‹ Figures françaises et littérairesChapitre 23 sur 32 · MADAME DE SÉVIGNÉ A CHAULNES. I · texte numérisé non relu

MADAME DE SÉVIGNÉ A CHAULNES. I

pavé que les ducs de Chaulnes avaient fait établir à grands frais pour communiquer avec la route de Flandre, il ne dut d'être épargné qu'à la bienveillance des agents des ponts et chaussées qui voulurent bien le confondre à la route départementale. Mais des toits orgueilleux, des antiques tourelles, du système hydraulique qui circulait de tous côtés, des grilles forgées portant les armes de la maison de Chaulnes: d'azur au chevron d'or accompagné de trois clous de la Passion de même, ne survivent plus que les débris. Aussi bien, l'un des historiens les plus érudits de cette contrée si fertile en souvenirs, l'abbé Paul de Cagny, l'a pu dire au cours d'un vaste et parfait ouvrage : « Une pensée de tristesse et de regret s'empare de l'esprit, lorsqu'on promène ses regards sur les lieux solitaires où s'élevait autrefois le somptueux palais de Chaulnes ». « Ce somptueux palais », l'un des plus beaux de la France ancienne, comme Vaux, comme Marly ou Bellevue, a connu le triomphe. De nos jours, la guerre acheva d'anéantir jusqu'aux traces de son passé : mais ce passé resplendit de tant de magnificence, il est habité de formes si charmantes, tant d'attrayantes figures se dégagent de son histoire, qu'on ne peut, malgré le temps et les désastres, s'empêcher de venir, jusque dans ses ruines, interroger les ombres.

De toutes ces ombres anciennes et délicates, qui composent ici une galerie aimable, la plus célèbre, la plus rare, mais aussi, par tous les dons de l'esprit et du corps, l'amour maternel et le talent, la plus exquise, la plus française, est M™® de Se vigne.

Il n'y avait personne au monde — après M°^® de Gri-

gnan bien entendu — que M°*« de Sévigné affectionnât autant que M^^^ de Chaulnes. << M™^ de Chaulnes, a écrit Emile Faguet, était peut-être, avec M°^® de La Fayette. l'amie la plus intime de M"^® de Sévigné. » Mais, tandis que M^"® de La Fayette ne possédait, pour toute campagne, que ce joli jardinet du Petit-Luxembourg qui lui donna peut-être l'idée du cabinet de verdure de la Princesse de Clèves, M^^ la duchesse de Chaulnes, tant en Picardie qu'en Bretagne, étendait son pouvoir sur des terres nombreuses.

M. le duc de Chaulnes, en même temps qu'il était ch'telain à Chaulnes, avait été nommé, par le roi, au gouvernement de Bretagne (i). Il en résultait, pour le gouverneur autant que pour Madame sa femme, des allées et venues continuelles ; si bien qu'il y eut peu de grandes dames qui fissent, en ce temps-là, plus de voyages que M°^® de Chaulnes ; et, comme M"^^ de Chaulnes ne pouvait pas se séparer de M™^ de Sévigné, pour laquelle elle éprouvait un attachement de tous les jours, il en résultait que la plus charmante épistolière qu'on connut jamais, s'en allait à Chaulnes avec la gouverneuse. De Chaulnes, elles se rendaient de compagnie à Bourbon ; et, d'autres fois, aux Rochers par Rouen et Caen. C'étaient là des itinéraires qu'on retrouve, à tous les endroits des Lettres, décrits avec ce charme, cette aisance et ce relief dans tous les

(i"i Au moment de la grande sédition de Bretagne, en 1675, M^' <= de Sévigné fut souvent amenée, dans sa Correspondance, à parler du duc de Chaulnes : « J'irai voir ces coquins qui jettent des pierres dans le jardin du patron (le duc de Chaulnes) », ditelle en nommant les révoltés. Quand M"^® de Sévigné se rend en Bretagne, « le duc et la duchesse de Chaulnes, écrit M. André Hallays (En flânant : de Bretagne en Saintonge), lui prodiguent les marques de leur affection. Elle reçoit aux Rochers la duchesse qui est « une bonne et solide et vigilante amie ».

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faits qui n'appartiennent qu'à il"® de Sévigné ; mais — de tous ces itinéraires — celui de Picardie étant le seul qui nous amène en droite ligne à Chaulnes, nous allons nous y arrêter le temps d'entendre rouler le carrosse, frissonner le vent sous la charmille ou, dans le grand salon du château, flamber le feu des sarments.

« Je suis tellement en l'air et tellement partie de Paris, que je m'en vais me reposera Chaulnes ; M™® de Kerman prend le même parti. Ainsi voilà qui est fait, et nous partons demain. » C'est par cette lettre, écrite le 13 avril 1689, à M"^® de Grignan, que la plus tendre et la plus belle des mères fait part à sa fille de sa résolution de se rendre au pays picard. A vrai dire, cette résolution est vieille de quatre ans. En 1685, déjà, tandis que les derniers bruits de l'émeute contre le duc de Chaulnes finisi saient de s'éteindre en Bretagne, M°*® de Sévigné, de sa ; terre des Rochers, instruisait M™® de Grignan de ce ■j projet de la duchesse qui 'a veut emmener à Chaulnes. t « Encore, dit-elle (lettre du 31 août 1689) que Chaulnes il ne soit pas comme les Rochers d'où elle donne ordre à (I bien des affaires », c'est une résidence assez convenable j| au repos, à la méditation, et, par le commerce de quelques esprits heureux, l'attrait du site et la paix de la cam- : pagne, le lieu du monde le plus propre à rêver à l'enfant * absente.

A cette enfant, la plus chérie qui soit au monde, à Françoise-Marguerite, comtesse de Grignan, M™® de Sévigné ne peut pas se tenir d'apprendre à quel point elle ressent du plaisir à s'en aller ainsi vers le vieux domaine où le duc de Chaulnes se montra si indu-trieux que, par sa volonté, un château splendide et des jardins de féerie se sont élevés sur un sol ingrat. En vérité, il y a quelque ressouvenir des longues carrossées du Roman

comique dans cette épistole, relatant le voyage de Paris à Chaulnes, envoyée de Picardie à M°^® de Grignan ; mais admirez la verve et l'esprit de ce début : << Me voici à Chaulnes, ma chère fille, et toujours triste de m'éloigner encore de vous... Je partis donc jeudi, ma chère comtesse, avec M°^® de Chaulnes et M™® de Kerman, Nous étions dans le meilleur carrosse, avec les meilleurs chevaux, la plus grande quantité d'équipages, de fourgons, de cavaliers, de commodités, de précautions que l'on puisse imaginer. Nous vînmes coucher à Pont (Sainte-Maxence) , dans une johe petite hôtellerie et le lendemain ici. Les chemins sont fort vilains, mais cette maison est très belle et d'un grand air... » (Lettre du 17 avril 1689.)

A peine a-t-elle dit cela que la voici partie à nous tracer, de cette terre et de ce palais de Chaulnes où Fénelon devait venir de son côté (i), le tableau le plus rare et le plus achevé. Le temps n'est pas encore des plus beaux. « A peine, dit-elle, le vert vient-il montrer le nez : pas un rossignol encore... * Mais cette fraîcheur n'est pas une chose qui déplaît. Bientôt l'on ne vcit plus que M^^ de Se vigne se promenant, comme chez elle, au miUeu des jardins. << Tout, dit-elle en s'extasiant sur la maison de Chaulnes, est réguUer et magnifique ; un grand parterre en face, des bouUngrins vis-à-vi-- des ailes, un grand .et

(i) Fénelon vint souvent, de Cambrai, visiter la terre de Chaulnes. « Les séjours qu'il fit dans ce lieu durant les dernières années de sa vie, écrit son biographe M. de Broglie, furent les plus heureux de cette laborieuse existence. » « Chaulnes, proclamait de son coté le prélat, Chaulnes et la compagnie que j'y ai vue me revient souvent au cœur. » Un peu plus loin, non sans tristesse, en pensant à son exil et à ses regrets, il ajoutait « Heureux qui passe sa vie avec de telles personnes ! s'il ne valait mieux dire : Heureux qui demeure là où il se trouve content du pain quotidien avec toutes les croix quotidiennes. »

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