presque toute la peinture belge du XIX e siècle. Et en passant en revue ces amis du poète, il me vient un remords d'avoir affirmé si péremptoirement que les biographies sont inutiles. Est-il bien sûr que le génie ne s'expliquera jamais? Les lois, sans doute, ne seront point découvertes de sitôt. Elles existent pourtant. Elles se manifesteht par des combinaisons, fortuites en apparence, mais où se trahit l'Inévitable. Un Rabelais tombé un jour entre les mains de De Coster, la fondation du journal YUylenspiegel, les chroniques de van Meteren trouvées aux archives ou ailleurs, les amitiés dans le monde des peintres, — petits faits excitateurs multipliés suivant des affinités sûres, rouages d'âmes dont le mouvement étudié en détail permettra peut-être un jour de creuser jusqu'au mystère initial la psychologie du grand écrivain belge, du grand peintre

flamand.

Car si le génie de De Coster est profondément national, c'est que le poète de la Légende d'Ulenspiegel est avant tout un grand peintre flamand et l'on entend bien que sa peinture subjective jusqu'à la plus vive partialité, n'empêche ni le drame, ni les passions, ni les symboles. Mais l'impression que Ton gardera d'une

première lecture, c'est que l'auteur promène son héros à travers une série de tableaux où se reconnaissent surtout les pinceaux des maîtres flamands et hollandais.

Parlons du chef-d'œuvre.

Maître Thyl, fol enfant de Damme, fils du charbonnier Claes et de la bonne commère Soetkin, se trouve lancé dans une suite d'aventures comiques ou tragiques disposées autour du grand drame moral qui met aux prises la Flandre et l'Espagne du XVI e siècle. Ulenspiegel exerce mille métiers. Il est tour à tour danseur de corde, pourtraiteur de visages mignons, sculpteur de manches à couteaux, pinceur de rommelpot, sonneur de trompe, purgateur très illustre, balayeur de pestes, invincible fouetteur de gales, pèlerin godaillant, et, pardessus le marché, mauvaise, — très mauvaise, — graine d'hérétique ; mais il est industrieux, généreux, héroïque. Dans les jours rouges de feu et de sang, il chante, nargue la mort, invente ses tours les plus fantasques. Ulenspiegel, c'est l'esprit de la Mère Flandre.

Ulenspiegel a un compagnon, Lamme Goedzak, le Sancho Pança de notre épopée, le bon papçak, le cher porte-bedaine, qui s'en va bâfrant les saucissons, humant les doux flacons qui emplissent sa gibecière. Lamme marche « tout droit dans la vie, comme s'il n y avait qu'à être bon et honnête en ce monde » . Lamme Goedzak, c'est la santé de la Mère Flandre.

Ulenspiegel a une amie, Nele, la fille de la sorcière Katheline. « Elle est douce comme une sainte, belle comme une fée » et n'aime qu'un homme en sa vie : c'est ce polisson d'Ulenspiegel, ami de toutes les femmes, Ulysse des Circés d'auberge, chantant volontiers son lied flamand aux fillettes wallonnes, Siegfried populaire oubliant sa Brunehilde au point de peupler de petits

Ulenspiegelkens les pays où le mène sa vagabonde fantaisie. Mais Nele est charitable et indulgente. Elle ferme les yeux. Son amour est robuste et vaillant. Nele, c'est le cœur de la Mère Flandre.

Et chaque fois que l'esprit, le cœur, la santé de la Flandre paraissent, c'est gaieté, liesse et joie de l'âme dans le chef-d'œuvre.

Et la gaieté et la liesse de certaines pages vont jusqu'à transposer la sublime frénésie dionysiaque des kermesses de Rubens, de Bruegel, de van Thulden. Est-il dans notre vieille peinture bambochade plus truculente que le repas des aveugles à qui l'on sert dans une auberge d'Uccle une omelette de soixante œufs avec « comme poteaux indicateurs pour guider leurs cuillers » cinquante boudins noirs plantés tout fumants sur cette montagne de nourriture? Et l'extraordinaire procession d'Ypres où marguilliers, bedeaux, prélats, religieux, vierges, démangés par une poudre perfide qu'Ulenspiegel a répandue, se grattent avec fureur, sans respect pour la religion et n'y tenant plus se dispersent dans les rues, se sauvent à toutes jambes, oubliant TOmmeganck solennel et se frottant à mort ! Et l'odyssée du bon Lamme cherchant partout sa femme infidèle qu'il ne peut oublier parce qu'elle est « bien formée de son corps » et qui la pleure sans cesse, toujours bâfrant, toujours humant ! Et c'est l'humour flamand, c'est l'âme de Bruegel le Drôle et de Breughel d'Enfer qui inspire les gamineries d'Ulenspiegel à Saint-Jean-de- Latran et le dialogue gouailleur du mauvais sujet avec le pape — conversation tout à fait dans le goût gantois d'à présent. La même fantaisie provoque les exploits d'Ulenspiegel chez les smakelyke broeders et chez les bonnes gens d'Audenaerde, lorsque nommé trompette

«ficelle ville et menacé de la corde pour manquement au service, maître Thyl obtient grâce de Charles-Quint en montrant à sa Sainte Majesté, de la manière la plus gauloise, ...les limites du pouvoir impérial.

Et quand apparaît Nele, tout est grâce, fraîcheur, charme de tendresse. La Flandre est jeune en elle et chante à la nature, inspiratrice éternelle de nos maîtres d'autrefois, un hymne à nouveau gonflé de virginale ivresse. Comment résister au plaisir d'admirer en passant cette idylle qu'encadrent les branches en fleurs de l'avril finissant :

« Mais Ulenspiegel et Nele s'aimaient d'amour.

« On était alors à la fin d'avril, tous les arbres en fleurs, toutes les plantes gonflées de sève attendaient mai, qui vient sur la terre accompagné d'un paon, fleuri comme un bouquet et fait chanter les rossignols dans les arbres.

« Souvent Ulenspiegel et Nele erraient à deux par les chemins. Nele se tenait au bras d' Ulenspiegel et de ses deux mains s'y accrochait. Ulenspiegel prenait plaisir à ce jeu, passait souvent son bras autour de la taille de Nele, pour la mieux tenir, disait-il. Et elle était heureuse, mais elle ne parlait point.

« Le vent roulait mollement sur les chemins le parfum des prairies ; la mer au loin mugissait au soleil, paresseuse; Ulenspiegel était comme un jeune diable, tout fier, et Nele comme une petite sainte du paradis, toute honteuse de son plaisir.

« Elle appuyait la tête sur l'épaule d'Ulenspiegel, il lui prenait les mains et, cheminant, il la baisait au front, sur les joues et sur la bouche mignonne, mais elle ne parlait point.

« Au bout de quelques heures, ils avaient chaud et

soif, buvaient du lait chez le paysan, mais ils netaient point rafraîchis.

« Et ils s'asseyaient au bord d'un fossé sur le gazon, Nele, toute blême, était pensive. Ulenspiegel la regardait, peureuse. »

t Tu es triste? disait-il.

— Oui, disait-il.

— Pourquoi? demandait-elle.

— Je ne le sais, disait-il, mais ces pommiers et cerisiers tout en fleurs et air tiède et comme chargé du feu de la foudre, ces pâquerettes s'ouvrant rougissantes sur les prés, l'aubépine, là, près de nous, dans les haies, toute blanche. . .

« Qui me dira pourquoi je me sens troublé et toujours prêt à mourir ou dormir? Et mon cœur bat si fort quand j'entends les oiseaux s'éveiller dans les arbres, et que je vois les hirondelles revenues; alors je veux aller plus loin que le soleil et la lune. Et tantôt j'ai froid, et tantôt j'ai chaud. Ah ! Nele ! je voudrais n'être plus de ce bas monde, ou donner mille existences à celle qui m'aimerait...

« Mais elle ne parlait point, et, d'aise souriant, regardait Ulenspiegel. »

Dans la vie d' Ulenspiegel tout n'est pas aussi rose. Le cher vaurien s'occupe de politique. Qu allait-il faire dans cette galère? Venger le charbonnier Claes. Son père a été torturé et brûlé vif. Portant sur son cœur les cendres de Claes qui battent aux heures de danger, Ulenspiegel s'enrôle sous la bannière des Gueux, colporte des bibles, fait saisir des moines, sauve des villes assiégées, devient l'espion de Guillaume le Taiseux et tient tête à l'Empereur puis à son fils le roi Philippe II. Et en face de la Flandre, c'est toute l'Espagne qui se

dresse, une Espagne féroce, horrible, inexorable... Dans cette partie historique, parmi les batailles maritimes et terrestres, les procès sinistres, les exécutions brèves, abondent encore les tableaux de genre où se rallume inépuisablement la verve légendaire du héros. La visite d'Ulenspiegel et de Lamme aux filles folles d'Anvers est un chef-d'œuvre entre beaucoup d'autres. C'est par amour de la Flandre que Thyl et Lamme pénètrent dans le bouge aux solives enfumées. La vulgaire idylle est décrite avec la trivialité magnifique d'un Beuckelaer ou d'un van Hemessen peignant l'Enfant prodigue chez les filles à belles trognes... Entrons dans la grande salle... Il y règne une atmosphère de franche repue. Dans un coin un petit bossu pelé joue du clavecin et l'instrument grince sur ses pieds de verre. « Danse mon bedon ! ». Mais voici qu'une nombreuse compagnie de meesevangers — ce sont preneurs de mésanges — rouges, enflés de vin et de cervoise, puant la sueur et la boue, interrompent galanteries et délectations. La fête se termine en bataille. Pintes, cruches, hanaps, gobelets, flacons, bouteilles de pleuvoir, tandis que des gouges, maigres et vieilles, se glissent comme des couleuvres parmi les blessés et vident les escarcelles jusqu'au . dernier liard...

Grand peintre de genre, De Coster est aussi grand paysagiste. Le cadre scaldique où naît et triomphe l'héroïsme des Gueux de mer, où fuient, se rassemblent, se dispersent leurs flottilles, où se multiplient les glorieux brigandages maritimes, est éclairé de cette lumière transparente et dorée, que connurent les van de Velde, les Backhuysen, les van Goyen — il faut toujours citer des peintres — de cette lumière où flottent l'haleine des vagues, les senteurs déliquescentes des polders, et

parfois le subtil relent des moissons et des prairies lointaines. Souvenons-nous de l'enthousiasme de De Coster pour la terre zélandaise ?... Son Ulenspiegel est nommé commandant et gardien de la tour de Veere et avec Nele il vivait très bien « voyant de loin avec joie les îles libres de Zélande, prés,bois, châteaux et forteresses, et les navires armés des Gueux gardant les côtes. La nuit, ils montaient à la tour bien souvent... De là, ils voyaient la mer qui, par ce temps chaud, ferlait et déferlait sur le rivage des vagues lumineuses les jetant sur les îles comme des fantômes de feu... » Et cheminant par champs et par digues Ulenspiegel et Nele voyaient « de petites îlettes verdoyantes, entre lesquelles courait l'eau de la mer; et sur des collines de gazon allant jusqu'aux dunes, une grande foule de vanneaux, de mouettes et d'hirondelles de mer qui, se tenant immobiles, faisaient de leur corps des îlettes toutes blanches ».

Peintre savant et loyal, De Coster est un historien superficiel. Il n'a qu'une conception simpliste des mouvements populaires, des figures historiques, de la religion, des organismes sociaux. Son récit de l'abdication de Charles-Quint, de la prise de Gand, son portrait de l'Empereur et celui de Philippe II, son naïf enthousiasme pour la réforme le montrent complètement fasciné par l'idéalisme creux des historiens belges de son temps. Les iconoclastes même ne seraient que de simples agents provocateurs... Ah ! certes la raison n'est pas toujours satisfaite par ces séduisantes enluminures. Mais comment se plaindre? L'écrivain constamment nous ravit par son art de distribuer les ombres, les reliefs, les

couleurs, de communiquer à ses portraits une surprenante vérité physique. N'oublions pas d'ailleurs en le jugeant, qu'il est volontairement peuple, qu'il voit avec les yeux du peuple. Admirez cette image du duc d'Albe qu'on croirait tirée d'un album de folkloriste:

« As-tu vu le vilain duc avec son front plat au-dessus, comme celui de l'aigle, et sa longue barbe qui est comme bout de corde pendant à une potence. »

Ainsi, en effet, s'est fixée dans l'imagination populaire la physionomie de « sa ducalité arachnéenne ». Qui d'ailleurs en songeant à Ferdinand de Tolède n'évoque aussitôt un visage cruel et glacial ? La conception populaire s'impose à nous, même quand nous regardons au musée de Bruxelles le portrait du duc, admirable réplique d'une œuvre perdue d'Antonio Moro. Nous y voulons voir l'image de la férocité humaine. Et pourtant... ce n'est point un épouvantait que cette tête. Elle est ingrate, sèche, sans panache, sans héroïsme; le poil est rare, les chairs sont mortes. Mais le front est haut extraordinairement; une intelligence aiguë brille dans l'œil. C'est un fonctionnaire très positif et très fin qu'Antonio Moro a revêtu de la cuirasse damasquinée, — un fonctionnaire qui, certes, pécha par excès de zèle...

De Coster est plus indulgent pour Charles-Quint. Il se souvient que sa Sainte Majesté sut à l'occasion parler le flamand des arbalétiers et des poorters gantois. Cette indulgence est très modérée. La physionomie de l'Empereur subit les mêmes déformations subjectives que celles du duc. Voici les portraits du Maître au moment de l'abdication : « Un homme tirant sur les cinquante-quatre ans, chauve et gris, plein de ruse, de cruauté, de feinte bonhomie. » Mais ce vieillard catarrheux, grand buveur et grand glouton, se complaît

aux farces flamandes, — et il est aimé des nobles, des bourgeois, de ceux de la Toison d'Or : Orange de Taiseux, Egmond le Vain, de Homes l'Impopulaire, de Bréderode le Lion... Tandis que son fils Philippe, — au laid museau de singe hydrocéphale, aux yeux rougis par les plus basses luxures et dont les cheveux gardent une odeur de taverne, — répand partout la terreur et la mort avec l'aide de don Ferdinand Alvarez de Tolède, très puissant créateur du Tribunal de Sang. Et c'est une vision de bûchers, de gibets, de flammes léchant les corps tordus, de chairs grésillantes, de membres broyés, tout un cycle infâme de torture et de mort que traversent les images cruelles du souverain et du bourreau maudit. Aux couleurs chantantes des peintres flamands se substituent les teintes métalliques et déchirantes de Goya dans le supplice du charbonnier Claes, dans celui de l'imagier flamand brûlé en terre espagnole, dans la scène puissante où Soetkin et son fils Ulenspiegel sont suspendus à tour de rôle au-dessus d'un brasier ardent... A toutes ces horreurs, frémissantes d'ingénue indignation, De Coster mêle des scènes de sorcellerie. On a souvent remarqué la rare aptitude de quelques Belges d'aujourd'hui à rendre plastique le mystère trouble des hallucinations. Nous avions dans le passé Bruegel, Blés et surtout l'étrange et captivant Jérôme Bosch, l'ancêtre du satanisme iconographique, le visionnaire baroque et génial que Philippe II, précisément estimait à l'égal des plus grands maîtres. De nos jours James Ensor peut se réclamer directement de ces maîtres. Mais en littérature, pour que se manifestât notre perception traditionnelle des choses incréées, il fallut l'influence des Baudelaire, des Edgard Poë, des Villiers de l'Isle-Adam. Sans eux notre vieille familiarité avec le

monde invisible ne se serait pas réveillée avec une telle puissance et des ressources si multiples. De Coster, toutefois, avait ou vert le chemin. Comme Ensor, il descend de Bosch et de Bruegel, revus par Callot. Le mystère chez lui se concrétise sous sa forme la plus pittoresque. Des paysages exquis se dessinent dans l'invisible; les cauchemars gardent une précision de tableaux vécus. Le monde des esprits, où nous conduit De Coster, est celui des imaginations rustiques. Toute l'énorme et poétique crédulité de nos vieilles campagnes s'incarne dans la sorcière Katheline qui tire les horoscopes, guérit les bêtes, donne des philtres aux amants, subit l'amour horrible et délicieux du démon Hanske et fait voyager ses clients dans les airs. Par sa magie, elle évoque le tableau du Jugement dernier, où De Coster, avec toute la force de son génie populaire, montre Charles-Quint et le charbonnier Claes devant le Tribunal de Dieu. Sa Sainte Majesté est cruellement punie. Christ dit à Satan : « Tu mettras le vermisseau couronné dans une salle où tu rassembleras tous les instruments de torture en usage sous son règne. Chaque fois qu'un malheureux innocent endurera le supplice de l'eau qui gonfle les hommes comme des vessies ; celui des chandelles qui leur brûle la plante des pieds et des aisselles ; l'estrapade qui brise les membres; la traction à quatre galères; chaque fois qu'une âme libre exhalera sur le bûcher son dernier souffle, il faut qu'il endure tour à tour ces morts, ces tortures afin qu'il apprenne ce que peut faire de mal un homme injuste commandant à des millions d'autres; qu'il pourrisse dans les prisons, meure sur les échafauds, gémisse en exil loin de la patrie, qu'il soit honni, vilipendé, fouetté; qu'il soit riche et que le fisc le ronge ; que la délation l'accuse, que la confiscation le ruine. Tu en feras un

âne, afin qu'il soit doux, maltraité et mal nourri ; un pauvre, pour qu'il demande l'aumône et soit reçu avec des injures ; un ouvrier, afin qu'il travaille trop et ne mange pas assez; puis, quand il aura bien souffert dans son corps et dans son âme d'homme, tu en feras un chien, afin qu'il soit bon et reçoive des coups ; un esclave aux Indes afin qu'on le vende aux enchères ; un soldat, afin qu'il se batte pour un autre et se fasse tuer sans savoir pourquoi. »

Mais en considération, sans doute, des origines flamandes de l'Empereur, Christ ajoute :

« Et quand, au bout de trois cents ans, il aura ainsi épuisé toutes les souffrances, toutes les misères, tu feras un homme libre et si, en cet état, il est bon comme fut Claes, tu donneras à son corps, dans un coin de terre ombreux à midi, visité du soleil le matin, sous un bel arbre, couvert d'un frais gazon, le repos éternel. Et ses amis viendront sur sa tombe verser leurs larmes amères et semer les violettes, fleurs du souvenir. »

Charles-Quint grignotant un morceau d'anchois est alors emporté au plus profond des Enfers, tandis que Madame la Vierge mène Claes au plus haut du ciel où les étoiles sont « serrées par grappes à la voûte ». Et les anges lavent le charbonnier et il devient jeune et beau. Puis ils lui donnent à manger de la rystpap, le divin riz au lait, dans des cuillers d'argent. Et le ciel se ferme sur cette vision de gloire ! Ce n'est point le Jugement dernier d'Orcagna que nous contemplons, c'est une fresque flamande...

A ce spectacle Ulenspiegel sent battre les cendres de Claes sur son cœur ! Une fois de plus il a cru qu'il

apprendrait le grand mystère qui doit sauver et rajeunir la Mère Flandre. Car un rêve domine son désir de vengeance et sa haine de l'Espagnol, et nous touchons ici à la philosophie de l'œuvre exprimée par des symboles candides. Ulenspiegel non seulement veut sa patrie libre, mais il la veut glorieuse par ses vertus humaines. Comment lui assurer cette couronne?

Maître Thyl a interrogé Dieu qui n'a point répondu. Katheline alors lui a dit de se rendre au royaume des esprits élémentaires, intermédiaires entre les hommes et la puissance souveraine. Une femme qui laime doit l'accompager volontairement; et Thyl emmène Nele. Les sortilèges de Katheline transportent les deux enfants au pôle où le Géant Hiver règne parmis les ours, les phoques, les corbeaux et les murailles de glace... Mais un souffle tiède renverse cette fantasmagorie de la mort. Le roi Printemps paraît et à sa suite les génies de la terre, les esprits des bois, les filles-fleurs, les génies des vents, les esprits de la sève. Tout bourgeonne, verdoie, fleurit. L'haleine du Renouveau embellit le monde. Et dans ce changement à vue où De Coster rappelle Shakespeare et annonce le Wagner de Parsifal, on voit revivre, avec la violence des couleurs septentrionales, le beau mythe éleusinien qui montre la jeunesse lumineuse et féconde de Dionysos communiant avec les splendeurs de l'Univers extasié.

Les esprits, soudain, aperçoivent Thyl et son amie.

— Qu'on amène devant moi ces deux poux. Qu'êtesvous venus faire ici, chétifs ? dit le Roi.

Ulenspiegel expose ses griefs et son espoir. Le souverain du monde rajeuni répond par une devinette :

Par la guerre et par le feu Par la mort et par le glaive Cherche les Sept.

Dans la mort et dans le sang Dans les ruines et les larmes Trouve les Sept.

Laids, cruels, méchants, difformes Vrais fléaux pour la pauvre terre, Brûle les Sept.

Et tous les esprits de chanter ensemble :

Dans la mort et dans le sang Dans les ruines et les larmes Trouve les Sept.

Attends, entends et vois Dis-nous, chétif, n'es-tu bien aise ?

Trouve les Sept.

— Mais, dit Ulenspiegel, Altesse et vous messieurs les esprits, je n'entends rien à votre langage. Vous vous gaussez de moi, sans doute ?

Mais sans l'écouter ceux-ci dirent :

Quand le septentrion Baisera le couchant Ce sera fin de ruines

Trouve les Sept.

Et la Ceinture.

Et le coq chanta et tous les esprits s'évanouirent...

A partir de ce jour fantastique, Thyl cherche les Sept, dans les combats, dans les complots, sur terre, sur mer, chez les Espagnols, fléaux de la Terre de Flandre, chez les filles folles a qui sont cause de

ruines », dans les godailles où coule le sang et germe la mort. En réalité ce thème conducteur est infiniment discret; de temps en temps Ulenspiegel rappelle les vaticinations du roi Printemps, mais ce n'est point ce qui le fait agir. Les cendres de Glaes ont plus de pouvoir sur son âme que les Sept. Ceux-ci pourraient être supprimés sans inconvénient. Le lecteur les a oubliés quand, à la fin du livre, De Coster dévoile les énigmatiques figures. Les Sept sont les mauvaises passions : la Luxure, fille rougeaude aux seins nus; l'Avarice, vieille juive ramassant des coquilles d'oeufs et de mouettes ; la Gourmandise, moine qui s'empiffre de saucisses; la Paresse, dolente et blême; la Colère, ornée d'un aiguillon; l'Envie à tête de vipère; l'Orgueil, couronné, et vêtu de pourpre... La troupe bizarre, échappée d'une vieille estampe, apparaît une nuit à Thyl et à Nele, parmi les feux follets, âmes des morts, revanches des vieilles larmes. Et Thyl ordonne aux feux de brûler les Sept, de frapper ainsi l'infamie et le crime et de régénérer le monde. Les flammes accomplissent leur œuvre purificatrice et l'on voit naître sept autres figures.

La première dit : « Je me nommais Orgueil, je m'appelle Fierté noble ». Les autres parlèrent aussi; Nele et Ulenspiegel virent d'Avarice sortir Économie; de Colère, Vivacité; de Gourmandise, Appétit; d'Envie, Émulation; et de Paresse, Rêverie des poètes et des sages. Et la Luxure sur sa chèvre fut changée en une belle femme qui avait nom Amour.

Telle est la philosophie de la Légende. Elle tient en une page. Elle est modeste et traditionnelle. On l'a vivement reprochée à De Coster. On a trouvé que le poète n'était point un penseur, en quoi sans doute on n'avait point tout à fait tort. On ne sent point chez lui une âme

inébranlable qui ramènerait ses visions à l'unité d'une croyance; le foyer philosophique fait défaut au chefd'œuvre et l'énigme des Sept est un pur plaquage où le symbolisme du chiffre sacré perd un peu de sa mystérieuse grandeur.

Mais, en somme, ne faut-il pas louer le poète de sa discrétion réduisant à la part congrue les aperçus philosophiques? Ne suffisait-il pas que De Coster fût un peintre et un rêveur exquis ? Sait-on coloriste plus solide et plus franc? Et n'est il pas légitime que son rêve, flânant par les féeries du monde naturel et de l'univers invisible, se soit détourné des rigueurs de la pensée pure? Mais on fait à De Coster un reproche plus grave. Brûler les passions ! Mesquinerie bourgeoise, étroitesse puritaine, discipline protestante, s'écrie-t-on ! Vingt ans plus tard, il n'aurait point moralisé d'une manière aussi « conforme, » il aurait regardé fixement les « vastes horizons » de la pensée moderne ! Qu'en sait-on?

Le système de régénération dramatisé par la Légende <T Ulenspiegel est assurément banal et vieux au moins comme l'Évangile. Nous n'en connaissons point toutefois de meilleur, de plus efficace^ de plus légitimement consacré. Concédons que cette banalité fut défendue sans ampleur par le poète. En est-elle moins sublime? On nous dit que les passions sont fécondes. Personne ne le nie, pas même De Coster, et nous avons vu avec quelle panthéiste ferveur il parlait du Renouveau Mais la plante humaine pour porter de bons fruits veut un jardinier sévère, et omnem qui fert fructum purgabit eum, ut fructum plus afferat... Si Maeterlinck souhaite l'aveu des passions plutôt que leur contrainte, c'est qu'il espère ainsi les vaincre ou détruire leur nocivité.

Il est vrai que le bon Charles ne se contentait pas de

ce seul remède pour guérir la Flandre. Le roi Printemps avait dit à Ulenspiegel de trouver la Ceinture. La ceinture c'est l'alliance de la Belgique et de la Hollande !

Septentrion c'est Néerlande, Belgique, c'est le couchant Ceinture, c'est amitié !

Cette conclusion, dit Francis Nautet, a est d un excellent citoyen, mais aussi d'un intrus qui s'est soudain immiscé dans les pensées d'un artiste. » Elle est en tout cas d'un citoyen prophétique, et l'on sait que de jeunes Belges travaillent ardemment à cette alliance...

Certes, 1 actualité dans l'œuvre d'art est dangereuse. Elle peut être vivifiante aussi. De Coster a fait palpiter constamment l'âme du présent sous le vêtement archaïque de sa Légende. Il est vrai que par lui le passé se ranime en nous. Et quel inoubliable service il nous rendit ainsi ! Le grand livre de nos gestes s'était fermé depuis des années et des années ; il l'a rouvert à la page interrompue et pour faciliter notre tâche, pour nous permettre de poursuivre sans trouble la besogne des siècles, il a tout d'abord assumé le labeur épique de ramasser dans le raccourci vivant de son œuvre le long poème de nos ancêtres. Il a fait couler dans ses mots les loyales couleurs de nos vieux peintres, l'âme tragique du XVI e siècle est devenue sienne, ou du moins il l'a exprimée avec toute la tendresse et toute l'horreur qu'il croyait devoir y mettre... Mais c'est notre sol et notre race actuels, que nous chérissons dans son chef-d'œuvre, malgré les exagérations, malgré les lourdeurs, malgré les contresens historiques — reconnus de bonne foi dans la suite par le poète — ; c'est avec les coutumes, les mœurs, les vertus du peuple présent que nous communions dans sa Légende.

« Livre de dévotion filiale, a chanté notre magnifique Lemonnier, livre de pur arôme flamand, où le vocable embaume l'odeur du pin et de la bruyère, où se hume la fleur amère du houblon, où il passe des vents de mer aux horizons, où les cœurs battent comme des tambours, livre de tous les clochers de Flandre ! Quand le vent soufflait d'Angleterre, chassant vers l'Orient les vapeurs de cette terre fleurie, chacun levant le nez disait : « Sentez-vous le bon vent qui vient des Flandres? » A chaque page c'est ce vent parfumé qui se lève des siècles et nous apporte l'odeur mystique, la bonne odeur d'âme des ancêtres. Restez donc à jamais magnifiées en l'œuvre du poète, Flandres qu'il aima d'un si incomparable amour ! »

Malgré les apparences d'une vie incomprise, DeCoster, vécut à une heure propice. La Belgique était jeune, sans lettres, de toute part entourée de vieilles civilisations. Nos servitudes et nos grandeurs viennent de là. Endormis depuis deux siècles, réveillés soudain au milieu d'un monde raffiné, secoués de plus par la grande fureur romantique, nous fûmes les barbares éblouis par le luxe des décadences, nous eûmes la virilité superbe et l'ingénuité des peuples vierges ; notre instinct, libre de traditions, s'amusa parmi les complications, les audaces, les témérités. Notre littérature tout entière porte les caractères de ce réveil que YUlenspiegel symbolise. Livre gigantesque, démesuré, subtil et brutal, d'une philosophie souvent puérile, c'est pourtant pour nous Flamands, disons mieux, pour nous Belges, un livre d'une fraîcheur et d'une réalité uniques. Il peint la physionomie immémoriale de notre race et de notre sol.

Par là surtout il nous est cher ; par là De Coster engendra toute une littérature. Ses disciples sont nombreux : quelques-uns sont célèbres ; ils sont flamands ou wallons ; la communauté de leur foi artistique est une ceinture à laquelle l'auteur d' Ulenspiegel ne songeait pas, mais qu'on lui doit néanmoins. De Coster a provoqué une activité ardente qui se ranime sans cesse; tous les conteurs belges indistinctement ont trouvé un inépuisable vocabulaire dans son chef-d'œuvre ; et c'est ainsi que, faisant parler de grands morts, il a fait naître de grands vivants...

Ses fils spirituels achèvent aujourd'hui la tour qu'il éleva dans le ciel patrial et qui grandit à mesure qu'on s'en éloigne. L'âme d'Ulenspiegel demeure en tout Belge qui pense, écrit, sculpte ou peint. Après son dernier voyage au monde des esprits, Thyl fut trouvé sur le sol, évanoui, et Nele à ses côtés, comme morte. La foule s'assembla et cria : « Le grand gueux est mort, Dieu soit loué ! » Aussitôt une fosse fut creusée. Mais Ulenspiegel se réveilla et Nele aussi. Le bourgmestre de l'endroit et les échevins, pris de peur, se mirent à geindre. Ulenspiegel alla vers eux et les secoua :

« Est-ce qu'on enterre, dit-il, Ulenspiegel l'Esprit, Nele, le cœur de la vieille Flandre? Elle aussi peut dormir, mais mourir non ! Viens Nele. »

Et il partit, dit De Coster, en chantant sa sixième chanson, et nul ne sait où il chanta la dernière...

Nous savons du moins quand il chanta la septième. C'est de nos jours par la bouche de Verhaeren, de Lemonnier, de Maeterlinck, d'Eekhoud, de De Molder, de Gilkin, de bien d'autres, septième chanson où l'âme du manant inépuisablement drôle et brave s'agrandit pour symboliser notre pays en l'université de ses ressources

spirituelles, septième chanson que nous vivons, que nous prolongeons, à laquelle s'en ajouteront d'autres, car les vieilles terres de Flandre et de Wallonie ne veulent plus s'endormir, septième chanson en tous cas qui fera vivre dans le cœur des siècles futurs les noms de toute une génération d'écrivains belges en même temps que celui de leur père très aimé et très glorieux : Charles-Théodore-Henry De Coster.

GUIDO GEZELLE

A côté du porche de Notre-Dame de Courtrai, dans un angle solitaire de la vieille ville flamande, fut érigé il y a trois ou quatre ans un monument à la mémoire du prêtre-poète Guido Gezelle, mort le 27 septembre 1899. C'est un buste, très beau, très simple, très profond du grand sculpteur Jules Lagaë. A son inauguration je rassemblai ces trop brèves notes biographiques.

Gezelle était flamand, il écrivait en flamand; contemporain — tout en étant un peu leur aîné — d'écrivains tels que Lemonnier, Verhaeren, Maeterlinck, sa personnalité explique dans une large mesure la formation de 1' « âme belge ». C'était un artiste de génie et un savant. Il parlait toutes les langues vivantes et quelques-unes des langues mortes. Il avait la culture des humanistes belges du XVI e siècle. Il aurait pu continuer la série des grands docteurs qui fondèrent la gloire scientifique de

Louvain. Mais qu'était pour lui la science? Il communiquait par elle avec les génies de toutes races et comprenait mieux l'unité infiniment variable des largesses divines ; mais il pouvait s'en passer pour approcher de Dieu. Car Gezelle était un saint, — ingénu, puéril sublime, un saint de l'Imitation, un saint du Paradis, un saint.

Comme le poverello d'Assises dont il traduisit le Cantique au Soleil, il avait la passion des humbles. Sa main était toujours ouverte aux pauvres. Il se privait du nécessaire avec une angélique simplicité, portait une soutane de misère, habitait une maisonnette vieillotte, se résignait sans murmure aux fonctions fatigantes de vicaire de Notre-Dame à Courtrai. On le rencontrait marchant droit et vite, absorbé par des visions intérieures, répondant distraitement au bonjour du passant. Quand il prononçait le sermon dominical, l'église de Notre-Dame était comble; il n'avait ni la fougue enflammée d'un Savonarole, ni la grande manière d'un Bossuet, ni la noble ampleur d'un Lacordaire; il s'entretenait, eût-on dit, avec ses paroissiens, provinciaux honnêtes, bourgeois placides, dentellières, tisserands, bateliers, femmes du peuple enfouies dans les mantes en cloche... Il parlait tendrement, et les vieilles gens pleuraient...

Combien parmi les pauvres qui l'écoutaient lui devaient le pain, le foyer, la vie !

Un soir, dans une famille courtraisienne, Gezelle déjà vieux se plaignit des rigueurs de l'hiver. Une vieille dame présente eut l'idée de lui faire parvenir, le lendemain, une douzaine de magnifiques... camisoles de flanelle. Pour faire croire à la donatrice qu'il utilisait le cadeau, Gezelle découpa les poignets du vêtement et

les fit coudre dans les manches de sa soutane en les laissant dépasser un peu. Rencontrant la dame à quelques jours de là, il la remercia sans embarras, prétendit qu'il ne souffrait plus du froid et montra ses poignets avec ostentation.

Les camisoles étaient distribuées aux pauvres...

Il était prodigue aussi de ses connaissances. Il donna des leçons de danois à l'un de ses paroissiens de Courtrai, et refusa énergiquement les honoraires qu'offrait l'élève. Celui-ci tenait à manifester sa reconnaissance et, un matin, envoya à Gezelle — un tonneau de bière.

Poète, il n'était pas moins généreux de son génie. Il écrivit un nombre considérable de petites poésies pour les images mortuaires que les familles flamandes répandent les jours de funérailles en souvenir du parent perdu. Les pauvres comme les riches pouvaient s'adresser à lui : jamais il ne reçut ni ne demanda un centime pour ces pièces funèbres.

Les petits, les humbles le vénéraient. Leur amour ne pouvait se contenter de l'hommage officiel du buste. Autour du socle, entre les quatre arbres mélancoliques qui rêvent d'infini avec le poète, on peut lire les mots : Guido Gezelle dessinés en lettres de verdure par ladoration populaire.

Jusqu'à son dernier jour ce saint Vincent de Paul des Flandres conserva une âme exquise et jeune. Il adorait les enfants; il leur ressemblait, et dans une de ses œuvres les plus pures il a peint l'angélique lumière de son âme en s'écriant : « Joyeux enfants, fleur de la vie, petite église du Christ, puissie^-vous toujours rester des enfants, et puissé-je moi être un des

vôtres ! »

Guido Gezelle naquit à Bruges, le I er mai i83o. Son père était jardinier, et non sans doute sans mérite, car peu après la naissance de Guido on lui confia l'entretien des jardins du séminaire de Roulers. Il amena son fils. Guido put suivre les cours gratuitement. Que dis-je! Il paya ses maîtres : les heures de classes terminées il aidait son père, acceptait les plus dures besognes manuelles, commençait simplement sa vie de bon serviteur de Dieu et de la Nature. Il acheva ses études à Bruges, puis fut ordonné prêtre en 1854. On se souvint de lui à Roulers, on le rappela, et le fils du jardinier devint professeur.

Ce fut un maître incomparable, exerçant un ascendant irrésistible, provoquant de fanatiques ardeurs de travail et d'enthousiasme. Quelques-uns de ses élèves sont devenus des poètes de mérite : Hugo Verriest, Karelde Gueldre, Eugène van Oye. L'un des disciples les plus originaux de Gezelle est le docteur Verriest, frère poète et professeur de l'Université de Louvain. On lui doit la meilleure édition des œuvres du maître. En revenant un jour de Bruges, je fus présenté au docteur Verriest. Nous fîmes route ensemble. Si je n'avais su que j'étais en présence de l'un des médecins les plus distingués de Belgique, j'aurais pris mon compagnon pour un artiste, un philosophe, ou un orateur. Il me parla de Kant, de Shakespeare, de Goethe, de Mounet- Sully... Puis, je ne sais par quel détour, peut-être sur ma demande, il évoqua Gezelle d'une voix où le respect tempérait à peine l'exaltation. Jamais je n'oublierai le Gezelle que je vis alors.

Ce que je pourrais répéter ici de cet entretien semblerait terne. Il faudrait que la passion de Verriest me possédât. Un détail entre vingt. Devenu professeur de

poésie, Gezelle, en une année, apprenait à ses élèves à s'exprimer couramment en allemand, en anglais, en latin! On traduisait les poètes : Shakespeare, Gœthe, Horace; on ne se contentait pas d'extraits, on lisait des œuvres entières. Pas d'exercices de grammaire, mais des traductions à livre ouvert; peu de commentaires, mais une diction enthousiaste éveillant la vie et la splendeur des textes. Les élèves sentaient leur âme s'enfler d'un grand courage; ils accomplissaient des prodiges. En un an ils apprenaient trois langues ! Dans quel collège du monde cela s'est-il vu? Et le vrai prodige était que le maître fît uniquement appel à ses frères, les poètes.

La méthode déplut en haut lieu. Le jeune professeur dut reprendre une classe inférieure. Le collège se révolta. Les jeunes gens que l'on privait de leur maître refusèrent de terminer leurs études au petit séminaire de Roulers et quittèrent l'établissement. Pendant un an la classe chôma faute d'élèves.

Gezelle avait alors vingt-huit ans. Il venait de publier son premier volume chez un obscur libraire. Une photographie de cette époque nous le montre avec un visage très fin, un menton très volontaire, un large front encadré d'une chevelure abondante qui se boucle dans la nuque et sur les oreilles en auréole discrètement romantique. La physionomie respire la force et la profondeur. Les yeux ont un charme insaisissable. L'âme du prêtre et du poète semble s'en échapper constamment d'un vol passionné que le regard de l'homme cherche à suivre dans les splendeurs du ciel...

Gezelle se consolait de sa disgrâce en écrivant. Mais ses livres étaient suspects. On en interdisait la lecture dans les écoles. Une envie sournoise poursuivait le

grand homme, ou plutôt cette hostilité qui s'attache presque fatalement aux débuts des êtres supérieurs. On envoya Gezelle comme vicaire à Courtrai. Aucune plainte, aucun murmure ne sortit de sa bouche.

Pourtant le coup avait porté. Mais comme s'il eût voulu se punir de ses regrets profanes, le poète cessa toute production littéraire, offrant son activité à Dieu. L'érudition philologique le ramena peu à peu aux lettres. Aidé de quelques amis et correspondants, il réunissait les matériaux d'un dictionnaire complet du flamand de la West-Flandre. Enfin, au bout d'un silence d'une trentaine d'années, de nouveaux poèmes virent le jour. Rares furent ceux qui les connurent et les apprécièrent. De plus en plus Gezelle était tenu à l'index. 11 en souffrait silencieusement, saintement.

La justice vint, — très tard. L'évêque actuel de Bruges était à peine monté sur le siège épiscopal qu'il appela le vieux Gezelle à la direction enviée du Couvent des Dames Anglaises de Bruges. Ce fut une courte trêve avant le grand repos. Six mois plus tard, l'écrivain mourait. On s'aperçut aussitôt que le saint homme qui disparaissait était un grand homme. On l'avait ignoré de son vivant; la mort soudain révéla son génie. Des études parurent dans les revues; les disciples, qui n'avaient point jusque-là trouvé les ressources nécessaires pour une édition soignée des œuvres du maître, rencontrèrent de l'appui. Les poèmes du grand prêtre furent acclamés dans tous les coins du pays flamand. En Hollande la presse salua en Guido Gezelle le plus grand écrivain que la Néerlande eût connu depuis le XVII e siècle. Enfin, un monument fut élevé au poète, à l'ombre des murailles moussues de son église de Courtrai où il avait vécu l'existence pitoyable et glorieuse des pauvres vicaires de province...

Dès son livre de début, Gezelle se servit d'une langue personnelle. Il ressuscita le beau dialecte de la West- Flandre qui se parlait encore avec une certaine pureté dans la Flandre occidentale, mais qui n'avait plus d'existence littéraire.

Ce que De Coster fit pour le vieux langage français Gezelle le fit pour le vieux langage flamand ; toutefois les deux tentatives ne sont pas absolument semblables. De Coster est obligé de chercher son lexique dans les livres ; Gezelle le trouve dans le parler courant des villageois. Le dialecte west-flamand est encore en usage; les gens de Flandres, avec une légère préparation, lisent sans difficulté leur grand poète du XIII e siècle, Jacob van Maerlant, tout comme les Italiens lisent Dante. Gezelle comprit ce que l'on pouvait tirer de l'idiome savoureux des petites gens de Bruges, d'Ypres, de Furnes, de Roulers, de Courtrai. Non seulement il connaissait à fond la littérature de ses ancêtres, mais il s'enrichissait de ce que la langue populaire, parlée autour de lui, contenait de vivant et de profond. Philologue, il était en intime commerce avec les génies d'autrefois et discernait les legs du passé dans le verbe présent du peuple ; prêtre, il pénétrait le présent jusqu'à l'âme ; et cette âme populaire et religieuse nourrissait son imagination de poète.

Aussi, dès son second livre : Fleurs de cimetière, l'humble professeur se trouva classé au premier rang. La pièce principale est un poème, moitié prose, moitié vers, un peu à la façon de la Vita Nuova, et dédiée par Gezelle à la mémoire dun de ses élèves mort à dix-huit ans.

C'est le récit des funérailles, entrecoupé de commenaires lyriques.

Nous sommes dans la plaine flamande. Au matin les amis se rendent à la maison mortuaire La mère oublie un instant sa douleur pour s'excuser auprès des assisants du désordre de la ferme.. . On enveloppe le cercueil dans les plis d'un drap virginal, et le cortège se met en marche. Aux coins des chemins les paysans ont dressé des croix de paille qui implorent du passant l'aumône d'un Ave. La procession rustique chemine lentement en s'orientant d'après le coq du clocher qui regarde le sentier de l'église, tantôt à droite, tantôt à gauche. Personne ne parle. L'alouette secoue la rosée de ses ailes et va chanter son cantique dans le ciel bleu; les petits oiseaux s'injurient et se disputent une mouche

Une croix d'argent étincelle en tête du cortège.

a Croix contre laquelle le monde lutte en vain, — marche en tête du cortège funèbre, comme une bannière : — Croix enguirlandée de fleurs chrétiennes, marche, sois notre bannière, nous te suivons!... S'il faut affronter la mort, — mourir n'est RIEN, — rien que les lumières vacillantes d'une nuit qui s'éteint. — La croix sera notre cuirasse, elle mettra à l'abri des secousses formidables de la tempête, — celui qui veut mourir pour la Croix et avec la Croix, — et qui, plutôt que d'abandonner la Croix et renoncer au triomphe, — marche sur la Mort et sans se lasser, — chante : Hosannahl la bénédiction de Dieu est en nous! n (i)

Le cortège pénètre dans l'église. Ici le poète inter-

(i) Ce texte est emprunté à l'excellente étude publiée sur Guido Gezelle par M. l'abbé Ceuppens dans la revue DurendaL

prête avec une émouvante profondeur le symbolisme sublime du service funèbre. Il évoque l'antiquité formidable du christianisme sortant de sa tombe ; il traduit en vers admirables le Dies irœ ; il énumère les mystères : l'encens qui monte et descend comme la Prière, les flambeaux qui brillent comme la Foi, les cierges qui font participer la foule à l'Offrande. Il peint les cérémonies vénérables et divinement consolantes où notre cœur boit les eaux des célestes pardons.

Dans la première partie du poème, la description de la campagne, de tout le décor doré et naïf où se déroulent les funérailles, laisse apparaître avec vivacité le tempérament du poète et de l'artiste ; dans la seconde partie, la transcription du drame chrétien est d'une éloquence si uniquement religieuse que toute trace de virtuosité littéraire disparaît et que nous ne sentons plus en Gezelle que le prêtre, l'élu admis dans le Saint des Saints.

Le cortège se dirige vers le cimetière et le corps avance au cri d'adieu de la sainte Eglise résonnant comme le signal d'un voyage triomphal.

C'est miracle que le génie lyrique du grand prêtre flamand ne se soit pas éteint sous la charge étouffante des besognes professionnelles et dans l'atmosphère irrespirable des milieux médiocres. Singulier contraste : sa physionomie, telle que la fixe le buste de Lagaë, avait reçu l'empreinte traditionnelle des routines ecclésiastiques. Rien dans cette effigie ne distingue Gezelle du prêtre ordinaire, si ce n'est une particularité pourtant : l'énormité du crâne. Jamais l'auteur des Fleurs de cimetière ne trouva de tricorne tout fait à sa tête ; il était condamné au luxe d'en commander sur mesure ! Mais nul autre signe extérieur ne le différenciait des

vieux vicaires rustiques. Il avait leur front crevassé et leur soutane misérable. Et cet humble curé écrivait des pages pleines de ravissements, d'extase spontanée, chantait avec l'émotion du génie tout ce que la nature a créé de grand, tout ce qu'elle a produit d'effacé et de pitoyable : Dieu, comme la plus petite chose est l'œuvre infinie de tes mains, Dieu, comme la moindre chose est donc admirable pour qui te connaît.

Ses admirateurs les plus fervents constatent des négligences et des banalités dans ses trop nombreuses pièces de circonstance. Tout n'est pas chef-d'œuvre chez lui. Mais il a produit beaucoup de chefs-d'œuvre. En vérité, cela devrait être dit longuement, et j'espère qu'on le fera quelque jour. Gezelle ne peut que grandir. Il n'y a pas eu, à la fin du XIX e siècle, un poète à qui l'univers se soit révélé d'une manière plus profonde. Un amour intime l'attache à la terre, aux animaux, aux plantes, aux insectes. Quand les flocons de neige recouvrent d'un linceul implacable les champs qui lui ont donné tant de joie, il gémit de voir mourir ce qu'il aime. Le supplice des bons arbres, tombant sous la cognée, lui arrache des accents de sublime douleur. Avec quelle allégresse, par contre, il salue le réveil printanier du monde; avec quelle tendresse touchante il parle des belles vaches blanches, roses, fleuries qui assistent paisiblement au coucher du soleil ; et qu'elle est spontanée et irrésistible la gaieté qui lui vient d'une famille d'oiseaux, ahuris et affairés, nichant dans quelque vieux tronc moussu... Toute la nature l'attire et le captive. Mais nul soupçon de panthéisme dans son inspiration. Il aime les créa-

tures et les choses parce qu'elles sont l'image de Dieu, parce qu'elles sont l'œuvre de Dieu, parce qu'elles disent la gloire de Dieu...

Comme je voudrais pouvoir donner ici une idée de ce joli poème où le poète s'arrête près d'un ruisselet et interroge l'étrange et infatigable bestiole qui, sans arrêt, glisse et bondit sur l'eau : (i) « Que signifie ta course capricieuse? Tu vas, tu viens. Tu écris une histoire sans fin et indéchiffrable ; elle est merveilleuse sans doute car tu ne te lasses point de la répéter. Dis-moi ton secret ? Quels sont les mystères admirables que tu graves sur le cristal liquide ? Dis-les moi. » — « Que tu es donc bête de ne pas me comprendre, répond l'insecte. Ma tâche éternelle est d'écrire le mot : Dieu ! »

La religion de Gezelle n'est point un déisme vague. Les Fleurs de Cimetière suffiraient à le prouver. Le génie de l'écrivain s'alimente du plus strict catholicisme. Sa ferveur est pourtant adorablement personnelle. Parmi ses pièces purement religieuses, il est une œuvre capitale : le chapelet de Chants et Prières où les émotions du chrétien sont notées en oraisons profondes qui ne ressemblent ni aux ardentes effusions de sainte Thérèse ou de sainte Catherine, ni aux prosternations sublimes de Y Imitation. Tout est nouveau dans leur charme frais, candide et spécialement flamand. L'ardeur mystique de notre race, celle qui se meut dans les réalités célestes avec Ruysbroek l'admirable et qui éclaire le robuste labeur de nos vieux peintres, se réveille, frémissante et rajeunie. L'âme du poète s'adresse au

(i) MM. Cammaerts et Van den Borren préparent la traduction française d'un certain nombre de poèmes de Gezelle, parmi lesquels la pièce en question.

Créateur; elle voit, elle comprend, elle adore; mais en même temps un souffle ardent de vie la pénètre, la prépare aux plus belles tâches. Telle prière comme Oh ! que volontiers je me tiens debout est un hymne unique de réconfort, de fierté humaine, de saine et respectueuse amitié du prêtre avec Dieu. Autrefois les seigneurs emportaient sous la tente de guerre de pieux retables ouvrés et enluminés qu'ils déployaient le matin du combat. Aujourd'hui les moines flamands font des Chants et Prières leur compagnon de solitude. Les missionnaires de la West- Flandre les emportent en Afrique, en Mongolie et, dans le péril, les chantent au fond de leur âme héroïque.

On a comparé Gezelle à Verlaine. Quelle erreur! Lélian est un pauvre de Palestine, ulcéré et pénitent, quêtant avec remords la paix du cœur et « les calmes espoirs »... Gezelle est le représentant du Christ peignant les triomphes de l'Ame, les beautés de la Terre, et les joies du Paradis. Verlaine cherche le port de salut. Gezelle le montre. Il y a de la damnation et de la malédiction chez l'adorable auteur de Sagesse. Gezelle ne respire que pureté et qu'ivresse sainte.

Avec l'inévitable nuance de mélancolie qui est dans toutes les choses d'à présent, il est le Memling de la poésie contemporaine.

Page 1