GEORGES LECOMTE
Hommage affectueux.
// a été tiré de cet ouvrage 12 exemplaires sur papier pur fil Lafuma.
Pourquoi, mon cher Pilon, souhaitez-vous que vos lecteurs se heurtent à quelques lignes de ma prose avant qu'ils se laissent bercer par les doux sons de flûte de voire si plaisante érudition? C'est parce que vous avez le goût du passé et que notre vieille camaraderie a déjà cette patine qui sollicite l'œil voluptueux de l'amateur d'art et l'invite à se pencher sur l'objet avec complaisance sin.n avec attendrissement.
N'y aurait-il pas par hasard un quart de siècle que vous commenciez à nous enchanter, à /'Ermitage, avec vos premiers pèlerinages à Port-Royal ? Vous m' apparûtes., à cette époque-là, sous l'aspect d'un nouveau « promeneur solitaire », // me semblait que votre boîte d' herborisateur contenait avec des fleurettes quelques bons livres sérieux, de préférence anciens, et cachait aussi des trouvailles toujours insoupçonnées et faites par vous le long du chemin. Vous étiez toujours prêt à partir, pour peu qu'un joitr de loisir vous le permît, et l'on savait que vous ne prendriez pas vingt-quatre heures de congé sans nous rapporter un savoureux article fleurant bon la campagne et le souvenir des grands hommes.
Depuis lors, vous ne vous êtes pas lassé, votre goût n'a pas changé, mais votre connaissance de la carte routière s'est perfectionnée, et vous avez inspiré au grand public le goût
qu'avaient jadis vos compagnons du Boulevard Saint-Michel à voir s'ouvrir la boîte aux surprises.
Vous avez pris tout doucement dans l'histoire littéraire et dans l'érudition une place tout exceptionnelle. On aurait beaucoup de peine à vous classer, ce que les bonnes gens aiment tant cependant. Mais — et c'est encore une exception à vous favorable — ils ne vous en veulent point de les laisser en cet embarras. Et je crois que vous devez ce privilège à la grâce dont vous êtes orné : vous êtes poète ! Vous êtes si charmeur ; on vous pardonne tout, même de ne pas savoir au juste ce que vous êtes.
Je vous vois amené à la poésie par ce sens qui fait presque tous les poètes: la vision. Vos yeux de fureteur savent se délecter. Vous auriez peut-être pu tout aussi bien peindre que vous savez décrire. Tout ce que vous apprenez pour nous de plus curieux, ce n'est pas tant de nous en faire part ou d'en tirer gloire qui votis presse, c'est de le transposer immédiatement en tableaux. — Puis-je ajouter., sans vous faire tort, qu'en plastique vous êtes de l'école qui, selon le précepte du grand Poussin, cherche la « délectation » plutôt que la stupeur de l'entendement »?
Vous êtes aussi avide de savoir que vous êtes ennemi de la pédanterie. C'est une grande originalité. C'était une vertu très française. Nos chers et admirables moralistes, ayant à traiter des plus hautes vérités spirituelles., l'ont su faire presque en se jouant et sans dédaigner parfois de faire sourire. Quels grands hommes ! Lorsque vous vous avisez, vous, de nous initier à la biographie véritable d'un personnage de La Bruyère, vous nous brossez une série de portraits charmants et, en fin de compte, vous nous laissez sous l'impression que nous avons lu un conte de fées.
Peut-être est-ce vous qui nous réconcilierez avec cet art admirable qui consistait à nous faire sentir les vérités les
plus graves en faisant tout bonnement se mouvoir des figures puériles, des marionnettes, des loups, des cigales. Ah ! que c'était joli de dire de belles, de bonnes et de grandes choses sans avoir l'air de faire entendre que le plus intéressant de tout cela c'est le monsieur qui les dit !...
Vous me donnez envie de bavarder... Et je m'aperçois que je l'ai fait déjà trop longuement pour vous suivre, comme j'en avais l'intention, en ce « pèlerinage de Dominique » qu'il convient à toute âme bien née de faire aujourd'hui en réparation des injures...
Croyez, mon cher Pilon, à ma fidèle sympathie.