LES TROIS VILLES SŒURS
On m'a confié la tâche très haute et très patriotique de vous parler (i) des trois cités flamandes : Gand, Anvers, Bruges, que le poète Ledeganck appela les Trois villes Sœurs, de Drie Zustersteden. Sachant la difficulté d'évoquer les trois villes avec tout le prestige que leur prête ma pensée, j'aurais décliné l'honneur qui m'échoit si je ne m'étais aussitôt dit que tous vous auriez sûrement, au meilleur de votre être, les plus vives images des admirables communes. Étrangers qui traversez notre pays et dont l'âme s'exalte devant notre art d'autrefois, votre souvenir chérit les tours, les beffrois, les pignons de notre chère Flandre autant que les palais de Venise et les églises de Toscane ! Belges, nous savons avec quel sang héroïque furent cimentées et défendues ces pierres paternelles, incrustées dans notre sol, inscrites dans notre ciel. Flamands, nous frémissons d'un orgueil
(i) Aux conférences du soixante-quinzième anniversaire organisées par Edmond Picard à Ostende.
infini en songeant que ces villes sont les nôtres, qu'elles sont l'incorruptible richesse léguée par nos ancêtres et qu'il nous est dévolu de les servir pour les rendre plus glorieuses encore...
Les entretiens qui précédèrent celui-ci vous ont peint quelques-uns des plus beaux aspects de notre race, de notre terre, de nos villes, et pour que soit complète la glorification du décor et de l'âme belges on vous dira la fierté et la beauté des cités wallonnes. A première vue, il semble qu'à côté de Gand, Anvers et Bruges, d'autres villes flamandes méritaient un hommage pieux : Ypres, Malines, Louvain et enfin Bruxelles, la grande sœur des communes de Flandre, si foncièrement cordiale dans sa richesse de parvenue, si obstinément brabançonne dans son cosmopolitisme toujours grandissant. Certes nous ne pouvons témoigner une foi moindre à ces cités et pour justifier la limitation de notre sujet nous ne consentirons qu'à cet aveu : les Trois villes Sœurs sous leur physionomie locale ont cette (incontestable particularité d'intensifier chacune jusqu'au symbole une forme d'humanité, de vie et de beauté ! Gand est la ville sociale, Anvers la ville mondiale, Bruges la ville idéale.
Gand doit aux émeutes qui la bouleversèrent sans trêve aux XIII e , XIV e , XV e siècles, son aspect sombre et menaçant. C'est la cité des orages populaires. La foule connut ici ses premières ivresses d'indépendance, et c'est ici que furent prêchées, voici des siècles, quelques-unes des premières croisades sociales d'où sortit le monde moderne. Le pouvoir des Comtes avait dressé
contre la turbulence des gens de métiers une forteresse géante : ce 's Gravensteen de granit à peine amenuisé par nos restaurateurs fantaisistes. Rien de plus émouvant que ce burg, véritable île féodale qui devait résister éternellement, semble-t-il, au flot populaire. Le peuple gantois pourtant en eut vite raison. De bonne heure la souveraineté des Comtes fut abolie de fait, et dès le XIV e siècle les artisans gantois « de Heeren van Gent » atteignaient leur majorité. Ils étaient rudes encore, barbares, mais pleins d'énergie volontaire et d'aspirations viriles ; leur âme, ferme comme un bloc, a trouvé son image dans l'admirable et sommaire statue de YHomme d'Armes du Beffroi qui, après avoir veillé pendant des siècles sur la tour communale, décore de sa silhouette vainement belliqueuse un coin obscur du musée lapidaire ; mais surtout tout leur rêve d'affranchissement, d'autonomie et d'expansion — ce qu'ils avaient de meilleur en eux — s'est incarné dans une figure que nulle image de pierre ne vient préciser à nos yeux mais dont la statue idéale est en nos cœurs : Jacques van Artevelde.
A tous les Belges ici présents je ne saurais rien apprendre qu'ils ne sachent déjà sur le Ruwaert, cerveau de la Flandre. Nul de nous n'ignore avec quel succès ce compagnon brasseur, d'origine noble, mit sa richesse, son habileté d'administrateur, son éloquence au service de son pays. Héroïquement dévoué au sol natal, il ne crut pas qu'il rendrait sa patrie plus grande par une étroite dévotion de clocher ; il regarda par-delà les terres de Flandre ; il vit l'exemple des républiques italiennes, de l'Angleterre, et son rôle atteste que dès le XIV e siècle les Belges vraiment grands, sans aucune diminution de leurs forces originales, ont regardé courageusement la
vie du dehors, y trouvant toujours une occasion d'enrichir leur individualité en même temps que le patrimoine commun. Le destin avait placé les Flamands entre un devoir et une nécessité ; si la France restait la suzeraine légitime, l'Angleterre fournissait la matière nécessaire à la fabrication des draps. La fidélité traditionnelle et le besoin de vivre étaient en conflit. Artevelde groupa les forces flamandes, réorganisa les métiers, obtint — victoire insigne — la neutralité de la Flandre et fit si bien que les rois ennemis Philippe et Edouard comblèrent tous deux de bienfaits ce peuple de foulons et de tisserands que dirigeait la miraculeuse politique du « Sage Homme » de Gand. Ce fut un moment d'inoubliable grandeur dans notre histoire ; le mouvement flamand imprima une commotion galvanique au monde occidental ; Etienne Marcel n'est qu'un imitateur parisien du tribun gantois...
Toute cette gloire fut noyée dans le sang. Artevelde n'était pas mort que la cité se divisait. Tisserands et foulons s'égorgèrent sur l'illustre place du Vendredi, où le Ruwaert, dun geste, fanatisait ou calmait le peuple aux mille têtes ; et le soir du combat fratricide les prêtres portèrent la sainte hostie dans des ruisseaux de sang, parmi quinze cents cadavres. L'année suivante on assassinait le tribun, a Poures gens lamontèrent premièrement », dit Froissart, <e et méchantes gens le tuèrent en la parfin. » Le meurtre d' Artevelde fut une convulsion funeste de la sauvagerie gantoise. Edouard d'Angleterre en profita pour enlever l'étape des laines à la Flandre, pour attirer chez lui nos meilleurs artisans, en leur promettant a bonne bière, bon bœuf, bons lits et « compagnes meilleures encore, les filles anglaises étant a les plus renommées pour leur beauté. » — Pourtant
les flamandes ne craignaient aucune comparaison ; mais peut-être nos pères, à l'égard de la femme, étaient-ils déjà un peu anglomanes..
La vie de Gand se poursuivait toujours grosse de tempêtes; l'horrible boucherie de Roosebeke ne corrigea point les éternels révoltés ; ce fiit au XV e siècle la terrible lutte soutenue avec Philippe le Bon, puis au XVI e la mutinerie contre Charles-Quint qui obligea le souverain à quitter précipitamment l'Espagne et à traverser le royaume de François I er . Gantois lui-même l'Empereur s'apprêtait à briser impitoyablement l'orgueil de ses concitoyens. Roeland fut condamnée à mort. Roeland était le tocsin de Gand, la cloche du beffroi qui grondait comme un tonnerre dans l'orage de la révolte. Elle était née en 1 3 54 peu après le meurtre du Ruwaert. Son chant d'airain volant sur les demeures sombres, armait les hommes de fureur :
Dese clocke die gheheeten es Roeland Als men se luut es storme in t' land
La ville s'affola de la vengeance du Keizer Karel et dépêcha au souverain ses notables les plus éloquents pour obtenir la grâce de Roeland. L'empereur, attendri, pardonna et le tocsin continua de gronder et de clamer. Mais en 1659, la Keure — la Magistrature de Gant — trouva qu'il était profitable de réaliser les 12,000 livres de bronze représentés par la cloche et les Gantois brisèrent la voix de Roeland comme ils avaient brisé celle du Ruwaert. Malheur aux idoles populaires !..
Le Château des Comtes, le Beffroi, le Marché du Vendredi nous parle de l'incorrigible virtuose de la révolte qu'était le Gantois. Le Quai aux Herbes où l'on contemple l'incomparable triptyque de pierres : la Mai-
son des Bateliers, la Maison des Mesureurs de Grains, la Maison de Y Etape, est le cadre où se lit le bon goût de ces intraitables mutins, leur audace commerciale et leur gaieté — formidable comme leur colère. Pour éviter les famines ils s'étaient octroyé le droit d'arrêter les blés envoyés sur leur territoire C'est ainsi qu'ils subordonnaient la fraternité humaine aux affaires. N'entrait point qui voulait dans la célèbre gilde des Bateliers- Francs, ni dans la corporation auxiliaire des Francs-Compagnons — Vrije-Maets. Ici les rites d'intronisation étaient d'un grotesque terrible. Le premier janvier, au son de la musique, on baptisait le néophyte de cinquante seaux d'eau glacée, puis on le bernait sur une voile à la joie des commères. Ses reins et ses poumons ayant été reconnus solides, il était proclamé franc-navieur, apte à pousser la gaffe ou à tirer les bateaux. Après quoi on mangeait et on buvait jusqu'au lendemain. Les Gantois sont aujourd'hui plus raffinés. Mais le vieux fond subsiste. Je ne parle pas des mangeailles et beuveries qui ne sont pas spéciales aux seuls flamands deGand; mais les spectacles funambulesques des Lochte Gentenaars, la dionysiaque sauterie aux lanternes de la place d'Armes, la verdeur du langage populaire qui brave l'honnêteté la moins farouche gardent à l'humour gantois la physionomie hardie et un peu sauvage qui convient à cette race de gars superbement butés à vouloir la liberté en tout et partout...
Par un contraste miraculeux, c'est dans cette ville de force et de mâle obstination que le XVIII e siècle a conçu quelques-unes de ses plus charmantes créations. Et Gand, on le sait, est de nos jours la ville des fleurs, des fleurs aristocratiques et mièvres arrachées aux jardins d'Extrême-Orient, aussi bien que des fleurs bourgeoises,
domestiquées à l'usage de nos maisons de campagne.
Miracle plus surprenant encore. Le témoignage le plus pur de la foi flamande, le geste le plus virginal et le plus grave de notre art s'éternisent à Gand dans V Adoration de V Agneau i parterre religieux aux horizons bleuâtres où nous respirons tous les parfums de notre passé. Il n'est pas un trait de la physionomie flamande qui ne soit perpétué dans cette Divina Commedia de la peinture : ferveur mystique, passion des matérialités luxueuses, amçur des cortèges et cavalcades, habileté et conscience techniques incomparables, et même notre rire imprescriptible, — car parmi les pèlerins cheminant derrière Saint-Christophe, apparaît un jeune Kerel goguenard, quelque neveu d'Ulenspiegel qui conte aux pénitents d'immortelles histoires gantoises... Je ne puis hélas! m'attarder devant le Roi des Retables dont j'ai fait l'une des plus chères préoccupations de ma vie. Son histoire est tragique, et, comme la ville de Gand elle-même, le polyptyque a traversé les pires aventures. Nous saluons l'initiative qui projette de rassembler ses membres épars en une exposition prochaine. Quelle inappréciable joie de revoir à leur place les feuillets du poème, quel orgueil de voir le monde entier se pencher sur cette source 1... (i)
Et, parlant de ce chef-d'œuvre de toujours, je songe aux producteurs de beauté qui composent aujourd'hui le groupe gantois dans les lettres et l'art belges : Maeterlinck, Théo van Rysselberghe,Claus,Baertsoen, Horta, George Minne, Delvin ! N'est-ce point là une admirable
(i) Nous devons renoncer à cette joie et abdiquer cet orgueil. Les négociations en vue de la reconstitution temporaire du chefd'œuvre ont échoué.
génération, digne delà cité du Retable ? Chose curieuse : le caractère traditionnel, le caractère révolutionnaire de Gand est en eux ; ils sont parmi les plus audacieux des artistes; ils parlent un langage affirmatif, volontaire, et leurs yeux sont ouverts aux clartés actuelles ; c'est ainsi qu'ils représentent leur milieu et montrent le chemin à l'universalité des artistes. Est-ce à dire que la tradition soit morte en eux ? Non pas. En s'interrogeant sur ce point, Horta me disait un jour que les élégants édifices de la Place d'Armes pouvaient bien avoir décidé de sa vocation, — et soyez assurés que le vrai point de départ de Maeterlinck, ce sont les très vieilles chansons flamandes où les plus terribles événements s'expriment par des mots ingénus et indéfiniment répétés, comme dans les belles complaintes de la Fille du Soudan qui suivit Jésus au cloître, des Deux Enfants de Rois qui s'aimaient tant et ne pouvaient se rejoindre car Teau était beaucoup trop profonde, et surtout du Sire Halewijn qui chantait un petit lied charmeur :
Al wie dai hoorde, wou er bi hem sijn
tous ceux qui l'entendaient voulaient être près de lui...
Avez-vous jamais contemplé Anvers de l'Escaut, dans la féerique lumière du soleil couchant ? Oui, sans doute, et vous n'avez point oublié ce spectacle unique : la tour de Notre-Dame, noire et aérienne, dressée comme un mât parmi les nuages ondulant en philactères d'or et de pourpre Une étrange vertu de fascination est en cette borne géante des routes internationales. Pavoisée par le ciel elle vous dira, avec tout Anvers, qu'ici vécut le roi
de la couleur : Rubens. Il fallait ce peintre à la ville mondiale Anvers porte Rubens dans son sang et dans ses pierres; on Ta dit souvent avant et après Taine et c'est rigoureusement exact. Que sont les splendeurs et les événements du XVI e siècle anversois, sinon une préface vécue de l'art rubénien ? Il fallait que la ville traversât cette ère de richesses, de gloire, de tumultes tragiques pour aboutir aux pompes triomphales du maître, à ses scènes d'horreur traitées en apothéoses...
Le siècle de Charles-Quint marque la phase culminante de la prospérité anversoise, et que dirai-je à ce sujet qui ne soit vulgarisé depuis longtemps ! Les Pays- Bas n'avaient point de cité plus grande et plus peuplée. La Ligue hanséatique, dépérissant ailleurs trouvait ici un foyer nouveau, plus vaste, plus intense. Venise, Bruges déclinaient et Anvers s'était substituée à ces métropoles mourantes, les résumant, les dépassant. La légende devenait une réalité; ce n'était plus le mythique géant Antigonus qui rançonnait les navigateurs comme aux temps fabuleux de la naissance d'Anvers, c'était la ville même, splendide et active, qui tendait des bras immenses jusqu'à la mer et ramenait vers elle par son fleuve profond la « proie dorée » enlevée à ses rivales vaincues. Paris seul la surpassait en population ; mais Anvers restait la maîtresse du commerce mondial. Il y avait, dit-on, jusqu a deux mille cinq cents navires à la fois dans le port; cinq cents navires entraient et sortaient journellement ; cinq mille marchands se pressaient à la Bourse. Au dire de Guichardin, mille maisons étrangères avaient un comptoir dans la cité. Les célèbres Fugger d'Augsbourg, les Velsen, les Ostett représentaient l'Allemagne, les Galterotti, les Bonvisi l'Italie. L'organisation politique était un modèle d'élasticité avec les pouvoirs
adroitement hiérarchisés du Marquis, du Stadhouder, du Sénat. Dans cette population libre, il y avait peu de pauvres. Les écoles étaient excellentes. « Il était difficile de trouver un enfant à l'âge de raison qui ne sût lire, écrire, parler au moins deux langues. » (Lothrop- Motley.)
Je ne décrirai point après tant d'autres les landjuweelen, Joyeuses Entrées et cortèges de Rhétoriciens plus fastueux dans la ville des Signoorkes que partout ailleurs. Il est en revanche un trait physionomique de la ville mondiale qui, je crois, ne fut point remarqué et que j'aimerais souligner : c'est la constante modernité d'Anvers. Les Anversoises du XVI e par exemple sont les Américaines d'alors. Et tout de suite en art il faut que je vous dénonce l'internationalisme et l'universalité d'un maître en qui on est trop tenté de ne voir qu'un créateur exclusivement local : Quentin Metsys. Je relève contre lui de nombreuses charges me prouvant son voyage en Italie : dans sa suave Légende Sainte-Anne du Musée de Bruxelles, ses personnages disposés comme pour une Santa Conversa\ione sont placés dans un portique qu'aurait pu concevoir Brunellesco et au fond duquel bleuissent des lointains empruntés au divin Léonard ; dans son pathétique et pittoresque Ensevelissement du Christ du Musée d'Anvers le chatoyant volet où Salomé ondule devant Hérode montre un médaillon médicéen. Les Vierges de Metsys dérivent d'un type italien, probablement des madones de Francia le vrai précurseur de Raphaël... Je m'arrête, ne voulant point vous infliger une démonstration pédagogique. Quentin Metsys fut l'un des hommes les plus instruits de son temps ; la tradition parle en lui son plus pur langage; le génie de Roger van der Weyden, Thierry Bouts, Gérard David
se prolonge dans son art harmonieux ; mais ce maître si merveilleusement doté par sa race et son sol ne craint pas la lumière qui vient du dehors. Il la regarde en face et l'absorbe en son àme si purement flamande. C'est ainsi qu'il annonce Rubens. Metsys est un homme de la Renaissance, c'est un moderne; avec lui Anvers, la Flandre, notre art sont acquis à la révolution du XVI e siècle italien. Il faut cesser de récriminer contre cet événement fatal et douloureusement bienfaisant. Admirons plutôt la sincérité et la vaillance de nos romanistes ; la grande école d'Anvers leur doit beaucoup ; elle n'eût point été ce que nous savons qu'elle fut, sans les Michel Coxcie, les Martin de Vos, les Franz Floris, pour n'en citer que trois qui respectivement cherchèrent à s'assimiler l'art de la composition idéale, le coloris vénitien, le gigantisme de Michel- Ange* L'effort artistique du XVI e siècle se poursuivit avec une obstination enthousiaste à travers les bouleversements politiques et lorsque la grande cité mondiale après le sac de 1576, le siège d'Alexandre Farnèse en i583, la perte de sa navigation en 1609, se trouva pantelante, saignante et comme morte, tout-à-coup le soleil se leva, ranima la blessée d'une vie nouvelle et plus grande, mit en elle une beauté et une force immarcescibles.
Tel fut le miracle accompli par Rubens !
Ah ! que ne puis-je ici vous traduire avec la puissance et l'accent voulus tout ce qu'incarne et symbolise cet immortel Rubens ! Producteur , les mondes qu'il enfante sont si vastes que notre esprit ne les embrasse qu'en vacillant ; flamand « sa chère Flandre », comme il dit dans une de ses lettres, est dotée par lui d'une peinture nationale où l'Italie tout entière vient se fondre : les
splendeurs des palettes vénitiennes, les beautés archéologiques de Mantegna, la grâce du Corrège, le pathétique surhumain de Michel-Ange, et jusqu'au vérisme violent du Caravage; Anversois, les moindres coins d'Anvers nous parlent de cet ambassadeur magnifique, de ce roi des peintres qui fit de notre art mieux qu'un art national, un art mondial, et de ce mot flamand un adjectif universellement magique... Homme enfin, Rubens est un modèle d'harmonie, de mesure, de force rythmée et il n'est pas une de ses qualités d'érudit, de lettré, de diplomate, qui ne l'honore en honorant l'humanité entière ! Et si maintenant de toute ma piété j'essaye de contempler l'ensemble de cette figure, je vois un géant plein de feu et de bonté, envoyé par le ciel à la race humaine pour répandre d'inépuisables trésors de clarté et réchauffer de son génie les chemins douloureux de la terre...
D'autres géants l'entourèrent. On fête en<:e moment (i) celui qui dans ses Banquets transposa le rire des Flandres avec une violence sacrée : Jordaens. On a fêté naguère un autre enfant d'Anvers dont l'art fut un foyer international pour le XVII e et le XVIII e siècles : Van Dyck. De tels patrons vouèrent à tout jamais Anvers à la peinture. Après deux siècles de léthargie, la cité de Rubens s'est réveillée pour reconquérir sa situation mondiale avec un prodigieux élan, et tout de suite elle s'est remise à peindre. Ce que furent Leys et de Braekeleer dans notre école contemporaine, vous le savez. Des émancipateurs, différemment passionnés du passé, le premier au point d'en rêver la reconstitution,
(i) Rappelons que cette étude est du mois d'août igo5. Une exposition Jordaens était à ce moment ouverte à Anvers.
le second ne cherchant qu'à reproduire fidèlement ce qu'il en rencontrait, tous deux jusqu'aux moelles pénétrés de l'atmosphère d'Anvers, tous deux si sincères devant la vie que leur exemple, inspirant d'abord Charles De Groux, devait logiquement aboutir à l'art auguste de Constantin Meunier. Et si nous suivions les deux maîtres pas à pas dans leurs études, quelle flânerie riche d'histoire et de poésie nous ferions dans le Vieil Anvers, l'Anvers de la Boucherie, de la Maison hydraulique, des ruelles du port, et de ce gans romantique, disparu récemment hélas ! dont les logis tortueux, tassés comme des mendiants à deux pas des quais immenses, semblaient une cour des miracles survivant à ses truands et à ses gouges.
Mais, chose admirable î le génie anversois, le génie de la couleur a nourri presque tous nos musiciens, nos poètes, nos écrivains. J'ai connu Peter Benoit, peintre de larges décors musicaux, en qui d'ailleurs on découvrait sans cesse de nouveaux trésors de sentiment et de délicate noblesse ! Et ne savez-vous pas tous comme moi que depuis Charles De Coster, père héroïque de nos lettres françaises, nos gloires picturales d'autrefois se réincarnent dans nos gloires littéraires d'aujourd'hui? Ne trouvez- vous pas que Verhaeren, par exemple, est un Anversois, dans le sens vraiment traditionnel, c'està-dire mondial? Il est né sur les bords de l'Escaut. Villages, plaines, fleuve, granges, vergers, gars « compacts et forts », femmes « rouges de sang, blondes de graisse »,
splendeurs des paysages Et des palais, lambrissés d'or,
tout le décor et la figuration de nos vieux maîtres sont dans son art. Mais gonflé de sève ancestrale dans les Flamandes, son génie pour aboutir aux Forces tumultueuses roule d'irrésistibles flots de vie vers l'océan de la pensée, du doute, de l'espoir modernes. C'est un fleuve patrial ; notre visage s'y mire, notre force s'y trempe ; et sans fin il marche vers la mer ; elle l'attire invinciblement ; elle est sa patrie plus grande, elle est son être sublimifié dans l'Infini :
O mer, je sens tarir les sources, dans mes plaines,
Mais j'ai recours à toi pour l'exalter,
Une fois encore,
Et le grandir et le transfigurer
Mon corps,
En attendant qu'on t'apporte sa mort,
Pour à jamais la dissoudre, en ta vie.
Alors,
O mer, tu me perdras en tes furies
De renaissance et de fécondité ;
Tu rouleras, en tes vagues et tes crinières,
Ma pourriture et ma poussière ;
Tu mêleras à ta beauté
Toute mon ombre et tout mon deuil.
J'aurai l'immensité des forces pour cercueil
Et leur travail obscur et leur ardeur occulte ;
Mon être entier sera perdu, sera fondu,
Dans le brassin géant de leurs tumultes,
Mais renaîtra, après mille et mille ans,
Vierge et divin, sauvage et clair et frissonnant
Amas subtil de matière qui pense ;
Moment nouveau de conscience ;
Flamme nouvelle de clarté,
Dans les yeux d'or de l'immobile éternité !
Parlant de Bruges dans son Recueil historique, Adrien Barland, professeur d'éloquence à Louvain, mort en 1 542, s'exprime en ces termes : « La beauté et la magnificence des édifices publics et particuliers dans cette ville sont au dessus de toute expression. Pour tout dire en peu de mots, elle n'a rien que de propre à réjouir la vue et l'esprit. Gand, Anvers, Bruxelles, Louvain et Malines sont de belles villes, mais rien en comparaison de Bruges. Pulcra sunt oppida Gandapum, Antverpia, Bruxella, Lovanum, Mechlinia, sed nihil ad Brugas. » Ce n'est donc point le XIX e siècle qui a découvert Bruges. Incomparable au XVI e siècle, elle l'est restée de nos jours. En outre, sa beauté s'est épurée dans le recul du passé. Son histoire n'est plus que de la poésie, son aspect est une constante harmonie. A toutes les joies de l'intelligence, du cerveau et de l'âme que donnent les richesses des autres cités, Bruges ajoute une émotion qu'elle seule procure. C'est comme une claire ivresse, un transport musical et doux que provoque le tableau sans tache de ses tours, édifices et pignons, où vous jette Taccord parfait de ses splendeurs diverses. Nihil ad Brugasl Bruges est la ville idéale.
Tout de suite son histoire prend des allures épiques. Bruges vit et resplendit avant nos autres villes, en plein XIII e siècle, dans la grande époque médiévale qui devait la marquer de son indélébile grandeur. Entrepôt des laines, en communication avec la mer par le Zwijn, siège principal de la Hanse teutonique, on l'appelle le monde de Vor et le mot prêté à Jeanne de Navarre sur les bourgeoises en grands atours qui l'accueillirent lors de sa visite à Bruges est un mot symbolique : « Je croyais être seule reine ici et f en vois plus de six cents. » Cette richesse en plein XIII e siècle est un paradoxe; la ville
tout de suite y trouve une physionomie légendaire. La lutte qu'elle soutint seule contre Philippe-le-Bel accentue l'impression. Le roi de France a beau envoyer contre les Brugeois ses chevaliers brillants et valeureux comme des saints Georges, c'est aux manants de Bruges, la più vilegente che fosse al mondo, comme dit l'aristocratique florentin Villani, à ces rustres qui combattent à pied, assomment leurs adversaires à coups de piques et qui le matin de la tuerie avaient porté à leurs lèvres une parcelle de la terre sacrée de Flandre, c'est aux Klauwaerts que la bataille des Éperons d'or doit sa poésie et sa beauté. Et quels sont les héros de l'incroyable aventure? Ce n'est point Robert d'Artois, chef téméraire et magnifique de l'armée royale ; ce n'est même pas Guillaume de Juliers, archidiacre de Liège, prêtre et soldat chef de l'armée brugeoise, l'homme prédestiné, comme disent les chroniques populaires, sur le passage de qui les pauvres gens s'embrassaient de joie... C'est un boucher Pierre Breidel, et surtout c'est un tisserand, « petit de corps et de pauvre lignage », Pierre de Coninck lémouveur de peuple, qui tout à coup vers la soixantième année déchaîna la fureur populaire.. . Et quand au XIV e siècle, cet héroïsme communal se matérialisa dans des édifices, les Brugeois eurent beau n'avoir à leur disposition que l'humble veldsteen de la West-Flandre, la hauteur de leurs tours mesura, dans le ciel, le niveau de leurs âmes.
Vint le XV e siècle. Le commerce s'assoupissait, le Zwijn s'ensablait. L'histoire de Bruges allait finir, mais Bruges n'a pas d'histoire. Elle n'a que de la poésie et de la beauté. La légende de la cité se continua dans la féerie bourguignonne qui eut ici son foyer.
Deux figures suprêmes l'une au début, l'autre à la fin
du XV e siècle incarnent Bruges en cette époque de prodiges : Jean Van Eyck et Memling. Le premier, non seulement crée la peinture moderne, mais son génie la contient tout entière. Il voyage, il voyage même beaucoup et s'en va au Portugal peindre le portrait de l'Infante Isabelle, fiancée de Philippe-le-Bon/ Et quand il revient, Bruges offre à la princesse une fête si extraordinaire que le chroniqueur à qui nous en devons le récit se déclare las d'énumérer les personnages qui s'y pressent : prélats, seigneurs, écuyers, gentilshommes, abbés, religieux, béguines « à tout croix et reliques », les richesses qu'on y admire : draps d'or ouvrés et fourrés, écharpes, colliers, joyaux, « de moult grands valeurs, » — enfin « la grant habondance de viandes, vins et autres » qu'on ne manque pas d'y engloutir ... Et ce siècle raffiné, pieux et réaliste, qui vit et parle dans les sublimes portraits de Jean Van Eyck, se transpose d'une manière charmante dans le génie éclectique de Memlinc. Devenu brugeois, ce peintre allemand ne pouvait plus être qu'un poète. Sa création, fleur un peu frêle déjà, sera-t-elle la dernière d'un milieu qui s'anémie? Non, le miracle se renouvelle encore. Memlinc n'a pas disparu depuis un quart de siècle que les sculpteurs de la cheminée du Franc interprètent avec une immortelle virtuosité les inventions décoratives des maîtres quattrocentistes de Vérone, de Ferrare, de Venise. La ville s'exalte d'un rêve obstiné de beauté et garde de chaque époque une offrande d'idéal. La seconde Renaissance, le XVIII e siècle laissent des logis corporatifs, des hôtels, maints pignons et frontons dans la cité médiévale. Mais, par une grâce unique, grandeurs et souvenirs des siècles successifs se fondent dans l'harmonie de couleurs, de sons et de songe qui est la volupté offerte par
Bruges à ses amants. Ecrite dans le « grand catéchisme du calme » faite de la « lente persuasion des pierres », des notes de matines et de vêpres qui traînent, ricochent, ondulent sur l'eau, faite aussi de la ferveur ambiante, d'un catholicisme « induré dans l'air et dans les pierres» , cette harmonie nous envahit et nous accompagne dans les jardins de l'hôpital Saint-Jean « ourlés de buis » où flotte « une odeur de linge humide », au Béguinage où les pas des visiteurs sonnent comme une « cloche anormale et sacrilège », au Minnewater où les nénuphars semblent « des cœurs de premières communiantes ». Rodenbach exprima cette grave et enivrante musique des temps. Qui ne se souvient de son fusain :
Le gothique noirci des pignons se décalque En escalier de crêpe au fil dormant de l'eau
Qui a mieux dit la mélancolie des quais, chemin de silence?
Oh ! les vieux quais dormants dans le soir solennel Sentant passer soudain sur leurs faces de pierre Les baisers de l'adieu glacé de la rivière Qui s'en va tout là-bas sous les ponts en tunnel...
Il est vrai que Rodenbach n'a voulu voir en Bruges qu'un tombeau, alors que la beauté de la ville dans ses demi-teintes les plus ténues, garde la vibration de la vie. Soit que je contemple le décor fabuleux du Dyver haussant sur l'eau ses tentures de feuillage et sa silhouette aérienne, — ou l'admirable cité des arbres qui érige des dômes, des pignons, des clochers verts derrière le pont aux Lions ; soit qu'aux vêpres de Notre-Dame des voix blanches d'enfants se répandent en ondes angéliques, — ou qu'à Saint-Sauveur, en de solennelles cir-
constances, dans le chœur muré de brillantes tapisseries s'élèvent les mélodies ardentes et chastes de Tinel, — ou encore qu'à Saint-Jacques un prêtre en vêtement rouge officie devant un autel paré de bannières et de statues empourprées, ce n'est point un accord de choses mortes qui me touche, mais une harmonie toujours vivante, finement, subtilement vivante, — idéale. Vous connaissez la page vertigineuse de Camille Lemonnier sur le Beffroi ; elle nous enseigne qu'ici la vie commande au Temps. Tout là-haut, par delà le joyeux carillon qui sonne les rondes de Karel Mestdagh, se tiennent les veilleurs de la tour, trois pauvres hères qui se relaient dans « leur cambuse battue par les volées d'ouragan », « qui piquent l'alêne, rapetassent le vieux et ajustent le neuf pour leurs clients d'en-bas ». Ils aperçoivent la Flandre et la mer; Bruges est à leurs pieds, exquise et chimérique; ils en règlent l'existence et témoignent de sa vie réelle à la porte du ciel...
Je ne connais point de symbole plus saisissant que celui-ci. Il n'y a point de vraie beauté sans vie, — ni beauté réelle, ni beauté idéale. — Si notre passé est beau, c'est qu'il fut vivant, prodigieusement vivant. Les hommes qui ont élevé nos villes ont vécu leur époque avec intensité, et les plus grands d'entre eux, ceux qui incarnèrent le mieux leur race, furent précisément ceux qui voulurent connaître ce qui se disait, se pensait, se faisait au dehors. Ils étaient nés sur le sol auguste des Flandres. Cela suffisait pour qu'ils l'aimassent. D'instinct ils entraient dans la tradition. Mais rien n'arrêtait en eux l'essor de la vie. On ne forçait point
les architectes à copier les monuments du passé, ni les huchiers à refaire des meubles d'un autre âge. On créait avec joie, on vivait. Pour moi, qui ne prétends qu'à distinguer quelques sources de notre art et de la beauté flamande, je sens profondément que nous ne serons fidèles à notre passé qu'en ayant foi dans le présent. Tâchons que ce présent soit noble, sincère, grand entre tous les âges et puisque la beauté d'aujourd'hui dépend de notre labeur, que celui-ci soit ardent et sans trêve. Nos œuvres ainsi seront dignes d'un passé inoubliable. Il ne faut point que ces reines des Flandres, Gand, Anvers, Bruges, chargées de joyaux par nos pères, soient des images figées et mortes ; il faut qu'elles vivent et frissonnent. Que le mythe antique se renouvelle î Que notre amour pour nos cités ne soit ni une mesquine dévotion locale, ni une vaine exaltation cérébrale, mais qu'elle soit la passion libre, agissante, créatrice, qui fera vibrer les statues et prolongera leur marche radieuse dans les chemins de l'immortalité.