‹ Figures françaises et littérairesChapitre 24 sur 32 · MADAME DE SÉVIGNÉ A CHAULNES. IO · texte numérisé non relu

MADAME DE SÉVIGNÉ A CHAULNES. IO

d'eau dans le parterre, deux dans les boulingrins et un autre tout égaré au milieu du pré, qui est bien admirablement nommé le solitaire, un beau temps, de beaux appartements, une vue agréable quoique plate, de beaux meubles que :e n'ai point vus, toutes sortes d'agréments et de commodités; enfin une n-'aison digne de tout ce que vous en avez ouï dire en vers et en prose. »

Comme vers, nous avons ceux de Coulanges adressés au duc de Chaulnes sur les mérites du jet d'eau appelé le solitaire ; mais, en prose, nous ne possédons rien de plus remarquable que les quatre ou cinq lettres envoyées, durant son séjour de i68g, par M™^ de Sévigné à M™^ de Grignan. « Revenons à Chaulnes ; j'en connais la beauté,» écrira-t-elle, cinq ou six années après cette heureuse époque, à son cher Coulanges. Et cette « beauté », ce n'est pas tant, ici, le château que le parc, le palais princier que les jardins. Il est vrai que pour aménager les jardins et le parc, le duc de Chaulnes n'a point hésité à détourner les eaux, élever des pompes, creuser des canaux et que, pour mieux planter, « il a fait des allées tout au travers des choux ».

Ah! ces allées! Il faut entendre, dans sa deuxième lettre (du 19 avril 1689), W^^ de Sévigné en vanter le sile ce et cette sorte de secrète et douce mélancolie que la marquise éprouve, à chaque fois qu'elle est seule, à l'abri de beaux arbres. « Je fus l'autre jour, confie-t-elle à M"^® de Grignan, me promener seule dans ces belles allées. M°^® de Chaulnes était enfermée avec notre Rochon, M°^^ de Kerman est délicate : je répétais donc four les Rochers. Je portais toutes ces pensées, elles soiit tristes : je sentais pourtant quelque plaisir d'être seule. Je relus trois ou quatre de vos lettres... »

La voilà donc ici la mère adorable ! Elle se tourne tou-

jours vers l'objet unique ! Et, même en ce lieu princier, si loin de son enfant, elle en revient encore à penser à la « belle comme un ange i>, à la « plus jolie », à celle dont elle est « la mère idolâtre t> ; et voilà que, pour un peu, ces allées de Chaulnes, si propices à des effusions, vont devenir aussi précieuses à son cœur que ces autres allées : l'Humeur de ma fille ou l'Humeur de ma mère dont elle aima tant, parmi ses jardins de Livry, des Rochers ou de Bourbilly, à fouler le sable étendu, d'un râteau égal, par le bon Pilois.

M'"^ de Sévigné, nous le devinons par ces confidences, éprouvait autant de satisfaction à s'attacher aux endroits qu'aux personnes. Pour l'endroit, durant ce séjour si bref au n-,ilieu des Picards, c'est Chaulnes si recueilli, si vaste et si magnifique. « C'est dommage, dit-elle, toujours à sa fille (lettre du 22 avril i68q), de partir d'un lieu si beau et si charmant... ?> Mais, pour les personnes, elle éprouve aussi quelque chose d'amical et de tendre. La preuve en est dans les sentiments, d'une si complète et si douce indulgence, qu'elle ressent pour M'^e de Chaulnes.

Le duc de Saint-Simon, qui fut un parfait médisant et le plus grand peintre de portraits écrits qu'on connut, a dit, de M™® de Chaulnes, qu'elle « était, pour la figure extérieure, un soldat aux gardes, et même un peu suisse, habillé en femme ; elle en avait le ton et la voix et des mots du bas peuple ^ ; mais cela ne manque pas de confondre, attendu que cette duchesse était de bonne maison, et qu'il n'y avait pas apparence que M"*® de Sévigné se fût prêtée jamais à quelque liaison peu digne de son rang et de son caractère.

Quoi qu'il en soit, la quatrième des lettres, datée du 24 avril, adressée par la bonne marquise à M"" de Grignan, a trait, tout entière, à M™® de Chaulnes. « Nous

Page 1