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II. — UNE JOURNÉE CHEZ MOLIÈRE, A AUTEUIL

Les jours où Descôteaux ne s'en allait pas, plus loin que le château de la Bastille, dans son jardin du faubourg ou ne restait pas chez lui à jouer de la flûte pour réjouir sa femme et ses deux garçons René et François-Xavier (i), il était une autre compagnie, celle-là bruyante, amusante, gaie, — et combien brillante ! — où se plaisait souvent le flûtiste.

Ces sortes de rencontres n'avaient pas toujours lieu à la Croix de Lorraine ou au Mouton blanc, les cabarets

(i) René, selon Jal {Dictionnaire biographique), fut appelé à recueillir la charge de son père. Quant à François-Xavier, il mourut jeune. Dans l'acte mortuaire le concernant, inscrit à Saint-Germain-l'Auxerrois, François Pignon, dit des Cousteaux, est qualifié de « hautbois du Roy ».

fréquentés de nos poètes ; elles se produisaient quelquefois aussi à Auteuil, non pas comme on pourrait le croire, dans cette maison de Boileau où vint vivre le jardinier Antoine et que connaîtra La Bruyère, mais dans une autre demeure, ce petit pavillon que Molière avait loué au bout de Paris et dans le repos duquel, au milieu de ses amis, aimait à s'oublier parfois le grand comique (i) .

Cette compagnie était celle qu'avaient formée Chapelle, Boileau, Racine, Molière, sous le nom de société des Quatre amis. La Fontaine, garçon de fantaisie et poète de même, appartenait aussi à cette association de doctes et joyeux hommes ; mais, sans l'abbé d'Olivet, qui l'a noté dans son Histoire de l'Académie, nous ne saurions pas que Descôteaux se mêlait aux agapes et prenait part aux discours de ces grands poètes. Grâce à l'abbé, nous le savons; nous savons que Descôteaux, les habits barbouillés de la terre de ses tulipes, enivré du souvenir de leurs couleurs, venait se placer parfois entre ces convives et qu'assis à côté de Despréaux, en face de Racine et de La Fontaine, il prenait un plaisir réel, pour la joie de ses bons et de ses grands amis, à jouer de la flûte douce ou du flageolet.

Avec Descôteaux, allons donc à Auteuil, « Hauteuil », comme on écrivait alors ; allons-y par le bateau auquel on embarquait au Cours-la-Reine, qui passait devant les Bonshommes, en vue de Chaillot, et qui ne tardait pas, en moins d'une heure de navigation, à vous déposer au bas du « village délicieux 0 (2). Alors; la compagnie ordinairement nombreuse, et qui se composait de gens de lettres et de comédie, s'engageait dans le sentier des Arche»,

(i) La maison de Molière était sise à peu près à l'angle que forment actuellement les rues d'Auteuil et Théophile-Gautier. (2) Le chanoine Legendre (cité par M. André Hallays).

lequel « montait tout droit de la Seine au village, entre les Genovéfains et la paroisse » (i). Et ce sentier était un chemin de chèvres bordé de vignobles, fleurant la pimprenelle et d'où l'on apercevait, à la découverte, en se retournant, aussi bien de l'amont que de l'aval, une vue surprenante sur la vallée de la Seine.

A mesure que grimpaient les voyageurs, Chapelle, qui avait amené avec lui Descôteaux, Racine et le jeune acteur Baron, le << petit garçon » protégé par Molière, s'en allait en avant du cortège, discourant à mesure qu'il avançait de toutes sortes de sujets satiriques ou plaisants. A cinq ou six pas en arrière, venaient Gâches et La Fontaine. Gâches était cet ami que La Fontaine, bien trop timide et nonchalant pour se souvenir de ses propres vers, conduisait avec lui à dessein de lui faire réciter des fables à sa place. Parfois, Gâches et La^ Fontaine hâtaient ensemble le pas, mais ce n'était ni Descôteaux, ni M. Racine, ni le petit Baron qui menaient la conversation et montraient le chemin. Le plus volontiers, c'était Chapelle.

Grimarest, le biographe de Molière, a dit que « quand Chapelle voulait se réjouir à Hauteuil, il y menait des convives pour lui tenir tête » . Le seul pourtant qui fût en état de le faire, en cet endroit, était Descôteaux. A mesure qu'on gravissait le sentier des Arches, ce n'étaient partout en effet que cultures, espaliers, vergers et toutes les variétés possibles de petits clos, potagers et parterres d'agrément. Chapelle disait que, depuis son voyage avec M. de Bachaumont et son séjour à Grouille chez M. d'Aubijoux, il n'avait jamais rien vu de si plaisant que tous ces petits carrés de fleurs. Il disait encore que ce qui fai-

(i) André Hallays, Auteuil au XVII» siècle, dans Paris (1913)-

sait ressembler ^< Hauteuil » à Grouille, c'est qu'on y respirait un air salubie, qu'il y avait des sources, mais qu'une chose au moins à « Hauteuil » l'emportait sur Grouille, c'étaient les vignobles. Et comme Grimarest écrit encore que M. Chapelle, « en revenant d'Hauteuil, [était] à son ordinaire bien rempli de vin », le vin étsdt le sujet sur lequel les uns et les autres prenaient plaisir à parler en suivant, sous un chaud soleil, les détours et méandres du sentier des Arches. Gâches soutenait que, seul, le petit jinglet de Montmartre avait le pouvoir de l'animer ; mais Racine et La Fontaine, qui s'étaient attablés plus d'une fois devant une bonne bouteille aux abords des Halles, ne savaient auquel, du cru d'Argenteuil ou de celui de Pantin, donner la préférence.

Sur un sujet aussi grave, les uns et les autres eussent pu longtemps discoiuir, d'autant plus que Chapelle, avec cet élan, cette fougue qui l'animait, n'avait de cesse de mêler la philosophie à ses propos et qu'à la fin on ne savait plus bien, en arrivant au bout du sentier, vis-àvis la maison que Molière avait louée à M. de Beaufort, lequel, du système de Descartes ou du petit vin doux, faisait l'objet du débat. « Messieurs, disait Descôteaux, — un tuyau de flûte douce sortant de la poche de son habit, — je crois bien que voici Molière ; c'est lui qui va nous départager. » En effet, les amis n'étaient pas plutôt parvenus en haut de la pente que celui que Somaize a nommé « le premier farceur de France » venait de loin, dans leur direction, les bras ouverts.

A peine fut-il mis au fait par les arrivants sur le cas de savoir lequel devait l'emporter du système de Descartes ou du vin de Pantin, Molière répondit qu'il n'y avait rien là qui fût de nature à s'opposer; qu'il venait bien de jouer aux quilles, pendant près d'une heure, avec Des-

préaux et que cela ne les avait pas empêchés, Despréaux et lui, durant qu'ils lançaient leurs boules, de s'exprimer sur la comédie et sur la satire. Il ajouta que c'était un exemple et que, si ses amis voulaient bien pénétrer dans sa demeure, il allait faire en sorte de leur démontrer que l'usage du vin doux et le goût d'un bon mets ne sauraient nuire aux spéculations de l'esprit cartésien.

A cet effet, il ouvrit la porte et, tandis que le sieur Chrestien, portier de la Comédie et qui faisait aux grands jours chez son maître l'office de valet, accourait pour débarrasser les visiteurs de leurs manteaux, ces Messieurs pénétrèrent dans l'habitation. Le jardin était un peu en arrière, ce fameux jardin où Poquelin, pendant toute une heure, avait parlé une fois à Chapelle sur sa femme, où il s'était plaint d'Armande, où il lui avait avoué (c'est Grimarest qui parle) qu'étant « né avec les dernières dispositions à la tendresse », et que, n'ayant rencontré que dédain et froideur de la part d'Armande, il n'y avait désormais rien qui pût le détourner du chagrin mortel qu'il avait ressenti à la suite des perfidies, des noirceurs et des trahisons de cette coquine.

Dans ce même jardin, M. Despréaux, que ne ravageait pas tant de passion, mais qu'une âme sans trouble et un cœur paisible aidaient à se garder des orages, continuait tout tranquillement à jouer seul aux quilles au bout d'une allée. Ah! ce n'est pas à lui qu'une belle eût pu venir chanter pouilles comme au Barbouillée Mais, un petit jardin

.... tout peuplé d'arbres verts,

à l'image de celui qu'il venait de décrire dans sa satire des Embarras de Paris, occupait seul son cœur.

« Pour le distinguer de ses frères, écrira Louis Racine un jour en désignant l'auteur du Lutrin, on le surnomma Despréaux, à cause d'un petit pré qui était au bout du jardin » de ses parents à Crosnes, son village natal. Cette particularité d'un tour agreste devait plaire à Descôteaux ; mais elle devait enchanter aussi Racine, que le bonhomme La Fontaine a peint, dans sa Psyché, sous le nom d'Acante et dont il a dit, à propos, qu'il « aimait extrêmement les jardins, les fleurs, les ombrages ».

Tant de simiUtude dans les goûts et de rapports dans les sentiments firent que ces Messieurs n'étaient pas réunis depuis un moment ensemble, qu'ils se mirent à parler qui sur les fleurs, qui sur les arbres, qui sur les arrangements que M. Le Nostre avait entrepris déjà pour Vaux et qu'il projetait pour Versailles. Une saillie de Boileau fit, à ce moment, bien rire ces Messieurs; c'est quand il rapporta qu'ayant été une fois à la campagne chez Barbin, le fameux libraire, celui-ci l'avait conduit, après le repas, dans un jardin attenant à la maison mais si ridiculement petit qu'il semblait qu'on y étouffât. Et, comme l'auteur des Epîtres n'avait eu, aussitôt parvenu dans cet endroit, que l'idée de s'enfuir pour appeler son cocher et rentrer en ville, Barbin lui avait demandé avec surprise où il allait. « Je vais à Paris prendre l'air, » avait répondu Boileau, que l'exiguïté de ce petit domaine avait offensé.

Tout en parlant de fruits, de fleurs, de vigne, enfin de la chose rustique tout au long, ces Messieurs rentrèrent dans la demeure où la servante La Forest, qui suppléait à tout en l'absence de M"e Molière, commençait de gronder sur le retard des convives. M. Despréaux, dans ce temps-là, avait déjà l'oreille dure et, bien que Descôteaux continuât de lui parler de ses tulipes et de la nécessité d'un terrain sablonneux, modéré, qui convînt aux

oignons de ces plantes, le terrible railleur ne répondait pas toujours de façon suivie. Au reste, depuis un moment déjà, ce n'était plus que confusion autour de la table, tant par Chapelle qui s'était arrogé le gouvernement des bouteilles que par Molière lui-même, occupé de s'escrimer et de pousser sa tierce, à la façon de M. Jourdain, contre une volaille rebelle et de chair difficile.

Assis vis-à-vis le maître de l'endroit, Gâches le flanquant à drqite, le petit Baron à gauche, le bonhomme La Fontaine, le doux fahlier, satisfait de voir tant de personnages se « ruer en cuisine » , ne savait trop qu'admirer le plus volontiers de la belle vaisselle plate que Molière avait gagnée avec l'argent de la Comédie et dans laquelle on le servait, de l'aile de poulet qui y vint prendre place ou de la diversité de tous les liquides groupés sur le vaisselier à la façon de ces recrues placées sur un rang que les sergents de M. de Louvois obligent à s'aligner à la parade. Rêveur absorbé, l'esprit tourmenté de toutes sortes d'images où les dieux, les bergers et les animaux s'assemblent comme les figures de l'Arche autour de Noé, il était bien et toujours, au miHeu du repas, tel queTallemant l'a vu, « un garçon de belles lettres et qui fait des vers ».

De la même plume facile, aisée, bien faite pour décrire es gens et les choses et dont il s'est servi pour camper Descôteaux dans son petit jardin du faubourg, La Bruyère a peint aussi La Fontaine. C'est, au chapitre des Jugements, dans les Caractères, le fameux passage : « Un homme paraît grossier, lourd, stupide ; il ne sait pas parler ni raconter ce qu'il vient devoir... ; » mais d'Oliveta laissé entendre que La Bruyère, emporté par l'abus du pittoresque, avait fortement appuyé ses crayons et montré le fahlier sous un aspect un peu trop pesant pour celui qui

a dit, de lui-même, qu'il était « chose légère » ; et c'est quand d'Olivet a écrit que, si « pourtant La Fontaine se trouvait entre amis et que le discours vînt à s'animer par quelque agréable dispute, surtout à table, alors il s'échauffait véritablement, ses yeux s'illuminaient ; c'était LaFontaine en personne et non pas un fantôme revêtu de sa figure. »

Mohère en étant venu, par les détours de la conversation, et tandis qu'à grands coups de fourchette il frappait sur les plats, àparler des auteursde l'antiquité, ^ l'agréable dispute » dont parle d'Olivet ne tarda pas à se produire. Et ce fut à propos de Térence. Le fait que Boileau fît grief à Molière d'altérer le langage de Térence en y mêlant de l'esprit de Tabarin, eut pour effet de courroucer Chapelle. Celui-ci prit fait et cause pour MqHère, réfuta Despréaux et, dans son emportement, alla jusqu'à se vanter que c'était lui. Chapelle, qui « avait renversé la cruche à huile de Boileau » et lui avait mis « le verre à la main » ! — « Langage d'ivrogne ! » dit Boileau. — « Mais non, langage d'un sage! » répliqua La Fontaine. Et comme La Fontaine était familier avec Térence et qu'il avait donné lui-même naguère unetra-ductionàel' Eunuque du comique latin, ce fut un tournoi où chacun prit part.

A la fin, cette discussion causa tant de bruit que la servante La Forest, son torchon à la main, et le portier Chrestien, béants tous deux de stupeur et d'admiration, délaissèrent ensemble l'office pour venir écouter ce que les hôtes de leur maître racontaient de sublime sur Térence. Mais ce qu'il y a de piquant, c'est que Descôteaux, qu'on n'attendait pas en cette affaire, prit la parole et dit que ce qui lui faisait aimer l'auteur de l'Eunuque, c'est que son théâtre, comme celui de Molière, se prêtait aux accompagnements de la musique. « Cela est si vrai, dit-il, que Flac-

cius, affranchi de Claudius, accompagnait le plus généralement les comédies de Térence sur la flûte. «> Molière, qui avait parlé déjà de flûtes dans l'Étourdi et, dans Dow Juan, fait dire un mot à Pierrot sur les joueurs de vielle, avoua qu'il n'y avait rien que les Romains aimassent autant qu'une mélodie langoureuse, adroite et discrète, accompagnant les paroles des acteurs sur la scène. « Mais, demanda le Bonhomme, extrêmement surpris que les flûtes parussent au milieu du banquet, et dans un moment qu'on n'attendait pas, quelles étaient ces flûtes ? »

La Fontaine n'avait entendu, jusque-là, que les flûtes que les bergers de campagne jouent devant leurs troupeaux. Mais Descôteaux ne tarda pas à le mettre au fait. « Tantôt, dit-il, quand la pièce était sombre, tragique, c'étaient des flûtes lydiennes dont jouaient les acteurs ; mais si, par bonheur, la pièce était gaie, animée, avec des entrées et des sorties comiques, c'étaient des flûtes tyriennes, plus joyeuses, que ceux-ci portaient à leurs lèvres. »

A ces mots, Molière, qui venait de voir l'embouchure de l'un de ces instruments s'échapper de la poche arrière de l'habit du flûtiste, ne put se défendre d'intervenir. — « Je pense bien, dit-il, en se tournant vers Descôteaux, que c'est de la flûte tyrienne que vous allez être assez bon pour jouer à ces Messieurs! » Descôteaux balbutia, rougit, dit qu'il n'était pas préparé à tant d'honneur ; mais, quelques formes qu'il y mît, Molière ne le laissa pas qu'il n'eût consenti enfin à jouer. « Je jouerai donc pour vous, comme Flaccius jouait pour Térence, » dit Descôteaux avec modestie. A ces mots, prononcés sur un ton engageant, le « hautbois du Roy » se leva, tira de son habit sa flûte douce et il ne jouait pas depuis un instant que les convives autour de la table, Gâches, le petit Baron et

notre Bonhomme, étaient plongés déjà dans l'extase. Molière et Chapelle, bouche bée, écoutaient le flûtiste. Boileau tendait l'oreille et de leur côté, la servante La Forest, le portier Chrestien, retenant leur souffle à force d'admirer, écoutaient aussi.

Par une sorte de secret d'éloquence qui n'appartient qu'à la musique, on eût dit que Descôteaux s'efforçait à traduire sur sa flûte les appels de l'amour, la douleur et le dépit de l'abandon. Tantôt en effet la voix de l'instrument était suppliante ; d'autres fois, elle était plaini tive ; enfin, on eût dit que des sanglots s'y mêlaient à la i joie et à la tendresse. Enfoncé dans son fauteuil, Molière j écoutait ; il écoutait tout cela qu'exprimait Descôteaux ; il pensait à sa coquette, il pensait à Armande. Il s'avouait que c'était une folie de l'aimer ; et, cependant, il la revoyait dans l'École des maris, cette « pièce de fiançailles » comme devait dire si joliment un jour M. Maurice Donnay, cette pièce où, tandis qu'elle avait été Léonor, il avait été Sganarelle. En même temps, il songeait à l'agrément, au charme qu'elle avait montrés, à ses mutineries, à ses bouderies et à ses grâces ! Et lui Sganarelle, lui Arnolphe, lui Alceste, lui qui avait bien trente ans de plus qu' Armande, il pensait à cette enfant qui se jouait de lui et, pourtant, lui avait pris le cœur.

Longtemps, longtemps, Descôteaux joua. Il joua avec tendresse, avec sentiment et, sans le gros rire de Chapelle, qui éclata à la fin du concert, il en est plus d'un, — parmi ces beaux esprits, — qui se fût laissé aller à s'attendrir et à pleurer; mais le rire bruyant, le rire sonore du burlesque eut bien vite raison d'une mélancolie aussi poignante. Renversé au fond de son fauteuil, le regard fixe, intérieur et, comme s'il eût contemplé en rêve des bergers occupés à danser devant lui dans un bal

champêtre, La Fontaine, malgré le bruit causé par Chapelle, demeurait immobile. Et c'est ici, je le crois bien, que se joua la scène que rapporte l'abbé d'Olivet, que Louis Racine raconte et à laquelle Descôteaux prit part.

« J'ai parlé, dans mes Réflexions sur la -poésie, dit Racine le fils, d'un souper fait chez Molière pendant lequel La Fontaine fut accablé des railleries de ses meilleurs amis, du nombre desquels était mon père. » Ce souper était justement celui où se trouva Descôteaux. Par les effets de la flûte de ce musicien, le Bonhomme se trouvait comme absorbé, c'est-à-dire qu'il ne voyait et n'entendait plus que son rêve intérieur. « Racine et Despréaux, écrit alors d'Olivet [Histoire de l'Académie française), pour le tirer de sa léthargie, se mirent à le railler, >> et cela si vivement, ajoute l'abbé, qu'à la fin MoUère, qui était ce jour-là l'Amphitryon, « trouva que c'était passer les bornes. Au sortir de table, il poussa Descôteaux dans l'embrasure d'une fenêtre et lui parlant de l'abondance du cœur : Nos beaux esprits, dit-il, ont beau se trémousser, ils n' effaceront pas le Bonhomme (i). »

S'il est vrai qu'il eût l'esprit lourd, obscurci de chimère, et tout occupé de pensées couleur de rose, La Fontaines au contraire du railleur Boileau, n'en avait pas moins l'oreille la. plu s fine du monde. Tout en feignant de rêver et de somnoler, il avait fort bien entendu ce qu'avaient dit de lui, à Va parte et prenant sa défense, le poète et le flûtiste. Et comme c'était un brave homme, encore que distrait et léger, il en garda à Molière et à Descôteaux un souvenir attendri et reconnaissant. De

(i) Selon la version de Louis Racine, Molière eût dit à Descôteaux : « Ne nous moquons pas du Bonhomme ; il vivra peut-être plus que nous. »

UN CARACTÈRE DE LA BRUYÈRE. 2g

Molière, en effet, dont la mort survint à quelques années de là, il a laissé une belle épitaphe :

Sous ce tombeau gisent Plaute et Térence, Et cependant le seul Molière y gît.

Et pour Descôteaux ? Pour Descôteaux, il a fait mieux encore et, dans l'une des fables du livre X« de son recueil : les Poissons et le Berger qui joue de la flûte, il l'a repré^nté, j'imagine, ainsi que ce berger Tircis, vêtu comme un garçon de village, galant, tendre et tout occupé de jouer sur sa flûte douce, au fond d'un paysage, un air délicat.

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