‹ Figures françaises et littérairesChapitre 16 sur 32 · REQUIESCAT IN PAGE · texte numérisé non relu

REQUIESCAT IN PAGE

Cette inscription empreinte dans la pierre et que seules sans doute, par les soirs d'hiver, quand l'Océan est déchaîné et les barques en perdition, viennent interroger les femmes des pêcheurs rhétais, tout à coup elle venait de dresser devant moi, en dehors du temps et comme s'il eût été là vivant devant mes yeux, ce petit gentilhomme de la vieille France, dévoué à Dieu et à son roi, qui fit en son temps si vaillamment son devoir contre l'envahisseur et que nous apercevons désormais, dans le recul des âges, placé entre deux femmes divines : cette sainte Chantai, sa mère, disciple de saint François de Sales, fondatrice de l'Ordre de la Visitation, et sa fille, cette charmante, cette savante, cette vivante Mme de Se vigne qui eut bien souvent, dans la manière de tenir la plume, de ce naturel et de cet esprit que lui-même apportait à manier l'épée.

« II y avait, a dit du baron de Chantai son cousin Bussy, bretteur et drôle qui s'y connaissait, un tour à tout ce qu'il disait qui réjouissait les gens ; mais ce n'était pas seulement par là qu'il plaisait ; c'était encore par l'art et par la grâce dont il disait les choses ; tout jouait en lui. i> Et c'était à ce jeu de son cœur, à ce jeu aiguisé de son esprit, si représentatif de notre nation, que je pensais encore, à quelques pas de Saint-Martin, tandis qu'au petit musée local installé dans le vieil hôtel des Cadets gentilshommes de la marine, je contemplais les planches magnifiques d'un burin plein de relief où Jacques Callot, à la demande du roi Louis XIII, a représenté les phases des sièges fameux de Vile de Ré et de La Rochelle. Partout, dans ces œuvres d'un mouvement hardi, d'une rare puissance d'animation, ce ne sont que brûlots chargés, galères ramantes hérissées de lances tattues par les flots (i), petits voiliers du genre de ceux que nous voyons encore de nos jours s'en aller loin à la pêche ; mais les uns et les autres couverts de soldats armés de mousquets, de matelots avec des sabres et des grenades se portant, les uns à l'attaque, les autres à la défense ; sur la grève de l'île, depuis Sablanceaux jusqu'aux bastions de Saint- Martin en passant par le fort de la Prée, s'aperçoivent, en regard de ceux de la mer, les gens de Messieurs de Toiras s'opposant par la force à la violence des assaillants. Nul doute qu'au premier rang de ces braves, non loin des frères Robin et Paul de Toiras, tous deux lieutenants du roi, le baron de Chantai ne fasse vaillante figure. En effet, encore que sa mère, veuve de Christophe II de Chantai, fût devenue pieuse dame, édifiante et sainte, lui savait bien, par

(i) « Une nef voguant sur des flots agités », cette image, aujourd hui encore, se retrouve dans les armes de l'île de Ré.

l'exemple de ses ancêtres, plutôt qu'une oraison ce que valait un coup de lame appliqué avec adresse (i). En ce jour ardent de bataille, Celse-Bénigne en assena de furieux et de bien sentis, mais lui-même, atteint de tous côtés, perdant le sang par vingt-sept blessures, renversé et frappé dans la mêlée des gens de France et de ceux de Buckingham, ne tarda pas de succomber.

Au moment où il tomba, droit à son poste, M. de Chantai était dans son année vingt-septième, marié à Marie de Coulanges et père d'une fillette, dernier rejeton de l'arbre des Rabutin, qui n'avait pas deux ans. Dès que la sainte des saintes, la pure brebis du troupeau de M. de Genève, Jeanne de Chantai, apprit la nouvelle d'une mort si funeste, avec beaucoup d'humilité elle remercia Dieu de cette épreuve qui lui enlevait un fils. D'abord, à la faveur de la prière, elle se rappela le passé, la scène tragique, à Dijon, dans la maison du président Frémyot son père, le jour où elle quitta tout et franchit même le corps du petit Celse-Bénigne, de « l'enfant de l'holocauste », comme elle disait dans son sacrifice, pour s'élancer vers Dieu et vers le cloître ; puis, un moment après, s'étant ressaisie, elle pensa à l'avenir, à l'enfant qui demeurait, à la mignonne Marie de Rabutin. Elle en écrivit aussitôt à sa bru, Marie de Coulanges, la veuve éplorée, parlant du « gage » de ce mariage sitôt anéanti, du « dépôt 0 que venait de placer entre ses mains la Providence,

(i) Dans son beau livre consacré à B us sy- Rabutin (1909) E. Gérard-Gailly écrit, de Christophe II de Rabutin, l'époux de Jeanne Chantai, qu'il transmit à son fils Celse-Bénigne « l'incorrigible frénésie de sa race « ; et il ajoute : « Et le fils, qui devait mourir à Ré à 27 ans, fut digne du père : duelliste impénitent, amoureux de complots, étourdi, d'une prose spirituelle comme le sera celle de sa fille, la divine marquise. »

Le « gage », le « dépôt » sacré dont l'aïeule parlait ainsi à Marie de Coulanges, c'était la fillette qui devait devenir un jour, sous le règne suivant, l'cpistolière, l'auteur fameux des Lettres. Tout cela comporte bien du tragique et bien de l'honneur, bien de la gloire aussi ; et c'était à cela que je pensais il y a quelque temps, sous le sole.l, entre les ceps de vigne et les figuiers, descendant à Saint-Martin-de-Ré cette tiède et calme rue Bdron-de-Chantal, attenante à la vieille et charmante place Louis-XIV , et dont le nom, suscité devant moi par la pierre d'un tombeau, venait d'animer à mes yeux tant de souvenirs, de ressusciter tant de spirituels et fiers personnages d'un temps fertile en actions hautes et nobles en saillies de la conversation et en mots du cœur.

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