OLIVIER DE SERRES
Mon maître, je te vois debout, en habit de velours, une grappe et des pampres à la main. Par-dessus ton épaule, vers le fond de l'estampe, s'enfuit le paysage ; un potager à droite, un bouquetier à gauche, le ruchier d'un côté et la treille de l'autre composent un harmonieux décor à ta figure. Au loin, des gens vont et viennent, les uns portant des cuves, d'autres semant du grain, divers battant du blé ; il en est qui, suivant les époques, labourent la terre ou lient les gerbes; plus loin, celui-ci épampre les mûriers et celui-là reçoit le miel des abeilles.
Mon maître, tourne un peu la tête; contemple ton gracieux Pradel en Vivarais : le Théâtre des Champs se joue là sous tes yeux. Toi qui connais le sens des saisons, le cadran des cultures, la raison qui fait que d'une petite graine il naît un grand arbre, tu en es l'acteur principal, mon maître.
Tandis que, dans ton siècle, beaucoup allaient vêtus d'armures, la croix sur l'épaule et l'épée au côté, toi tu marchais modestement, en petite collerette et coiffé ras, dans un chemin de buis ; la bêche et le râteau étaient tes seules armes ; de combats tu ne livrais qu'à la terre opiniâtre. La rude maîtresse que tu t'étais donnée là, mon maître ! Tantôt chaude à l'été comme une déesse lascive,
l'hiver elle était glacée sous tes pas ; au printemps, du feston des fleurs tu parais son sein nu; à l'automne, ainsi qu'une bacchante, elle répandait partout une teinte vermeille. Mais, qu'elle fût froide ou ardente, sans voile ou parée, toi toujours tu l'aimais.
D'abord, à force de vivre près des champs, dans les vergers et les vignobles, d'habiter sous un chaume de ferme, de te lever au chant du coq, tu devins sobre et frugal, bon aux autres et réservé avec toi-même. Oh ! le sentiment délectable que tu acquis des choses, l'habitude que tu contractas d'obéir à l'égal et doux rythme des heures, au calendrier toujours le même de la nature.
A tes parents, tes amis et tes serviteurs tu ne parlas bientôt plus que par sentences et selon que t'enseignait la sagesse. « Que chacun, disais-tu, fasse sa charge sans bruit, vivant honnêtement »; « Hésiode, Caton, Varron, Columelle et autres anciens auteurs de rustication, tu liras toujours » ; « de nèfles et de châtaignes tu feras cueillette à l'automne » ; « avant la Saint-Martin tu rentreras les fruits » ; ou bien, prononçais-tu encore, « ménager un chemin dans la vigne c'est mieux atteindre aux grappes. » Ainsi à tous et à toi-même dispenses-tu des préceptes ; ta vie est telle qu'un terrain fécond, disposé avec choix, suivant le sens du sol et des cultures.
Pareil au tâcheron qui fait sa journée, tu vas, droit devant toi sans faiblir, mon maître. La taille et la greffe des arbres dans les espaliers, le labour de la terre, le geste des semailles, le soin charmant des fleurs occupent tes instants. Ferme et robuste tu vas parmi ton domaine. Et lui, ton gentil Pradel, contemple-le dès l'avril, orné de parterres, en juin étincelant de verdure, riche — en août — des plus vives richesses ; en septembre le faisan n'offre pas de plus chaude parure que lui ; et.