‹ Figures françaises et littérairesChapitre 30 sur 32 · FÉNELON ET CHATEAUBRIAND A CAMBRAI · texte numérisé non relu

FÉNELON ET CHATEAUBRIAND A CAMBRAI

Elle est bien habillée, La ville de Cambrai...

{Vieille chanson.)

Une des plus jolies villes du Nord blanche, propre et gaie...

Ardouin-Dumazet.

Avant que Cambrai tombât, à l'automne de 1918, au pouvoir des Alliés, ceux-ci, depuis un mois déjà, parvenus au village de Quéant, se trouvaient en vue de la vieille cité chère à Fénelon, Les tours de la cathédrale, la flèche de Sciint-Géry, le beffroi de la tour Saint- Martin, les vestiges de la tour gothique des Arquets, la maison de ville surmontée des deux petits dieux farniliers : Martin et Martine sonnant les heures, se dressaient devant eux, comme montrés en rêve, au travers du fin brouillard que l'Escaut, le fleuve nonchalant, l'Eauette déUcate, le rectiligne canal du Nord tissent maille à maille au-dessus de leurs eaux lentes.

Ce qui se montrait ainsi, apparu de même que dans

une estampe, aux yeux des observateurs français et britanniques, parmi les caprices et méandres des rivières, l'aspect des végétations, c'était bien déjà le « pays fertile et très peuplé >> vanté de l'abbé Vosgien, la terre du colza, du lin et du houblon, ce Cambrésis aux « sept cent soixante et quatre villages », dont Fénelon disait déjà, en son temps, à son ami le chevalier Destouches, qu'était formé son diocèse. Et cette contrée si riche, si fertile, d'air salubre et de beaux arbres, avec en son milieu la ville des moutiers et des chapelles, il semblait bien que ce fût la même dont Franz Van der Meulen peignit, voici plus de deux siècles, à l'occasion d'une autre guerre, la vue cavalière, le plan ordonné, vaste, aux lignes sobres et de traits nets.

Peintre avisé, aux ressources multiples et pour qui tout détail a son prix, Van der Meulen ne fut jamais aussi grand artiste qu'entre Hainaut et Artois, aux portes de sa Flandre, le long des marches de son pays. Et cette vue de siège et prise de ville, bien rectifiée, avec (comme le veut Vauban) la description de tout le paysage à la portée da canon, où toutes choses jusqu'au moindre fossé, au plus petit moulin sont mises en place juste, à l'endroit qu'il faut, c'est bien lui qui l'a peinte et levés le mieux du monde. A la gauche de l'œuvre, voici, montrés par l'artiste, le camp et les tentes ; à droite, le bois, l'un de ces bois aux arbres minces, feuillus, un peu frissonnants et argentés comme Van der Meulen aimait tant à les peindre; un reu plus loin, au détour d'un coteau, une escorte de vivandières, un détachement da dragons et de chevau-légers se font voir par surprise ; enfin deux ou trois pelotons de troupe, précédés d'officiers en grands panaches, surgissent en avant d i cadre ; et, juste au-dessus d'eux, sous un ciel de gros nuages, la

ville de Cambrai, flanquée de sa citadelle moins beile que celle de Lille mais tout de même imposante, se dresse dans l'étroite ceinture de ses fossés, de ses redans et de ses bastions avec, au-dessus d'elle, ainsi qu'un diadème, l'ornement de son beffroi, de ses aiguilles de pierre et de ses tours.

« On croit que le siège de Cambrai va se faire s> . C'est en ces termes que M.^^ de Sévigné, écrivant à M^"^ de Grignan, préludait, il y a moins de deux siècles et demi aujourd'hui, à l'action militaire autour de la bonne vdle. Le roi le désira t, à ce moment, d'autant plus qu'un succès de Monsieur, remporté sur l'ennemi au I\iont- Cassei, mettait les troupes françaises en meilleure disposition d'attaquer. Racine, qui suivait l'armce, nous apprend assez bien ce qu'il en fut. « Le roi, dit-il, quoique avec un petit nombre d hommes, pressait fortement la citadelle ; et, malgré les sorties continuelles des assiégés, avait emporté tous les dehors, s'était approché du corps de la place, où il avait fait attacher les mineurs. Les assiégés, néanmoins, refusaient encore de se rendre ; mais, la mine ayant fait une brèche et le canon, d'un autre côté, ayant ruiné un bastion tout entier, ils demandèrent à capituler et n'osèrent s'exposer au hasard d'un assaut. Quoiqu'ils eussent attendu cette extrémité, le roi ne laissa pas de leur accorder une capitulation honO' rable, et le gouverneur (don Pedro de Zavala) eut la triste consolation de sortir de sa citadelle parla brèche. »

Dans le temps que don Pedro s'éloignait, l'enteigne inclinée et peu fier d'abandonner une si belle place, M. de Vauban, précédé du comte d'Auvergne jouant la chamade à grands coups sur un tambour, pénétrait dans la ville, l'épée haute. C'est lui et non du Metz, homme pourtant réputé et lieutenant-généial, qui prit Cambrai. Et

voilà comment Racine, bien informé, relate les détails de cette affaire : « Au siège de Cambrai, dit-il, Vauban n'était pas d'avis qu'on attaquât la demi- lune de la citadelle. Du Metz, brava homme mais chaud et emporté, persuada au roi de ne pas différer davantage. Ce futdans cette contestation que Vauban dit au roi : <i Vous perdrez peut-être à cette attaque tel homme qui vaut mieux que la place. » Du Metz l'emporta, la demi-lune fut attaquée et prise; mais, les ennemis y étant revenus avec un feu épouvantable, ils la reprirent et le roi y perdit plus de quatre cents hommes et quarante officiers. Vauban, deux jours après, l'attaqua dans les formes et s'en rendit maître sans y perdre que trois hommes. Le roi iui promit qu'une autre fois, il le laisserait faire... » « Homme du plus prodigieux mérite » dans son art, comme Boileau a pensé, Vauban comprit ce qu'on pouvait faire de Cambrai, Bouchain, Valenciennes, Condé, cités bâties sur i'iir^caut ; et ce sont elies — ces villes — protégées, bastionnées, cernées de glacis et douve ^ qu'il relia, de la mer à l'Escaut, et de l'Escaut à la Sambre et à la Meuse, par un système fortifié admirable. Ce système, Vauban, dans son fort langage d'ingénieur, un peu rude et plein de reUef, le nommait la barrière d'airain.

Ainsi, bien avant que d'être située devant le fossé Hindenbourg, la ligne allemande de béton et de fer, Cambrai avait fait partie de cette barrière élevée par Vauban et dont N-ipolé m a pu dire justement qu'à plusieurs reprises elle sauva Paris.

Pour bien aborder Cambrai, comprendre son activité et son commerce, entrevoir les formes de son labeur, il convient avant de pénétrer — comme Vauban — dans la place, de s'attarder d'abord aux campagnes, détours des eaux et des canaux, le long des champs où le lin et le chanvre abondent. Ce lin aux fî^rs bleues, ce chanvre aux tignasses fines et hautes pareilles aux quenouilles des aïeules, ce sont eux qui fournissent aux filatures et aux tissages cette mois-on abondante, cette récolte qui fit longtemps de Cambrai, dans le génie textile, la rivale fameuse de Lille et de Roubaix.

L'air de cette contrée, subtil, transparent, les vapeurs légères de brouillard qui s'élèvent au-dessus de l'Escaut ont-ils inspiré aux Flamandes et aux Cambrésiennes le secret de ces tissus délicats, de ces linons aériens et de ces dentelles qui font la gloire ancienne de leurs cités ? Toujours est-il qu'à Gand, Cambrai et Valenciennes, les trois agglomérations riveraines du grand fleuve, les métiers ne cessent de gémir, les navettes de glisser, les bobines de bouger, les aiguilles d'aller et de venir avec art aux mains des ouvriers et des ouvrières. Vosgien, en son temps, parle déjà des laines très fines et très estimées, des toiles que l'on envoie, du Cambrésis, en Espagne et en France. C'est dire assez le nombre des bras robustes, < des belles mains de femmes qui s'employèrent — de tous temps — dans Cambrai, à ces œuvres plaisantes. Une rue de Cambrai ne s'appelle pas en vain rue de l'Aiguille. Et c'est un fragile et patient travail que celui qui courba, depuis le célèbre Baptiste — inventeur de Ja toile de lin' très fine qui porte son nom -^ jusqu'aux tisseurs et tis

seuses de nos jours, tant de fronts charmants, de regards obstinés sur ces « toiles d'araigne i> translucides, blanches comme fils de la Vierge et dont le nuage de mousse, de brouillard et de soleil mêlés met si coquettement, sous forme de collerettes et de bonnets, une auiéole au front des filles de la ville.

Les belles, les jolies Cambrésiennes aux parures Légères, avec leur air vif, éveillé, leurs façons adroites, s'accordent bien à ce décor délicat, choisi, de vieux monuments, de beaux arbres, où l'Escaut circule à flots lents et paresseux, le long des quais et sous les arches. Fénelon, le prince-évêque, lui qui fut le « cygne », le grand et Ulial cygne, en quelque sorte héraldique de cette contrée, l'a dit avec justesse : « C'est à Cambrai qu'on est sobre, sain, léger, content et gai en règle. » De la gravité, de la tenue, un ton de respect un peu marqué, voilà qui convient bien à ces populations ; mais à côté de cela cependant — et les ducasses, la fête du broquelet ou des dentellières le prouvent — subsistent toujours un certain air de plaisir, de badinage et la courtoisie chère aux vieux temps.

Dans tous les siècles, et cela est juste, les Cambrésiennes ont mérité beaucoup d'hommages. Et quand Chateaubriand, envoyé par son père tenir garnison à Cambrai, au régiment de Navarre, nous dit que son camarade La Martinière venait le chercher à la chambrée pour « passer avec lui devant la porte d'une belle Cambrésienne qu'il adorait » , nous ne sommes pas autrement surpris. Qu'était-eile ? Que faisait-elle, cette jeune femme qui retenait, à Cambrai dans ce temps-là, l'attention des galants? Une brodeuse, une mercière, sans doute l'une de ces marchandes à la mode du xviii® siècle, au minois frais, mutin, comme en avaient aimé et vanté tant

de fois ailleurs un Sterne, un Marivaux ou un Restif . De grands yeux de la transparence et du bleu profond des rivières, des cheveux d'un or éclatant comme en offrent les filles de la Fiandre et du Hainaut, mais surtout ce teint d'un blanc idéal, cette même carnation pure et nacrée que Watteau et Rubens fils de l'Escaut admirèrent, plus d'une fois, à Anvers ou à Valenciennes, chez leurs modèles : voilà cette aimable et jolie personne.

Chateaubriand, qui n'avait pas encore rencontré, dans sa vie, les femmes célèbres de plus tard, et qui venait de se montrer si nigaud avec M'°*® Rose, la marchande de modes qui l'avait (sur l'ordre de sa famille) amené de Rennes à Paris, était bien un peu impressionné. Encore qu'il prît soin, dans ses graves Mémoires, de nous assurer que c'était uniquement pour le compte de son camarade qu'il venait faire la cour à la « belle Cambraisienne *>, il ne dut pas laisser d'être assez volontiers épris lui-même. La preuve en est dans cette anecdote où il paraît bien que M. le chevalier semble jouer un peu, à la mode de Vadé, dans son uniforme tout neuf, le Belle-Rose ou le Jolicœur.

En ce temps-là, M. de Chateaubriand, qui n'offrait pas, dans sa tenue, la rigueur de plus tard, était un peu bellâtre, et le régiment de Navarre, qui s'était illustré si souvent jadis, sous Turenne à Turckheim et, depuis, dans bien d'autres champs de combat de l'Europe, possédait de trop beaux états de service pour que les officiers y souffrissent, sans se plaindre, la discipline à la prussienne. 4 Le petit chapeau, les petites boucles serrées à la tête, la queue attachée roide, l'habit strictement agrafé » étaient donc des usages de la toilette qui semblaient, au chevalier breton et à ses amis, du plus grand ridicule. Et comme, en cette année 1786, Frédéric II venait justement de mourir, ces jeunes gens n'avaient de cesse de

chercher à enterrer, avec lui, sa morgue, sa suffisance, la rigueur et la dureté de règlements imposés, par les succès de la Prusse, aux armées de l'Europe.

Aussi, quand le soir descendait, enveloppant de ses voiles, autour de l'ancien palais archiépiscopal, les clochetons de Saint-Julien, de Saint-Géry, du Beffroi et de la chapelle du couvent Notre-Dame, l'enfant de Combourg, le o jeune homme entêté de chimères (i) o ne songeait plus qu'à briser ces entraves d'une tenue rigide. Alors, à cette heure nocturne (lui-même le dit), il « s'affublait d'un plus grand chapeau, le barbier descendait les boucles de ses cheveux, il déboutonnait et croisait les revers de son habit ». C'était, dit-il, dans ce « tendre négligé » qu'il allait faire sa cour, pour son ami La Martinière, sous la fenêtre de la « cruelle Flamande ».

— Bonjour, bonjour, mam'selle Jeannette.

Je suis votre... turlutu !

Je suis votre Ion la derirette, Je suis votre berger!

dit une chanson locale, fort en honneur au vieux temps, parmi les canonniers de la coulevrine, ks grenadiers de saint Félix, les arbalétriers et archers de la cité. Épris de vieux airs, des charmantes chansons des aïeux. Chateaubriand ne devait pas manquer, en déguisant sa voix et son costume, de chanter ainsi. Mais Mam'selle Jeannette, aussitôt de répondre, sans mordre à l'appât du galant ;

— Mon berger n'a pas d'épaulettes Ni d'épée au... turlutu I

Ni d'épée au... Ion la derirette

Ni d'épée au côté...

Môfl berger n'a pas d'épée !

(i) Chateaubriand, R»né.

Un soir qu'il en était là, modulant le vieil air tendre et cherchant, à travers la chanson, à glisser des aveux, M. le comta d'Andrezel, major du régiment de Navarre et le plus rude homme qu'on pût voir, vint à passer précisément à l'endioit où se trouvait le chevalier. De loin il reconnut le désordre et la fantaisie de sa toilette : le chapeau trop grand, les boucles conquérantes et l'habit ouvert : « Qu'est-ce que cela, monsieur? dit-il à Chateaubriand. Vous garderez trois jours les arrêts. » Le chevalier ne se le fit pas répéter. Il rentra à son auberge où il trouva La Martinière. Tous deux achevèrent la soirée en jouant aux échecs, parlant d'amour et buvant, comme l'avoue l'auteur des Mémoires d' Outre-tombe, de « grands verres d'eau de groseille ». Les trois jours d'arrêts écoulés, le matin, à l'aube, M. de Mortemart, colonel du régiment (i), tombait en admiration devant M. de Chateaubriand instruisant les recrues sur la place d'Armes et jetant à ces garçons les commandements brefs et saccadés de la vieille théorie militaire : Prenez la cartouche ! Déchirez la cartouche ! Remettez la baguette ! Présentez la baïonnette !

Il n'y avait pas de meilleur ofi&cier que M. de Chateaubriand. A peine arrivé à Cambrai, il avait franchi avec rapidité les grades inférieurs de caporal et de sergent. Son zèle à servir répondait aux vœux de sa famille. «Monsieur le chevalier, lui avait dit son père, en le chassant de Combourg, il faut renoncer à vos folies. Votre frère a obtenu pour vous un brevet de sous-lieutenant au régiment de Navarre. Vous allez partir pour Rennes et, de là, pour

(i) Victurnien-Bonaventure-Victor de Rochechouart, marquis de Mortemart, né en 1753, mort en 1823, commandait à Cambrai le régiment de Navarre. Chateaubriand le retrouva plus tard à l'armée des Princes.

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Cambrai. Voilà cent louis ; ménagez-lo>. Je suis vieux et malade; je ii'ai pas longtemps à vivre. Conduisez-vous en homme de bien et ne déshonorez jamais votre nom. » Pendant les trois jours d'arrêts que lui avait infligés M. d'Andrezel, M. de Chateaubriand avait eu le loisir de méditer sur ces rudes préceptes; Cambrai fut bien le premier lieu du monde où il commença d'être sage. Aussi, plus tard, après les Cent jours, alors qu'il était devenu un personnage considérable et quand il traversa Cambrai avec le roi, eut-il la pensée délicate, le désir un peu doux et mélancolique de chercher à revoir la maison qu'il avait habitée, le café qu'il avait connu. Il ne put les retrouver; et pas davantage il ne retrouva, au travers des volets d'une autre demeure, la présence de la jolie fille de Cambrai, de celle qui jadis avait fait battre, sous le bel uniforme bleu et blanc du régiment de Navarre, son cœur de jeune officier.

Située au carrefour des grandes routes du Nord venant de Douai et Lille, Valenciennes et Bruxelles, au croisement des chemins partant d'Amiens et Arras d'un côté, de Maubeuge et de Namur de l'autre, Cambrai, de tous temps, s'emplit de la rumeur militaire. Mais jamais, sauf sans doute à l'heure de la dernière guerre, il ne connut ce t'imulte, ce mouvement et cette fièvre d'armée autant qu'en 1815, après ces Cents jours que vient de nous rappeler Chateaubriand. Alors, depuis la Flandre et le Brabant, à travers le Hainaut, le Cambrésis et l'Artois, ! les dernières vagues du grand combat de Waterloo déferlaient sur la France. Les ennemis, disait-on, avançaient

sur Cambrai (i). Et, partout, ce n'étaient plus que réj?iments en désordre, se repliant au cœur de la patrie, traînards au front bandé, aux uniformes en lambeaux, des convois de pauvres malades et les débris de l'armée géante, dispersés aux quatre vents de la défaite, s'abattant sur ce sol trempé du sang des races.

Dans ce désarroi des régiments, ce reflux mêlé de toutes les armes, allaient pêle-mêle, au travers des champs encombrés de caissons et de chevaux morts, des cavaliers à pied, des soldats de la garde et des voltigeurs, Stendhal, évocateur ému de ces grands faits, veut que Fabrice del Dongo, le héros de sa Chartreuse, prît part — après Waterloo — à l'exode de l'armée sur Douai, sur Cambrai et Lille. «... Et d'où devra-t~il dire qu'il vient ? » demandci pour plus de sûreté, en assurant la retraite de Fabrice, la cantinière au caporal Aubr y. «... De Cambrai-sur-l' Escaut, répond le capoi^al, c'est une bonne ville, toute Petite, entends-tu ? Où il y a une cathédrale et Fénelon... »

Dans cette cathédrale, ancienne église de l'abbaye du Saint-Sépulchre, Chateaubriand, officier moins de trente ans avant Fabrice, était venu méditer dans le temps qu'il tenait garnison à Cambrai. Lui-même avoue, dans ses Mémoires, avoir relu Télémaque « auprès du tombeau de Fénelon ». C'était sans doute les jours où, dépité des visites à sa belle voisine, humilié des nasardes de M. d'Andrezel, il commençait déjà, quoique bien jeune, à souffrir dans son cœur si fier des froissements de la vie, de la rudesse et de la trivialité de ses compagnons. Personne, dans de pareils instants de mélancolie, n'était un plus sûr

(i) Le 23 juin 1815, cinq jours après Waterloo, les Anglais vinrent mettre le siège devant Cambrai. Après trois jours de résistance, la ville capitula; les soldats entrèrent par la porte de Valenclennes.

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Mentor, un plus tel exemple, et, pour un gamisaire, un meilleur conseiller que ce grand et beau préht auprès de qui, dans la cathédrale de Cambrai, venait se recueillir Chateaubriand.

«... Une Petite demi-heure de lecture médité» de V Evangile le matin et, le soir, une lecture réglée des Entretiens de saint François de Sales vous suffiront, puisque vous avez peu de temps à vous. Employez le reste du temps libre à lire des livres d'histoire, de fortifications, et de tout le reste qui est utile à un homme de votre rang. Jamais un moment de vide... » C'est en ces teimes, inspirés de la piété et de la raison, que Fénelon, de son archevêché de Cambrai, aimait à morigéner, dans l'un de ces harmonieux et courts billets que le temps a recueillis, les officiers ses amis. Et, Dieu sait — le Dieu de ce beau Cycne ! — si, parmi ces derniers, le prélat comptait les plus hauts princes, les maréchaux de France, ies colonels, brigadiers, mestres et maréchaux de camp les plus valeureux etles plus nobles. « Tout ce qui passait de distingué à Cambrai, écrit Sainte- Beuve à propos (et presque toute l'armée y passait à chaque campagne durant ces guerres des dernières années de Louis XIV), voyait Fénelon, était traité par lui. o F.t nous savons avec quelle magnificence délicate, quelle cordialité et quel bon goût 1

Habitues à obéir et à commander, ces rudes soldats qui, tous, étaient couverts de gloire, avaient fait de dures campagnes, qui ne redoutaient rien ni personne, ne laissaient pas d'être surpris à la vue de ce prêtre, prince d'Eglise magnifique et qui, dans ce décor de Cambrai, paraissait vraiment prince et duc, l'évêque grand seigneur que Saint-Simon a fait voir, dans un portrait adouci, plein d'onction, de grandeur, à la physionomie toute rayonnante d'esprit, de grâce, de décence et surtout de

finesse. Ses amis, les ducs de Ghevreuse et de Beauvilliers, lui avaient bien enseigné ce que sont les camps, l'indulgence mêlée de fermeté ave 3 laquelle il y a Leu de mener les troupes. Et ce saint prélat, ce grand lettré, cet esprit exquis, nourri des plus fines fleurs et de ce qu'il y a au monde de plus rare et de plus beau, n'était ni dédaigneux ni hautain.

Envoyé par disgrâce aux marches de France, à la barrière comme Vaubm disait, son cœur pénétré de soumission n'avait conservé ni colère ni ressentiment ; mais, vivant au milieu des troupes, dans l'allée et venue, les marches et les contremarches de tous ces régiments constamment en assaut ou en conquête^ il respirait — lui prêtre — ce parfum de la poudre mêlée à son encens. Non seulement les hôpitaux, les soins des blessés et même les « bouillons » préparés par son ordre, selon Saint-Simon, pour les soldats malades, occupaient tous ses soins; mais, comme un vrai fourrier, il s'occupait aussi de ^'ordinaire. Cette assiduité et cette bonté étai' nt poussées si loin que, lors du carême de 1700, lui-même, dans l'un de ses mandements épiscopaux, décida de dispenser l'armée des privations que l'EgHse, durant ce temps de l'année, impose aux fidèles. Pour ses chères troupes, pour ses bonshommes, comme lui-même dans ses billets à Destouches appelait ses soldats, les soldats du roi, il veut les légumes, les œufs, le fromage et b beurre du Cambrésis. Ainsi l'armée, l'armée tout entière (et cela est bon à redire aujourd'hui !) durant tout le temps que Fénelon résida à Cambrai, resta sa préoccupation et son amour. Cet amour, cette vigil ince, l'armée, fière de son prélat, les lui rendait en vénération et en tendresse; « aussi, dit Saint-Simon, estil incroyable jusqu'à quel point il devint l'idole des gens de guerre p.

« Cambrai est un lieu de grand abord et de grand passage !> (Saint-Simon) ; et c'est par ce passage que Monseigneur, le cœur saignant, désemparé, assista, de 1706 à 1709, à ce grand désordre, cette cohue d'arméa qui suivit Oudenarde, Ramillies et Malplaquet. <j Après Malplaquet, écrit Jules Lemaître, Cambrai fut rempli de blessés, de fuyards, de paysans fuyant avec leurs troupeaux. Fénelon ouvrit toutes grandes les portes de son palais ; tout fut occupé : corridors, escaliers et chambres, les cours et les jardins remplis de bestiaux. Fénelon nourrissait tout ce monde à ses dépens. Il eut jusqu'à deux ce.it cinquante officiers à table. ?> Pour cette table, elle était servie le mieux du monde, avec propreté, variété et un certain soin; c'était la frugalité dans l'abondance; et l'abbé Le Dieu, secrétaire de Bossuet, qui vint s'y asseoir, remarque qu'on y offrait le plus communément « plusieurs potages, de bon bœuf et bon mouton, des entrées et ragoûts de toutes sortes, un grand rôti, des perdreaux et autres gibiers en quantité et, de toute façon, un magnifique fruit, des pêches et des raisins exquis quoique en Flandre » ; le tout présenté dans h une grande quantité de vaisselle d'argent, bien pesante et à la mode ». Pour Monseigneur, assez maigre, haut de taille et très sobre, il demeurait un peu incJiné à sa place, observant et mangeant peu, mais faisant manger les autres.

Cependant, toujours tourmenté de ses bonshommes, il ne tenait pas longtemps à table. « Assidu aux hôpitaux et chez les moindres officiers » (Saint-Simon), il se rendait de place en place et de l'un à l'autre, accompjgné le plus souvent de ses trois fidèles : le pet^t abbé de Langeron, le grand abbé de Beaumont et le moyen abbé de Chanterac. Puis, la guerre étant devenue le malheur de ces temps-là, Monseigneur ne faisait qu'accueillir des blessés.

bénir des mourants ; et, sans canne ni manteau, ni galons, ni rien, mais en habits longs, violets, en simple soutane, il allait ainsi de l'un à l'autre, affectueux, actif, toujours emrressé en soins et consolation?, et de bonnes paroles, des mots tendres jaillis du cœur : un vrai père au milieu de ses enfants.

Très au fait de l'armée, vrai grand seigneur, Fénelon ne badinait pas sur le devoir militaire. A M™® de Laval, sa parente, il écrivit très sévèrement au sujet de son fils, le petit Laval, qui ne voulait pas servir. « Il sera déshonoré sans ressources », disait-il. Et pour sss neveux. Messieurs les neveux, comme on disait à Cambrai dans l'entourage de Monseigneur, il exigeait qu'ils eussent en considération un état que lui-même, s'il n'eût été prêtie, eût adopté entre les autres. « Travaillez sans relâche à tout ce qui peut contribuer au bon état de votre régiment et au bien du service. » C'est en ces termes qu'il écrivait à son neveu, le petit marquis de Fénelon, un brave et joli garçon qui devait se battre courageusement à Landrecies et faire bien de l'honneur à son oncle. Car, pour les conseils, les préceptes, la morale la plus détachée et la plus haute, il n'eût pas été Mentor, s'il n'eût cherché, en tout et pour tout, à maintenir dans le devoir les uns et les autres; mais où son éloquence; sa sévérité, l'amour du bien public, en ce qui touche l'armée, se faisaient jour encore avec plus d'éclat, de chaleur et de patriotisme, c'était dans ces reproches adressés au prince qu'il aimait le plus au monde, ce jeune duc de Bourgogne dont une politique différente de la sienne l'avait éloigné à tout jamais. Et, de Cambrai, après tant de revers, de manœuvres maladroites, funestes au roi et à l'armée, il osait, sans hésitation, écrire à cet élève si tendre : « Vous n'avez peut-être pas as ez examiné le

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détail par vous-même ; vous n'êtes peut-être pas monté assez souvent à cheval pour visiter les postes importants ; vous n'avez peut être pas marché assez avant pour examiner les fourrages. C'est ce que j'entends dire à des officiers pleins de zèle pour vous... »

A ces officiers, amis de Fénelon, l'archevêché était toujours ouvert. Beaucoup étaient de basse maisoni de petit.-» gentilshommes venus de leur province conquérir la fortune avec le grade. Monseigneur n'en faisait pas fi ; avec sa bonté infinie, sa grande indulgence, il les accueillait aussi bien que ceux qui portaient des titres; mais il faut avouer que toute sa préférence allait, par goût, à ceux de ces militaires qui avaient des lettres. Un petit mousquetaire, un peu frotté de latin, en lui parlant d'Horace et de Cicéron, l'eût bien vite conquis. Et nous constalons sans surprise que c'est grâce à l'ornement de son savoir, à la vivacité de son esprit, au charme imagé de sa conversation que l'un des officiers à l'armée des Flandres, Louis Camus, chevalier Destouches, dut de recevoir, à Cambrai, l'hospitalité de l'archevêque et de devenir, pour Fénelon, un familier et un ami.

La guerre, dans ces temps-là, n'offrait pas, aux habitants des villes, la même horreur que de nos jours. C'était cependant, pour des marchands et des bourgeois, une épreuve assez rude que de supporter, avec ce qu'il entraine de dangers et de privations, un siège conduit par un ennemi expérimenté, patient, pourvu de moyens d'attaque. Les Lillois, sous Boufïlers, venaient justement de subir l'une de ces épreuves, si communes, à cette époque, dans l'Artois et dans les Flandres. Or, en 1712, Cambrai, Douai, cités si souvent prises et reprises, allaient de nouveau subir l'assaut. Il est vrai que c'était, cette fois, par les Français ; mais c'était justement ce i. ui

causait les angoisses d'un prélat au fait des talents de nos artilleurs. Et le voilà ce billet charmant, courageux, joli, plaisamment railleur, écrit au son du canon et dans lequel Fénelon supplie son ami Destouches de ne pas garder rancune aux Jésuites qui l'ont fouetté jadis, alors qu'il n'était pas encore officier, mais un petit grimaud distrait sur les livres : « Les Jésuites craignent votre artillerie, Monsieur, pour leur collège de Douai. Ce collège est la principale ressource de toutes les études de cette frontière; par cette raison, le roi l'a toujours protégé avec de grandes attentions. Votis n'aimez point à faire du mal, et je suis sûr que vous épargnerez celui que l'absolue nécessité du service ne rendra pas inévitable. Vous me ferez un sensible plaisir en tâchant de sauver ces bâtiments qui sont utiles au public. Oubliez, de grâce, le fouet que ces bons Pères vous ont donné; vous le méritiez bien, vous ne l'avez pas eu souvent; il n'y paraît que trop ; souvenez-vous de leur indulgence. »

Sainte-Beuve nous assure que Desouches était «homme d'esprit, cultivé et goûtait Vireiîe ». Il y a lieu de croire qu'il goûta aussi le badinage et sauva le collège de Douai. Au reste, c'était un franc luron et un bon vivant que l'artilleur. Il aimait la table, le \ in, et Sainte- Beuve avoue que sa dissipation ne se limitait pas à et s plaisirs. Lap:euve en e^t que Destouches aima beaucoup aussi M°^^ de Tencin et, que de cet amour il naquit un enfant, lequel ne fut aitre, plus tard, que le fameux philosophe et mathématicien d'Alembert (i).

(i) Louis Camus, chevalier Destouches mourut en 1726, âgé de cinquante-huit ans. D'abord commissaire extraordinaire de l'artillerie, devint, après nombre d'actions d'éclat, colonel du régiment des bombardiers (1706), puis capitaine-général (1712). En 1718, Destouches reçut le grade de maréchal de camp ; en 1720, il obtint la charge de directeur général des Écoles d'artillerie ; enfin, l'année qui précéda sa mort ^ 1725), le titre de commandeur

Un libertin comme Destouches, dans ce beau, pur et transparent grand coeurde Fénelon, forme un tien curieux contras' e avec l'abbé Langeron, le digne et ssint piètre, autre ami du prélat; mais, en Destouches, plus qu'en l'abbé Langeron, se faisaient voir ce prestige du lettré, cette moelle latine et tout ce fin sel des anciens dont M. de Cambrai était épris à li folie. Aussi bien ces lettres du prélat à Destouches, ces billets au cher ami, au cher bonhomme, sont-ils empreints de cette sage morale, de cette bonne humeur et de cette grâce fine et souriante dont Destouches, au travers d'Horace et de Virgil>, entendait la malice, a Je suis fort aise, mon cher bonhomme, écrit l'archevêque, de ce que vous êtes content d'une de mes lettres qu'oa vous a fait liie... »

Ce n'est pas que, dans ces lettres, Fénelon promit bien bonne chère, lors d'un prochain séjour, à son artilieur, La frugalité cambrésienne, voilà ce dont il voudrait le persuader. A Cambrai, dit-il volontiers, « point de Feirand (célèbre cuisinier de l'époque) ; point d'entremets». Et ce sont les menaces d'un dîner Spartiate : a Je voudrais, mon bonhomme, vous réduire à des choux verta avec un peu de lard fumé à la cheminée. >> Et, là-dessus,

de l'ordre de Saint-Louis. « Le chevalier, écrit M. P. -M. Masson (dans son livre sur Madame de Tencin, Paris, 1909), aimait les plaisirs, la table et les femmes. > De toutes celles qu'il rencontra M°® de Tencin, l'ancienne chanoinesse, la même dont le frère devint plus tard cardinal et que Saint-Simon, qui connaissait ses déportements, appelle* la belle scélérate... d'une race de gueux », fut la préférée. S'il est vrai que M'°« de Tencin négligea de reconnaître, par la suite, l'enfant qu'elle avait fait abandonner en 1717, à Paris, sur les marches de l'église Saint-Jean-le. Rond et qui devint d'Alembert, il n'en fut pas de même de Destouches. Le maréchal de camp s'intéressa toujours au fils qu'il avait eu de la chanoinesse ; il aida jusqu'à sa mort à son entretien et même, par son testament, lui laissa une pension de I 200 livres.

voilà Monseigneur lancé dan« Virgile. Enfin, il achève, répétsml ce précepte déjà tant de fois exprimé ; « La volupté use tous les goûts, et puis l'homme même qui la cherche ; soyez sobre. ?

Quelqu'un qui devait bien rire, d'un large et franc rire d'ami, en recevant ces billets, quand très loin, au siège d'une autre place, debout à la queue de la tranchée, il jetïdt le commandement, c'était le bon Destouches ; e^, qui sait si, dans le nuage de la poudre, l'artilleur, à ces moments-là, n'apercevait pas — non sans émotion — au fond du souvenir, Monseigneur, long, menu, maigre et beau, dressé devant sa table à écrire et — sa lettre achevée, après avoir signé de son titre princier : Fr. Arch. Duc DE Cambrai — apposant de sa main longue, blanche et fine, baguée d'améthyste, sur la cire fondante, son large sceau archiépiscopal.

Parler de Cambrai sans parler de Martin et Martine, c'est un peu comme si l'on parlait de Douai sans nommer M. et Mme Gayant, le couple de géants; de la viUe de Bergues sans citer Lydéric ou de Valenciennes Sans montrer Binhin. Ces figures populaires, toutes hautes et empanachées, ont du faste et de la corpulence ; mais ce sont des personnages modestes et de beaucoup réduits que Martin et Martine. On a dit (et c'est bien ce qui convient à Cambrai-la- Vaillante !) que l'origine, toute guerrière, de ces personnages remontait aux temps médiévaux. Selon M. Maurice Bauchond, < Martin, forgeron de race maure, lors des guerres communales du moyen âge, s'offrit à défendre Cambrai. Accompagné de sa femme Mar-

Une, il massacra l'ennemi à coups de marteau; le chef ennemi, frappé d'un choc terrible, ne sut pluscomn-ander et resta fou jusqu'à sa mort ; par la suite, Martine et Martin servirent de jacquemarts à une horloge du XVT siècle et sont restés les personnages légendaires du Cambrésis (i) ». Cette horloge, dont parle M, Bauchond, était due à Arnould Lefebvre ; mais c'est Ancelot Bridel, fondeur, qui fondit les figures dans i'étain. i Our Constantin, peinire, il les affubla à la mauresque, les coiffa du turban bianc, les revêtit de la jaquette bleue et, dans la main de Martin, il plaça un sabre. Un tel appareil n'empêcha pas que, lors du siège de Cambrai par Louis XIV, un boulet ne vînt briser l'horloge et casser la jambe à Martin. Un chaudronnier, maître Jean- Baptiste Taisne, la lui raccommoda, dit-on, moyennant le prix de 64 iivres tournois que lui vota le conseil de ville.

Depuis, en l'honneur d'hôtes célèbres, pour la joie ou pour le deuil, le désastre ou le triomphe, l'on entendit, dans tous les temps, Martine et Martin exprimer leur plaisir ou leur peine dans un carillon. Et, d'abord, ce fut pour Vauban, puis pour Louis XIV, que leur marteau de métal, une fois réparé, frappa sur le disque; ce fut pour l'entrée de Fénelon, en 1695; et puis en 1712, au moment suprême où la France semblait perdue, ce fut pour le maréchal de Villars .

Ce que l'on ne sait pas assez, c'est que Martin et Martine, petits dieux d'une grande fête, ne demeurèrent pas étrangers à la préparation du grand jour de Dônain. C'est en effet au rythme de leur appel, au signal de leur balancier, que Lefebvre d'Orval, conseiller au Parlement de

(i) Maurice Bauchond, Msrcuté d« Franc» (octobre X911).

FJandre, clairvoyant citoyen, écrivit — de Cambrai — ces billets j)rophétiques qui donnèrent, au ministre de la Guerre Voysin et au maréchal, l'idée audacieuse d'attaquer le camp ennemi situé sur l'Escaut.

Dès le 27 mai, l'homme averti, de grand sens, qu'était d Or val faisait savoir au ministre : « Je me donne l'honneur de vous informer de l'état des choses depuis hier et d'une idée qui me paraît propre à étourdir les ennemis tout d'un coup sans rien risquer et en se mettant, au contrair:^, à l'abri de tou es insultes, . . Ce serait en passant la Sensée pour se camper depuis Valenciennes jusqu'à Arras. Il n'y aurait, dans cette situation, rien à craindre pour Arras ou pour Cambrai... » De Cambrai, la bonne ville, il fait savoir encore à Voysin, soutenant toujours cette idée d'un coup brusque contre le prince Eugène : << Cette manœuvre donnerait de l'éclat aux armes du roi et avancerait la paix. »

Pour l'honneur de la France et pour celui de Villars, cette manœuvre fut tentée. L'on sait quel en fut le triomphe, le grand, magnifique et décisif triomphe. « Loué soit Dieu! » s'écrie, de la même cité où Fénelon est en prière, le modeste et pieux d'Orval, l'artisan premier de ce grand jour. Aussitôt bi:n informé, le conseiller au Parlement, le 24 juillet, à 8 heures du soir, rédige à la hâte, au milieu de l'émoi provoqué dans Cambrai par la canonnade, cette lettre à Voysin dans laquelle il dit: « Le camp de Denain est absolument pris, tué et noyé. Parmi ces derniers on compte M. le prince de Holstein, gouverneur d3 Lille ; celui de Tournai est pris avec le canon, drapeaux et tout ce qu'il y avait... »

Le soir même du 24, toute la nuit et le mafin du lendemain, des convo's de prisonniers et de blessés et, parmi ceux-ci, des officiers et soldats des régiments de Cham- ."

pagne, de Beauce, du Maine, de Navarre, de Royal marine et Royal des Vaisseaux affluèrent de toutes parts et remplirent les chapelles, hôpitaux, collèges et jusqu'aux bâtiments de l'Archevêché.

Dans ce dernier lieu, Fénelon, comme tou ours, se prodigua. Le P. Quirini, Italien et depuis cardinal, passant par Cambrai à ce moment-là, vit lui-même Monseigneur à l'œuvre, et cette bonté, cette adresse, cette vigilance dont le prélat donnait tout le jour l'exemple! Empressé, charmant, humain, duc et prélat, le premier de la ville, il ne s'attardait pas seulement auprès des grands chefs, des maréchaux, un Montesquieu ou un Villars; mais sa sollicitude embrassait à la fois officiers sans fortune ou soldats pauvres, jusqu'aux derniers, aux plus petits de ces héros. En pleine possession de lui-même, le cœur pris mais la tête libre, il trouve encore moyen, dans le désarroi, d'écrire à Destouches ses impressions: « Les bruits des caissons nous étourdissent nuit et jour. Je crains qu'avant de finir cette guerre, on ne fasse casser bien des têtes ; j'aurais grand regret à celles qui sont bien faitts. Bonsoir, Monsieur ! »

Voilà, n'est-ce pas, qui sent bien sa bravoure et le sarg-froid d'un homme détaché de tout, éloigné de la gloire et sur qui l'âge même n'a plus d'action. Dieu sait pourtant si cette année-là fut cruelle à Fénelon. C est à Cambrai, dars l'Archevêché, au pied de l'autel, devant la croix, qu'il avait pleuré l'abbé Langeron, qu'à six jours de distar.ce, en cette année même (1712) il vint pleurer, depuis, ce qu'il avait connu, chéri et vénéré le plus au monde : la jeune duchesse de Bourgogne et le duc, son époux, futur monarque, grand prince, son orgueil, son espoir, le noble et beau lis coupé, presque aussitôt qu'ouvert, sur la tige royale, « Je suis saisi d'horreur et de sai-

sissement. » Voilà son seul gémissement, sa seule plainte; puis, son beau front s'était incliné, les larmes avaient jailli de ses yeux. Ce jour-là, vraiment, Fénelon connut le fond de la douleur, il but, dans ce qu'elle a de plus acre, à la coupe amère. Et, pourtant (ceci est encore une marque de sa grande âme) il songe au milieu de tant de chagrins à partager avec des êtres chers son désespoir. « Ma tendresse m'alarme pjur vous et pour le Bon ! » fait-il savoir, de Cambrai, au duc de Chevreuse. Le Bon, c'était le duc de Beauvilliers, gouverneur du duc de Bourgogne. Et c'est ainsi que lui-même, dans l'élan de son cœur familier, nommait ses amis : le Bon ou encore le Bonhomme ! Le Bonhomme, c'était — nous l'avons vu — le chevalier Destou:hes, celui-là même qu'en raison de son emploi dans l'artillerie, l'on avait surnommé Destouches-Canon.

Lors de ce siège de Douai où le prélat l'avait conjuré de ne pas bombarder trop la maison des Jésuites ses maîtres, le pauvre Destouches-Canon avait eu le bras froissé par l'éclat d'un boulet. L'on réussit, par la suite, à le transporter chez Monseigneur ; et c'est là que ce gaillard, franc luron et débauché, véritable enfant prod gue adoré de l'évêque, fut traité magnifique r^ent au lard et aux choux verts! C'est là que lui, l'artilleur, toujours agité en combats et en aventures, connut le repos, le sommeil, le bienfait de prier et de communier, enfin, comme Fénelon lui-même l'écrivait à Houdard de la Motte, le silence, la paix et « l'enchantement dans les vieux châteaux ! »

Avec le temps, le bras de Destouches-Canon s'étant raccommodé à peu près, il fallut bien que l'artilleur songeât à quitter Cambrai, retournât à ses camps et à ses amours ! Que d'occasions, dès lors, pour Fénelon, de

s'entretenir de poésie, d'amitié, de religion et même de morale avec le BonJiomme ! La poste, à ce moment-là, n'en a pas fini de porter leurs billets. Dès novembre 1713, l'évêque de Cambrai écrit à son militaire : « Mon cher Bonhomme, la fin de la campagne approche » ; et, dès le début de 1714 : « Ce qui finit vos travaux commence les miens ! » Il entendait par là que la paix le mettait dans l'obligation de parcourir les sept cent soixante et quatre villages de son dioèse. Et, quelle tâche cela représentait à une telle époque, par un temps affreux, sur de mauvaises routes !

Fénelon, dans ce temps-là, avait soixante-quatre ans. Par suite des chagrins et de l'âge, ses cheveux étaient devenus tout à fait blancs ; mais ils restaient fins, longs et soyeux. Et, toujours, il avait i cet air et ce bon goût qu'on ne tient que de l'usage», ce ton parlant qu'on voit dans ses portraits, beaucoup de noblesse, une éloquence douce et persuasive, une bonté infinie et, pardessus tout, cette prévenance si rare qui faisait qu'il « se mettait à la portée de chacun sans le faire sentir » . Sa condamnation dans l'affaire du quiétisme lui avait bien un peu nui chez les sots et les petits esprits ; mais les coups impitoyables que la mort avait frappés autour de lui étaient restés bien autrement durs à son cœur. Cela n'empêchait pas qu'il n'apportât beaucoup de jugement, de tendresse et d'érudition dans la correspondance qu'il échangeait, de son diocèse, avec Destouches et La Motte, les meilleurs de ses amis dans les belles-lettres. Tantôt c'était sur la morale, les Anciens, et tantôt sur les dieux d'Homère : « Que ne dirions-nous point là-dessus, faisaitil savoir à La Motte, si Cambrai pouvait vous posséder. s> Et La Motte, touché et tenté, de répondre : « Monseigneur, le parti en est pris ; je me ferai enlever par

M. Destouches, dès qu'il voudra bien se charger de moi, et j'irai me livrer aux enchantements de Cambrai. «>

En réalité, Destouches et La Motte mis à part, il n'y avait rien que Fénelon aimât autant que cette ville ; mais il faut le dire également : Monseigneur aimait aussi les villages et, parmi eux, sans doute, Marcoing-surl'Escaut, Masnières, Ribécourt, Fontaine-Notre-Dame, Anneux, Flesquières, Havrincourt, tous pays de la vallée du grand fleuve et dont, depuis que les Anglais et les Allemands s'y sont battus avec furie, il ne reste plus à peu près que le fantôme.

L'on se souvient que c'est en allant ainsi, lui le grand pasteur, mitre, crosse, dans les humbles villages et jusqu'au fond de son diocèse, qu'il faillit périr noyé, du fait de la roue d'un moulin qui, sur un pont, retint celle de son carrosse et le jeta à l'eau. « Je lisais un livre, ditil, ayant mes lunettes sur le nez, mon crayon en main et mes jambes dans un sac de peau d'ours : tel à peu près était Archimède quand il périt à la prise de Syracuse. » Cette indulgence, ce détachement envers les faits brutaux de la vie étaient les mêmes dont il avait fait montre toujours envers les hommes. Là-dessus, il professait la résignation chrétienne la plus désintéressée et la plus noble. Lui-même, dans un billet charmant de finesse grave envoyé, au moment delà mort de l'abbé Langeron, à la sœur Charlotte de Saint-Cyprien, carmélite, s'était laissé aller à parler de « cette joie de la foi ♦ qu'a nommée saint Augustin. Et c'était vraiment cette joie, cette illumination et ce sourire de la foi qui donnaient tant de beauté à son visage et de fraîcheur à son âme. Saint- Simon, si sévère aux grands, ne laisse pas une ombre au portrait de Fénelon. Il le dessine et le peint tout en lumière. « A tout prendre, dit-il, c'était un bel esprit et

un grand homme. » Cygne, il n'a pas l'éclat mâle, les hautes vues, les grands coups d'ailes de son rival Bossuet ; mais ce cygne avait de quoi plaire d'une autre façon que cet aigle ; surtout quand Saint-Simon, parlant de Fénelon, nous dit que ses vertus « le firent adorer de son peuple». Et ce peuple, ne l'oublions pas, était celai de Cambrai et du Cambrésis, ville de guerre, terre d'armée et, toutes deux à l'avancée de France, la barrière d'airain, aussi dignes, l'une et l'autre, la ville et la terre, de leur grand évêque !

Des villages, des moulins, des bois inclinés doucement sur les pentes et sous lesquels passaient en chantant les ruisseaux, de toute cette nature modérée

Faite à souhait pour Fénelon,

la guerre, en bien des endroits autour de Cambrai, n'a laissé que des vestiges; mais cette nature même est si vivace, si féconde, toute cette contrée fertile repos sur un sol si généreux que les traces marquées par de longs combats se montrent çà et là, dans bien des cantons, déjà moins visibles. Ainsi la paix, la « profonde paix » à laquelle Fénelon, dans une lettre au fidèle Destouches, écrit — après des guerres sans nombre — qu'il aspirait déjà, elle retrouve sa raison dans la nature (i) ; et cette nature, nous savons bien que, pour le prélat au style tout pastoral, c'était — à côté de la foi — la consolatrice.

M, Albert Thibaudet, qui se plut à étudier maintes fois, en de lucides pages, ce qu'il nomma sans beaucoup de

(i) Lettre de Fénelon à Destouches (du 10 décembre 1711).

ménagement la « légende fénelonienne » (i), a montré comment celle-ci reçut, au siècle qui suivit la mort de Louis XIV, son développement et son éclat. En fait, M. Thibaudet, à ce point de vue tout naturiste, ne sépare pas Fénelon de ses suivants littéraires : un Bernardin de Saint-Pierre et un Jean-Jacques Rousseau ; l'on peut même dire que tous trois, les suivants et le précurseur, il les assemble en une même famille. Toutefois, puisque nous en sommes à nommer Cambrai, à montrer Fénelon dans son cadre, à le présenter enfin dans ce milieu plein de rusticité où l'auteur du Génie du christianisme fut conduit un jour à venir lui-même, n'oublions pas que Sainte- Beuve, avant M. Albert Thibaudet, avait mené plus loin encore, jusqu'à Chateaubriand en personne, ce rapprochement de l'archevêque du xvii^ siècle et de certains hommes des temps nouveaux.

C'est à la fin de l'un de ses Lundis les mieux venus, les plus nourris de cette moelle et de cette sève qui font toujours si substantielle cette vivante critique, et dans des pages où Sainte-Beuve, précisément, traite de ces Lettres et opuscules inédits de Fénelon qui contiennent des billets à Destouches et qui sont sous la plume du prélat tout ce qu'il y a au monde de plus riant et de plus aimable. « Littérairement, on a beaucoup loué et cherché à définir Fénelon, écrit Sainte-Beuve (le lundi ler avril 1850), mais nulle part, selon moi, avec une sensibilité d'expression plus heureuse et une plus touchante ressemblance que dans le passage suivant, où il s'agit autant de son style que de sa personne : « Ce qu'il fai- « sait éprouver n'était pas des transports, mais une suc- « cession de sentiments paisibles el ineffables : il y avait

(i) Revue critique des idées et des livres (25 mai 192 1).

FENELON A CAMBRAI. I49

« dans son discours je ne sais quelle tranquille harmonie, « je ne sais quelle douce lenteur, je ne sais quelle longueur « de grâces qu'aucune expression ne peut rendre. » Et, dit Sainte-Beuve, en rapprochant comme nous le faisons ici nous-même, Fénelon de Chateaubriand, « c'est Chactas qui dit cela dans les Natchez. » << Il est assez singulier, ajoute encore Sainte-Beuve, qu'une telle parole se rencontre dans la bouche du sauvage américain, mais elle n'en est pas moins belle et parfaite, et digne qu'on l'inscrive après les pages de Fénelon. »

Et le rapprochement, tenté ici par Sainte-Beuve, s'accuse davantage, il devient plus étroit encore si l'on considère que Cambrai a été le point de jonction de ces deux êtres de séduction, de ces deux cœurs qui battirent si souvent d'un même orgueil et d'une même fièvre. La seule différence, entre le prélat nourri du fin suc des anciens et le jeune gentilhomme arrivé de Combourg, tenait, beaucoup plus qu'aux variations des croyances, aux gradations de la poésie, aux nuances du talent.

Fénelon — nous le voyons par les billets au bonhomme Destouches — en revenait toujours (« nourri d'antiquité classique », a écrit Jules lemaitre), à Horace et à Virgile ; sa nature, comme celle qu'il a dépeinte dans Télémaque, était ornée ; mais le jeune Breton arrivé de son manoir n'avait pas, dès l'abord, recours à de tels apprêts. Ses adieux à Combourg avaient ea quelque chose de farouche et d'ardent. Qu'on se souvienne du fameux passage où, dit-il, après avoir reçu de son père, le rigide gentilhomme, la dernière étreinte, « il remonte la chaussée de l'étang » et revoit encore une fois, avant de quitter le château de ses ancêtres, « le ruisseau du moulin et la prairie ». Et cela, dit-il, pour a m'avancer sur une terre inconnue : le monde était devant moi ».

Ce monde, après une vision fugace de Paris, ce fut précisément cette vieille ville si plaisante de Cambrai où tenait garnison le régiment de Navarre. « Arrivé en habit bourgeois au régiment, vingt-quatre heures après, dit-il, j'avais pris l'habit de soldat; il me semblait l'avoir toujours porté. Mon uniforme était bleuet blanc, comme jadis la jaquette de mes vœux : j'ai marché sous les mêmes couleurs, jeune homme et enfant. » Tout ce chapitre si frais et si charmant sur Cambrai (dans les Mémoires) : les sorties avec La Martinière, les fredaines de sous-lieutenant, l'histoire de la belle Flamande, tout cela c'est du meilleur Chateaubriand. Et d'abord, ce qui rehausse ce chapitre, écrit tout entier à Berlin (Chateaubriand étant devenu ambassadeur), dans un exil maussade, c'est le regret de tout ce que le jeune René a laissé derrière lui ; c'est, une fois encore, a le ruisseau du moulin et la prairie » ; c'est la « chaussée de l'étang «> ; et ces « bruyères » des bois autour de Combourg, comme il en a le regret I

Aussi, entendez sa joie, quand après la mort de son père, << haut et puissant messire René de Chateaubriand », il obtint Un congé, quitta Cambrai et revit enfin « les landes de sa Bretagne » ! En réalité son nid d'aigle, son Combourg des hiboux et des grands arbres, aux fenêtres grillées, aux tours féodales, c'était encore ce qui convenait le mieux à ce cœur aux mouvements désordonnés, épris d'espace et de nature sauvage.

En vain, près du tombeau de Fénelon, dans la ville du vieux tisseur Baptiste et du vieux Monstrelet, au tintement lent des heures marquées par Martine et Martin, les figures de jacquemarts, l'auteur de René, des Mémoires et de l'Itinéraire s'était-il attardé à relire Télémaque ; rien de ce << parfum qui prévient et s'insinue », de ce ton

« délicat, fin et délié, très agréable 0 que Sainte-Beuve admire chez le prélat à propos des Lettres spirituelles, ne semble avoir passé dans ce cœur d'orage. Et cependant! Cependant, quand, aujourd'hui encore, on revient dans cette contrée, à toutes les places, dans toutes les rues du Cambrai de jadis : rues Saint-Ladre, de Tavelle, des Trois-Pigeons, des Chanoines, place au Bois, place d'Armes, dans le silence, dans la paix, dans ce grand calme qu'a troublé un instant la guerre, on se plaît à les évoquer côte à côte, les deux hôtes de la cité de Vauban : l'un vieillard, l'autre jeune homme; l'un mitre, souriant, familier, plein de bonne grâce et d'aménité, prince-évêque fastueux et prodigue, l'autre précisément l'un de ces garçons tels que le prélat les préférait : officier juvénile, un peu étourdi, petit gentilhomme, mais de vieille maison ; enfin tous deux, l'archevêque et le sous-lieutenant, à moins de cent ans l'un de l'autre et dans la même ville, de fières figures de lettres, des têtes hardies, promptes, avec un grain de chimère, et que des considérations souvent utopiques, dans bien des cas, conduisent et abusent.

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