‹ Figures françaises, critique et documentsChapitre 5 sur 15 · ANTOINE DE RIVAROL · texte numérisé non relu

ANTOINE DE RIVAROL

De celui-ci, Voltaire a dit :« C'est le Français « par excellence », et ce jugement, — doublement heureux pour les deux écrivains, — demeure le plus juste, peut-être, de tous ceux que le père d'Alzire a portés. En effet, n'est-ce pas avec le sourire et cette courtoisie qui ne laisse pas de peser à leur poids ceux pour lesquels elle se dépense, avec l'esprit qui flatte, toise ou mord, hautain, délicat, amoureux, frondeur, raisonnable, précis et galant, avec l'élégance qui arrondit le bras pour le menuet ou le tend pour la parade et la riposte, un peu médisant, un peu bretteur, très lettré, mais n'en laissant rien paraître, homme du monde et non pédant, n'est-ce pas sous ces traits agréables, sous ces dehors charmants, cachant une âme fière et libre, que nous nous plaisons à imaginer le Français du xviii^ siècle ?

Et nous avons, énumérant seulement ces qualités, tracé du comte Antoine de Rivarol un craj'on fidèle. Mêlant aux succès de salon les recherches du grammairien, dissimulant, sous la frivolité malicieuse et la politesse aisée d'un homme de plaisir, une pensée d'homme d'État, des méthodes de philologue, une passion éclairée et constante pour le raisonnable, une foi judicieuse dans le bon sens national et la tradition française, critique littéraire et politique, très inconnu comme écrivain, illustre souvent à contre-sens pour des mois qu'on cite mal et qu'on entend à tort presque toujours, Rivarol a été un précurseur et un novateur dans le sens le plus noble, car il ne s'est jamais appuyé pour aller de l'avant, pour abattre des réputations et en soutenir d'autres que sur des vérités françaises. Rien n'est mieux contrôlé que ses paradoxes. La vie a justifié ses prévisions et ses prophéties apparentes. Il n'a pas été dupe de la confusion dont les faibles et les médiocres tirent profit ; il n'a pas identifié banalité et simplicité, sobriété et pauvreté, individualité de ïécrivain et mépris de la syntaxe, abondance et dérèglement, pastiche ci /rac?///on. Nul n'a mieux nourri sa phrase et n'a davantage méprisé les procédés d'appauvrissement vantés par les cuistres, ou les abus de néolo-

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gismes prônés par l'impuissance. Il en est de son œuvre comme il en fut de sa personne. On a regret à le quitter. On découvre sans cesse de nouvelles beautés, des détails attachants, mille finesses, des ressources toujours nouvelles...

Ici, seul, le littérateur nous préoccupe. Nous laisserons dans l'ombre le plus prodigieux peut-être de cet homme, sa fécondité de polémiste politique, clairvoyant et lumineux, ce journaliste qui a parlé de si haut, dans un temps où, même parfois parmi ses amis, tous les cris venaient de si bas... Là encore quel devin ne fut-il pas (1) ?

Antoine, comte de Rivarol, naquit à Bagnols (Gard) le 26 juin 1753. Méridional par sa mère et sa grand'mère, il s'apparentait par son aïeul, ofiieier passé en France au début

(1) Il mourut en 1801. Mais il avait écrit en 1800 : « Il serait plaisant de voir un jour les philosophes et les <' apostats suivre Bonaparte à la messe en grinçant des dents i< et les républicains se courber devant lui. Ils avaient pource tant juré de tuer le premier qui ravirait le pouvoir. Il se- « rait plaisant qu'il créât, un jour, des cordons et qu'il en « décorât les rois ; qu'il fit des princes et qu'il s'alliât avec « quelque ancienne dj'nastie... Malheur à lui s'il n'est pas « toujours vainqueur. »

du siècle, à diverses familles du Milanais et de Parme. On sait mal le métier de son père et s'il était vraiment de qualité. On a fait des volumes sur les origines de Rivarol.

Cerutti(l) déclare dans ses Satires des satires que « le nommé Riverot, père de M. le comte « de Rivarol, était aubergiste dans le bourg de « Bagnols.Ila exercé cette profession hospita- « lièreavecune noblesse qui préparaitcelle de « son fils ». Cubières nous déclare, par contre, que « Antoine Rivarol, ayant fait d'assez « bonnes études, fut destiné de bonne heure « par son père à l'état ecclésiastique. Son père, « malgré sa détresse, avait fait de grands sa- « crifices pour son éducation. Il fut envoyé « au séminaire de Sainte- Garde à Avignon... « Comme Rivarol avait la plus belle figure, la « plus belle taille, et la démarche la plus (c noble, quelques dames s'écriaient en le voyant « passer : « Voilà le bel abbé du séminaire de « Sainte-Garde. » Il y en avait même qui, en- (( traînées par l'admiration, le suivaient des (( yeux en soupirant et d'autres qui l'accom-

(1) Ce Cerutti s'acoquina avec Cubières et Chénier (J.-M.) pour accabler Rivarol de pamphlets anonymes. Un mot de Rivarol {Actes des Apôtres, n" 182) a jugé ce détracteur : « Cerutti, avec ses phrases luisantes, s'attache à tous nos grands hommes ; c'est le limaçon de la littérature : il laisse partout une trace argentée, mais ce n'est que de la bave. »

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« pagnaient jusqu'aux portes de son austère « demeure (1). »

Qu'il ait été contraint par la pauvreté et pour élever ses seize enfants à exercer plusieurs métiers, à quitter Nîmes pour Bagnols, le père de Rivarol n'en fut pas moins un lettré qui composait des vers et apprit à son fils, en même temps que l'italien, à aimer et à comprendre les belles-lettres. Et s'il ne le décida pas, du moins n'empêcha-t-il pas son fils de venir à Paris.

Dans ses Promenades littéraires, M. Rémy de Gourmont, à qui nous devons aussi les plus belles pages de Rivarol et qui a étudié successivement le littérateur et le politique et a su rester intéressant après M. A. Le Breton (2), écrit :

« Les premières années de Rivarol à Paris « sont demeurées très obscures. On sait qu'il « rechercha la protection de d'Alembert, de « Buffon, de Voltaire, qu'il porta pendant « quelque temps le nom de M. de Parcieux, « bonhomme de savant, qui était son grand-

(1) Cubières-Palmézeaux, Fontenelle, Colardeau el Dorât, ouvrage suivi d'une vie d'Antoine Rivarol, 1803.

(2) L'ouvrage de M. A. Le Breton, Rivarol, sa vie, ses idées, son talent, d'après des documents nouveaux (1905), est, avec celui de M. de Lescure, Rivarol et la Société française pendant la Révolution et VEmigration (1883), d'un intérêt capital pour l'étude de cet auteur.

« oncle, qu'il se lia avec Cubières (1), Cham- « fort, Tilly, Champcenetz, et qu'il fut enfin « présenté à Panckoucke. A partir dece mo- « ment, 1778, on le suit plus facilement. Le « Mercure de France avait alors une impor- « tance qu'aucune revue n'a jamais retrouvée. « Son directeur était un intendante lanomi- « nation de l'Etat. Ses rédacteurs recevaient « non seulement des émoluments, mais des « pensions. Pendant quatre ou cinq ans, çà et « là, on devine en quelque coin d'article, « parmi des pages qui peuvent être de tout le « monde, des phrases qui ne peuvent être que « de Rivarol, car dès ce moment la forme de « son esprit est fixée : lui seul a ce talent, « qu'on a parfois imité en vain, de décerner « ces éloges qui laissent perplexes, soit par « leur énormité, soit par leur tour équivoque. « Un sot ne pouvait-il pas se tromper à ceci; « il s'agit d'une tragédie où l'auteur amplifie « un passage de Britanniciis : « On ne peut « pas se méprendre à cette imitation. Nous « observerons seulement que Racine a mis

(1) « Rivarol est un des premiers hommes de Icltres que « j'aie connus. Je l'avais rencontré chez Dorât... Il avait « reçu de la nature une figure agréable, des manières distin- « guées, une élocution pleine de facilité et de gr.àce ; il dut « à ces deux extéiieurs ses premiers succès dans quelques « cafés littéraires et principalement à celui du Caveau. . . » {Flins des Oliviers, Mercure de France, 5 floréal an X. )

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« beaucoup moins de vers. Racine n'avait pas « tant de fécondité. » Rivarol, malgré la Hé- « volution, conservera toujours cet art de « cacher sous un sourire son mépris ou sa c( colère. Les temps qu'il vécut permettaient « l'indignation : il n'y céda jamais que de « premier mouvement ; souvent, comme « honteux, il reprend en ironie ses premières « touches de colère. Dans ses épigrammes sur K Mirabeau, on voit toute la gamme de l'es- « prit de Rivarol, depuis la malice jusqu'au (' sarcasme. Le sarcasme est italien, l'ironie « est française. »

Outre cette collaboration, on peut dire que le premier ouvrage de Rivarol fut sa Lettre de M. le Président de *** à M. le Comte de *** sur le Poème des Jardins ÇÏ7S2), qui représente déjà l'opinion de l'avenir sur l'abbé Delille, alors trop exalté, aujourd'hui trop oublié, et qu'il ramène à sa vraie mesure. Ce début annonce une critique extraordinairement lucide, méthodique, de sang-froid sans froideur, maître de ses épithètes et de son jugement.

La deuxième édition de cette lettre, devenue Lettre critique sur le Poème des Jardins, fut suivie du Chou et du Navet, facétie en vers qui peut prétendre, sous sa verve amusée et amusante, à être aussi et encore de la critique littéraire la plus judicieuse.

Nous avons vu récemment les légumes du potager emprunter la voix de la plus notoire de nos poétesses, pour nous révéler leur âme lyrique et leur cœur innombrable. Si les choux et les haricots deM'^^de Noailles s'expriment avec plus de noblesse et d'enthousiasme, on entend dans le potager de Rivarol le langage du bon sens. Le poulailler de Chantecler ne pourrait que gagner à ce voisinage.

Le chou se plaignant de l'indifférence de l'abbé Delille et de son dédain pour lui, le navet le console :

Je permets qu'aux boudoirs, sur les genoux des belles, Quand ses vers pomponnés enchantent les ruelles, Un élégant abbé rougisse un peu de nous, Et n'y parle jamais de navets ni de choux. Son style citadin peint en beau les campagnes ; Sur un ijapier chinois il a vu les montagnes, La mer à l'Opéra, les forêts à Lougchamps...

Vraiment ce navet n'est pas un critique sans malice !

Le chou conclut :

Qu'importent des succès par la brigue surpris ; On connaît les dégoûts du superbe Paris. [rent

Combien de grands auteurs dans leurs soupers brillè- Qui malgré leurs amis au grand jour s'éclipsèrent ! Le monde est un théâtre, et dans ses jeux cruels L'idole du matin, le soir, n'a plus d'autels.

Nous y verrons tomber cet esprit de collège, De ces dieux potagers déserteur sacrilège. Oui, la patience un jour vengera notre affront, Sa gloire passera, les navets resteront...

Après une Lettre sur le globe aérostatique, Rivarol partageait en 1784, avec un sieur Schwab, le prix de l'Académie de Berlin pour son discours sur V Universalité de la langue française...

Comme l'a dit M. Rémy de Gourmont, on ne peut aujourd'hui lire cet essai sans tris tesse !... Cette universalité de la langue française était alors une certitude. Aujourd'hui, ce sont les membres de notre Université qui donnent le signal de la désertion (1). Nous avons, à Paris, une société pour la propagation des langues étrangères en France I Des écrivains, des professeurs, proclament dans leurs livres et du haut de leur chaire, que nous devons apprendre les langues étrangères, oubliant que c'est nous mettre sur un pied d'infériorité. Si nous apprenons des langues étrangères, on n'apprendra plus la nôtre.

Dans une enquête récente, à peu près seul, M. Max Nordau répondait :

(1) Cf. Jean-René Aubert, le Latin comme langue internationale (enquête de la Revue littéraire de l'aris et de Champagne, 1906). Paris, Bibl. de l'Association, 91, rue Lecoarbe.

Je crois à la nécessité d'une langue universelle pour l'élite de l'humanité.

Etant l'instrument de relation de l'élite, elle doit être capable d'exprimer les plus fines nuances d'un penser compliqué, hautement différencié, personnel et entièrement moderne.

La langue qui répond à cette condition, existe ; elle a été universelle pendant au moins deux siècles ; il n'y a pas de raison pour qu'elle ne continue pas de l'être ; elle est latine, mais d'une latinité vivante qui n'a pas cessé d'évoluer depuis la chute de l'Empire romain ; sur sa prononciation il n'j' a pas de doute ; elle s'appelle la langue française.

Rivarol a très bien exposé, en 1784, les raisons pour lesquelles le français a été adopté comme instrument de communication par tous les peuples civilisés. Ces raisons n'ont pas changé ni cessé d'agir. Pour garder son fier privilège séculaire, le français n'a qu'à continuer d'être clair et souple, de produire des chefsd'œuvre de littérature, philosophie et science, et d'exprimer les plus nobles idées de justice, de fraternité et de progrès. Il ne pourra déchoir de son premier rang que si les adeptes de l'écriture «artiste » parviennent à le déformer, aie corrompre, à le rendre biscornu et opaque. Mais alors ses clients étrangers ne se tourneront pas vers le latin; ils adopterontou l'anglais ou l'allemand (1).

(1) Cf. Ernest Gaubert, la Sottise espérantlste. Grasset, Paris, 1908. — Au cours de conférences à l'Université populaire du F'i Saint- Antoine, j ai entendu un professeur de Faculté, agrégé de grammaire, venir soutenir que l'espéranto était mieux fait que le français I (sic) et M. Carlo Bourlet considérer la propagation de l'espéranto comme une œuvre patriotique (sic). Il est consolant de voir toutefois un écrivain de l'autorité de M. Louis Bertrand démontrer combien l'étude de l'allemand, par exemple, est inutile et dangereuse pour notre influence.

Il a fallu qu'un Israélite étranger, hier, donnât cette leçon à des auteurs français qui ont perdu non seulement l'espérance dans l'avenir, mais encore la foi dans la force civilisatrice et conquérante de leur langue natale !...

Ce discours suffirait à la gloire d'un écrivain moins complet que Rivarol.

On trouve dans ce discours, où tout est à apprendre comme un catéchisme, le catéchisme de notre langue, le catéchisme de notre fierté d'écrivain français, une page que, dans une époque moins oublieuse du sentiment de sa propre grandeur que la nôtre, dans un paj^s plus soucieux que le nôtre de ce qu'il doit à son passé et surtout moins honteux de ce qui fait la beauté de son patrimoine, une page que chaque enfant devrait connaître par cœur dès qu'il saurait lire, une page que tous les Français devraient répéter comme un acte de foi littéraire :

« Le français, par un privilège unique, « est seul resté fidèle à l'ordre direct, comme « s'il était tout raison ; et on a beau, par les « mouvements des plus variés et toutes los « ressources du style, déguiser cet ordre, il « faut toujours qu'il existe : et c'est en vain que « les passions nous bouleversent et nous sol-

« licitent de suivre l'ordre des sensations : la « syntaxe française est incorruptible. C'est de « là que résulte cette admirable clarté, base « éternelle de notre langue. Ce qui n'est pas « clair n'est pas français ; ce qui n'est pas « clair est encore anglais, italien, grec ou « latin. Pour apprendre les langues à inver- « sions, il suffit de connaître les mots et les « régimes ; pour apprendre la langue fran- « çaise, il faut encore retenir l'arrangement « des mots. On dirait que c'est d'une géomé- « trie tout élémentaire, de la simple ligne « droite, que s'est formée la langue française, « et que ce sont les courbes et leurs variétés « infinies qui ont présidé aux langues grecque « et latine. »

Après son Dialogue entre Voltaire et Fontenelle (1), où s'affirment encore ses dons de finesse mordante et son humeur antiacadémique, Rivarol se décida à publier sa traduction de lEnfer de Dante. Là, encore, il faisait œuvre personnelle et française. En nous révélant un génie, comme nous, de

(1) Ce dialogue, dont la première édition est perdue, se trouve réimprimé dans la réédition de Poulet-Malassis, 1877, Ecrits et Pamphlets de Rivarol,

souche latine, il ouvrait à notre littérature un trésor d'images et d'horizons nouveaux. Il se garda bien de la traduction littérale. La sienne présente toujours une valeur d'art. Il s'est expliqué sur son système et ses intentions I Et comme nous sommes à mille lieues des décalques en petit nègre dont se glorifient maintenant ceux qui veulent nous rendre un auteur étranger :

« J'avoue donc que toutes les fois que le mot à mot n'offrait qu'une sottise ou une image dégoûtante, j'ai pris le parti de dissimuler ; mais c'était pour me coller plus étroitement au Dante même que je m'écartais de son texte : la lettre tue et l'esprit vivifie. Tantôt je n'ai rendu que l'intention du poète, et laissé là son expression ; tantôt j'ai généralisé le mot, et tantôt j'en ai restreint le sens ; ne pouvant offrir une image en face, je l'ai montrée par son profil ou son revers; enfin il n'est point d'artifice dont je ne me sois avisé dans cette traduction, que je regarde comme une forte étude faite d'après un grand poète. C'est ainsi que les jeunes peintres font leurs cartons d'après les maîtres. L'art de traduire, qui ne mène pas à la gloire, peut conduire un commençant à une souplesse et à une sûreté de dessin que n'aura peut-être jamais celui qui peint toujours de fantaisie, et qui ne connaît

pas combien il est difficile de marcher fidèlement et avec grâce sur les pas d'un autre. Plus même un poète est parfait, plus il exige cette réunion d'aisance et de fidélité dans son traducteur. Virgile et Racine ayant donné, je ne dis pas aux langues française et romaine, mais au langage humain, les plus belles formes connues, il faudrait se jeter dans tous les moules qu'ils présentent, et les serrer de très près en les traduisant, vestigia semper adorans . INIaisle Dante, à cause de ses défauts, exigeait plus de goût que d'exactitude : il fallait, aveclui, s'élever jusqu'à une sorte de création, ce qui forçait le traducteur à un peu de rivalité. »

Le Discours et l'Enfer suffisaient à attester un écrivain de race, et des premiers. Pour susciter les envies, les cabales, les haines, il n'en fallait pas autant, de ce temps-là comme du nôtre. Toutes les sympathies pour le jeune auteur se turent devant la certitude de son talent si fortement étalée. On organisa le silence, mais dans l'aigreur des âmes jalouses son nom restait.

Lui, se taisait. Sa paresse naturelle l'endormait. A peine quelques parodies, quelques mots sur M'"^ de Genlis ou Beaumarchais ! « Il aiguise ses griffes » sur La Harpe, « dont « les revers à l'Académie et les succès au « Lycée viennent de ce qu'à l'Académie il lit

« ses ouvrages et au Lycée ceux des autres... » sur Le Brun, sur Grimod de la Reynière, etc. .. Il se prépare à mordre.

Vers 1787, les auteurs à la mode se nommaient, en dehors de Delille, La Harpe ou Le Brun, qui avaient rang de grands hommes, Cubières, « qui jetait avec magnificence des douzainesde pièces dans tous les almanachs » ; Augustin de Piis, dramaturge et conteur galant; Pierre-Louis d'Aquinde Château-Lyon, journaliste prolixe et polygraphe médiocre en tout ce qu'il entreprit ; Cailhava de l'Eslandoux et Baculard d'Arnaud, désormais connus tous deux des lettrés, seulement pour des pièces grivoises ; Garât, Grimod, Genlis, Guichard, Gudin, etc.

De pareilles réputations exaspéraient le bon goût de Rivarol. Et sa colère se manifesta par l'ironie. Avec un soin méticuleux, avec une patience de naturaliste disséquant des insectes, posément, il composa les éloges des 650 auteurs à la mode sous ce titre : Petit Almanach de nos grands hommes pour 1788, précédé d'une lettre d'adieu au lecteur et d'une dédicace à M. de Cailhava de VEstandoux. Président du Grand Musée de Paris.

Une épigraphe tirée de VEnfer orne ce recueil :

Questi chi son, c'hanno cotanta orranza Che dal modo degli aliri gli disparte.

(Quelle est cette foule d'esprits que la gloire distingue des autres enfants des hommes ?)

L'Enfer, IV, 74.

Dès les premiers mots, Rivarol mit en garde le public : « La France ne rit plus et la gaieté « française a passé comme une ombre ; cette ft heureuse révolution a coûté bien des volu- « mes, tandis qu'il n'eût peut-être fallu qu'un « drame pour rasseoir la nation. »

« Nous n'entreprendrons pas de dire par « combien de degrés il a fallu passer pour « amener la nation à cette sévérité d'humeur « quiconstitue la véritable dignité de l'homme, « et nous parait le signe le plus certain de la « félicité publique. »

L'ironie du livre se continue ainsi jusqu'à la dernière page. La plupart des auteurs cités dans ce dictionnaire-almanach ne comprirent pas. Un certain nombre même alla jusqu'à rechercher el remercier l'auteur. Ils comprenaient parfois qu'on raillait leur voisin, mais ne saisissaient pas la raillerie qui les atteignait eux-mêmes.

On l'a déjà dit, Rivarol est un auteur difïi-

cile à citer. Quand on a commencé, on ne sait où l'on s'arrêtera, tant on est retenu à chaque ligne par de nouveaux détails d'une finesse inaperçue d'abord, et tant ses inventions sont vives et nombreuses...

Alliot (M.). — Auteur du Muet par amour. C'est une des mille et une pièces qui font les délices des sociétés. Mais les gens du monde sont de si parfaits égoïstes qu'ils exigent souvent d'un auteur que tel ouvrage qui leur a plu ne paraîtra jamais.

Anceny (M. d'}. — Ce poète réussit parfaitement dans les pièces gasconnes. Ce genre n'est pas facile à manier, mais c'est un excellent exercice, et il est aisé de reconnaître un éciùvain qui s'y est rompu. Il existe de cet auteur une tirade de vers qu'il adresse à un de ses amis, pour le punir d'avoir fui le mariage. On ne saurait faire un plus digne usage de la poésie que de la diriger contre les célibataii'es.

André de Murville (M.). — Ce poète fugitif est si fertile que nous ne pouvons qu'indiquer ses talents et son nom. Odes, épîtres, quatrains, chansons, rien n'est à l'abri de son activité, et l'admiration et la reconnaissance ont à peine avec lui le temps de respirer. Le recueil de ses œuvres sera un jour d'un grand poids dans la littérature légère .

AyuiN DE Chatea.u-Lion (M. d'). — Tout le monde connaît son recueil charmant intitulé Almanach littéraire, ou étrennes d'Apollon. Ce sont de ces livres qui, à la longue, donnent à la France une supériorité décidée sur tous ses voisins.

D'AlX DE BuFFARDI.N OU BuFFARDlN d'Aix (M-j. — SeS

épigrarames font honneur à son cœur.

Delille. — Ce n'est point l'auteur de la traduction des Géorgiqiics ou du poème des Jardins', c'est bien un autre talent. Nous ne citerons, pour preuve, que des vers à Mme Le Brun ; le quatrain sur le roi de Prusse, qui vécut comme un tigre et mourut comme un chat ; et finalement le quatrain suivant à M. le comte de Buffon :

La nnture, pour lui prodiguant sa richesse, Dans son génie et dans ses traits A mis la force et la noblesse ; En la peignant, il peignit ses bienfaits.

Le jeune poète a mis tant de profondeur dans ce dernier vers qu'on a nommé une commission pour l'expliquer. Nous saurons un jour jusqu'à quel point nous devons admirer ce vers-là.

Delaclos (M.). — Ses vers sur la Jalousie en ont donné à tout le monde.

DiDOT FILS (M.). — C'est un prodige en littérature, et un prodige efîraj^ant pour ses rivaux. Ce jeune homme fait plus de livres que M. son père n'en peut imprimer. Le recueil de ses Fables empêchei'a la vente du bon La Fontaine qu'on nous a promise : mais on ne peut tout avoir.

Grimod de la Reynière (M.). — Prodige naissant en littérature ; il va à l'immortalité par trois routes différentes : par ses livres, par ses actions et par ses soupers, ce qui est peut-être sans exemple dans les annales de toutes les nations.

GuvARD (M.). — Un de nos modernes Quinault. Ses paroles sont tombées sur Iphigénie en Tauride.

Hésèque (M.). — Poète qui ne jouit pas de toute la réputation qu'aurait dû lui attirer une pièce de huit

vers qui parut, il y a deux aus, dans VAlmanach des Muses.

MouHY (M. LE Chevalier de). — h' Histoire des théâtres, beaucoup de pièces en vers et en prose, et quarante volumes de romans, donnent à cet écrivain un des cortèges les plus imposants de toute notre nomenclature. Nous lui devons la plupart des jugements portés sur les auteurs dramatiques vivants. Ce beau génie semble avoir deviné nos intentions en insistant sur Corneille, Molière, Racine, beaucoup moins que sur MM. Mercier et Durosoy, et en louant tout le monde. C'est aussi la marche de M. d'Acquin de Château-Lion; et cette méthode est en effet le seul moyen que la prudence nous ait indiqué pour éteindre ces rivalités et ces disputes odieuses qui déshonorent la littératui'c française et qui changent en vils gladiateurs les véritables maîtres du public. L'empereur Commode eut la folle bassesse d'amuser un peuple qu'il devait gouverner. Mais nous croyons, nous osons du moins nous flatter que ces courtes notices mettront fin à ce scandale. Quand, une fois, il sera bien décidé que tout homme qui signe un quatrain, ou qui est admis dans un Recueil est un grand homme, et que nous n'avons en ce moment que des grands hommes dans la république des lettres, il faudra bien que nous aj'ons la paix. On égale les prétentions en égalant les puissances ; l'équilibre parfait sera le fruit de cette politique. Enfin, nous qui parlons, nous sommes aussi des grands hommes ; et si jamais, par une fausse modestie, nous venions à dire le contraire, nous prions le public de nous confondre, en nous opposant à nous-mêmes, et en nous faisant rentrer dans notre almanach.

Nau (M.). — Cet écrivain a travaillé pour les théâtres de société, et s'est beaucoup illustré ; mais ce qui a

surtout fait sa gloire, c'est le Recueil des Fables de La Fontaine, mises en vaudeville. Une idée neuve est une bonne fortune et M. Nau l'a eue. On s'était déjà lassé de dire La Fontaine ; on ne se lassera jamais de le chanter. Mais si on ne lisait plus La Fontaine, on le louait toujours ; car on aime à louer les morts ; les frais de l'envie sont faits depuis longtemps avec eux. Eh bien I nous apprenons à tout lecteur que celui qui chante une fable en vaudeville et qui croit d'admirer La Fontaine n'admire en effet que M. Nau; La Fontaine n'y est plus.

NouGARET (M. Pierre de). — Son Vidangeur sensible a été comparé plus d'une fois à la Brouette du vinaigrier. Voilà la vraie et la belle nature ; c'est là qu'il faut la chercher. Ces deux pièces donneront à la postérité une idée plus juste de l'espèce humaine que les prétendus chefs-d'œuvre de Racine et de Molière.

Dans V Avertissement, Rivarol froidement annonçait : « Beaucoup de ces notices ne signi- « fient rien. Ce sont les plus ressemblantes ! »

Il n'oubliait pas de se ranger au nombre de ces noms dont il demandait ce qu'ils représenteraient dans quelques siècles. 0 toute-puissance d'une critique saine! Ces noms n'ont survécu que grâce à la raillerie de Rivarol, et ils demeurent pourtant si inconnus toujours que seule la raillerie nous intéresse encore alors que l'objet nous est devenu indifférent. La manière seule dont on les nie assure une

ombre de vie à ces syllabes décolorées qui désignèrent les notoriétés d'un temps..,

RiVAROi, (M. LE Comte de). — Cet écrivain n'eût jamais brillé dans notre Almanach, et le jour de l'immortalité ne se fût jamais levé pour lui, si M. le marquis de Ximenès n'eût bien voulu, pour le tirer de son obscurité, l'aider puissamment d'une inscription en vers, destinée à parer le buste du roi. Voici quelquesuns de ces vers, adressés au peintre et qui terminent la pièce :

... Tu peins un jeune Roi, De qui la gloire sans seconde Est d'avoir en tous lieux fait respecter sa loi Sans coûter une larme au monde.

Cette petite inscription fit un bruit incro3'able. Le Journal de Paris s en chargea, et c'est là que M. le marquis de Ximenès en donna l'investiture à M. de Rivarol, dont le nom, depuis cette époque, figure assez bien dans toute la littérature qu'on dit légère. Les Etrennes d'Apollon. 1 aj'ant enregistrée dans la même année, achevèrent de donner à M. de Rivarol une gloire irrémédiable. Notre notice redressera sans doute le plagiat et l'erreur ; et quoique ceci ne soit pas un vol, mais un don, il n'en restera pas moins que la délicatesse de l'un devait s'opposer à la générosité de l'autre. Mais quoi ! la gloire est si douce ! on en veut à tout prix ! et quel homme ne se laisserait pas violer pour elle ! On ne connaît sous le nom de M. de Rivarol que cette inscription.

Enfin citons cette énorme plaisanterie, une des dernières du livre, comme un gros bouquet d'artifice :

Vernes de Genève (M). — Le plus vigoui-eux écrivain de la Suisse en prose et en vers. On ne peut plus se passer des productions de M. Vernes. Il y a des relais établis de Genève à Paris pour jouir plus tût de tout ce qu'il fait (1).

(1) « Les éditeurs des Œuvres coinplèles, hommes prudents, ont fait suivre le Petit Alnianach d'un catalogue, qui, sous couleur d'impartialité, semble demander pardon aux victimes de Rivarol. Ils vont placé « quelques-uns des noms qui leur ont paru les plus illustres ». Cette amende honorable est bien comique, a II a paru raisonnable et piquant de faire un rapprochement des articles de quelques-unes des personnes qui se trouvent dans le Petit Almanach et des ouvrages qu'elles ont donnés, depuis regardés pour la plupart comme les chefs-d'œuvre de notre scène et de notre poésie. » Depuis cette année 1788. depuis vingt ans, car nous sommes en 1808, Andrieux a publié les Etourdis ; Arnault, Marius : Chénier, Charles IX ; Cailhava, VEgoisine ; Ducray-Duminil, la Maisonnette dans les bois ; Deraoustiers, les Lettres à Emilie ; Fabre d'Eglantine, le Philinte de Molière ; Fenouillot de Falbaire, l'Honnête criminel ; Legouvé. le Mérite des femmes; Luce deLancival, Achille à Scyros ; Vigée, la Fausse coquette; etc. Qu'aurait pu trouver Rivarol dans ces œuvres faciles à prévoir et pareilles à tant d'autres qu'il a raillées, sinon de nouveaux motifs à railleries ? Il ne s'est trompé que sur Rétif de la Bretonne et, si l'on veut, sur Mercier, car il n'est pas certain que son Lemercier soit Népomucène, et son Delaclos n'est pas l'auteur des Liaisons dangereuses, ou il l'ignorait. On ne peut lui reprocher d'avoir entravé aucun talent, encore moins aucun génie. Il y a un doigté parfait dans cette œuvre de critique légère mais saine. On ne dira même pas qu'il a méconnu Beaumarchais, car son injustice, parfaitement consciente, tient à des causes que nous ignorons, mais qui ne semblent pas toutes littéraires. Comme pour l'abbé Delille, Rivarol a été, pour la « fourmilière », la postérité. Qu il est joli, qu'il marque bien les distances et les proportions son mot sur Cubières singeant Dorât : « C'est un ciron en délire qui veut imiter la fourmi. » Et que sont les Andrieux, les Lancival et les Legouvé ? » (Remy de Gourmont, Promenades littéraires, IIP série.)

On devine sans peine quels grincements de dents, quels torrents d'injures et de pamphlets anonymes accueillirent le Petit Almaimch de nos grands hommes. Rivarol haussa les épaules et se résolut à passer aux choses sérieuses, c'est-à-dire à une réfutation de l'Importance des opinions religieuses de Necker, où il manifeste des conceptions scientifiques en avance sur son époque, où il prévoit déjà la faillite de la science. Ses lettres à M. Necker marquent encore pour le protestantisme vague et personnel, tyrannique et sans traditions, la plus vive répugnance.

Mais la Révolution arrivait. Dédaignant le soin de sa réputation d'écrivain et de philosophe, il se jeta dans la mêlée des partis pour défendre ce qu'on appellerait aujourd'hui le bon sens et le bon goût des élites. Dans un temps de faiblesses et de terreurs, il fut le courage et, ce qui est plus difficile, l'esprit. Sinon toujours sans injustice, du moins avec une énergie virulente et sans autre mobile que son indignation ou son mépris, il flagella les puissants du jour. Les Actes des Apôtres (journal où il a, malgré la tradition, très peu collaboré) furent alors ce que la Lanterne de

Rochefort a été sous l'Empire. Pour ce journal, il accepta des collaborations, mais il fut Tunique rédacteur du Journal politique et national^ qui succéda aux Actes des Apôtres. Il donna aussi le Petit Dictionnaire des grands hommes de la Révolution (1790), que Grimm appelle « un modèle de persiflage et d'impertinence ».

De ses articles sur Robespierre dans les Actes des Apôtres {n"^ 5 et 7), ses Conseils données à S. M. Louis XVI, en 1791, par l'intermédiaire de M. de la Porte, etc., sa Lettre à la noblesse française (1792), etc.. nous ne dirons rien, a3\ant réservé le politique, mais nous ne nous tiendrons pas de citer ce portrait du comte de Mirabeau dans le Petit Dictionnaire des grands hommes de la Révolution par un citoyen actif ci-devant rien (1790).

Mirabeau (le comte de). — Ce grand homme a senti de bonne heure que la moindre vertu pouvait l'arrêter sur le chemin de la gloire, et jusqu'à ce jour, il ne s'en est permis aucune. Il n'a regardé l'honneur et la probité que comme deux tyrans qui pouvaient mettre frein à son génie, et il s'est rendu sourd à leur voix ; il a renoncé à toute espèce de courage, pour ne pas rendre sa destinée trop incertaine ; enCn il a profité de son manque d âme pour se faire des principes à l'épreuve des remords. Des milliers de Français se sont dévoués pour la patrie ; lui s est rendu pour la patrie, ce qui est bien plus sûr : le génie est si flottant dans sa marche

qu'une grande république ne peut comptei' sur lui qu'en le payant fort cher. D'ailleurs, quand il s'agit de la liberté, il ne faut rien épargner ; et la fidélité du comte de Mirabeau prouve la magnificence du parti qu'il défend. Il n'a parlé quelquefois en faveur de l'autorité royale que pour prouver que son jargon aurait trouvé partout à se placer, et que son éloquence gagnait cent pour cent à être dirigée contre sa conscience. La nation lui a donc laissé le plaisir de combattre quelquefois contre elle, et la misère du roi l'a toujours rassuré ; le comte de Mirabeau n'en passe pas moins pour un des meilleurs ouvriers de la Révolution, et il ne s'est pas commis un grand crime dont il ne se soit avisé le premier.

Les époques de liberté que veulent être les révolutions n'ont jamais toléré la liberté de la presse. Après avoir continué ses philippiques dans un village près de Noyon, sous le nom de Salomon de Cambrai, Rivarol fut enfin contraint de s'enfuir à l'étranger, pour éviter que certains jacobins, tels que Collot-d'Herbois, Fréronfils de Pons de Verdun, qu'il avait fait figurer dans ses Petits Dictionnaires, ne l'inscrivissent dans le dictionnaire des exécutions. Réfugié d'abord à Bruxelles, il y produisit ses Lettres au duc de Brunswick et à la noblesse française émigrée. Après avoir passé quelque temps à Londres, où William Pitt et Burke Taccueillirent avec distinction, il se

fixa à Hambourg, où il commença à préparer son Dictionnaire de la Langue française.

Il mourut à Berlin le 11 avril 1801. Il était marié, mais selon le mot de M. de Lescure, son mariage fut « la seule sottise d'une vie si spirituelle ».

— ... «Je nesuisni Jupiter, ni Socrale, et j'ai trouvé dans ma maison Junonet Xantippe... » avouait-il, s'étant marié avec une jolie personne, pédante et sans fortune, Louise-Henriette Mather-Flint, fille d'un grammairien anglais et quelque peu bas-bleu.

Ils se séparèrent, et Rivarol fonda un autre foyer avec Manette, « une espèce de bonne qui occupait chez lui une place dans le salon » . Arsène Houssaye affirme qu'elle avait beaucoup voyagé, et laissé des traces de son pied léger en Italie et en Angleterre.

Volage mais jaloux, Rivarol battait parfois cette aimable copie de Manon Lescaut « qui avait de l'esprit, mais surtout l'esprit de l'amour ».

C'est à Manette malade qui s'inquiétait de ce qu'elle deviendrait dans l'autre monde que Rivarol annonça:

— « Je te donnerai une lettre de recommandations pour la servante de Molière. »

Ce sont les mots de Rivarol qui ont maintenu sa réputation et fait du tort à ses autres écrits. A tant admirer son esprit, on arrive à laisser dans l'ombre le philosophe, l'érudit, le critique, le philologue, l'historien, le moraliste. Comment toutefois ne pas se laisser gagner par le scintillement, le rayonnement féerique de cet esprit alerte qui n'use de tant d'images que pour mieux convaincre, qui ne veut séduire que pour mieux réfuter, de ce meneur d'opinion par le charme. « Il ne dit les choses qu'en les peignant. »

Faits pour les salons d'abord, ces mots, ces notes, ces paradoxes apparents, ces boutades, ont pu supporter non seulement le plein air du champ de bataille, mais les souffles destructeurs du temps. Leur grâce musclée a résisté sans faiblir, sans rien perdre de son coloris, de la pureté de sa ligne.

Presque tout cela semble écrit d'hier. Il fait songer à ces marbres roses et à ces terres cuites de l'Orient qui se réveillent après vingtcinq siècles aussi jeunes, aussi fraîches, dans le même enchantement où le fixa jadis le sculpteur de Myrina etle pâtre de Phrygie :

A un sot qui se vantait de savoir quatre langues :

« Je vous félicite, vous avez quatre mots contre une idée. »

Mirabeau était l'homme du monde qui ressemblait le plus à sa réputation ; il était affreux. »

Mirabeau est capable de tout pour de l'argent, même d'une bonne action. »

M. de Créqui ne croit pas en Dieu : il craint en Dieu !

Il n'épargnait guère les hommes de son parti.

Sur M. de S... :

« C'est un homme qu'on fuit dans les temps calmes et qui fuit dans les temps d'orage. »

A propos des émigrés, la plupart si déchus dans l'exil, il disait :

« Les papillons sont devenus chenilles. »

Il composait d'avance son épitaphe :

« La paresse nous l'a raoi avant la mort. »

Dans un souper de Hambourgeois où Rivaroi prodiguait le meilleur de son esprit, il les voyait tous chercher à comprendre un de ses mots. Alors, se penchant vers un Français, son voisin, il lui murmura :

« Voyez CCS Allemands, ils se cotisent pour entendre un bon mot ! »

Lorsqu'il apprit que l'archevêque de Toulouse s'était empoisonné :

« C'est, dit Rivarol, qu'il aura avalé une de ses maximes. »

A propos d'un homme politique de son temps qui était fort malpropre :

« Il fait tache dans la boue ! »

Ses aphorismes sont brefs :

La mémoire est toujours aux ordres du cœur.

La raison se compose de vérités qu'il faut dire et de vérités qu'il faut taire.

Les hommes ne sont pas si méchants que vous le dites. Vous avez mis vingt ans à faire un mauvais livre, et il ne leur a fallu qu'un moment pour l'oublier.

Dans l'Assemblée nationale, il y a une majorité d'envieux pour une minorité d*ambitieux,

La plupart de nos impies ne sont que des dévots révoltés.

Le peuple donne sa faveur, jamais sa confiance.

Il faut attaquer l'opinion avec ses armes. On ne tire pas de coups de fusil aux idées.

La langue est un instrument dont il ne faut pas faire crier les ressorts.

La grammaire étant l'art de lever les difTicultés d'une langue, il ne faut pas que le levier soit plus lourd que le fardeau.

Tout est proportion dans l'homme comme dans le langage. On ne peut pas dire : J'ai vu une puce couchée tout de son long, quoique ce soit aussi vrai d'une puce que d'un veau.

On n'aime pas les apparitions trop brusques en littérature, et les réputations les plus brillantes y ont ijesoin d'un crépuscule.

Il ne faut pas trop compter sur la sagacité de ses lecteurs ; il faut s'expliquer quelquefois.

Il n'est rien de si absent que la présence d'esprit.

Voltaire a dit : Plus les hommes seront éclairés et plus ils seront libres. .Ses successeurs ont dit au peuple que plus il serait libre, plus il serait éclairé, ce qui a tout perdu.

Le vrai philosophe est celui qui se place, par le seul effort de sa raison, au point où le commun des hommes n'arrive que par le bienfait du temps .

Le dévot croit aux visions d'autrui ; le philosophe ne croit qu'aux siennes.

Rousseau a fait graver à la tête de ses œuvres politiques un satyre qui s'approche d'un flambeau, et il lui crie : Satyre, n'approche pas, car le feu brûle : en quoi il a mal expliqué son allégorie, car le satyre étant encore loin, n'est frappé que de la lumière. Il fallait donc lui crier : N'approche pas, car la lumière brûle ; et c'est de quoi il s'agissait. Nos philosophes ont donc jeté la lumière à nos satyres, sans songer qu'elle brûle.

Pourquoi préfère-t-on pour sa fille un sot qui a un

nom et un ctat à un homme d'esprit ? C'est que les avantages du sot se partagent, et que ceux de l'esprit sont incommunicables ; un duc fait une duchesse ; un homme d'esprit ne fait pas une femme d'esprit.

On sait par quelle fatalité les grands talents sont, pour l'ordinaire, plus rivaux qu'amis ; ils croissent et brillent séparés de peur de se faire ombrage. Les moutons s'attroupent et les lions s'isolent-

Le mépris doit être le plus mystérieux de nos sentiments.

En général, l'indulgence pour ceux qu'on connaît est bien plus rare que la pitié pour ceux qu'on ne connaît pas.

Quelles raisons a-t-il eues de se tuer ? — Il faut de si fortes raisons pour vivre qu'il n'en faut pas pour mourir.

Ce ne sont pas les peines d'un état qui nous dégoûtent, mais les plaisirs d'un autre.

Le chat ne nous caresse pas ; il se caresse à nous.

Il faut écarter les sots ; ce sont eux qui ont commencé; ils ont fait vingt blessures avant d'en recevoir une.

La plus grande illusion de l'homme est de croire que le temps passe. Le temps est le rivage ; nous passons ; il a l'air de marcher-.

La plus mauvaise roue fait le plus de bruit.

Le fabuliste Florian se promenait, un manuscrit dépassant la poche de son habit. Rivarol lui frappe sur l'épaule :

— Eh ! Monsieur de Florian, serrez vos papiers. Si on ne vous connaissait pas, on vous volerait.

Quand on connaît Rivarol, on lui emprunte. De ces mots, le lecteur a reconnu plusieurs qu'il a vus sous d'autres signatures, et entendu parfois au théâtre.

En effet, deux ou trois de nos plus spirituels auteurs du boulevard ont coutume de prendre dans Rivarol les meilleures répliques de leurs personnages...

On en usait de son vivant déjà de la sorte avec l'auteur du Petit Dictionnaire des grands hommes, et ce sont là façons de grands hommes.

Il y a une vertu qui ne passe jamais chez les écrivains qui restent fidèles au génie de notre race : la jeunesse. Rivarol est toujours jeune, et chaque aube nouvelle semble apporter de nouveaux rayons à l'intelligence, la clarté et la bravoure de son œuvre. Elle unit cette humeur « mousse de Champagne » du siècle où il vécut à la gravité sentimentale du siècle dernier et à la sobriété musclée du siècle qui le précéda. Une seule épithète synthétise ces qualités de finesse, d'alacrité^ d'i-

rouie, de grâce et de force : il est français. II n'est que cela, ne peut et ne veut être que cela, et il l'est à l'extrême, en vaillance et en agrément.

Méridional, certes, qui abusa de sa paresse naturelle, son goût pour l'œuvre parlée, sa passion de i'improvisation, ont valu à ses écrits cette allure ailée qu'on ne trouvera chez aucun autre. Il a le tour libre et varié dans la phrase, de l'éclat, de l'harmonie. Sans cesse, il nous surprend par le jet enflammé des images et par mille surprises d'observation, de coloris, d'invectives. Brillante sans être pailletée, sa prose naturelle a les formes les plus belles. Le major Gualtiéri, ministre du roi de Prusse en Portugal, le jugeait ainsi :

Il dominait partout, et sa domination dans la société ressemblait à celle de bonnes lois dans une république bien organisée ; quoique maître du gouvernement, il avait l'indulgence de la supériorité et la modestie du mérite. S il était peu fier de ses avantages, c'était par système ; ne se considéi'ant que comme une combinaison heureuse de la nature, convaincu qu'il devait plus à son organisation qu'à l'étude, il ne s'estimait que comme un métal plus rare et plus fin. Aussi, quoiqu'il jugeât sévèrement les autres, il ne méprisait personne.

Prodigue de son esprit, il le l'épandait à pleines mains ; tout le monde pouvait en prendre sa part, et si quelquefois il la revendiquait, c'était moins par avarice que par esprit de justice. Paresseux comme un homme riche, il ne craignait ni l'avenir ni le besoin.

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