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LES TACHES D 'ENTRE

Les Taches d'encre ne se vendirent pas davantage. Elles ne devaient avoir que quatre numéros qui s'espacèrent de façon fantaisiste et allèrentendiminuant leur nombre de pages. Maurice Barrés y publiait les Héroïsmes superflus (1) et une prétendue traduction du portugais de Filippo Daigno, auteur brésilien qui n'exista jamais que pour la rédaction des 7 aches d'encre.

En novembre 188G, il fondait une nouvelle revue avec M. Charles Le Goffic : les Chro-

(1) Depuis la Vierge assassinée (Sausot, 1905).

niques. Jules Tellier, J. Lemaître, Henri Bérenger^ Verlaine, Paul Bourget, Hugues le Roux y collaboraient. Maurice Barrés y signait la Chronique de Paris. Entre temps il donnait à la Vie moderne., au Paris illustré, à la Revue illustrée, au Voltaire, un certain nombre d'articles et à la Revue contemporaine de Emile Hennequin et Pvemacle, un chapitre de Sous Voeildes Barbares. Enfin, en décembre 1887, l'éditeur Lemerre mettait en vente ce dernier ouvrage.

M. Maurice Barrés, brouillé d'ailleurs avec son éditeur, et ne comptant guère sur le succès de l'œuvre, voyageait en Italie, tout en s'occupant de composer une suite à son premier livre, lorsque, dans un hôtel de Venise, ayant ouvert le Journal des Débats, vieux de quelques jours, il y lisait, non sans surprise, un éloge de Sous VœU des Barbares, en quatre colonnes que signait Paul Bourget. A la suite de cet article (1), la critique emboîtait le pas. Les louanges et les éreintements s'accumulèrent qui jetaient le nom de Maurice Barrés aux discussions de la jeunesse. Francisque Sarcey protesta contre cet enthousiasme et accabla le livre de tout son blâme indigné. Maurice Barrés était célèbre.

(1) Cf. Essais de Psychologie, éd. Pion.

De Venise, M. Maurice Barrés envoya à la Revue indépendante des pages sur le Boulangisme, qui décidèrent, paraît-il, M. Francis Magnard, directeur du Figaro, à lui demander des articles pour son journal. M. Maurice Barrés écrivit : « les Notes d'un lettré mécontent )).Elu, aux élections de 1889, député de Nancy, il se présentait quatre ans après dans la circonscription de Neuilly, où il fut battu à 45 voix de minorité. Il avait publié, en 1892, Un Ennemi des lois et fait représenter, en 1894, Une Journée parlementaire. Le 5 septembre de la même année, il prenait la direction de la Cocarde, où il mena une vigoureuse campagne en faveur de la cause décentralisatrice. Les Déracinés (1897), le premier volume du Roman de l'Energie nationale, n'étaient que la mise en œuvre des théories soutenues par M. Maurice Barrés dans la Cocarde. Ce livre atteignit le grand public que les romans de « la culture du Moi » n'avaient guère touché. Brusquement l'affaire Dreyfus divisait notre pays. M. Maurice Barrés prenait position contre la revision et amassait, dans le Journal de Xa.u, toute une série dechroniques tantôt pleines d'attaques contre ses adversaires, tantôt de sombres prophéties sur les dangers qu'on faisait courir à la patrie. Il y marquait déjà le lien qui unit ses pre-

miers livres à ses derniers, l'individu à sa tradition, le Jardin de Bérénice à Colette Bandoche :

« Une position nouvelle de la lumière dans son midi « transfoi'me l'éclairage du monde, ne nous laisse rien « tel que nous le vîmes d'abord. Les maîtres qui nous « ont précédés et que jai tant aimés, et non seulement les « Hugo, les Michelet, mais ceux-là mêmes qui font « transition, les Taine et les Renan, crurent à une <( raison indépendante, existant dans chacun de nous, « et qui nous permettrait d'approcher la vérité. Voilà « une notion à laquelle, pour ma part, je me suis atta- « ché passionnément. L'individu ! son intelligence ! sa « faculté de saisir les lois de l'univers I II faut en « rabattre. La raison humaine est enchaînée de telle « sorte que nous repassons tous dans les pas les uns des « autres. Les idées même les plus rares, les jugements « les plus abstraits, les sophismes de la métaphj^sique « la plus exaltée, se retrouvent chez tous les hommes- « Il n'j'a pas d'idées individuelles, ce sont des façons de « sentir générales ; et selon le milieu où nous sommes '^ plongés, nous élaborons des jugements, des raisonne- « ments. L'intelligence, quelle très petite chose à la « surface de nous-mêmes ! Profondément nous sommes a des êtres affectifs. Nous ne sommes pas les maîtres « des pensées qui apparaissent en nous. Elles ne « naissent pas de notre intelligence. Elles sont des « façons de réagir communes à tous les êtres de même « organisme plongés dans le même milieu.

« Voilà déjà qui nous rabat l'orgueil individuel. Le « mol s'anéantit sous notre regard d'une manière plus (( terrifiante encore, si l'on veut bien comprendre — et « non pas seulement dire du bout des lèvres, mais se « représenter d'une façon senible — que nous sommes

« la continuité de nos pai'ents. Cela est vrai anatorai- « quement. Ils pensent et ils parlent en nous. Toute <( la suite des descendants ne fait qu'un même être. « Sans doute, sous l'aetiou de la vie ambiante, une plus « grande complexité pourra apparaître, mais dans le « même. C'est comme un ordre architectural que Ion « perfectionne : c'est toujours le même oi'dre. ))

A la même feuille, il publiait les principales pages qui formeront plus tard Amori el Dolori sacrum, Scènes et Doctrines du Nationalisme, etc.. Pendant sa direction, à la Cocarde, il avait ordonné au jour le jour, page à page : Du Sang, de la Volupté et de la Mort.

Romans psychologiques, les trois livres du « Culte du Moi » n'ont rien de cette précision méthodique qui caractérisait les premiers livres de Bourget. L'auteur de Cruelle Enigme procède, en effet, par induction, selon les préceptes qu'il croit rigoureux et qui lui valurent l'estime des professeurs et de tous ceux qui jugent admirable et véridique un travail «fait selon les règles ». M. Maurice Barrés, qui, malgré l'obscurité apparente, le désordre lyrique, la subtilité des sensations, n'apas cessé de se rattacher aux plus sûres traditions françaises, est un sensibiliste. Ses idéologies pas-

sionnées, « exprimées avec une émotion communicative », ne doivent d'avoir effrayé une part de leurs lecteurs qu'à leur seule disposition typographique, qui est singulière. Sous l'œil des Barbares se compose, en effet, de sept chapitres ordonnés ainsi : l'action et l'intrigue, la conclusion et le sens général de chaque chapitre sont résumés dans un argument initial, imprimé en italique ; les développements psychologiques ou lyriques, les détails ironiques, plaisants ou philosophiques, viennent à la suite, disposés dans l'apparent désordre de notes de carnet. En guise d'épilogue, une « oraison » où on trouvera difficilement le sens de l'ouvrage. Ainsi présenté, Sons l œil des Barbares constitue davantage l'ensemble des matériaux d'un livre que ce livre même. Tout l'effort de l'écrivain consistera à fondre, par la suite, les diverses parties de ses ouvrages jusqu'à en faire un tout harmonieux, comme Leurs Figures ou Au service de r Allemagne. Manuel de dandysme, recueil de maximes individualistes et de remarques désenchantées : (( Par luxure assurément et par désir de paraître, il fit le geste de l'amour quelquefois : autant que leurs sourires et son hygiène s'y prêtaient... »

Sous l'œil des Barbares est, avant tout, un enveloppant, mystérieux et doux recueil de

paysages spirituels. Toute la fugitive tendresse des premiers éveils de la sensibilité y frissonne et y fleurit. L'auteur, qui nous montre les ennemis et les amis de cette sensibilité, nous indique encore les sélections à faire dans les milieux d'amitié où nous vivons et nous emporte par l'ivresse d'un style en demi-teinte, aux raccourcis imprévus :

Toujours triste, Amaryllis ! les jeunes hommes t'auraient-ils délaissée, tes fleurs seraient-elles fanées, ou tes parfums évanouis? Atys, l'enfant divin, te lasseraitil de ses vaines caresses ? Amaryllis, souhaite quelque objet, un dieu ou un bijou, souhaite tout, hors l'amour, où je suis désormais impuissant ; — encore que ne pourrait un sourire de celle que chérit Aphrodite...

Ce que l'on reprochait d'obscurité et surtout de manque de méthode apparente à son premier livre, M. Maurice Barrés devait l'expliquer par le Jardin de Bérénice. Cependant que l'ingénieur intellectuel et prétentieux nous apporte de faux calculs parce qu'il est privé de sensibilité, Bérénice au contraire comprend tout, simplement parce qu'elle aime. C'est la victoire de la sensibilité sur la science (1).

(1) . . .« Celui qui s'aime et qui se plaît doit aussi aimer toutes choses. Malheur à lui s'il réservait sa complaisance aux idées pures ou aux seules consciences de son espèce.

Dans Un Homme libre, qui précédait le Jardin de Bérénice, M. Maurice Barrés nous présente son héros Philippe comme une sorte de Descartes à la recherche de la vérité. Après avoir fait table rase des notions acquises précédemment, Philippe se livre à une série de mécaniques morales, investigations de conscience, méditations, analyse des atavismes, des lignes du paysage natal, de l'historique de sa région. Il parvient ainsi à la connaissance plénière de son moi. Mais cela ne suffit pas. Il doit perfectionner son moi, selon sa destinée, et en harmonie avec les indications que lui fournit le passé de sa race et l'idéal des ancêtres. C'est à Venise, par l'enseignement des chefs-d'œuvre de Léonard de Vinci, que Philippe atteint le but cherché.

L'infortuné sécherait sur pied. Il serait abandonné des puissances mystérieuses. Cette conclusion amoureuse du Jardin de Bérénice se trouve éclaircie dans quelques brochures postérieures à ce livre, notamment dans Toute licence, sauf contre l'amour, et dans les Trois stations de Psychothérapie Le cultivateur de son moi apparaît alors sous sa véritable face. Il se dit à lui-même, il répète à ceux qui le suivent : n Ne faisons de peine à aucun être et que la vie nous soit sacrée. » Dans l'Ennemi des lois, roman paru quelques années plus tard et qui semble un postscriptum à la culture du Moi, Barrés revient en insistant sur le même principe. Il faut que tout le monde devienne bon. Quand chacun sera bon, aucune loi ne sera plus nécessaire. Anarchisme très généreux, optimiste très vaste dont il semble que la vie publique ait dû guérir l'esprit, sinon la sensibilité de Maurice Barrés. » (Charles Maurras : l'Auteur de leurs Figures, «la Contemporaine ».)

Malgré tous les apports étrangers qui ont formé son moi, malgré les éléments dissonants et les philosophies disparates qui le composent, puisqu'il se connaît, il pourra maintenant transformer cet ensemble, le synthétiser, le franciser, l'adapter aux règles, au goût, à l'harmonie, au génie propre de son moi, de ce moi qui, élargi dans les livres futurs, deviendra l'àme essentielle d'une région ou d'une patrie.

Perverse avec innocence, Bérénice s'oppose au Philippe d'Un Homme libre et le complète. Elle est l'instinct, la sensualité naïve, la lumière, la couleur, tout ce que l'homme intelligent doit diriger, cultiver, ordonner, tout ce qui rayonne par les soins de l'esprit averti, tout ce qui se blesse ou se décompose sous l'emprise de l'ignorance et de la brutalité. Et les pages où se dresse « l'enfant Bérénice, triste et vêtue de violet, avec ses mains chargées de péchés, dont ils s'amusèrent (1) », sont parmi les plus belles dans l'œuvre de M. Maurice Barrés qui est ici, selon l'expression de Charles Maurras, « le plus chaud des peintres, le plus harmonieux des dessinateurs ».

(1) Préface de ^I. Barres à Iq Petite Classe, de Jeaa I^o»raio,

Aigues-Mortes ! consonance d'une désolation incomparable ! Dans le train si lent à traverser la Camargue, je m'imagine ces mornes remparts qui depuis sept siècles subsistent intacts. J'évoque ces mystérieux Sarrasins, ces légers Barbaresques qui pillaient ces côtes, etfuyaient, insaisis même par l'Histoire. Aigues-Mortcs, le vieux guerrier qu'ils assaillaient sans trêve, est toujours à son poste, étendu sur la plaine, comme un chevalier, les armes à la main, est figé en pierre sur son tombeau.

Sur ce plat désert de mélancolie où régnent les ibis roses et les fièvres paludéennes, parmi ces duretés et ces sublimités prévues par mon imagination, la belle petite fille vers qui j'allais m'excitait infiniment... Cette année, la mode était des couleurs jaunes, vieux rose, violet évêque, scabieuse et vert d'eau ; elle portait une robe exquise de l'un de ces tons, et le paysage, avec ses étrangetés de l'hiver méridional, faisait voir des couleurs identiques ou complémentaires.

Cette pâle maison de Rosemonde, rosée à cette heure d'un étrange soleil couchant, me séduisit dès l'abord par l'inattendu d'une installation sobre et froide d'Angleterre, au lieu du taudis méridional que je redoutais. Petite-Secousse faisait là aussi étrange figure qu'une brillante perruche des îles dans une cage de noyer ciré. Je crus y sentir une maison d'amour, glacée par l'absence d'amour ; mais la petite main brûlante qu'elle me tendit plusieurs fois, pour me témoigner son contentement de me revoir, me donnait la fièvre.

Un Ennemi des lois, qui vint ensuite et se place en dehors de la trilogie, en affirme la morale et la conclusion. Ce sont, en fin de compte, les accents mêmes de la morale an-

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tique, les mêmes qu'ont affirmés à tous les carrefours de l'histoire, les sages et les grands vertueux. Développe tes instincts, donne des satisfactions à ta sensibilité, tant que tu ne porteras pas atteinte à la collectivité et au devenir de la patrie et de la race... Sous la subtilité des dialogues, les nuances infiniment délicates des paysages d'âmes ou de sensualité, la grossière vision des moralistes n'avait pas reconnu ses propres maximes parce qu'elles avaient un vêtement tissé de lumière et des mains blanches ! Les barbares, habitués au visage revêche et à la voix grognonne de leur Vertu, maudissaient la princesse nouvelle, pareille à l'Etrangère d'Ephraïm Mikhaël.

Avec ses cheveux dénoués, ses mains adorables et sa bouche façonnée aux baisers, ils ne reconnurent point, en Bérénice, le symbole de l'instinct populaire, de l'amour. Ils ne devinèrent point en sa nudité frissonnante, sous des linges légers, cette absence même de complications, cette ligne simple et nette, cet élan vers la vie, toutes ces choses ardentes et claires qu'ils prétendaient aimer.

Diverses brochures ont encore précisé les arguments du Culte du Moi : Trois stations de Psychothérapie, Hait jours chez M. Renan,

Toute licence sauf contre lamoiir^ etc. (1). Du Sang, de la Volupté et de la Mort passe, aux yeux des admirateurs purement littéraires de M. Maurice Barrés, comme le chef-d'œuvre de cet auteur. La nouvelle édition de ce livre, qui contient aussi Un Amateur d'àmes, est bien, en effet, de tous les ouvrages de Barrés, celui qui renferme le plus grand nombre de ces phrasesharmonieuses, de ces stances dont le style voluptueux, mystérieux et d'un dessin si particulier se fixent dans la mémoire de façon indélébile. Brèves notations d'une âme troublée, courts tableaux d'un raccourci intense, d'une synthèse profonde, ironies charmantes, nouvelles, contes, impressions de voyages en Espagne, en Italie, dans les pays du Nord, ce recueil présente toutes les nuances d'un cœur hautain, inquiet, sensible, en contact avec de nouveaux paysages et avec les souvenirs que ces paysages suscitent. De ces feuillets se dégage une ardente mélancolie, le dualisme éternel de l'Amour et de la Mort y prête sa fierté fleurie aux moindres images et son ombre chaude, dans laquelle fermente tant d'avenir, y ajoute sa poésie :

(1) Cf. Editions des Œaures choisies de Maurice Barrés, série de brochures Sansot et C'*, 1904-1905].

Le pays de Côme convient à tous ceux qui se proposent de ne pas résister à leur passion. Cet air léger, élégant jusqu'à la fadeur, ne fut depuis des siècles qu'une gracieuse haleine de jeunesse et de plaisir. Parfois, dans ces belles journées si lentes, paresseuses, bleuâtres, on voudrait que le lac se soulevât un peu ; jamais je ne le vis plus bruyant que le froissement de la soie contre une femme.

Sont-ce ces fleurs, si nombreuses qu'à les voir on pense invinciblement aux chambres mortuaires de nos grandes villes ? Devant les images les plus voluptueuses, on est toujours contraint d'envisager le désagrément de mourir un jour. En parcourant le lac de Côme, je chei'chais les cimetières.Ils pourraient y être admirables. Je voudrais que ces pentes si âpres dans le haut, puis, à mi-côtes, vertes de feuillages, égayées de villas, de doux jardins aromatiques, finissent çà et là par des tombes.

L'eau les caresserait, rejetée, sur les bords, par les barques de plaisir.

Le plaisir rapide, la volupté et la mort, voilà quelles seraient les couleurs de ce Roman du lac de Côme, bien facile à écrire pourvu que l'auteuû" se fût renseigné abondamment et qu'il eût trempé ses feuillets, parfois, dans cette eau, où tant de mains fiévreuses cherchèrent un peu de fraîcheur, tandis que glissait la barque...

Les Jardins de la Lombardie, VAutomne à Parme, les Beaux contrastes de Sienne, toutes ces pages demeurent en nous, avec la ténacité d'un parfum qui nous fit autrefois défaillir.

... Je pénétrai sous une haute futaie de lauriers- C'était, en plein jour, l'ombre la plus saisissante et par

quoi s'augmentait encore la noblesse de ces branches sacrées. Noirs rameaux et feuilles lisses ! A mon pas, une vingtaine de colombes se levèrent de terre, mais d'un vol si lourd qu'on eût pu les prendre dans la maiu. J'en fus beaucoup touché, parce qu'elles me parurent demi-ivres des parfums accumulés, sur des terrasses si étroites, partant d'arbres de tous les climats. Cette atmosphère unique dans l'univers seniblaitles étouffer. Nul aujourd'hui ne se promène sans malaise, parmi tant d'essences accumulées par la violence d'un art pompeux. C'est le royaume de la fièvre ; c'est une beauté irrespirable.

C'est l'Espagne du plaisir et du sang :

Ce n'est point dans les musées de Séville ou de Madrid qu'on trouvelederniermotdu plaisir autochtone. Ils sont suspects d'italianisme. Les vraies délices, c'est où se trouve le tour de reins espagnol, une manière brusque, vraiment terrible, de prise sur nos sens. Tragiquespoupées espagnoles, enbois, vêtues de velours, baguées de rubis, combien vous êtes intéressantes, encore que vous ayez voulu, pour cacher vos visages contractés, une demi-nuit autour de vous ! Goya, avec ses toreros et ses sorcières déhanchées, nous fait connaître ces ardeurs-là. Faiblement, car, de la mort et de la sensualité des martyrs, il a glissé aux drames du taureau et de la galanterie. Il semble une suprême poussée de la sève tarissante de cette race.

Petite âme, esclave frémissante de ses sensations, la Pia défaillait de fatigue et de peur mêlées. Moins pour respirer cependant que pour s'évader de cette philosophie, où la mort dépouille même son romanesque, elle s'approchait des fenêtres. Derrière leu^s barreaux, elle voyait le bassin de l'Infante, auge misérable avec

des pivoines dans de sombres haies plus domptées encore que la pierre. Sous ces voûtes implacables, rien n'est donc à attendre que des jeux de sa pensée ! C'était trop de contrainte, elle parut défaillir.

Il la prit, l'entraîna, et, quand ils atteignirent sur les terrasses un étang encadré de granit et que rasaient des hirondelles, elle pleura. Elle trouvait enfin, dans ce tragique implacable, quelque chose qui s'abaissât iusqu à la mélancolie. . .

Revenu à Venise, M. Maurice Barrés nous a ciselé Amori et Dolori sacrum, une œuvre agencée selon le plan Du Sang, de la Volupté, de la Mort, et oîi l'on rencontrera les pages les plus colorées, les plus parfaites. Depuis la trop célèbre méditation de Yolney sur les Ruines de Palmyre, les impressions de 17//néraire de Chateaubriand, depuis les rêveries d'Eudore dans les Martyrs, son voyage et ses amours aux côtes d'Armorique, depuis les paysages de Fromentin dans le Sahel, et les nuits d'Orient vécues par Lamartine, il n'est pas de description qui atteigne la splendeur éblouie et précise de ce coucher de soleil au retour de Torcello. Pour avoir une telle impression, il faut chercher tout Delacroix, et, couleur à couleur, au travers des salles Thommy-ïhierry au Louvre.

Je fus averti qu'un tel jour approchait de son terme par les torents de sang qui se mêlèrent à la lagune. Le

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soleil, en la quittant, ne voulait-il laisser derrière lui qu'une belle assassinée ? De monstrueuses araignées travaillaient à relier de leurs fils les chétifs arbustes de la rive. Les crabes se hissaient hors de leau. C'était l'heure de la plus active fermentation, et pour gagner Venise j'avais encore un long temps de gondole.

L'eau qui entoure San Francesco est plus morte que sur aucun point de cette mer esclave. Nous serpentions dans un chenal étroit, à travers des terres demi-noj'ées et faites d'herbes pourries, d'où se levaient de grands oiseaux. Tout auprès de nous, les perches dressées pour avertir les bateliers semblaient des tracés posés sur un tableau sublime pour guider d'inhabiles copistes. Là-bas. sur notre droite, Venise, au ras de la mer, s'étendait et devait faire une barre plus importante à mesure que le soleil s'anéantissait. Des colorations fantastiques se succédèrent qui eussent forcé à s'émouvoir l'âme la plus indigente. C'étaient tantôt des gammes sombres et ces verts profonds qui sont propres aux ruelles mj'stérieuses de Venise ; tantôt ces jaunes, ces orangés, ces bleus avec lesquels jouent les décorateurs japonais. Tandis qu'à l'occident le ciel se liquéfiait dans une mer ardente, sur nos têtes des nuages enivrants de magnificence renouvelaient perpétuellement leurs formes, et la lumière crépusculaire les pénétrait, les saturait de ses feux innombrables. Leurs couleurs tendres et déchirantes de lyrisme se réfléchissaient dans la lagune, de façon que nous glissions sur les cieux. Ils nous couvraient, ils nous portaient, ils nous enveloppaient d'une spendeur totale, et, si je puis dire, palpable. Vaincus par ces grandes magies, nous avions perdu toute notion du réel, quand des taches graves apparurent grandirent sur l'eau, puis nous prirent dans leur nombre. C'étaient les monuments des doges.

Nous rentrâmes dans la ville avec un sentiment de

stupeur et de regret, avec la courbature générale que dut avoir Lazare à sa résurrection. Au sortir des sépulcres de Burano, de Torcello et de Mazzorbo, nous venions d'être ravis, la fièvre aidant, jusqu aux fulgurations que les croyants placent après la mort.

Au reste, il est impossible de rapporter l'agonie du soleil sur la lagune vénitienne. Après s'être prodigué jusqu'à nous contraindre à sortir de notre personnalité, il nous touche le front d'un dernier raj-on pour nous dire : « Et maintenant, oublie ; il ne faut pas que ces choses soient révélées. » C'est qu'alors nous atteignons aux points extrêmes de la sensibilité, quand le rare s'élargit et se défait dans l'universel, et que notre imagination, à poursuivre le but sans trêve leculé de nos désirs, s'abîme dans une lassitude ineffable. La nuit qui succède à ces aspects extraordinaires envahit notre cerveau, et leur conjuration ne nous laisse que des souvenirs vacillants.

Je suis allé respirer un mj^rte du désert : comment prouver son parfum, dont la poésie provient de ce qu'il se dissipe stérilement et retombe aux miasmes d'un rivage décrié !

La puissance de cette ville sur les rêveurs, c'est que dans ses canaux livides, des murailles byzantines, sarrasines, lombardes, gothiques, romanes, voire, rococo, toutes trempées de mousse, atteignent sous l'action du soleil, de la pluie et de l'orage, le tournant équivoque où, plus abondantes de grâce artistique, elles commencent leur décomposition. Il en va ainsi des roses et des fleurs du magnolia, qui n'offrent jamais d'odeur plus enivrante, ni de coloration plus forte qu'à l'instant où la mort y projette ses secrètes fusées et nous propose ses vertiges.

Le charme puissant de ses petits canaux, pleins d'ombre dans le bas et violemment illuminés au faîte, vient en partie du contraste de leur fraîcheur avec la réverbération du soleil sur les eaux plus larges. Jusqu'à midi, dans ses quartiers pauvres et resserrés, Venise a cette jeunesse étincelante qui, dès neuf heures, disparaît de la campagne avec la rosée. Et puis, que les cris sont jolis dans son grand silence ! Ce silence, à bien l'observer, n'est pas absence de bruits, mais absence de rumeur sourde : tous les sons courent nets et intacts dans cet air limpide où les murailles les rejettent sur la surface de la lagune qui, elle-même, les réfléchit sans les mêler. C'est ainsi que, dans les solitudes forestières, les trilles des oiseaux, parce qu'ils gardent pour notre oreille une signification précise, font valoir le repos plutôt qu'ils ne le rompent.

« Nationalisme impliquait donc, pour M. Maurice Barrés, un peu de fédéralisme et tout au moins un provincialisme très net... (1). )j

Les Déracinés commencent la trilogie : le Roman de l'Energie nationale, qui comprend encore : l'Appel an soldat et Leurs Figures. On connaît la puissance de cette œuvre, où se retrouve, en plus des qualités ordinaires du styliste, toute une série d'idées sociales et politiques.

M. Maurice Barrés voulut faire de la poli-

(1) Charles Maurias : l'Auteur de Leurs Figures.

tique. Les amis des lettres s'en sont étonnés. Lui-même s'étonna longtemps de n'avoir pas réussi. On essaie de le consoler en lui objectant l'échec qui accueillil Hugo, Lamartine, Lamennais et tant d'autres qui, non seulement n'obtinrent aucun prestige parmi les parlementaires, mais encore devinrent rapidement suspects à leurs partisans. ]\L Maurice Barrés n'a pas échappé à la loi commune. C'est facile à comprendre. La politique est, par-dessus tout, affaire de circonstances et non d'idées. L'opportunisme est la base du parlementarisme. Là, plus que partout ailleurs, les questions de personnes, de rancunes, d'intérêt personnel ont une importance. Et il vaut mieux qu'il en soit ainsi, car on a vu par des exemples ce que valent « les hommes d'une idée >). M. Maurice Barrés «avait écrit des livres » ; ce n'était pas pour lui attirer la confiance des autres députés, d'autant que, depuis le scrutin d'arrondissement, on sait quels misérables intérêts décident les élections en province. Son passage au Palais-Bourbon ne lut donc marqué par aucune loi nouvelle, par aucune réforme salutaire, seulement par un discours spirituel... Combien de ses collègues n'en pourraient dire autant;

(En 1906, il revenait à la Chambre représenter le quartier des Halles, et on s'étonna

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encore de lui voir témoigner tant de passion pour les intérêts de sa circonscription au même temps où il s'élevait à la tribune pour protester contre tous les projets susceptibles de détériorer la figure ou l'âme françaises.)

Au cours de sa première législature, la manie sévissait de vouloir inhumer au Panthéon toutes nos gloires scientifiques ou civiques. M. Maurice Barrés protesta, et comme ses collègues persistaient dans leur intention, le jeune député de Nancy montait à la tribune pour déposer un projet de loi, invitant le gouvernement à transférer au Panthéon...

M. Jules Simon, qui à ce même moment siégeait au Sénat. Floquet, qui présidait, interrogea :

— M. Barrés deraande-t-il l'urgence ?

— Oh ! je ne suis pas pressé, mais s'il tarde un peu, il n'aura plus de place, fit l'ami de Bérénice !...

Les Déracinés sont l'histoire des ennuis, des nuits et des déboires de sept élèves du lycée de Nancy. On leur a donné un enseignement purement humanitaire, on a suscité leur ambition, leur énergie, sans marquer un but à celle énergie, on les a arrachés au sol natal pour les transplanter dans l'abstraction, si bien que Racadot, qui est le plus énergique et

pauvre, ne pouvant assurer son existence, finit à la guillotine. Les autres mettront longtemps à s'adapter, et seul celui qui est resté en contact avec sa terre et ses morts parviendra à asseoir sa vie de façon précise et forte. Le lycée a désorganisé les jeunes gens. Boiiteillier a interrompu en eux la sève natale. Il est responsable de leur échec.

L'Appel au soldat analyse la fièvre boulangiste, une crise de l'instinct national. Le chapitre au cours duquel Sturel, guidé par Saint- Phlin, parcourt la vallée de la Meurthe constitue la clé de voûte de la trilogie. Leurs Figures, tableau du monde parlementaire à l'époque de Panama, fresque grouillante de vie. clôt le Roman de l'Energie nationale. C'est la faillite de l'héroïsme moral enseigné par Kant. L'homme ne peut se montrer vigoureux s'il ne s'appuie que sur des impératifs, sur des fictions morales, sur la raison pure. Notre sang, notre force, notre âme, sont commandés par l'exemple des aïeux. On ne bâtit pas dans le vide. Toute plante, toute construction plonge dansle sol. Ces théories, dans une conférence célèbre, qui ne fut d'ailleurs jamais prononcée, mais publiée à grand nombre, Maurice Barrés les a résumées.

Que serait donc un homme à ses propres yeux, s'il ne

représentait que soi-même ? Quand chacun de nous tourne la tête sur son épaule, il voit une suite indéfinie de mystères, dont les âges les plus récents s'appellent la France. Nous sommes le produit d'une collectivité qui parle en nous. Que l'influence des ancêtres soit permanente, et les fils seront énergiques et droits, la nation une.

Trop souvent la clameur bruyante des partis étouffe cette expérience d'outre-tombe que nous transmet notre sol. Si la « Patrie française » voulait disposer les esprits à entendre ces voix lointaines, si elle préparait quelques mesures propres à faciliter ce grave enseignement national par la terre et par les morts, quel service elle rendrait à notre connaissance de nous-mêmes 1 Elle raffermirait nos destinées...

Le terroir nous parle et collabore à notre conscience nationale aussi bien que les morts. C'est même lui qui donne à leur action sa pleine efficacité. Les ancêtres ne nous transmettent intégralement l'héritage accumulé de leurs âmes que par la permanence de l'action terrienne.

Dans cette assemblée où chacun se fait une idée si nette de la patrie, je ne viendrai pas aviver votre sentiment pour le lieu de Finance oîi vous êtes né, où peutêtre repose la dalle funèbre de vos parents...

Si les attaches qui retiennent un individu à son lieu de naissance doivent êtres rompues, je ne m'en plains pas, pourvu que, dans le lieu où il ira se fixer, il puisse prendre des attaches locales. Si les vieux préjugés héréditaires de caste ou de paroisse qui faisaient une raison aux petits groupes doivent être dissipés, je m'en féliciterai, à condition qu'un néant moral ne leur succède pas et que le petit génie local demeure dans la région pour animer d'une nuance d'âme particulière la science internationale ,

Bref, pour enraciner les Français nous souhaitons simplement que les gens de province ne soient pas obligés d'intriguer uniquement à Paris et d'j' expédier leurs projets, leurs désirs, leurs vœux, mais qu'ils aient par région des points de centralisation. Nous demandons, en outre, qu'ils puissent s'administrer eux-mêmes de façon à respecter les particularités locales.

Chacun doit cultiver ses souvenirs. C'est pour cela que M. Maurice Barrés, illustrant sa théorie de son propre exemple, a écrit en l'honneur de sa région : Les Amitiés françaises et Au Service de l'Allemagne (1). Soit qu'il conduise son jeune fds, Philippe, à travers les paysages de la province natale (2)

(1) Ce livre esl le premier d'une nouvelle série : Les Bastions de l'Est.

(2) Lorrain, M. Barres s'indigne souvent de la prédominance de certaines provinces dans la politique nationale M. Barrés, en une brochure récente, accuse à lafoisle Midi de tyrannie et de faiblesse et. nouveau Foulques deNeuilly, semble prêcher la croisade.

M. Charles Manrras paraît le premier avoir signalé ce phénomène : l'asservissement politique du méridional indigène au syndicat des métèques. La race intelligente, batailleuse, charitable, frauchenicnt indépendante des propriétaires viticulteurs du Gard, de l'Aude et de l'Hérault, la race maritlnie et industrielle des autres régions a cédé sous l'invasion des hommes rapaces de la montagne devenus possesseurs du sol libre de nos aïeux. Les populations riveraines de la mer divine, ces populations fières, celte aristocratie pure des terriens a dû baisser la tète. Nous avons vu les petits-lils des « Compagnons du soleil » solliciter des « places ))■

Le triomphe des étrangers, l'intrusion des délégués du

et recommence le pèlerinage de Sturel et Saint- Phlin, soit qu'il nous décrive les inquiétudes, les scrupules de Paul Ehrmann, Alsacien annexé qui doit servir comme volontaire dans les armées du Kaiser, M. Maurice Barrés compose toujours la même couronne de fleurs nouvelles, pour en parer la pierre funèbre du souvenir ou le front de l'Exilée. Toujours il cherchera, le long de la Moselle, dans le cimetière de Sainte-Odile, sur les sommets où éclate le devoir alsacien, les raisons mystérieuses, les éléments secrets qui agitent et composent son âme.

Comme ces raisons, ces éléments échappent souvent à l'analyse, le romancier, le lyrique les glorifiera par les seuls témoignages de sa sensibilité et de son émotion.

Le jour des morts est la cime de l'année.

Nous sommes les prolongements des ancêtres. Mais ceux-ci ne nous transmettent intégralement l'héritage accumule de leurs âmes que par la permanence de l'action terrienne. C'est en maintenant sous nos 3'eux les ressources du sol de France, les efforts qu'il réclame,

pouvoir dans les affaires méridionales, ont contribué à répandre une idée méridionale fausse. Cette idée de la résistance latine, cette haine de l'emprise germanique, la nécessité de vaincre l'invasion des primaires, sont suffisantes dès aujourd'hui à grouper les jeunes hommes libres. Si vous ajoutez le sourire de Bérénice à c^s pensées, c'e'st vous assurer des amis. (E. G., Antho!ogie Ret^ue.)

les sei'vices qu'il rend, les conditions enfin dans lesquelles s'est dévelopjjée notre l'ace forestière, agricole et vigneronne, que nous comprendrons comme des réalités et non comme des mots nos traditions nationales, et qu'en même temps nous apprécierons les forces nouvelles qui ont grandi sur notre sol. Les précédents historiques et les conditions géographiques règlent la vie d'une nation. L'administrateur et le législateur doivent s'inspirer dans toutes les mesures de ce grand principe : la patrie est plus forte dans l'âme d'un enraciné que dans celle d'un déraciné, et celui ci doit être mis discrètement sous la surveillance delà haute police. Je ne pensai pas toujours ainsi. J'ai été un individualiste et j'en disais sans-gêne les raisons ; j'ai prêché le développement de la personnalité par une certaine discipline de méditation intérieure et d'analj'se. Mais précisément c'est par un sentiment chaque jour plus profond de l'individu que j'atteignis à comprendre et à posséder l'élément le plus intime et le plus noble de l'organisation sociale, à savoir le sentiment vivant de 1 intérêt général, car le « Moi », soumis à l'analyse un peu sérieusement, s'anéantit pour ne laisser que la collectivité dont il est l'éphémère produit.

Dans sa conférence la Terre et les Morts, qui aurait dû être prononcée le 10 mars 1899, on trouve toute l'éthique de ses romans et cette définition puissante de la patrie :

On ne fait pas l'union sur des idées, tant quelles demeurent des raisonnements ; il faut qu'elles soient doublées de leur force sentimentale. A la racine de tout, il y a un état de sensibilité. On s'efforcerait vainement d'établir la vérité par la raison seule, puisque

rintclligcncc peut toujours trouver un nouveau motif de remettre les choses en question.

Pour créer une conscience nationale, nous devrons associer à ce souverain intellectualisme dont les historiens nous donnent la méthode un élément plus inconscient et moins volontaire.

Pour moi, Messieurs, dévojé par ma culture universitaire, qui ne parlait que de l'Homme et de l'Humanité, il me semble que je me serais avec tant d'autres agité dans l'anarchie, si certains sentiments de vénération n'avaient averti et fixé mon cœur.

Un jour, j'étais à Metz ; les Prussiens, qui ont transformé Strasbourg, n'ont jusqu'à cette heure rien changé à l'antique cité lorraine. Une fois franchis les travaux immenses qui l'enserrent, elleapparaît dans sa servitude identique à son passé. Par là d'autant plus émouvante, esclave qui garde les traits et l'allure de la femme libre ! Les visages prussiens, les uniformes, les inscriptions officielles, tout nous signifie trop clairement dans cette atmosphère messine que nous sommes des vaincus. Je visitai au cimetière de Chambière le monument élevé à la mémoire de sept mille deux cents soldats français morts aux ambulances de 1870. C'est au milieu des tombes militaires allemandes une haute pyramide. Une inscription terrible lui donne un sens complet : « Malheur à toi ! fallait-il naître pour voir la ruine de mon peuple, la ruine de la cité et pour demeurer au milieu d'elle, pendant qu'elle est livrée aux mains de l'ennemi ; — malheur à moi ! ):

Cette plainte et cette imprécation, le passant français l'accepte dans tous ses termes et l'ayant méditée, se tourne vers la France pour lui jeter : « Malheur à toi ! génération qui n'as pas su garder la gloire ni le territoire ! ))

Mais uefauL-il pas que tous, humblement, nous acccp-

FIGUKES 13

tions une solidarité dans la faute commise, puîsqu'après tant d'années écoulées et quand les enfants sont devenus des hommes, rien n'a été tenté pour la délivrance de Metz et de Strasbourg que nos pères ont abandonnés ?

Sous ces pierres, dans cette terre de captivité, sont entassés des cadavres déjeunes 'gens de 21 à 25 ans, de qui la vien'aura pas eu de sens si on refuse à le chercher dans la notion de patrie. Aujourd'hui encore, ils seraient pleins de vigueur. Leur mort fut impuissante à couvrir le territoire, mais elle permet à la nation de se reporter sans une honte complète à cette année funeste. C'est une fin suffisante du sacrifice qu'ils consentirent en hâtant la disparition inéluctable de leur chétive personnalité. Les trompettes et les tambours prussiens^ qui sans trêve, d'un champ de manœuvres voisin, viennent retentir sur les tombes de Chambière, ne nous détourneront pas d'épeleravec tendresse les noms inscrits sur ces tombes, des noms fraternels.

Dans le même cimetière se trouve la pierre commémorative, qu'eux aussi les Allemands consacrent à leurs morts. Elle jette ce cri insultant : «Dieu était avec nous ! »

Offense qui tend à annuler le sacrifice des jeunes vaincus auxquels les femmes de Metz ont fermé les yeux.

Il ne dépend pas du grand état-major allemand de décider sans appel que nos soldats luttaient contre Dieu. En vérité, la France a contribué pour une part trop importante à constituer la civilisation, elle rend trop de services à la haute conception du monde, àl'élargisseraent et à la précision de l'idéal, — dans un autre langage, à l'idée de Dieu, — pour que tout esprit libre ne tienne pas comme une basse imagination de caporal de se représenter que Dieu — c'est-à dire la direction imposée aux mouvements de Thumanité — serait iuté-

ressé à l'amoindri ssement de la nation qui a fait les Croisades dans un sentiment d'émancipation et de fraternité, qui a proclamé par la Révolution le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.

On rencontre dans ces lignes peut-être la déclaration la plus précise des intentions barrésistes. Elles expliquent à la fois le politique et l'artiste. Elles réfutent surtout cette opinion fausse qu'on a voulu répandre de son œuvre et de son esprit. Non, rien n'est moins l'œuvre de la raison froide et du raisonnement scolastique que cet art de sensibilité, basée davantage sur les élans du cœur que sur les architectures de la raison. Tout ce qu'il a d'ailé, il le doit à la prépondérance du sentiment.

Mais ce culte du souvenir, cette piété envers la terre et ses morts, n'empêchent pas M. Maurice Barrés d'être essentiellement agissant et ne fait que donner de nouvelles forces à son esprit, au lieu de l'accabler de regrets. Et c'est par son émotion, son lyrisme, son activité, que s'explique l'unité entière de son œuvre. Le Philippe d't/n^om/iîe libreesl le frère du Paul Ehrmann des Basfzonsf/e l'Est.

... Je crois qu'un esprit généreux trouvera dans mon œuvre, non pas des contradictions, mais un développe-

ment nnitaire, et qu'elle est vivifiée, sinon par la sèche logique de l'école, du moins par cette logique supérieure d'un arbre cherchant constamment la lumière et obéissant avec la plus parfaite sincérité à sa nécessité intérieure...

Si c'est mon illusion, elle est autorisée par tant de jeunes esprits qui m'ont donné leur confiance, non parce que je les amusais (j'aime à croire que je suis un écrivain plutôt ennuj'eux qu'amusant : on est prié d'aller rire ailleurs), mais parce que je les aidais à se connaître.

Notre petit monde a été décimé par l'affaire Dreyfus ; je garde un souvenir aux amis perdus, mais notre première entente d'idées m'apparaît comme un malentendu ; nous n'étions pas de même physiologie, seuls les purs, après cette épreuve, sont demeurés. C'est pour le mieux. Ils témoigneront que je n'ai jamais écrit qu'un livre, Un Homme libre, et qu'à vingt-quatre ans j'y indiquais tout ce que j'ai développé depuis...

Au fond, tout ce travail de mes idées se ramène à avoir reconnu que le moi individuel était tout supporté et alimenté par la société.

Avant cet article paru au Journal sous le titre Pas de veau gras ! M. Maurice Barrés écrivait à la Plume^ le l^"" avril 1891 :

... Je développe cette idée qu'un individu dans une race, s'il savait dégager toutes les puissances qui sout en lui et les considérer avec clairvoyance, serait la conscience même de sa race, ce qui est toute la sagesse delà nature... Si ces livres valent quelque chose, c'est par leur logique, par l'esprit de suite quej'j'ai mis durant cinq années. Pour Fart que les lecteurs ou ci'i-

tiques bienveillants voulurent y trouver, c'est chose de mode...

Jean de Tinan disait de Barrés :

— lia été notre éducateur. Il a été notre professeur d\'nergie ; ensuite nous avons fait de cette énergie ce que nous avons pu, ou nous en ferons ce que nous pourrons. Mais il a su être notre maître sans rien nous prendre de notre initiative... et nous ne lui en saurons jamais assez de reconnaissance (1).

Cette phrase, on l'a répétée souvent ; elle a servi d'épigraphe à de nombreuses études . Prince de la jeunesse dans le domaine moral et de ractionjournalière, comme Mallarmé le fut dans le domaine esthétique, l'influence de M. Maurice Barrés n'a cessé de se manifester. En effet, l'importance de l'œuvre barrésiste, sa valeur morale, la force de son exemple, se marquent surtout parce qu'elle n'est jamais restée sans échos parmi la jeunesse française. Si l'adhésion fut unanime au culte du Moi, aux soirs de l'affaire Dreyfus une rupture vive se produisit. Quelques jeunes hommes délaissaient le chemin de crépuscule ou d'aube indécise que fleurissait

(1) Cf. la préface de Pol Lœwengnrd aux Fastes de Baby- Iniie. (Un auteur sémite à Maurice Barrés, nationaliste, et R. Jacquet, Notre Maître Barrés.)

la robe pâle de Bérénice, pour suivre, parmi les rumeurs de l'Agora, entre le geste des tribuns et les faisceaux consulaires, la voix du père de Nana. La scission n'alla pas sans virulences, sans attaques réciproques, sans injustices passionnées de part et d'autre. Depuis, des tombes, une conscience plus précise des devoirs nationaux, aujourd'hui encore la nécessité de préserver un héritage de libertés, de grâces universellement reconnues, l'apaisement en un même amour de statues, de livres ou de monuments, la communion en la beauté, ont cicatrisé les plaies de l'orgueil, calmé les rancunes. La jeunesse française n'a pas tant d'écrivains à admirer et à aimer pour qu'elle puisse négliger les meilleurs. De quelque route politique, de quelque horizon littéraire qu'elle soit venue, la jeunesse intellectuelle de ces quinze dernières années a trop aimé la Beauté pour ne pas, au-dessus des discussions de l'heure présente, s'unir en un même hommage envers ceux qui honorent les lettres françaises. M. Maurice Barrés a constaté le retour de ses premiers admirateurs, qui, s'ils ne voulaient plus suivre l'éthique de son œuvre, en reconnaissaient toujours la perfection et l'importance littéraires. Durant quinze ans, les adolescents de notre pays ont associé

M. Maurice Barrés à leur premier voyage en eux-mêmes.

Vous vous adressez uniquement à des jeunes gens. Comme la vu M. Lavisse, c'est d'eux que je parle et c'est à eux que je parle. Je ressentirais quelque malaise d'un malentendu avec certains d'entre eux qui, bien certainement, dans des milieux fort différents, doivent se faire du monde cette même vision qui vous a plu dans mes livres (1).

Ce malentendu que M. INIaurice Barrés redoutait ne s'est produit que huit ans plus tard. Aujourd'hui, il tend à se dissiper de plus en plus. Le littérateur a su, par le charme de son œuvre, apaiser les rancunes suscitées par la politique, sans rien renier de sa doctrine, sans concessions et sans apostasie. D'autre part, la gloire de M. Maurice Barrés sera d'avoir devancé tous les mouvements d'idées de la jeunesse et de les avoir prévus. On ne contestera pas que ses idées ne nous pénètrent chaque jour davantage et que de récents événements n'en aient accusé la force (2).

(1) Cf. la Plume, l«f avril 1891, lettre de Maurice Barrés.

(2) « M. Maurice Barrés acommencé à garder son àme du contact des Barbares ; ensuite, il la gardée, âme française, du contact cosmopolite ; aujourd'hui, plus particulariste encore, il garde l'âme alsacienne de l'invasion morale de

Aussi ceux des jeunes honiiiies d'aujourd'hui qui gardent confiance dans les institutions traditionnelles de leur pays n'apprirentils pas sans élonnement que l'Académie française préférait à M. Maurice Barrés, maître de leur pensée, un direcleur de revue, homme de valeur, d'ailleurs. En eflet, M. ]Maurice Barrés paraissait, même à ceux-là qui dédaignent les consécrations ofïicielles et les honneurs précis, tellement situé dans l'admiration littéraire, qu'il ne fût pas possible à l'Académie de sembler l'ignorer. Elle le comprit bien vite et M. Barrés succédait à Hérédia.

rAllemaud. Cela ne veut point dire que M. Barrés la veuille garder, celte âme, s'affaiblissant jour à jour, comme une noblesse qui se meurt de consanguinité . Non !... maisil redoute tout mélange qui l'entraînerait hors de ses destins, qui l'asservirait ou la rabaisserait à de moins nobles devoirs, qui l'amoindrirait dans son orgueil

« L'aventure de Paul Ehrmann Alsacien annexé qui doit servir comme volontaire dans l'armée du Kaiser, qui se plie sans renoncer, qui sait, au milieu des Barbares, imposer le respect et l'admiration de sa culture française, de son humanisme latin, dites, n'est-ce pas la plus belle application du culte du moi, n'est-ce pas l'exemple vivant du didactisme hautain des trois romans idéologiques ? Quant à l'enseignement que l'auteur a tiré des lignes du pajs natal, de la densité de l'atmosphère, des coutumes urbaines, n'est-ce point par la même méthode que Delrio cherchait des émotions parmi les décombres et les palais déserts !" (E. G., La Plume, 15 mai 1905.)

MAURICE BARKÈS 2()1

Une province entière semble à M. Maurice Barrés avoir réalisé cette noblesse de garder son « moi » et tout ce que ce moi devait de sensibilité à la patrie. Co/e//e Bimdoche continue A /z .seyf;àt? de rAUenuK/ne. Après la résistance à la caserne, la résistance des femmes fidèles au foyer. Colette saura résister à la science comme à Taffection. Elle se garde. Vivante et symbolique, celte petite fille est du meilleur exemple. Et les pédants venus à la suite des ulilans ne comprendront pas. Les races ne peuvent se fondre encore.

M. Barrés ne le dit pas. Maison sent que le jour viendra où les vaincus. — S'ils ne sont pas devenus les vainqueurs — imposeront aux vainqueurs leur manière de sentir et de comprendre. Ce jour-là les yeux de M. Asmus s'ouvriront sur le paysage.

Un des plus secs, volontairement, Colette Baiidoche, est un des livres les plus sûrs de M. Maurice Barrés, et il est peut-être le plus achevé des romans français :

Ces professeurs étaient tous venus en Lorraine avec l'idée d'y trouver un peuple satisfait de la conquête, et ils ressentaient une sourde in-itation de se voir évités par les vaincus. Aussi écoutaient-ils avec complaisance l'un d'entre eux, pangermaniste fougueux, affilié à la vaste association qui compte sur la force pour assurer la domination universelle de l'idéal allemand.

M. Asmus ne demandait qu'à s'enorgueillir, avec ses compagnons, de la victoire de leurs pères, mais il se préoccupait surtout d'en tirer parti, et quand le pangermaniste cherchait le meilleur moyen d'empêcher les Lorrains de parler leur langue, il aurait trouvé plus intéressant qu'on lui dit de quelle manière il pourrait les fréquenter et perfectionner son français.

Ils gagnèrent ainsi l'étroite terrasse oîi la petite église, couverte de ses longues ardoises, est assise au milieu d'arbres ébouriffés.

Devant eux s'étendait un pays à la mesure humaine, vaste sans immensité, façonné et souple et, près de sa l'ivière, Metz, toute plate au ras de la plaine, et que spiritualise le vaisseau de sa haute cathédrale.

Cette fin de septembre est l'époque la plus charmante de la Lorraine. Peu de pluie, du vent rarement, une température stimulante et les vignes à la veille d'une joyeuse vendange. Ce matin-là, le ciel, le miroir d'eau, lespraii-ies, composaient un de ces paysages d'automne lorrain où les couleurs les plus éblouissantes d'argent et de vert s'harmonisent pour nous procurer un long repos de rêverie.

Ils n'en comprirent pas la délicatesse et s'accordèrent à proclamer qu'ils avaient dans la vieille Allemagne de plus grands paysages.

Il manquait à ces jeunes gens, venus d'un ciel où la Walkja'ie chevauche les nuages, d'avoir été élevés à sentir qu'il y a dans la simplicité de notre nature une suprême élégance. Et puis, ils ne distinguaient rien des trésors spirituels qui reposent dans les terres étendues sous leurs yeux. Certes, pour eux, ce panorama n'est pas vulgaire : c'est celui de leur victoire. Mais cette idée constante, à la longue, est trop simple. Si je circule parmi ces douceurs mosellanes, j'y trouve des images qui sont d'humbles amies de mon enfance et

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que mou cœur ne peut revoir sans attendrissement. Elles m'emplissent d'un courage paisible où je prends une force égale pour agir et pour renoncer. Mais un jeune Prussien tout neuf, que peut-il glaner derrière nos pères et sur les champs qu'ils ont aménagés ? Il nie et désire détruire, ce fils de vainqueur, tout ce qui ennoblit cette terre et peut y produire une fermentation. Où je trouve mon équilibre et ma plénitude, il ne s'accommode pas.

Quelle que soit sa sensibilité, M. Maurice Barrés porte un cœur qui ne se laisse pas entamer de souvenirs littéraires, s'il les croit nuisibles au développement fécond de ses sentiments. M. Barrés est allé en Grèce, comme Chateaubriand , comme Renan, comme M. Louis Bertrand, et dans la poussière des chemins, sur les murs détruits des temples du Péloponèse, ilvoulutretrouver,non plus l'empreinte du pied nu de Phryné ou d'Artémis, mais la trace des lourdes chaussures de fer que les croisés y ont laissée. Bien plus que la frise du Parthénon, que les bras purs et les épaules blanches des statues ressuscitées, il a aimé la dure architecture militaire des burgs bâtis par les vassaux de Baudouin. Ce n'est plus la pâle Tyndaride chantée par Homère, qui lui parle dans la brise du Céphise et qui se lève parmi les ruines d'Argos ou de jNIycènes, c'est l'Hélène entrevue par Gœthe, celle qui entraînera le

docleur Faust, et non plus celle qu'un pâtre troyen emporte dans sa barque, sur la mer retentissante.

En Grèce, M. Maurice Barrés, des ruines, du sol, du paysage, et de la présence sur cette terre de châteaux construits par des hommes de sa race, n'a reçu que cette leçon : aime davantage ton pays . Vigoureuse et saine, la conception du moi agrandie par le respect, identifiée au moi collectif hérité de la nation et formé du meilleur de sa tradition, ne devra que s'enrichir au contact de sensibilités étrangères. M. Barrés cherche encore à reprendre dans l'étranger — tous les étrangers doivent à la France — la part de culture française qu'ils nous ont prise autrefois ou que nous leur avons donnée. Il y a chez tout homme des éléments français que nous pouvons disposer et lui reprendre pour notre profit. Par là, le Voyage de Sparte se trouve avoir une importance égale à celle de Corinne et se proposer un but contraire.

M. Maurice Barrés, partial comme il convient à qui défend l'héritage de ses sensibilités, n'a pas voulu s'enquérir de ce que sa sensibilité française devait à la terre helladique qu'il visitait. Il eût craint d'apercevoir en lui trop de langueur méridionale, et il n'a plus voulu que déterminer dans les beautés

de la Grèce ce qu'elles gardaienl de !Vo;lnI et de français, — de français du Nord et de l'Est...

On voudrait qu'un Stendhal du xiiic siècle nous eût donné les Pro/ïic/iafZcs dans lAchuïe, ou bien Athcnex, Corinihc et Mistra, ou bien encore des Chroniques péloponésiennes. Ce qu'eussent été de tels mémoires, on l'entrevoit à respirer les ruines féodales en Grèce ; et sous la sécheresse des vers du Livre de la Conqnesle, on s'imagine distinguer une délicatesse française, mûrie, formée de quelques siècles par le soleil ou les effluves de cette terre civilisatrice

Une race naquit de leurs plaisirs. Dans cette race nouvelle, que l'on nomme Gasmule, les femmes rehaussaient de gentillesse franque la beauté du type hellénique. Jadis, sur ces rives de l'Alphée, Pan menait le troupeau des nymphes avec Silène, tandis que les pâtres souillaient dans les fMtes. A la place du dieu Pan, les chevaliers français installèrent en Arcadie leur déesse qui étaient l'Honneur. Ce sont deux puissants dieux, l'un plus champêtre, l'autre plus social. On les aime l'un et l'autre jusque dans leurs absurdités, hypostases qu'il est interdit d'expliquer. Par une conjonction merveilleuse, les Gasmules, HUes de ce climat et du courage guerrier, mêlaient dans leur cœur le culte pastoral avec le culte de l'honneur à la française.

Elles marièrent nos seigneurs avec les îles, les golfes et les vallons de la Grèce. Dans leurs châteaux innombrables de Mistra, de Crèvecœur, de Matagriffou, ces chevaliers aux éperons d'or multipliéi'ent les grands festins, les tournois et les galanteries françaises.

La déesse m'a donné, comme à tous ses pèlerins, le dégoût de l'enflure dans l'art. Il y avait une erreur dans ma manière d'interpréter ce que j'admirais ; je cherchais un effet, je tournais autour des choses jusqu'à ce qu'elles parussent le fournir. Aujourd'hui, j'aborde la vie avec plus de familiarité, et je désire la voir avec des yeux aussi peu faiseurs de complexités théâtrales que l'étaient les yeux grecs.

N'étant pas de sang hellénique, je ne secrète aucune pensée athénienne ; il n'est pas question que personne de chez nous répète les beaux miracles du Parthénon ; mais si la France relève, par l'intermédiaire romain, de la Grèce, c'est une tâche honorable, où je puis m'employer, de maintenir et de défendre sur notre sol une influence civilisatrice...

Ainsi, dans ce voyage d'études quand la Grèce ravalait mes richesses d'emprunt, j'ai acquis, par cette force impérieuse, une vue juste de men rôle. Je me suis aperçu qu'entre tous les romans que la vie me propose, la Lorraine est le plus raisonnable, celui où peuvent le mieux jouer 'mes sentiments de vénération.

— Reste, m'a dit la Grèce, où te veulent tes fatalités. Tu n'as pas à masquer, dénaturer ni forcer ce qu'il y a dans ton cœur, mais simplement à le produire. Demeure à l'orient de la France, avec ta petite nation, à combattre pour ma beauté que tu n'es pas prédestiné à vivre.

Alors que Renan avait maudit Sparte, « cette maîtresse d'erreurs sombres » que tous les romanciers néo-helléniques laissent volontairement dans l'obscurité, la triste et

guerrière Lacédémone, M. Barrés l'exaltera seule, — car elle fut l'organisatrice, et lui pardonnera de ne nous avoir légué ni un poète ni une statue, puisqu'elle fut la patrie de LéoTiidas, et aussi pour ces larmes que versa, dans Athènes conquise, un général victorieux écoutant, par la bouche des jeunes filles, se lamenter Electre au fuseau d'or...

M. Maurice Barrés goûtait peut-être dans l'art de Jean Moréas ce côté combattif et guerrier qui s'était assoupli et afïiné jusqu'à conquérir les Muses de France et à leur dicter des chants. Le discours qu'il prononça pour ce poète, en même temps que le commentaire de toute l'œuvre française classique, peut servir de conclusion au Voyage de Sparte. Moréas appartenait à l'Hellade militaire. Il s'enorgueillissait d'un aïeul corsaire aux matins héroïques de l'indépendance. Cependant M. Maurice Barrés l'a, par-dessus tout, loué d'avoir renoncé aux dons trop éclatants de couleurs et d'images dont l'Orient l'avait comblé pour se plier aux disciplines françaises. Benoncement en vue de la perfection. Becherches de la ligue pure dans le style et le sentiment, tout est là 1

Cet Hellène n'a jamais accepté l'ignorance où il nous voyait de notre propre langue. Il aimait à raconter que dans la maison de son père, à Athènes, il y avait une

bibliothèque de deux mille volumes de nos poètes, et qu'avant d'avoir atteint sa dixième année, il s'était déjà promis de chanter sur une lyre française. A Paris, et dans une vie qui semblait indolente, comment trouvat-il le moN'en d'approfondir toutes les époques de notre littérature ? Comment put-il acquérir cette érudition vaste et sûre qui étonnait les philologues professionnels ? Ce sont là des secrets de poète. Mais cette science n'était pour lui qu'un apprentissage, un travail d'approche de la beauté. Quand il eut amassé son trésor, il se dépouilla ; il mit au-dessus de tout la simplicité de Sophocle et de Racine. Il surpassa le précieux poème qui demeure le plus à mon goût, et qu il avait écrit pour excuser et plaindre la coupable Eriphyle ; il composa les Stances, où la netteté si fière des contours s'adoucit en rêverie charmante, puis son Iphigénie, dune grâce pathétique et familière, que reçurent avec des transports ceux qui savent goûter les purs plaisirs de la tragédie. Et c'est alors que l'on vit clairement que ce poète était venu d'Athènes à Paris pour ramener les plus turbulents rimeurs dans les voies de 1 humanisme.

Je crois que j'ai recueilli le testament littéraire de Moréas. C'était il y a peu de jours, dans cette chambre où nous venons pieusement de lever son corps. Il avait demandé qu'on nous laissât tout seuls, et la garde ellemême s'éloigna. Nous avons causé de ce qui lui tenait le plus au cœur, de littérature, et il m'a dit : « Il n'y a pas de classiques et de romantiques... C'est des bêtises... Je regrette de n'être pas mieux portant pour t'expliquer. .. » Nous ne saurons jamais quels arguments se réservait de me donner Moréas, mais je suis de son avis ; je crois qu'un sentiment dit romantique, s'il est mené à un degré supérieur de culture, prend un caractère classique. J'ai vu Moréas passer de l'une à l'autre esthétique, à mesure qu'il s'eunoblissait moralement, et

je me rends compte qu'il a trouvé ses perfectionnements d'art dans son cœur assagi.

Ce bon ordre, cette économie souveraine qui règne dans ses poèmes, c'est la simplicité qu'il mettait dans sa vie si digne et si claire ; son lyrisme concentré, c'est une mâle pudeur ; ses raccourcis, son stjde énergique, ses belles inversions, c'est de la bravoure ; sa grâce fiére, c'est la loyauté que nous aimions dans toutes ses mœurs.

Devenir classique, Messieurs, c'est décidément détester toute surcharge, c'est atteindre à une délicatesse d'âme qui rejette les mensonges, si aimables qu'ils se fassent, et ne peut goûter que le vrai ; c'est en un mot devenir plus honnête.

La chair est triste, hélas I et j'ai lu tous les livres.

Ce cri, tous les jeunes hommes de la génération de M. Barrés le répétèrent à plaisir. Ce qui ne les empêcha point d'aller plus tard à la vie avec une belle impétuosité. Passionnément curieux (1), ces débutants s'illusionnaient sur leur lassitude, leur perversité. « Sans doute, ce que nous faisons est assez particulier, mais serait-ce la peine d'avoir là tant de volumes à 7 fr. 50 pour aimer comme tout le monde? «En somme, ils étaient surtout très intelligents.

(1) Cf. George Grappe, Maurice Barrés. {Annales biblioçjraphiqiies, avril 1902)

... Ce qui, dès son extrême jeunesse, le distingue des autres jeunes gens, c'est la découverte qu'il fit de la vie intérieure à l'âge où d'ordinaire on l'ignore, et du parti que l'on peut tirer de l'intelligence pour renforcer la sensibilité (1)..-

Cette intelligenee qui double la sensibilité de M. Barrés, c'est elle qui, en lui permettant d'aimer un plus grand nombre de choses, devait le faire accuser de pensées contradictoires et taxer son œuvre de manque d'unité, parce que cette œuvre est avant tout sincère.

C'est encore cette intelligence qui nous fait paraître la sensibilité de M. Maurice Barrés très littéraire, comme une sensibilité apprise dans les livres, cultivée d'après un choix de classiques spéciaux...

On distingue cependant, à travers le tissu somptueux des phrases, certain nombre de sentiments et d'attitudes qui ne sont pas de ceux que la littérature enseigne et que seule elle peut aider à soutenir.

D'abord une admiration très grande pour la santé, pour le peuple, réserve des énergies nationales, pour la force. Le goût delà domination devait fatalement en dériver avec l'entêtement et l'orgueil.

(1) Deux médilalions sur la Mort, par Henry Bordeaux. Sansot et C", 1905, page 18.

L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux !

dit Lamartine. Tout l'effort continu des héros de M. Maurice Barrés sera de reprendre possession de leur divinité. Et ils réclameront pour cela le double appui de la terre qui donnait sa force à Antée et des puissances spirituelles qui animèrent les prophètes. C'està-dire qu'ils cultivent à la fois leurs souvenirs et l'exemple de leurs morts, et aussi tout le développement intérieur de leur esprit et de leur sensibilité. Un âpre besoin de domination, une acre soif de se sentir maître d'une âme fraternelle ou ennemie bouleverse les personnages de M. Barrés. Mais si, à ce désir de dominer se mêle aussi un grand emportement pour les voyages, ne nous y trompons pas, c'est plus que « l'ennui » baudelairien :

Et nous allons suivant le rythme de la lame, Berçant notre infini sur le fini des mers.

Non, c'est une application de ce besoin de dominer et cette fougue à laquelle il ne peut se soustraire.

«... Je n'avais encore vu la beauté qu'au milieu de ma famille ; je restais confondu en l'apercevant sur le visage d'une femme étrangère, » avoue Chateaubriand. Par contre,

M. Maurice Barrés essaiera de retrouver l'essentiel de l'universelle beauté « sur le visage sans éclat de sa terre natale ».

En résumé, l'œuvre de M. Maurice Barrés nous présente la lutte perpétuelle de la sensibilité et de la raison. On sent le combat qui se livre entre le désir de mener les hommes à des conquêtes morales et la conscience très nette que l'auteur possède de la vanité de tout effort. De là une œuvre pleine de cris de victoire et de lamentations désolées, tout un ensemble romantique dont M. Eugène Montfort a expliqué les sources et vérifié la sincérité (1).

« Maurice Barrés, malgré ses efforts, une volonté constante, l'application de sa robuste intelligence, n'est pas venu à bout de son désespoir. Il laisse donc vivre en lui deux hommes différents et même ennemis, tantôt se tournant vers l'un, et tantôt vers l'autre. « Mais, n'ayant pu détacher de lui sa tristesse, il s'est mis à l'aimer passionnément. Il ne saurait plus se passer d'elle, et il s'est déterminé à tirer d'elle tous ses plaisirs. C'est quand il la possède qu'il se sent lui le plus complètement, qu'il se voit disposé à dire les paroles que lui seul peut dire. Aussi,

(1) Cf. les Marges, page 101.

comme il la chérit ! « Je m'abandonne avec « jouissance à la plus stérile mélancolie », dit-il. Il recherche donc tout ce qui correspond à cet état qu'il aime, il s'en va vers les ruines, vers la mort, et se complaît dans leur contemplation.

c( Les magnificences des grandes époques « vénitiennes ont moins de pointes pour nous « toucher au vif que les mouvements d'une « ville quand sa désagrégation libère des « beautés et d'imprévues harmonies que conte- <( naient ses premières perfections. » Ainsi tout à la mort, il s'attache dans une chose vivante à découvrir la beauté qu'elle présentera ruinée. Et l'on ne sait plus ici si cet amour de la mort ne se confond pas avec un très puissant amour de la vie.

« Cependant, il y a là une jouissance que ne connaissaient pas les romantiques. Ceci est proprement moderne, et c'est Baudelaire qui le premier l'a apporté. L'auteur de la Mort de Venise ressent une grande volupté devant la mort ; il savoure le poison dont elle assaisonne la vie, elle lui est excellente, avec un plaisir livide il hume les relents de cimetière qu'apporte le vent sous les cyprès balancés ; l'agonie vénitienne, la fièvre des marais, les palais qui se ruinent, il a chanté tout cela avec des mots profonds d'amant. Il jouit de

sentir la mort glisser entre les pierres disjointes de la pauvre petite église de Sainte- Alvise, et vraiment il y a de la sensualité dans la façon dont il parle du soleil et de l'humidité se combattant qui un jour viendront à bout d'elle. L'odeur de la décomposition éveille en lui une abondante vie sentimentale, il la recherche soigneusement.

« Mais c'est contre ce goût qu'il lutte quand il redevient l'autre homme, celui qui pour un fils qu'il désire préserver de la tragique vie intérieure qui est la sienne, écrit les Amitiés françaises. Ah ! son enfant ! le sauver du doute, lui donner la foi en la vie ! Barrés écrit pour lui un chant de confiance. Mais pourquoi faut-il que vienne s'y glisser cette phrase :

« La vîe n'a pas de sens. Je crois même que chaque jour elle devient plus absurde. Se soumettre à toutes les illusions et les connaître très nettement comme illusoires, voilà notre rôle. Toujours désirer et savoir que notre désir que tout nourrit ne s'apaise de rien ! De quelque point qu'on les considère, l'univers et notre existence sont des tumultes insensés. »

« Tout mépriser 1 » « Tout désirer î » ont dit à ce beau romantique les danseuses qui, tournant tandis qu'il rêve sur la lagune, lui expliquaient sa souffrance. Je crois qu'elles

auraient pu chuchoter les mêmes mots à l'oreille de lord BjTon. »

Cette lutte que M. Maurice Barrés a engagée avec lui-même, c'est la même dont Chateaubriand, Fromentin et Byron nous ont raconté les épisodes douloureux, les triomphes amers et les épuisants réveils. Il s'est jeté dans la lutte pour se persuader à lui-même que la vie valait d'être vécue ; il a moralisé, il a chanté, parce que le silence l'effrayait.

Et des chocs amers ou doux que supporta cette sensibilité, des voyages entrepris sur les bords méditerranéens, parmi les ruines qui marquent la gloire évanouie des dieux bons et des immortelles compatissantes, nous avons reçu une œuvre complexe. Singulièrement nuancée et vivante, la plus représentative de nos qualités nationales, car son harmonie est faite de mélancolie lorraine, de la vigueur musclée qu'on voit aux nymphes de Goujon et aux femmes de Van Loo, et de toute la fureur mystique et sensuelle des amoureuses méridionales. M. Maurice Barrés a compris et aimé les qualités de chacune de nos provinces, et c'est son honneur d'avoir commenté et goûté à la fois le génie latin d'un Mistral, la rêverie germanique de Stanislas de Guaïta, la douceur des Flandres chez Verlaine.

La « magnificence désolée » de ses proses, sa passion pour tout ce qui touche à la grandeur de notre idéal national, sa sensibilité d'une finesse incomparable, ses dons de coloriste et d'évocateur, l'ensemble d'un labeur qui s'affirma en une vingtaine de volumes, dont un seul suffirait à honorer un écrivain, tout cela confère à M. Maurice Barrés une autorité telle que je cherche, parmi les écrivains de son âge et même de notre temps, son égal.

Vous connaissez l'épigraphe antique :

'EpjjLx; lào' sffTay.a rap' op^^a-cov r/zEiaôîv-ra £v Tp'.oSo'.ç TToXiâ; ÈyY'jOev aiô^jo^

àvopâat X£X[iT,(I)j(v eycov àti-a'jcrîv ôôo(o*

i\iMypo'j 8' àyj)OLr^q '/.pi-jx uoiop irpoz-ést.

Comme le jardin dont parle Anyta de Mytilène, l'œuvre de M. Maurice Barrés vous offrira une halte, une eau rafraîchissante, et pour les hommes fatigués, des fruits réconfortants. De ce jardin qu'animent tant de beaux visages, troublés par les saisons, émus de plaisirs ou luisants de pleurs, Bérénice M™" Astiné-Aravian, M""^^ d'Aoury, La Pia et tant d'autres, vous contemplerez, à loisir, les croisements de trois chemins, et les champs de la patrie et la mer blanchissante, cependant

que, devant l'eau successive et le ciel changeant et la voile qui fuit, l'auteur de la Mort de Venise songe éperdument à l'éternelle dissolution, mais peut répandre, sur des devoirs acceptés avec joie, les fiertés d'une àme qui a trouvé dans les lettres le secret de ne goûter que le vrai, et de ne s'appuyer que sur des réalités fécondes...

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