PAROLES POUR LES ENFANTS D'ANVERS
Les magistrats d'Anvers ont fait à la jeune Ligue des Amis des Arbres le grand honneur de l'inviter à la solennité d'aujourd'hui, et la Ligue m'a prié de prendre la parole en son nom (i). Je m'acquitte de ce devoir avec une ferveur mêlée de crainte. Les fêtes des arbres ont été inaugurées dans notre pays l'an dernier. Esneux commença et fit planter un arbuste : ce fut la fête de l'arbre-enfant ; à l'automne, Lummen en Limbourg nous convia au millénaire de son chêne fameux : ce fut le jubilé de l'arbre-sénateur. Les deux fois, de beaux discours furent prononcés; des maîtres y apportèrent tout leur talent et toute leur âme. Or, si planter et honorer des arbres est un geste que Ton peut multiplier
(i) Ce discours a été prononcé à la Fête des Arbres organisée par la ville d'Anvers, le n mars 1906, à la plaine de Stuyvenberg, ancien cimetière converti en promenade.
sans que jamais se vulgarise sa beauté, combien, par contre, le commentaire verbal risque d'être vite superflu ! Que dire encore qui déjà ne soit dit ou pensé?
La grandeur de la cité qui nous convie et le lieu où nous voici, confèrent, il est vrai, à la cérémonie présente une signification que ne connurent point les fêtes passées. Les enfants des écoles d'Anvers vont planter des arbres dans l'immense plaine du Stuyvenberg qui fut la terre des morts. La vie verdira les branches et fera fleurir les jeux. Les arbres grandiront avec les petits jardiniers d'aujourd'hui et les ombres heureuses, que troubleraient parfois les rires et les cris, aimeront le feuillage dont va se parer le champ nu. Car l'arbre est le compagnon des vivants et sans doute aussi, puisque le poète le dit, le confident des morts.
Mais je ne suis point venu ici pour faire peur aux enfants et je n'insiste point sur cette amitié fidèle par delà notre vie. Au surplus, l'arbre n'est point qu'un symbole sentimental ; c'est une réalité formidable qu'il est prudent de ménager de peur des représailles; c'est une force première dont on ne connaît que depuis peu l'universelle influence. Ville mondiale, Anvers se devait d'honorer ce monarque omniprésent; pour sa gloire, pour son fleuve, pour son havre fortuné, il fallait qu'Anvers se proclamât ami des arbres. C'est un acte et un exemple de gratitude.
Qui ne sait, en effet, à quel point l'existence des arbres influe sur le régime des rivières et des fleuves ? Les bois qui couvrent les hauts plateaux empêchent les éboulements de terre et, comme l'indiquait O. Reclus, la déforestration des montagnes entraîne des conséquences terribles, particulièrement pour les cités fluviales. Faute de soutien, la montagne s'affaisse et meurt
des crues funestes, comme il en vient de se produire dans notre pays, ruinent les villages, taent gens et bêtes. Il y a plus. Délivrée de l'étreinte des racines, la terre des monts va polluer les rivières et mêler sa boue aux eaux claires des fleuves jusqu'à ce que la souillure lente et grandissante envahisse les estuaires et, sourdement, vienne menacer les ports. En plantant des arbres, Anvers ne songe pas seulement à créer une nouvelle promenade, mais atteste le prix qui s'attache à la conservation de nos grands bois.
Et sachons admirer en passant comme tout se tient dans l'univers, et combien l'arbre, la montagne, le fleuve s'unissent fraternellement pour ou contre l'homme, suivant qu'il respecte ou méconnaît leur action silencieuse et perpétuelle. Vous savez aussi que la sécheresse pétrifie les grandes plaines défrichées avec excès. Ainsi les pasteurs, les forestiers et les marins eux-mêmes, les trois catégories d'hommes qui supportent la fatigue essentielle des peuples, honoreront l'arbre afin que l'arbre conseille à la montagne et au fleuve de ne point trop contrarier les humains...
Plantons et reboisons ; l'arbre nous récompensera de cent manières. Que parlais-je de sa vengeance! N'est-il point aussi l'image du perpétuel sacrifice? Ne l'immolons-nous point sans cesse à nos besoins, à nos rêves? « Nous glorifions l'arbre vivant, me disait un jour Vanderstappen, mais songez donc à l'arbre mort! » Et, en effet, d'où viennent-elles, où vont-elles, ces futaies abattues, qui rangent sur nos quais leurs polyèdres soigneusement étages à claire- voie? Quelles forêts du Nord ou du Sud ont laissé leur âme rude ou parfumée dans la carène de nos vaisseaux, dans les poutres géantes de nos vieux édifices, dans les ridelles de nos lourds
chariots, dans les flancs joyeux des tonneaux de Flandre! N'est-ce point une charité de l'arbre que le crépitement du foyer après les journées de labeur, que la fumée qui flotte mollement sur les chaumières? Et les chênes mystiques ne se transforment-ils pas en stalles et en retables d'églises? Et sur la planchette égale et dure qui devient un tableau, le peintre n'exprime-t-il pas notre besoin d'universelle contemplation !
Dans la nature, mère de nos extases, nul être — après l'homme lui-même, centre de l'art — n'a sollicité l'artiste autant que l'arbre. Et nuls maîtres ne peuvent se flatter de l'avoir mieux aimé et mieux compris que les peintres flamands, depuis les Van Eyck, qui les premiers l'admirent dans la peinture et dès lors en firent le portrait religieusement précis, depuis Rubens, qui lui prête son exaltation sereine, jusqu'à notre cher Emile Claus, qui peint amoureusement le sapin de son Zonneschijn dans l'irradiation d'un midi de flamme. E^le est traditionnelle dans l'école d'Anvers, cette affection pour l'arbre. Un souvenir qui mérite d'être ressuscité m'en fournira la preuve. En i838, Antoine Wiertz publiait un article sur son maître Mathieu van Brée, le merveilleux animateur, qui fut le vrai père de notre école de i83o. « C'était une chose admirable, disait-il, que l'Académie d'Anvers en 1822, quand le bon vieux coloriste Herreyns en était le directeur, et que Mathieu van Brée, alors plein de vigueur et de santé, en était l'âme tout entière... van Brée était la lumière, le rayon de soleil, qui, à chacune de ces âmes pleines de sève et d'avenir, distribuait sa part du feu sacré : son souffle créait des peintres, des sculpteurs, des architectes. » Or, qu'avait fait van Brée pour remplir ces rares moments de liberté? Il avait planté des arbres dans la cour de
l'Académie et entre ses leçons s'entretenait avec ses élèves dans ce jardin plus beau de jour en jour. Je ne sais si ces arbres vivent encore; si oui, qu'on les vénère; ils parlent d'un homme qui aima passionnément l'art et fut donc le digne enfant d'Anvers.
Il y a sans doute plus d'un peintre futur parmi les jeunes planteurs d'aujourd'hui, car Anvers est une pépinière, mais d'artistes. Comment seraient-ils dignes de la Beauté, ces enfants, s'ils n'étaient dignes du grand don qu'est la vie, s'ils ne s'attachaient à devenir des hommes? Que leurs bons maîtres leur traduisent le langage de l'arbre, qu'ils cherchent eux-mêmes, les petits, à comprendre l'affectueuse leçon des grands amis feuillus qui protégeront les jeux de Stuyvenberg. Les forêts parlent dans les vieux contes ; l'arbre parle dans la réalité. Écoutez ce qu'il dira :
« Enfant! sois patient et constant. Vois comme je supporte la pluie, l'orage, la grêle. A peine m'entendras-tu gémir. Vois comme mon feuillage brille au premier rayon de soleil. Il faut aimer la vie. Tu grandiras comme moi, cherchant toujours une lumière plus haute, voulant toujours connaître davantage. Sois bon aussi ; il n'y a point d'envieux parmi nous ; c'est un défaut des hommes ; sois pareil à nous ; admire celui dont le front s'éclaire par-dessus la foule et ne va point lui prêter de vilains mobiles. Écoute encore, enfant. Notre rôle dans ce monde est grand ; nous le remplissons en vivant simplement notre obscur destin. Fais comme nous ; accomplis ta tâche quotidienne avec joie et courage; marche droit ; sois de bonne volonté ; et c'est ainsi que tu feras régner parmi les hommes la paix fraternelle des arbres. »
Aux Enfants des Colonies scolaires (i)
Un homme qui disait de belles choses et racontait de belles histoires, un poète (2) un jour s'écria : « Si nous fêtions les arbres? » Quelques voix amies répondirent : • Fêtons les arbres ! » On se moqua tout d abord de ces innocents rêveurs; mais leurs fêtes connurent un rapide succès : bien mieux, elles ont conquis le peuple. Elles ne se déroulent pas entre les logis familiers de notre chère capitale, comme celle du glorieux Meiboom, mais nous les organisons de par tout le pays, sur les esplanades où Ton crée des ombrages, dans les bois où vivent des chênes antiques, et, comme aujourd'hui, près de la mer et des dunes, parure éternelle qui fait à la Flandre un front divin. Artistes, écrivains, et tous ceux qui ont en leur être assez de bonté pour comprendre les largesses de la Création y assistent en fidèles, et vous en êtes, mes chers amis, et vous en demeurerez les innombrables petits héros.
Oui, vous êtes dans ces fêtes notre plus constant souci. Est- il vraiment besoin d'affirmer aux grandes personnes ici présentes que jamais notre Ligue ne songea à restaurer des rites d'exaltation barbare et à mériter je ne sais quel équivoque prestige druidique?
A quels étroits désirs prétendait-on nous lier? Nous avons rêvé pour les enfants de plus hauts exemples et déjà, dans la fête d'aujourd'hui, ne perçoit-on pas
(1) Discours adressé au nom de la « Ligue des Amis des Arbres» aux six cents enfants qui assistèrent à la fête des arbres, célébrée le 9 septembre 1906 à Wenduyne-s/Mer.
(2) M. Léon Souguenet.
quelque chose comme l'harmonie sacrée des croyances pacifiques ?
C'est un poète qui nous inspira. Or, chers enfants, un poète a pour devoir de désigner de toutes ses forces l'Idéal, c'est-à-dire la perfection dans tous les actes et dans toutes les œuvres. Il est bien vrai que nous nourrissons un dessein secret et je vous le dirai tout à l'heure ; mais nous le tenons très haut au-dessus de nos faiblesses et de nos misères et nous le voulons digne de l'amour que nous vous portons. N'êtes-vous pas notre orgueil et notre espoir éternels? Avec quelle frémissante inquiétude ne cherchons-nous pas à lire sur vos visages, dans vos paroles, dans vos gestes, ce que vous serez plus tard ! Et malgré l'immensité de nos vœux, comme vous nous donnez de la joie avec le moindre de vos sourires! Vous représentez l'avenir inconnu et quand nous découvrons dans cet avenir une promesse, . un gage de force et de grandeur, nous éprouvons un bonheur que rien n'égale. Notre sollicitude pour vous est notre plus intime douceur. Tous les parents en feront l'aveu. Mais pourquoi les Amis des Arbres prétendent-ils intervenir dans votre éducation et votre développement? Je vais enfin vous livrer notre ambition. Nous voulons que votre vie soit belle, que tout soit beau autour de vous et en vous. Écoutez, mes petits amis, et laissez rire les sots : Nous voulons vous faire aimer la Beauté, et à travers elle la Vertu.
Nous avons toujours souligné de notre mieux l'intérêt pratique de nos fêtes; nous avons dit et redit qu'une implacable malédiction pèse sur les pays et les peuples qui détruisent leurs arbres. Le ciel a concédé aux belles forêts des pouvoirs multiples et toujours bienfaisants qui en font comme des organes vivants de la Provi-
dencc. C'est par elles que les pluies et la neige fondue De se changent pas en torrent; c'est par elles que nos plaines sont protégées contre le gel, la grêle, la sécheresse, la foudre ; c'est par elles que les saisons se succèdent sans contrastes funestes ; et c'est ainsi que l'arbre est vraiment le symbole du bon géant, quelque chose comme notre protecteur fraternel dans l'immense famiUe des créatures vivantes. Nous avons demandé et nous ne nous lasserons pas de demander qu'on en plante sans cesse, sur nos routes, nos boulevards, nos places, qu'on reboise de toutes parts la Belgique qui n'occupe que le dixième rang dans la liste des pays forestiers.
Pour convaincre, nous avons appuyé nos revendications de faits matériels; nous avons même essayé de faire peur...
Mais il n'est pas naturel que les poètes, les écrivains, les artistes qui composent notre Ligue évoquent des chiffres, jouent au statisticien, et promènent un épouvantait dans leurs fêtes. Je tiens pour ma part à confesser le vrai mobile de ma propagande, et je crois qu'ainsi j'expliquerai l'enthousiasme de notre Ligue. Mes chers enfants, c'est la beauté de l'arbre qui nous émeut par-dessus tout, c'est sa majesté ou sa grâce, la poésie de son aspect. Je voudrais vous dire cela simplement comme il faut dire les choses vraies et pour que vous me compreniez bien. Les grandes avenues de nos parcs, les drèves accueillantes de nos châteaux, les calmes futaies de nos forêts nous inspirent une profonde, une inaltérable tendresse. Souvent, au soleil couchant, je contemple la forêt de Soignes étalée d'un bout à l'autre de l'horizon ; c'est comme une immense vague qui s'immobilise sous un ciel de flammes, ou comme une marche géante qui mène dans un paradis
d'or. Je ne puis décrire rémotion de ce spectacle unique. Et nul de vous, mes chers amis, ne sourira en apprenant que deux de nos grands écrivains, Camille Lemonnier et Emile Verhaeren, très jeunes encore, se promenant un matin dans cette même forêt à l'endroit qu'habitaient jadis les moines de Groenendael, furent tellement saisis par le mystère du paysage qu'ils jetèrent des cris de joie et se mirent à déclamer des vers de Victor Hugo, de toutes leurs forces, comme une prière de leurs âmes ardentes. Et combien de fois, en traversant les deux canaux sombres qui, non loin d'ici, creusent dans l'extrême coin septentrional de la Flandre une double ride d'une mélancolie et d'un parallélisme implacables, combien de fois n'ai-je pas songé aux vers pleins d'angoisse d'un autre poète, un Italien dont vous connaîtrez plus tard les sublimes tristesses, Dante Alighieri. Des arbres longent ces canaux flamands, arbres courbés, tordus, meurtris par les poings de la tempête, âpres et comme déguenillés, mais stoïques et indéracinables, gueux superbes de notre sol, Kerels héroïque, de la mère Flandre, qui mériteraient d'être illustres de par le monde entier et qui courent fièrement aux avant-postes pour opposer aux violences du large leur torse noueux, leur front farouche, tout leur corps de bienheureux sacrifiés.
C'est de l'arbre qui nous protège d'une ardeur profonde et acharnée que Verhaeren a pu dire :
Mais pour s'épanouir et régner dans sa force, O ! les luttes qu'il lui fallut subir, l'hiver ! Glaives du vent à travers son écorce, Chocs d'ouragans, combats dans l'air.
Givres pareils à quelqu'âpre limaille.
Toute la haine et toute la bataille,
Et les grêles de l'Est et les neiges du Nord, Et le gel morne et blanc dont la dent mord Jusqu'à l'aubier, l'ample écheveau des fibres, Tout lui fut mal qui tord, douleur qui vibre,
Sans que jamais pourtant
Un seul instant
Ne s alentlt son énergie A fermement vouloir que sa vie élargie Fût plus belle, à chaque printemps.
Sans doute comprenez-vous maintenant, mes chers amis, que la destruction des arbres est à nos yeux un sacrilège, un crime. Il m'est arrivé, hélas 1 après avoir admiré la forêt de Soignes, de voir revenir de la ville des ouvriers brutaux qui arrachaient sans pitié les pauvres accacias de la route. Ah ! mes enfants, ne ressemblez jamais à ces sauvages ! Dites-vous que leur action est laide et lâche, et jurez-vous de l'avoir toujours en horreur. On commence par détruire les arbustes du chemin ; on finit par incendier des forêts, comme d'odieux bandits viennent de le faire en France.
L'instinct destructeur est puissant encore dans notre pays ; l'étranger qui nous domina si longtemps ne s'est guère soucié de notre éducation ; devenus nos propres maîtres, nous n'avons pas encore appris à nous maîtriser; nous ne respectons pas assez les arbres, nous dégradons encore les monuments. Extirpons ces restes de barbarie qui trahissent notre ancien esclavage; effaçons ce signe de laideur; et puisque c'est en nous-mêmes que sont les obstacles à notre amélioration, brisons-les! Nous ne pouvons conquérir notre définitive indépendance qu'à ce prix. C'est en nous domptant que nous devenons des hommes libres..
Puissiez-vous, chers enfants, puissiez-vous connaître
la saine, la forte, la pure joie de la discipline. C'est nous respecter nous-mêmes que de respecter les arbres, et vous comprendrez tôt ou tard que je pouvais affirmer dans mon petit sermon que la pratique de la vertu couronne l'amour sincère de la Beauté. Nous avions bien le droit décidément d'insister sur l'utilité pratique de nos fêtes. Certes, la nature compose pour l'enivrement de nos yeux d'admirables spectacles. Mais elle a ses desseins utilitaires que souvent nous ignorons et qui tous concourent à son indéfectible harmonie. Tâchons, à son image, d'embellir notre existence par l'accord de toutes nos forces morales. Que notre vie soit harmonieuse par une bonté toujours plus haute, une fraternité toujours plus large, une humanité toujours plus généreuse. Étendons cette fraternité et cette humanité jusqu'à nos chers compagnons les arbres et soyons comme eux bienfaisants, attachés à notre sol, capables d'assistance, de sacrifice, d'héroïsme.
Chers enfants nés à l'aube d'un nouveau siècle, fils d'un même pays, filleuls très chers de notre Ligue, grandissez selon notre espoir, devenez forts comme des chênes, et que plus tard, groupée étroitement par le souci du bien, non seulement votre génération magnifique fasse penser à nos belles forêts, mais qu'à leur exemple elle puisse mettre au service de notre chère patrie des dévouements indéracinables et s'illuminer ainsi dans notre histoire d'une lumière incorruptible : celle de la Postérité