‹ Figures françaises et littérairesChapitre 4 sur 32 · I. — LE FLÛTISTE DESCOTEAUX · texte numérisé non relu

I. — LE FLÛTISTE DESCOTEAUX

Descôteaux est cet original dont La Bruyère s'est servi pour peindre son amateur de tulipes. Vous savez, le fameux passage : Le fleuriste a un jardin dans le faubourg ; il y court au lever du soleil, et il en revient à son coticher ; vous le voyez planté et qui a pris racine au milieu des tulipes. Eh bien ! cet homme singulier, debout au milieu d'un parterre diapré de belles fleurs, qui sourit et fait l'entendu, c'est Descôteaux le joueur de flûte, le même qui, — dans la société de Chapelle, — fréquenta chez les quatre amis. Parmi tant de curieux rassemblés par La Bruyère, qui se sont fait une loi de la mode et n'ont d'attachement au monde que « pour une seule chose qui est rare j>, il en est peu que l'auteur des Caractères ait décrits avec un tel relief, une vérité aussi saisissante et ce charme de coloris qui enchanta Vauvenargues.

Quand La Bruyère nous fait voir le fleuriste qui « ouvre de grands yeux », « qui se frotte les mains », qui n'a jamais vu sa tulipe si belle, ou son voisin l'amateur de fruits cueillant « artistement cette prune exquise », vous en offrant la moitié et disant :

« Quelle chair ! Goûtez-vous cela? Cela est divin, » on surprend le secret de l'art du nouveau Théophraste et comment, en deux ou trois traits sobres, discrets mais justes, le peintre de tant de portraits achevés et toujours vrais sait camper ses personnages. Bussy-Rabutin, qui était d'un esprit et d'un caractère à bien comprendre La Bruyère, l'écrivait au marquis de Termes : « Il a travaillé d'après nature, et il n'yapas une description sur laquelle il n'ait eu quelqu'un en vue. » Pour le « fruitier », dont il a parlé avec lyrisme, on veut que ce soit La Sablière, le mari de la protectrice de La Fontaine. « O l'homme divin, dit-il, homme qu'on ne peut jamais assez louer et admirer ! homme dont il sera parlé dans plusieurs siècles ! Que je voie sa taille et son visage pendant qu'il vit, que j'observe ses traits. » Et ces mêmes traits, cette même manie de poète et de gourmet, un peu sensuelle, voilà, comme disait Jules Lemaître, qu'avec « des détours et des recherches qui sont un délice », l'écrivain s'y attarde à propos du fleuriste qu'il va rendre célèbre.

François Pignon, sieur des Costeaux ou Descôteaux, occupait, depuis 1662, c'est-à-dire vingt-cinq ans au moins avant que parussent les Caractères, les fonctions d'un des joueurs de musette et de hautbois de la chambre du Roi. Sur les registres des comptes du Trésor, on l'avait vu gratifié, en même temps que François Brunet, de cinquante livres en raison de ses talents, et c'était une attestation solennelle de ceux-ci qu'avait donnée, le 9 avril 1688, le marquis de Seignelay : « Nous, Jean- Baptiste Colhert, marquis de Seignelay, certifions à tous ceux qu'il appartiendra que François Pignon-Descôteaux est pourvu d'une charge de hautbois et de fluste douce de la chambre du Roy et d'une charge de hautbois et musette de la grande écurie de Sa Majesté... » Descôteaux, ajoutera

Mathieu Marais, qui le retrouvera non sans surprise et presque octogénaire, logé longtemps après, sous la Régence, au Luxembourg, est « le même qui a poussé la flûte allemande au plus haut point >> .

La Bruyère n'était pas toujours aussi sourcilleux et craintif devant le monde qu'on s'est plu à le représenter communément et, bien que Boileau ait écrit de lui : « C'est un fort honnête homme, à qui il ne manquerait rien si la nature l'avait fait aussi agréable qu'il a envie de l'être, » le précepteur du petit-tils du grand Condé n'était pas aussi Alceste qu'on l'a dit, et ce n'est pas lui, comme Gorgibus, qui eût battu les violons et bâtonné les musiciens! Le ,ait est, si nous en croyons M. de Fougères, officier de la maison de Condé, qui eut plus d'une fois à Chantilly l'occasion d'observer notre philosophe, qu'il prenait parfois à M. de La Bruyère « des saillies de chanter et de danser surprenantes » . Sainte-Beuve, de son côté, assure qu' « on a tiré grand parti de quelques billets de M. de Pontchartrain », reprochant à La Bruyère les mêmes « accès de gaîté extravagante ». « Il se mettait parfois, dit Sainte-Beuve, à danser et à chanter, bien qu'il n'eût pas une belle voix. » Je gage que la « fluste » douce, ie hautbois et la musette de Poitou dont Descôteaux joua plus d'une fois devant lui, dans les divertissements de Sceaux et de Chantilly, ne furent pas sans influer sur ces dispositions naturellement gaies, l'esprit allègre et le sentiment vif, quoique discret, que La Bruyère, en homme de bonne compagnie, ressentait pour tous les plaisirs. De là sans doute, dans ce portrait du flûtiste, à côté d'une certaine malice, cette nuance de tendresse, ce discret sourire venant atténuer la pointe du crayon, le trait aigu du style.

Un autre sentiment, qui leur est commun, celui de la

danse et de la musique, lie et rapproche encore les deux hommes : La Bruyère s'exerce à balier et à chaTnter, tout cela assez mal, si nous en croyons les médisants; mais Descôteaux, lui, joue à ravir ! C'est qu'aussi bien cet homme-là ressemble au flûtiste que Watteau peindra un jour dans un paysage de rêve. Il a une façon adroite de faire parler son instrument ; et les sons les plus rares, les plus fines gammes, les plus harmonieux chants des airs et des bois, ceux même des rossignols, auxquels pourtant rien n'est comparable, ne peuvent arriver à surpasser Cette magie. La Bruyère, qui, — selon Dangeau, — entendra un jour Descôteaux jouer à côté de Vizé et de Philibert, chez M. le Duc, au petit Luxembourg, demeurera tout étourdi d'une grâce si insinuante, enfin de cette facilité vraiment unique avec laquelle le flûtiste, sur sa musette ou son hautbois, excelle à traduire, aussi bien que l'espoir ou l'appel des amants, les échos de la nature.

A l'effet d'entendre une telle merveille, aussitôt que Descôteaux joue en un endroit, La Bruj'ère fait en sor e de s'y rendre; il écoute son virtuose ; il '^oûte à l'entendre à peu près autant de plaisir que M. de La Sablière en éprouvait à goûter ses prunes, et, comme tous deux, le philosophe et le musicien, se trouvent être également simples, bien bourgeois, avec des petites mines, des habits modestes; que La Bruyère, bien que précepteur d'un prince, est demeuré aussi bonhomme qu'an temps où il logeait dans une mansarde séparée en deux par une tapisserie, il faut voir notre auteur s'attacher aux pas du flûtiste, l'examiner, le suivre, et, le plus adroitement du monde, « l'amener à parler ^ (i).

Le fait est qu'entre eux il y a cette affinité, ce rapport

(i) Ed. Fournier, La Comédie de J. de La Brttyire.

discret, mais intime des fleurs et des jardins. Un détail dont on ne se souvient pas assez et qui pourtant a sa valeur, c'est que La Bruyère, gentilhomme de M. le Prince et l'un des quarante de l'Académie, portait blason « d'azur à deux racines de bruyère ». Descôteaux, lui, n'avait pas d'armes; mais, s'il en eût possédé, elles eussent été « nuancées, bordées, huilées, à pièces emportées », et telles que l'auteur des Caractères veut que soient les tulipes : une musette de Poitou et une flûte s'y seraient vues, croisées dans les fleurs; et comme, après tout, ce sont là de belles armes pour un musicien, le flûtiste et le philosophe, tandis qu'ils traversent Paris pour atteindre au « petit jardin du faubourg », n'en ont pas fini de deviser sur cet instrument.

Tantôt, c'est de flûtes d'Allemagne ou traversières qu'ils parlent, ou de flûtes de Suisse. Il y en a de petites et de grandes. Les unes sont légères, plaintives : ce sont les flûtes douces; les autres plus élevées, 'plus graves : ce sont les hautbois. Puis, il y a la flûte basse, la flûte longue ou courte donnant la tierce ou l'octave et jouant en la, en ré, tandis que les clarinettes jouent en ut, en fa. Enfin, il y a les pipeaux, les chalumeaux dont jouent les bergers de théâtre dans les pastorales et dont l'air si simple, si chaste, d'une seule venue, est pur comme un ciel d'été.

La Bruyère, enveloppé de son manteau, affectant cet air grave et méditatif, pesant et « un peu soldat » qu'on lui a reproché, écoute le flûtiste. Il l'écoute. Mais le flûtiste est aussi un fleuriste. Et justement, voilà le <j faubourg », ce faubourg Saint- Antoine où, selon le sieur du Pradel, auteur du Livre commode des adresses de Paris, habitent plus communément « les jardiniers qui font commerce de fleurs, arbres et arbustes pour l'ornement

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des parterres (i). » Centre embaumé de la culture qu'il adorait (2), ce faubourg, pour Descôteaux, est vraiment le refuge et, si l'on veut, le paradis. A la façon dont Descôteaux, qui parlait tout à l'heure des espèces de flûtes, parle à présent des variétés de tulipes, La Bruyère s'en aperçoit bien. Ah ! l'accent, le ton qu'y met le music'en ! Et les transports qui le saisissent, qui l'agitent, une fois dans le court 1, au cœur du bouquetierl

La Bruyère observe tout cela. Il contemple Descôteaux subitement muet d'admiration, debout « devant la Solitaire » ; puis, de la Solitaire, qui est sombre, veinée, magnifique, il se porte à l'Orientale ; de là, il va à la Veuve ; il passe au Drap d'or ; de celle-ci il retourne à l'Agathe, d'où il revient enfin à la Solitaire, où il se fixe, où il se lasse, où il s'assied, où (dit même La Bruyère) il « oublie de dîner » ! Et La Bruyère, à l'examiner, pense qu'il n'a rencontré qu'une seule fois en sa vie un amant des fleurs aussi fou que celui-là. C'était le sieur Caboust, avocat au Conseil (3) ; mais, tandis que le sieur Caboust n'avait en tête que les anémones, les ennémones, comme il disait, Descôteaux, lui, ne rêve et ne pense qu'à ses tulipes.

Des tulipes il parle comme de personnes, de maîtresses qu'il aurait eues, avec transport, avec amour. Sur ces tulipes, il dit toutes sortes de belles choses : qu'elles sont

^i) Abraham du Pradel, Livre commode (1692, in-12).

(2) Ed. Fournikr, ibid.

(3) Selon M. Servois (La Bruyère, t. II, coll. des Grands écrivains), la clef de 1696 porte, en face du passage des Caractères réservé au fleuriste, cette indication : « M. Camboust, avocat au Conseil, ou des Costeaux fleuriste ; * pourtant « ces deux noms, qui appartiennent à deux personnages différents, n'en font plus qu'un dans la plupart des clefs suivantes, dont le premier est généralement écrit Caboust. »

fines, diaprées, veinées, jaspées, onctueuses ; que la tulipe est la reine des fleurs, qu'aucune autre ne la passe pour le coloris. Il ajoute, à ce propos, que l'espèce appelée Flamboyante, que M. de Montausier fit peindre par le peintre Robert pour la Guirlande de Julie d'Angennes, n'est pas la plus recherchée, mais que la variété appelée tulipe noire est la plus illustre. La Bruyère sait cela ; il sait que les Hollandais sont fous de tulipes ; mais les Persans, les Turcs le sont de même.

A cette assurance donnée par le philosophe, notre flûtiste exulte : il est heureux, mais il gronde aussi. Il gronde en songeant au médecin Bernier qu'il dit avoir connu jadis, dans la compagnie de Molière et de Chapelle, chez Gassendi. Ce Bernier s'en alla en Perse, à Chiraz, le plus beau pays du monde pour les fleurs ; cependant, dans les lettres que cet Esculape envoyait, de Chiraz, à Chapelle, il ne parlait même pas des tulipes ! Le sot homme ! Cela est-il possible? Et, des Persans, voilà Descôteaux qui en vient aux Turcs ! Ah ! les Turcs ! Ceux-là aiment les tulipes au point de composer des théâtres de ces fleurs Ce sont des gradins où, dit-il, on dispose des cages pleines d'oiseaux chanteurs ; de place en place il y a des lanternes multicolores ; et les tulipes sont exposées dans des bouteilles ou de menus vases, entre les oiseaux et les lanternes ; si bien que ce ne sont que chants, illuminations, couleurs.

Cette fête des tulipes est, paraît-il, donnée tous les ans par les sultanes au Grand Seigneur. Descôteaux l'explique avec force détails. Il dit encore que, comme le turban des Turcs s'appelle tulipan, ils ont appelé cette fleur tulipe, en raison de sa ressemblance par la forme avec le turban; enfin, en Perse, ajoute-t-il, la tulipe est l'emblème que les amants offrent à leur maîtresse ; et cela

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se conçoit, car il n'y a rien de plus rougissant, de plus tendre que la tulipe ; même il semble que les sentiments se reflètent et s'expriment avec une nuance délicieuse, dans son coloris.

Tout ce que Descôteaux raconte là-dessus, au point, malgré l'heure, d'en « oublier de dîner », a bien de l'intérêt. Et le gentilhomme de M. le Duc, ce philosophe qui a deux racines de bruyère dans ses armes, se penche avec surprise et admiration au-dessus des tulipes. Lui aussi, il découvre la Solitaire, il voit l'Orientale, il contemple l'Agathe et le Drap d'or; et le voilà en secret qui pense, tout en écoutant Descôteaux, que M™« de Boislandry, qu'il a célébrée sous le nom d'Arthénice et dont il a écrit qu'elle est « trop jeune et trop fleurie pour ne pas plaire » , offre, sur son front et sur son visage, un peu de la rougeur et de la fraîcheur de ces plantes divines.

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