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IV, — A SCEAUX, CHEZ LA DUCHESSE DU MAINE

Malézieu, comme GourviUe, Santeul, l'abbé Genest et tant d'autres qui fréquentaient à la fois à Saint-Maur et à Sceaux, a été de la sociéié de La Bruyère. C'est un fait que La Bruyère et Malézieu, l'un précepteur de M. le duc, petit-fils du grand Condé, l'autre du duc du Maine, s'estimaient et s'aimaient (i). Galant homme, bel esprit, rare ordonnateur des divertissements et des plaisirs, Nicolas de Malézieu vivait un peu à Sceaux comme Aladin au fond de son palais de prestige et d'enchantement. C'est dire qu'il n'y avait pas de fêtes sans Malézieu, ptis de

(i) Voltaire rapporte que La Bruyère confia le manuscrit des Caractères à M. de Malézieu. « Le fait, écrit M. Allaire, dans son livre ; La Bruyère et la maison de Condé, nous paraît vraisemblable. Tous deux Parisiens, presque du même âge, La Bruyère et Malézieu avaient embrassé le cartésianisme dans le même temps. »

chasse, pas de théâtre, pas de conversation, pas de promenade, rien de plaisant ou de charmant qui se fît dans cette belle terre sans que M. de Malézieu y prît part, préparât les détails et conduisît l'ensemble.

A la fois poète, acteur, philosophe, magicien, capable d'accomplir tous les miracles de la féerie, d'apprêter toutes les surprises d'un divertissement, de conduire une fête italienne avec des masques, une fête française avec des violons, tel était M. de Malézieu, celui qu'on appelait le Curé da.ns l'intimité, alors que, dans la même intimité, l'abbé Genest était Pégase, le duc de Nevers Amphion et le duc du Maine lui-même le Garçon. Intendant des biens, conseiller des esprits, M. de Malézieu, à Sceaux, disposait de tout, gouvernait tout, et, tant au temporel qu'au spirituel, régnait sur tout. « Il a une infinité de talents, écrivait de lui l'abbé Genest à Mii« de Scudéry, et il excelle en tous. Jurisconsulte, philosophe, mathématicien au premier degré, il possède parfairement les belleslettres; il parle à charmer et il écrit comme il parle. ?>

Ce que l'abbé Genest disait là de Malézieu, Fontenelle le pensait de son côté, La Bruyère de même et, plus tard, bien plus tard, M°»« de Staal-Delaunay en donna l'assurance. « A Sceaux, écrit cette charmante femme qui fut aussi pour ses maîtres dans l'adversité une suivante fidèle et courageuse, la décision de M. de Malézieu avait la même infaillibilité que celle de Pythagore parmi ses disciples. Les disputes les plus échauffées s'y terminaient au moment que quelqu'un prononçait : Il l'a ditl » — /^ l'a dit ! c'était le mot magique au moyen de quoi ce Merlin en perruque et cet Aladin à l'habit français imposait sa sentence. // l'a dit! Et, dans cette petite cour, qui avait son étiquette, ses lois et ses usages, M. de Malézieu étîdt écouté, consulté, obéi comme une sorte d'oracle.

M. de Malézieu, arbitre dans les choses du théâtre autant que dans celles de la chorégraphie et de la musique, assurait-il que le sieur Allard sautait bien, qu'il n'y avait personne qui passât Pécourt pour la danse ou Descôteaux pour l'adresse à jouer de la flûte, aussitôt voilà Descôteaux, Pécourt et le sieur Allard devenus des prodiges, des phénix, des merveilles qu'il était de bon ton d'avoir entendus et vus.

A une époque où il n'y avait rien de plus charmant que Sceaux,

Sceaux, ce beau vallon, Que nous a vanté la fable (i),

M. de Malézieu, dont l'âme était pastorale, songeait que ce serait une belle chose d'emprunter ce cadre exquis, cette belle vue, enfin tout le fond des jardins et des bois si délicieux, tant de Châtenay où était sa maison que de Sceaux où était celle du duc et de la duchesse du Maine, pour y produire quelque fête inouïe, quelque divertissement admirable, enfin l'un de ces spectacles dont le Roi à Saint-Germain ou à Versailles, feu M. le Prince à Chantilly avaient été, depuis Fouquet, les seuls peut-être à étaler le faste, à oser la dépense.

Ah ! la belle entrée de ballet que cela ferait, le jour où le carrosse de M"^® la duchesse du Maine, après avoir quitté Sceaux par l'allée royale, contourné les « quarreaux » de fleurs et suivi le grand canal, arriverait à Châtenay devant la maison de M. de Malézieu et que, confondus à des bergers et à des bergères, MM. Forcroy et Descôteaux, tous deux musettes) et hautbois de la chambre du Roi, salueraient du bruit de leurs pipeaux cette princesse auguste !

(i) Chaulieu.

M. de Malézieu n'eut pas plutôt conçu ce projet qu'il chercha à le mettre à exécution et que, puisant a la fois dans Philémon et Baicis, l'idylle de La Fontaine, et dans l' Amour médecin de Molière, il composa un divertissement dont il ne restait plus, pour en ménager le spectacle au duc et à la duchesse, que d'en adapter le jeu à quelque prétexte. Il se trouva qu'à ce moment, Nicolas II de Malézieu, frère puîné de l'Intendant, prêtre et futur évêque de Lavaur, venait d'arriver à Châtenay. Il n'en fallait pas plus au Curé pour imaginer tout un cérémonial à l'effet d'amener le duc et la duchesse du Maine à venir entendre, en l'église du village et le dimanche 5 août 1703, la première messe chantée que célébrerait le cadet des Malézieu.

« Malézieu, écrit Jal, qui a étudié l'origine et la généalogie du futur évêque et de l'intendant, ne devait pas moins au duc du Maine que Philémon à Jupiter. » Il fallait donc que la gratitude autant que le respect, tout en faisant place à l'enjouement, s'exprimassent le mieux du monde dans toutes les circonstances d'un jour que le précepteur du duc du Maine souhaitait tout entier consacré à son élève. Dans cette intention, il n'y a rien que le Curé, aidé de Pégase qui était l'abbé Genest, ne prodiguât à profusion, tant par le spectacle que par le bal et la collation, pour rendre accueillante à ses hôtes cette aimable maison que Louis- Auguste et Louise-Bénédicte de Bourbon avaient fait élever à Châtenay pour leur vieil ami.

.L'abbé Genest, celui qui seconda et aima toujours Malézieu, a écrit, de la vue de cette habitation, qu'elle était charmante. « Tout ce qui est aux environs ne semble fait que pour elle. On dirait que Sceaux et Berny n'ont été faits que pour lui rendre hommage de leurs parterres, de leurs jardins et de leurs superbes bâtiments. »

Cette remarque de l'abbé Genest était si justifiée que, dès que MM. de Malézieu eurent disposé leur maison de Châtenay à l'effet de recevoir leurs hôtes, ce ne fut plus, dans tout le canton, qu'allées et venues de carrosses, bruits de grelots et claquements de fouets des cochers et des postillons amenant les visiteurs par les routes poudreuses.

Il va de soi que Descôteaux était au nombre des exécutants du concert religieux et qu'il eut avec ses camarades, MM. Buter ne, Forcroy, les sieurs Desjardins, Le Peintre père et fils, tous de la musique du Roi, l'honneur et le plaisir d'assister à l'entrée, — dans l'église de Châtenay, non seulement du duc et de la duchesse de Nevers, mais encore de M°^^« de la Ferté et d'Artagnan, des duchesses de Rohan et de Lauzun, des marquises d'Antin et de Brouzolles, de M^^^^ de Barbezieux, de la comtesse de Chambonas, de M'"^ et M"e deCroissy, M. et M™® de Lassay, du président de Mesmes, et, — dans un grand mouvement de velours et de Soie, dans le fracas des épées, l'agitation des drageoirs et des éventails, — de toutes les personnes, écrit Donneaude Vizé, << distinguées par leur naissance et par leur mérite >>, qui avaient tenu à se montrer en ce grand jour.

Toutefois, ce que Descôteaux n'avait jamais vu, ne reverrait peut-être jamais, qui tenait de la féerie, du prodige et ne pouvait être comparé à rien, ce fut 1 entrée tapageuse, bruyante de faste et d'élégance, que M™^ la duchesse du Maine, flanquée de son mari à droite, de M"e d'Enghien à gauche, sa petite chienne Jonquille jappant sur ses talons, fit en l'église de Châtenay.

A peine M^^ la duchesse du Maine, toujours « vive et entreprenante >>, comme M°*® de Caylus l'a peinte, etit^elle passé le porche et gagné sa place an-devant de l'autel qu'à sa manière impérieuse de sourire ou de parler, de

donner des ordres ou de frapper de sa canne à pomme d'or comme un Suisse, on vit bien qu'elle était cette petitefille du Grand Condé faite pour l'agitation et le commandement. C'était, à ses côtés, un gentilhomme bien résigné que son époux. Plus petit que grand, la jambe contrefaite» une physionomie poupine, douce, enfouie plus qu'à moitié dans les flots d'une grande perruque à la Louis XIV, une épée enfantine lui pendant le long du corps, il donnait l'impression de l'effacement et de la faiblesse. A vrai dire, le plus prince des deux c'était elle, et l'on ne pouvait les voir l'un à côté de l'autre, elle dominatrice, lui respectueux, sans penser, avec Saint-Simon, que r « ascendant qu'elle avait sur lui était incroyable », et que, quoi qu'elle ordonnât, fût-ce tout ce qu'il y avait de plus absurde et de plus fou, il était prêt à obéir.

Picola si, là ma pur gravi le ferite, <:< je suis -petite, il est vrai, mais je fais de profondes blessures. » Cette devise était tirée de l'Aminte du Tasse et le jour où M"*^ la duchesse du Maine avait institué à Sceaux cet ordre de la Mouche à miel, dont M, de Malézieu était le grandmaître, elle avait adopté cette devise pour elle. Le fait est que M"^^ du Maine, toute vêtue de cette fameuse robe de satin vert qui lui allait le mieux du monde, semblait, dans cette bourdonnante ruche de Sceaux, une reine véritable. Mais, de la reine des mouches à miel, Louise- Anne-Bénédicte avait bien aussi l'humeur, la mobilité et les contrastes. « Elle se courrouce et s'afflige, s'apaise et s'emporte vingt fois en un quart d'heure, » a dit d'elle Mme de Staal; et « comme elle parle avec éloquence mais avec trop de véhémence et de prolixité i^, Descôteaux qui savait, comme amateur de fleurs, ce qu'il en est des abeilles, voyait bien aussi que c'était une abeille bourdonnante que cette princesse et que, quoi qu'on fît pour

retenir son attention, il n'y avait rien qui pût la fixer. Cela est si vrai qu'à peine M, de Malézieu eut commencé à chanter sa messe, aussitôt elle manifesta des signes d'impatience. Tantôt elle parlait bas à M^^® d'Enghein, elle prenait Jonquille sur ses genoux et la cajolait, ou bien, les yeux étincelants et la voix grondeuse, elle se mettait à morigéner M. du Maine.

De l'office, qui fut mené jusqu'au bout assez rondement, l'on ne tarda pas à passer à la collation, de la collation aux jeux et aux danses. Sur ces entrefaites, et comme il était près de huit heures du soir, M. l'abbé Genest « entra dans la galerie et vint dire fort sérieusement à M"^e la duchesse du Maine qu'un Opéra était dans la cour avec toute sa troupe, qu'il avait appris en passant au Bourg-la-Reine que Leurs Altesses sérénissimes étaient à Châtenay et qu'il venait leur offrir un plat de son métier ».

Aussitôt M™® du Maine, qui était chez M. de Malézieu comme chez elle puisque c'était elle-même qui avait présidé à tout dans l'agencement de la maison de Châtenay, ordonna qu'on la suivît dans cet « espace couvert et environné de toiles, que le comte Hamilton devait décrire un jour et dans lequel on avait élevé un théâtre dont les décorations étaient entrelacées de feuillages verts fraîchement coupés et illuminées d'une prodigieuse quantité de bougies». A peine la compagnie eut-elle pris place, Mme la, duchesse du Maine toujours placée au centre, M. du Maine à droite, M^^® d'Enghien à gauche et la petite chienne Jonquille couchée entre ses pieds, qu'aussitôt, dit Donneau de Vizé, « on vit paraître un homme dans un équipage fort extraordinaire ; mais malgré sa coëffure bizarre et sa longue barbe de crin, on reconnut que c'était M. de Malézieu i>.

M. de Malézieu avait bien des talents ou plutôt, comme Qous l'avons dit, il les avait tous. Aussi se mit-il en devoir de tenir son rôle avec une verve, une facilité et un sang-froid qui eussent pu donner à penser qu'il n'avait fait, durant toute sa vie, comme l'opérateur de l'Amour médecin, que débiter de l'orviétan à toutes les personnes du parterre atteintes de gale, de rogne, de fièvre ou de goutte. « Allons !» dit-il, en faisant le magicien et frappant de sa baguette sur une « boette »; « allons! vite ma cassette, Pantomimas! Pantomimas! »

Aussitôt, il parut un Arlequin portant une « boëlte » "plus grande que la précédente, remplie de plusieurs bouteilles avec des écriteaux. L'une contenait de l'eau générale, dont l'opérateur fît don à M. le duc. Avec cette eau, on possédait tous les talents, tous les secrets; on devenait invincible. La seconde bouteille était remplie d'esprit universel. « Il suffit, dit M. de Malézieu, toujours costumé en charlatan, d'en prendre pour avoir l'enjouement, le badinage, la gaîté et l'à-propos, enfin tous les ornements de l'esprit. » C'est de la meilleure grâce du monde que M"»® la duchesse du Maine reçut entre ses mains un si grand présent. A M'^^ d'Enghien l'opérateur offrit de la poudre de Sympathie ; après quoi, il débita de l'Essence des élus ; mais ce que tout le monde s'accorda à trouver le plus sublime, fut quand, de la « boette » de l'Arlequin, il fît, — au moyen de sa baguette, — apparaître, outre un flacon de Sirop violât, un paquet de pilules fistulaires. « J'appelle ce sirop Violât, dit M. de Malézieu, parce que, dès que j'en ai versé une goutte dans la main de qui que ce soit, il devient aussi excellent pour la viole que Marets et Forcroy. » Et « pour ces pilules, ajouta le magicien, n'allez pas vous persuader que ce soit pour guérir des fistules... je les nomme

pilules fistulaires à cause de fistula qui signifie flûte. Vous allez voir la merveille qu'elles opèrent. J'en vais mettre une dans la bouche de mon Arlequin ; dès qu'elle aura touché ses lèvres, il jouera de la flûte comme Pan ou Descrteaux ! &

Là-dessus, il se joua une piperie singulière, l'Arlequin voulant, par ses sauts et par ses gambades, éviter que M. de Malézieu lui ingurgitât la pilule. Ayant cependant consenti à céder, cet Arlequin, au grand ébahissement de la compagnie, se mit à jouer, sur la flûte d'Allemagne, un solo qui enchanta M™^ la duchesse du Maine, flatta l'ouïe de M^^^ d'Enghien, ranima M. le duc et ne laissa pas de communiquer à la petite chienne Jonquille une satisfaction évidente. « Vous croj^ez peut-être, continua M. de Malézieu, toujours en persiflant et se donnant delà voix, que je vous en impose et qu'Arlequin savait jouer de ces instruments. Il faut vous convaincre tout à fait. »

A ces mots, M. de Malézieu s'avança au bord du théâtre. « Qu'on me fasse venir, dit-il, en désignant avec sa baguette le côté des coulisses, quelques-uns de ces paysans qui sont là-bas ! «> Alors, comme le raconte Don* neau de Vizé dans sa relation du Mercure galant, on poussa sur la scène deux paysans d'aspect naïf, les yeux ronds, la bouche éberluée, qui semblaient vraiment deux garçons du village de Châtenay. Ils se défendirent longtemps, l'un et l'autre, à faire usage des drogues que leur présentait l'enchanteur. Cependant ayant, par l'effet des cercles, conjurations et figures magiques, accepté, l'un de se frotter de sirop, l'autre de gober la pilule, le public ébahi ne tarda pas à voir que le miracle opérait et qu'à peine ces paysans eurent touché, le premier sa viole, le second la flûte sur laquelle il posa ses lèvres, aussitôt il

l'y eut rien de plus harmonieux et de plus enchanteur lue l'air qu'on entendit.

Donneau de Vizé, toujours dans sa Relation des FesUs, lonne le mot de l'énigme. « L'on n'eut pas, dit-il, jrand'peine à comprendre ce miracle quand on reconnut es deux paysans pour être MM. Forcroy et Descôteaux. »> l. Forcroy, avec une virtuosité merveilleuse, appuyait es lèvres sur le flageolet ; par l'harmonie qu'il arrachait . son instrument, il semblait qu'il donnât déjà l'illusion [ue c'était l'air de Philémon qu'il offrait au public. Ce ernier, avec Descôteaux, n'avait pas moins le sentiment e se trouver transporté dans la bergerie.

Berger, Descôteaux l'était de toute sa personne, et ela, depuis ses gros sabots de village attachés de rubans .'azur jusqu'à son visage où se reflétaient la stupeur et ébahissement qu'il est convenu de donner, dans les péras, à nos villageois. Son habit de Colin lui seyait. ous cet aspect rustique, au delà de tout ce qu'on peut ire ; il portait un gilet et une cravate à fleurs du dessin i plus naïf; ses bas ressemblaient aux bas de François les. ^as Bleus ; sa musette était une musette du Poitou et, our sa figure, épanouie sous son chapeau de comédie à rands bords, elle offrait la fraîcheur et le coloris de ces elles tulipes que M"*® la duchesse du Maine, dans les arterres de Sceaux arrangés par Le Nostre, avait plus 'une fois admirées en se promenant,

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