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FIGURES

proprement parler une conversion, mais un retour à l'autel, témoin de ses premières ferveurs. Un autre poète qui fut son ami, Verlaine, lui aussi était revenu aux pieds du Christ, et le douloureux auteur de Sagesse demandait au Seigneur, en ce temps de farouche ignorance et de haine, la force d'être à jamais fidèle comme l'agneau et comme le chien. A des sentiments nouveaux convenait un nouveau livre qui fut d'un nouveau style. La Bonne Souffrance, d'un ton simple, d'une gravité heureuse, d'un nomhre égal, reprend l'éternel Sursum corda de la piété catholique. L'artiste lui doit certainement ses plus belles phrases de prosateur :

« Plus haut, mon âme ! Toujours plus haut ! Au-dessus de tout ce que nous voyons du ciel ! Quel souvenir ai-je évoqué tout à l'heure? Sur la montagne, je ne montais que vers le soleil. Aujourd'hui je m'élève vers une clarté incomparablement plus éblouissante ; car, selon la belle parole de Michel-Ange ,1e soleil n'est que l'ombre de Dieu. »

Dans la prière et dans la lutte (poésies) succédèrent à la Bonne Souffrance. C'est une réponse parallèle à Sagesse de Verlaine. Le déroulement des images évangéliques, la confusion du pécheur, 1 humilité fervente, s'y dévoilent en un lyrisme familier qui n'a rien sans

doute de la fièvre mystique du grand poète maudit, mais dont l'aisance et la douceur sincère sont parfaitement adéquates au sujet. Le croyant estime probablement que la(( littérature affectée » n'est pas de mise avec Dieu.

Un jour béni, quand la douleur m'a visité, J'ai prié, demandant pardon de mon offense ; Humblement, j'ai rouvert au Dieu de mon enfance Mon âme, cet asile impur et ténébreux.

Il y daigna descendre, et, maître généreux, Qui même à l'ouvrier tardif donne un salaire, Il y règne aujourd'hui, la parfume et l'éclairé. Prières ! Sacrements ! 0 bienfaits inouïs ! Comme l'étable, aux yeux des bergers éblouis. Brilla d'une clarté merveilleuse et subite, Mon âme resplendit, depuis que Dieu l'habite. Sur la nuit bleue où vibre un hymne de Noël, S'ouvre le toit obscur qui me cachait le ciel, Et le hideux remords, l'araignée en sa toile, Rayonne tout à coup et devient une étoile !

Une autre corde encore devait vibrer à la lyre, la corde d'airain de la Némésis et des Châtiments. Pour les strophes qui disent la honte des puissants, les haines d'un parti, les lamentations du peuple, tous les mots conviennent pourvu qu'ils soient forts et simples, qu'ils frappentl'oreille. La poésie satirique n'a guère qu'un critérium comme l'éloquence, 1« succès.

Elle est une arme avant tout. Dans Des Vers français (1906), à côté de poèmes rappelant la fidélité de l'auteur aux muses familières et non indignes de ses premiers recueils, de brèves apostrophes témoignent de la vigueur morale et de la sincérité de M. François Coppée.

Passe ! la pauvre France est toute endolorie Du poison qui la ronge et qu'on lui verse encor. Passe ! Tu pourrais voir se dresser le Veau d'or Où jadis s'élevait l'autel de la Patrie,

Passe, mais ne sois pas injuste dans ton deuil. Devant toi, grand vaincu, sous le joug qu'il secoue, Tout Français rougira ; que ce sang sur sa joue Te rappelle le sang de Villebois-Mareuil !

Sache bien que nos cœurs ne sont pas si débiles, Qu'ils ont frémi devant le combat inégal Où ces héros, les fiers paysans du Transvaal, De tous leurs défilés ont fait des Thermopyles.

L'égoïsme et la peur, hélas ! nous font la loi ; Mais sache que ta cause est pour nous tous sacrée. Si l'Europe fut lâche et s'est déshonorée, N'accuse que les chefs : les peuples sont pour toi.

Et le peuple français surtout ! Non cette clique, Ce parlement pourri, ces ministres tremblants Qui, pour ton infortune et pour tes cheveux blancs, N'ont j)as d'asile en leur soi-disiant république !

{A Krûgcr.)

FRANÇOIS COPl»ÉE 149

Ce qu'il fut dans la lutte, l'appui qu'il apporta auxdéfenseursde la tradition française, son courage, sa finesse familière, son habitude du peuple et des humbles, sa générosité qui sut imposer à bien d'autres une générosité semblable, nous les oublierons ici, estimant en effet l'heure trop douloureuse pour raviver des rancunes et des polémiques. Du moins il est des vertus de Coppée pour lesquelles nous aurons le témoignage même de ses adversaires : « Sa crànerie et son désintéressement. »

Voyageur, — car François Coppée visita les terres de lumière, Espagne, Algérie et Italie, — poète élégiaque, lyrique familier, polémiste, dramaturge, auteur comique, critique, conteur, romancier, homme politique, causeur spirituel, orateur applaudi, M. François Coppée a développé le plus complètement qu'il lui a été possible son énergie.

Dans chacun des domaines intellectuels où il pénétra, sa chasse fut heureuse, souvent miraculeuse. Aucun de ses ouvrages n'est négligeable : Severo Torelli, le Coupable, les Intimités, le Reliquaire, le Passant, comptent parmi les œuvres de premier rang du siècle défunt.

Dans la gloire et dans la paix intérieure, sa vieillesse sans défaillance rayonna comme ces vitres qui, dans le crépuscule, retiennent encore l'or du soleil après que l'astre a disparu, souriante et affable, entourée de l'admiration affectueuse des jeunes femmes et des nouveaux poètes. Et que peut désirer de plus un poète en son automne que la fleur oubliée par une jeune amoureuse aux marges de ses poèmes, quel'épître enthousiaste et lointaine d'un enfant dont il enflamme le cœur et le sourire de celles qui se sont reconnues et ont pleuré devant ses héroïnes. Rien, sinon la certitude d'un au-delà éternel ; cette certitude, M. Coppée la possédait.

Mais, brusquement, le mal dont il avait triomphé une première fois l'attaqua de nouveau ; cette fois pour le vaincre. Il se savait condamné. Cependant il demeurait souriant, accueillant. Le samedi soir, il amenait toujours ses jeunes amis prendre l'apéritif au café des Vosges, suivant une vieille habitude de quarante ans. Malgré les ordonnances de la faculté, il fumait toujours. Parfois, une contraction soudaine modifiait douloureusement l'aspect de son visage. Il se cachait de souffrir.

Le matin de l'enterrement de Jean Lorrain, à Saint-Ferdinand des Ternes, il était là. J'étais son voisin, à l'église. Il me dit :

— Ce pauvre Lorrain ! C'était un artiste. Je vais prier pour lui. Bientôt ceux qui ont encore un peu de religion parmi mes amis prieront pour moi.

Il sortit son chapelet et l'égrena. Le service achevé, il voulut me mener dîner avec lui chez Weber. Durant le repas, il reprit une gaietéd'enfant,fit honneur aux mets, demanda « une vieille fme », — car il avait horreur des « abstinences hypocrites » et « de ces gens qui boivent de l'alcool sous le nom de thé, dans de grandes tasses ».

Je le revis encore, à la dernière réception qu'il donna. Personne ne prévoyait sa fin si prochaine. J'ai publié le récit de cette soirée :

« Paris, samedi 21 septembre. — Tout là-bas, entre les Invalides et le Bon Marché, dans cette rue Oudinot silencieuse comme une rue de préfecture en Touraine, au fond d'une maison claire, blasonnée de la croix de Genève, François Coppée reçoit les jeunes poètes. La fenêtre reste ouverte sur un jardin verdoyant où les rameaux des arbustes s'embellissent et

rayonnent des dernières fusées du crépuscule. Il y a comme de la tendresse et de la mélancolie dans lair. Un mur gris borne l'horizon. Au loin, dans la cour de la caserne de Babylone, un clairon a sonné.

Le cabinet de travail du plus célèbre des poètes vivants respire l'ordre, la simplicité, le travail, la méthode. Les livres s'étagent jusqu'au plafond, les livres des poètes, car cet homme, avant toute autre joie humaine et après Dieu, a aimé la lyre. Et son automne bienveillant se penche encore avec amour sur les œuvres nouvelles, sur les débuts intéressants, sur les espoirs en fleur. Il n'est pas un livre de la nouvelle littérature qu'il ait négligé. A rencontre de Sully Prudhomme, François Coppée ne se laissa pas rebuter par ce qu'il y avait de dilférent ou de contraire à son esthétique propre chez les nouveaux poiètes. Etonné souvent, il ne fut jamais injuste. Et, on le sent, il eut toujours la crainte de dédaigner une beauté inconnue. Ce défenseur des traditions françaises sait bien que la tradition est faite autant avec l'avenir qu'avec le passé ou, du moins, avec tout le développement logique des exemples et des faits anciens dans le futur.

A demi étendu sur son sofa, dans cette heure de rêve et de crépuscule, il écoute les

poètes jeunes groupés affectueusement autour de lui. Et ceux qui sont là représentent les tendances les plus diverses, les plus opposées, mais un même sentiment de respect et d'admiration pour la vie et l'œuvre du poète les réunit ici.

Au bras de son père, une jeune poétesse que la Revue des Deux-Mondes accueille et dont François Goppée a préfacé le recueil, M"® Antonine Coullet, vient de sortir. Elle peut bien atteindre à ses seize ans et porte encore les jupes demi-longues. Mais une flamme profonde s'allume au fond de ses larges prunelles, et l'académicien s'exclame :

« Hein ! comme elle a bien le visage d'un poète ! »

Il s'interrompt pour accueillir d'un mot affectueux quelque nouvel arrivant et reprend le cours de ses anecdotes amusantes. Ah ! comme il ressemble peu à l'image qu'on se fait de lui généralement. Atout instant, il se lève de son divan pour souligner d'un geste expressif un détail de ses souvenirs. Jamais un mot amer. Il est vif, alerte, gai, ironique, gamin, si l'on peut dire ; très parisien, si l'on entend par là un homme averti de toute chose, élégant dans la pensée et dans la tenue, soucieux de respecter toutes les libertés et toutes les convictions d'avitrui.

Six heures sonnent lentement.

Alors François Coppée prend son chapeau, sa canne. Tout le monde est debout.

— « Messieurs, allons faire un tour I... »

Et l'on part ainsi le long du boulevard, dans le mouvement des humbles qui regagnent leur foyer, après la journée faite. A tout instant, le poète s'arrête pour regarder la foule, ses allées, ses remous. Malgré les soirs passés et les automnes venus, François Coppée est resté le poète impressionniste et impressionné des T:ableaux de la ville, de sa ville dont il traduit les souffrances^ les inquiétudes, les rêves, les héroïsmes quotidiens et modestes. Et, pourtant, il pourrait dire encore :

Je suis un pâle enfant du vieux Paris, et j'ai Le regret des rêveurs qui n'ont pas voyagé. . .

Et l'on comprend que, passant ainsi sur ces pierres, les mêmes peut-être que foulaient ses pas d'adolescent, puisqu'il fut toujours fidèle au même quartier de Paris, l'on comprend son âpre et douloureuse satisfaction à refaire, chaque soir, le même chemin, à venir

Voir la nuit qui s'étoile et Paris qui s'allume I

Peu à peu le murmure immense semble

s'apaiser, seulement parce que nous nous y sommes habitués, et nous reconduisons le poète à son seuil, et je songe à quelque peintre de Venise, à ce Tiziano Vecelli, dit le Titien, auquel l'admiration dune jeunesse éprise de beauté, chaque soir, faisait cortège, et qui resta, comme ce poète-ci, jusqu'à son dernier jour fidèle à son art... et je répète la parole d'Anatole France sur le poète des Intimités : « M. François Coppée a beaucoup aidé à aimer... Voilà pourquoi il est si chèrement aimé I» Et voilà aussi, ajouterai-je, pourquoi il faut le louer dans un temps où nous n'avons plus que des professeurs de haine, un enseignement de l'envie réciproque et le culte du « dissolvant »...

Nous ne devions plus le revoir vivant.

Quelques mois plus tard, nous revenons rue Oudinot.

Une maison silencieuse dans une rue de province, où ne passent pas d'autos. C'est, au fond de la cour, un petit pavillon, avec une marquise vitrée très modeste sur la porte étroite, peinte en brun. Une sonnette à ressort. Quelques plants de lierre. On entre ; à gauche la chambre à coucher du poète et

son cabinet de travail ; en face, le salon de réception et la bibliothèque.

Sur le lit à cofônnes et à grands rideaux d'un vert sombre, le poète dort le suprême sommeil. Les cierges augmentent encore la pâleur figée et comme immatérielle du visage travaillé, ravagé, affreusement amaigri par la douleur. Deux religieuses sont en prières.

Dans la bibliothèque, où sourit un buste d'un Coppée de vingt ans et où s'éploie le vol d'une Victoire de marbre, les amis viennent serrer la main aux parents.

François Coppée est mort le 23 mai 1908, après d'atroces souffrances et une longue agonie.

A trois jours de distance, il rejoint dans la tombe sa sœur Annette, la confidente dévouée, l'amie des heures de début et de gloire, qui l'avait vu tour à tour humble enfant, célèbre et vieillissant, luttant contre la fortune et contre la douleur.

C'est le plus populaire, le plus justement célèbre des poètes d'aujourd'hui qui s'en va, résigné et sans crainte, vers la tombe. Il n'aura pas eu de plainte et n'aura pas connu d'épouvante à l'heure du départ définitif, et il n'aura pas gémi, comme Iphigénie, dans l'horreur des ombres devinées. Et surtout, légitime et bel orgueil, il aura gardé jusqu'à la der-

nière minute avec la foi des ancêtres retrouvée depuis douze ans, il aura gardé le don d'oublier sa propre souffrance pour songer à celle d'autrui. Son cœur, comme il l'avait souhaité dans un poème célèbre, son cœur n'avait pas vieilli :

Je souffre pourtant, aujourd'hui

Comme jadis, et je m'honore

De sentir vivement encore

Toutes les misères d'autrui...

Ah ! les cheveux blancs et les rides

Je les accepte, j'y consens ;

Mais au moins, jusqu'en mes vieux ans.

Que mes yeux ne soient pas arides 1

Car l'homme n'est laid ni pervers

Qu'au regard sec de l'égoïsme,

Et l'eau d'une larme est un prisme

Qui transfigure l'univers.

Ainsi il fut un des très rares hommes qui auront réalisé leur rêve et qui auront mis d'accord leurs paroles et leurs actes, et c'est à cette parfaite harmonie du cœur et de l'esprit qu'on doit attribuer la sérénité magnifique dont il a fait preuve aux moments les plus amers de la souffrance morale et physique.

Il avait eu pourtant des défaillances. Au mois de mars, un instant il désespéra de sa vie. Recevant de M. Lépine son coupe-file pour 1908, il dit :

— M. Lépine m'envoie mon coupe-file ! Usait pom'tant bien que les corbillards circulent librement dans les rues, et je ne sortirai pas d'ici dans une autre voiture (1).

Dans ÏEcho de Paris, M. Jules Lemaître rapporte une conversation qu'il eut avec son ami :

Le lendemain du jour où il reçut la bénédiction du Pape, il me disait ; « Tout de même, ce Pape qui parle des services que j'ai rendus et qui m'envoie, à moi petit poète, sa bénédiction en termes choisis exprès pour moi... c'est beau, ce geste-là. » Et je lui disais : « Mon cher ami, vous pouvez vous dire qu'en ce moment-ci, dans le peu qui reste de couvents en France, et probablement dans toutes les plus petites paroisses (car vous êtes partout connu), quelqu'un pense à vous et prie pour vous. C'est quelque chose... » Et il me répondait : (( Je le sais, et c'est pourquoi j'ai la sérénité. )) 11 disait cela d'une voix devenue difficile, entre deux piqûres de morphine, et quand son corps rongé par le mal et privé de nourriture n'était déjà plus qu'une ruine. . .

M. l'abbé Mottet a rappelé ce mot :

« Quand M""^ Annette mourut, trois jours

avant son frère, Coppée soupira : « C'est une

répétition générale ! »

Devant sa tombe (2), toutes les haines dé-

(1) Il avait fait sa dernière sortie pour aller voter à l'Académie eu faveur de Jean Richepin qui fut élu.

(2) Je retrouve ces notes sur son entenement :

« Il est on^e heures lorsqu un remous se produit. On a grand'peine à dégager le péristyle et à ouvrir un passage

sarmèrent, des femmes de théâtre pleurèrent de vraies larmes. Tout un quartier de Paris lui fit cortège. Un ouvrier résuma l'émotion de tous.

— « Celui-là, il avait une âme, on peut dire... »

au cercueil. Il esl onze heures vingt-cinq quand les porteurs parviennent devant le corbillard, dans un large espace découvert où sont les soldats d'un bataillon du 28"-' de ligne.

Le commandant Chaput lève l'épée. La musique joue la Marche funèbre de Gurtner. Toutes les têtes se découvrent.

Le drapeau flotte un peu et s'incline. On lit Eylau, Austerlilz, Marengo, sur la soie... Un silence religieux s'étend jusqu'aux dernières têtes de cette foule recueillie. Le cortège se forme lentement et se met en marche vers le cimetière Montparnasse, précédé d'un peloton d'agents.

Il est midi, lorsque le corbillard s'arrête à la neuvième division, où est le caveau funéraire de la famille Coppée.

Au-dessus de la pierre tombale levée, une immense plaque de bronze traversée par une palme autour de laquelle on lit :

le Parnasse, les poètes, ses amis, sou éditeur,

Puis une couronne, en roses, hortensias et orchidées, barrée par un large ruban mauve où se trouve cette inscription : « A François Coppée, au nom de Victor Hugo. »

Enfin une troisième couronne de roses, d'hortensias et d'iris, porte cette inscription : « A François Coppée, Sylvia Marie. »

La foule défile lentement, attristée, respectueuse, avec des larmes devant la tombe ouverte. Des ouvriers émus se mêlent aux gloires de Paris, des petites filles, des garçonnets, des ménagères, coudoient les illustrations de la politique ou du théâtre...

Forain déclare :

— Il eût fallu prendre les chevaux par la bride et mener Coppée au Panthéon... et cela aurait paru naturel à tout le monde. »

MAURICE RARRÈS

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Je suis trop jeune pour avoir entendu Maurice Barrés parler devant la tombe ouverte de Paul Verlaine. Il y a quelques jours, lorsqu'il se leva, sous la coupole du colombarium, au Père Lachaise, pour glorifier la mémoire du poète des Stances, quelqu'un qui le voyait pour la première fois me dit : « C'est un meneur d'idées ! « Depuis les soirs où leur adolescence s'éveilla au goût des lettres et des idéologies, les jeunes hommes de l'élite ont vu, penché sur la fièvre de leur ambition, le profil toujours jeune du maître raisonnable et raffiné de leur pensée.

« Notre maître Barrés », a-t-on dit. Justement. Non point le maître qu'on imite servilement et copie dans son style ou son aspect extérieur. Mieux que cela I Celui qui a indiqué les routes et les méthodes à l'activité intellec-

tuelle de trois générations éprises d'idéal national, de sensibilité nuancée, de vérités fortes, précises, de réalités réconfortantes. Il a été, depuis vingt cinq ans, « le Grand Instructeur » de tous les jeunes soldats de la pensée. Le titre n'est pas pour lui déplaire.

Maurice Barrés naquit à Charmes-sur- Moselle (Vosges), le 22 septembre 1862, mais sa famille est originaire de l'Auvergne. Dès l'année 1550, les Barrés figurent sur les registres de la paroisse de Blesle (Haute-Loire). On croit qu'un Barrés était venu se fixer là vers 1530 et y avait fait construire une maison qui existe encore, dans un des plus vieux quartiers de la ville. De père en fils, les Barrés étaient notaires royaux. L'arrière-grand-père du romancier, officier de santé et conseiller général de la Haute-Loire, a même publié en 1801 une Description topographique du canton de Blesle. Il eut trois fils. Le cadet, Jean-Baptiste-Auguste Barrés, né le 25 juillet 1784, s'enrôla dans le corps des vélites de la garde consulaire en 1804. Il a laissé des mémoires manuscrits intitulés : Itinéraire d'un soldat devenu officier supérieur et tableau des journées de marchent de séjour dans les villes degarnison,

De passage dans l'Est, ce soldat épousait, à Charmes-siir-Moselle, M"^ Barlier, dont le père faisait partie du conseil du district. De ce mariage naquit Auguste Barrés, qui sortit de l'Ecole centrale avec le titre d'ingénieur civil et revint, après dix ans de voyages, s'établir à Charmes, où il épousait M"^ Luxer, d'une ancienne famille de magistrats et de soldats. Cesont lesparents de l'auteur d'/lmori et Dolori sacrum.

Maurice Barrés était d'une santé délicate. Les désastres de l'année terrible, au cours de laquelle mourut son grand-père maternel, dominèrent longtemps, d'une impression d'angoisse, de tristesse maladive, la sensibilité inquiète de l'enfant.

A dix ans, il entrait comme pensionnaire chez les prêtres du collège de la Malgrange, près de Nancy, où il demeura quatre ans et connut Stanislas de Guaita. Il quittait cet établissement pour le lycée de Nancy, où il fut encore enfermé quatre ans. Dans le livre premier de Sous l'œil des Barbares, Maurice Barrés a noté ses rancunes, ses douleurs d'enfant. . . « Comme son tour d'esprit portait notre sujet à généraliser, il commença dès lors à ne penser des hommes rien de bon (1). »

(1) Sous l'œil des Barbares, pp. 75 et sq.

Plus tard, dans la première partie des Déracinés, il devait revenir sur cette époque de sa vie pour blâmer « la platitude, l'anarchie, le vague de la vie que fait à ses internes un collège français » et « un enseignement qui éveille sans exciter. .. ».

Son professeur de philosophie fut ce Burdeau, plus tard ministre et qu'il a peint sous les traits de Bouteillier. En même temps qu'il se prenait de passion pour la métaphysique et la morale, il s'enivrait à la lecture des lyriques modernes. L'auteur de ces lignes et tous les jeunes étudiants d'aujourd'hui se souviennent, eux aussi, quelle révélation d'euxmêmes, quel resplendissement intérieur suscitèrent en eux Baudelaire, Gautier, Flaubert, Taine et Renan, lus en cachette, entre le manuel de Boirac et la Monadologie. A ce qui exaltait la nervosité enthousiaste de Maurice Barrés, les rhétoriciens et philosophes d'à présent ajoutent : les œuvres de Maurice Barrés et les poèmes d'Henri de Régnier (1).

(1) On est moins prompt aujourd'hui à proscrire chez nos potaches la lecture des auteurs modernes. Je connais de jeunes professeurs qui citent à leurs élèves des passages de Barrés, d'Henri de Régnier, de Gourmont ou de Moréas. Cet état d'esprit est tout nouveau. En 1899, il n'en allait pas ainsi au lycée de Montpellier, où pourtant notre professeur écrivait des romans pour la Revue de Paris.

A mon baccalauréat de rhétorique, M. Jouhin, professeur

Malgré son ennui de sa solitude morale, les froissements de sa délicatesee raffinée, dans un milieu brutal, Maurice Barrés marquait au palmarès, en bon élève. Après deux années de droit à la Faculté de Nancy, il se dirigea vers Paris en 1882.

Son premier article avait paru au Journal de la Meiiiihe et des Vosges. C'était un plaidoyer en faveur de la candidature de Paul de Saint-Victor à l'Académie française. Il envoya quelques pages à la Jeune France^ revue mensuelle où Rodenbach, Valade, Rollinat, s'affirmaient déjà, et où Maurice Barrés amena Stanislas de Guaita. Une nouA'clle sous ce titre, le Chemin de Vlnstitat, figure dans ce périodique à la date du 1^'' avril 1882.

Malgré l'appui chaleureux de Leconte de Lisle, M°^^ Adam refusait comme indigne de la Nouvelle Revue : les Héroïsmes superflus, et le recueil des premiers essais de Maurice Barrés : le Départ pour la Vie, ne trouvait pas d'éditeurs.

Puisqu'on ne voulait pas l'éditer, Maurice

à la Facullé des lettres de Montpellier, me donnait une mauvaise note, parce que j'avais cité dans ma dissertation, à propos des héroïnes de Racine, le vers :

Elles passent avec des gestes de statues I...

— « C'est du dernier décadent, Monsieur, me dit-il, c'est au moins du Mallarmé !... » Non ! c'était de M. Auguste Dorchain I...

Barrés résolut de s'éditer lui-même. Il donna, le premier, un exemple que la jeunesse a suivi avec persévérance.

Le 5 novembre 1884, parurent les Taches d'encre. On se souvient de quelle réclame ingénieuse il étaya le lancement de cette revue irrégulière.

Le soir du jour où Morin tombait sous la balle de M""^ Clovis Hugues, des hommes sandwichs parcouraient le boulevard portant cette affiche :

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