PETIT MONDE
Marionnettes, fantoches, marottes, diablotins, poupées, pantins articulés, guerriers de pain d'épices, jouets pauvres et modestes, figurines archaïques et charmantes, bonshommes aux oripeaux brillants, tout un petit monde étrange et vain, raccourci délicieux de notre espèce, s'entasse à l'Exposition des Poupées, de Liège (i), et gravement accueille l'admiration bruyante des enfants et la méditation des visiteurs réfléchis.
La vitrine des poupées de théâtre est placée près de l'entrée. Punch y voisine avec Gnafron. Le Guignol des Champs-Elysées envoie ses premiers rôles, échappés, dirait-on, du cerveau de Daumier, et les illustres sociétaires de la scène classique tournent le dos aux pensionnaires du théâtre Guilleaume — ce reflet suprême de la comédie rosse. Les acteurs de l'ancien régime conservent le prestige d'une élégance sans rivale. Tout le théâtre de la Foire est ici, et l'on songe à d'exquis mari-
(i) Été 1903.
vaudages dans les décors roses de Debucourt. Un merveilleux saint Antoine et trois démons font revivre en plein dix-huitième siècle la fantaisie des sculpteurs de gargouilles. Les masques italiens sont au complet. Ils se tiennent à l'écart, légèrement dédaigneux. Ils rêvent aux gondoles, au ciel de Naples, aux sérénades, à Musset. Ils nous plaignent de préférer le plus étroit des réalismes à leur éloquence symbolique. A côté du « vieux marcheur » des Guignols modern-style, combien plus attirant, en effet, Arlequin, au masque d'éternelle vérité!
Vient ensuite la vitrine du « Costume de la poupée ». Des mannequins en miniature racontent la jolie histoire des modes féminines depuis Louis- Philippe jusqu'à nos jours — de Déveria à Helleu, — histoire que complète un perfide étalage de dessous en linon. Et tout à côté se groupent les poupées en costumes nationaux : laitières hollandaises, jeunes Alsaciennes, pêcheuses de Dunkerque, bouquetières romaines, fiancées berrichonnes avec « fichu et tablier en vieux Jouy », belles Artésiennes aux cheveux crépus, — tout un gentil musée de défroques sentimentales.
Mais peut-être connaissez- vous ces différentes « incarnations » de la poupée pour les avoir admirées à la centennale de 1900? Aussi l'Exposition de Liège s'est assuré quelques numéros inédits. L'un d'eux révèle les mystères anatomiques des petites dames de cire et de son. Et c'est très laid, cette indiscrète chirurgie de têtes sans tronc, de petits crânes scalpés, de bras et de jambes amputés. Le respect de la science éclate également dans un imposant envoi qui retrace l'histoire des grandes civilisations. Des personnages égyptiens, grecs et romains, auxquels se joignent Justinien et Théodora, gesticulent harmonieusement devant une toile peinte où
le Colysée touche à la pyramide de Chéops. Et dans un ordre sévèrement chronologique, parmi des reconstitutions précises de monuments, nous voyons défiler les premiers chrétiens, les barbares, les Croisés, une chasse au faucon, un tournoi, les ducs de Bourgogne, les reines de France depuis la reine Berthe, mystique et un peu gauche, jusqu'à Marie- Antoinette, légèrement provoquante...
La contribution liégeoise est fort savoureuse. La vieille ville mosane est fière de son Guignol. Charlemagne en est le protagoniste immémorial. Autour de lui brille une cour épique : Roland, Oger le Danois, Amadis de Gaule, Tristan de Léonois, Napoléon, l'empereurdeTrébizonde. Le torse en triangle, le cou perdu dans les épaules, la tête accrochée à de longues tiges de fer, ces augustes héros, hauts de trois pieds, s'alignent en rang d'oignon. Charlemagne lance des regards terribles; sa barbe fleurie, frisée avec amour, semble trempée dans la poix. Ses pairs rivalisent de noblesse et de raideur. Se rappeler ces sages et imperturbables figures avant de dire d'un homme : « C'est une marionnette ».
La note émue de cette jolie exposition est donnée par le Bethléem de Verviers. C'est la vie de Jésus racontée en patois, et figurée par de petites poupées de bois vêtues à la mode wallonne. Les drames pour marionnettes de Maeterlinck et de Bouchor ne surpassent point cette création populaire. . . Lune des scènes porte cette légende « Saint Joseph fait Vchepti.Sonfis li donne on cop d'main à s'mesti ». On voit saint Joseph penché sur son établi. Et le tout petit Jésus, fier de ses premières culottes, se hisse sur une chaise et tend une varlope énorme à son père ravi...