‹ Figures françaises et littérairesChapitre 8 sur 32 · V, — DANS UN JARDIN, AU LUXEMBOURG · texte numérisé non relu

V, — DANS UN JARDIN, AU LUXEMBOURG

Chaque fois que Descôteaux se remémorait ces fêtes plendides de Sceaux, cela ne laissait pas de s'accompaner en lui d'une tristesse secrète et qui provenait de ette pensée que M. de La Fontaine n'était plus là et, pas

plus que La Bruyère, n'avait pu assister au triomphe final de Baucis et de Philémon, les deux vieillards aimés des dieux dont le Bonhomme, en des vers si beaux, avait chanté l'idylle.

Vieillard, Descôteaux, avec les années, l'était devenu lui-même. Au temps où l'avocat Mathieu Marais le retrouva logé au palais du Luxembourg, toujours occupé de ses tulipes et de sa flûte douce, vingt ans s'étaient écoulés déjà depuis le jour fameux du concert donné par M. de Malézieu à M""® du Maine. Maintenant, le bonhomme Descôteaux était tout ridé, et, bien qu'il chantât encore en s'accompagnant, devant Mathieu Marais, des paroles de Verger, sa voix était devenue chevrotante. « Il a encore, écrit son auditeur, stupéfait de retrouver sous la Régence ce personnage de La Bruyère, il a encore au suprême degré le goût des fleurs, et c'est un des grands fleuristes de l'Europe. Il est logé au Luxembourg où on lui a donné un petit jardin qu'il cultive lui-même. »

Cette coutume de loger au Luxembourg toutes sortes de personnes dignes d'être honorées par leur nom ou par leur mérite, mais à qui la fortune n'avait pas souri, demeura longtemps l'apanage de cette grande maison. Dans ce quartier docte, ombreux, charmant, qu'aimèrent toujours les sages et les philosophes, La Bruyère, « Montaigne mitigé », comme devait l'appeler un jour le même Mathieu Marais, avait habité lui aussi. C'était à l'époque où, devenu l'hôte du prince de Condé, il demeurait près des Fossés-Monsieur-le-Prince ; et comme, en ce temps de sa vie, ce quartier-là était plein de ses amis, qu'il n'avait que deux pas à faire d'un côté pour aller retrouver son protecteur Pontchartrain rue de Vaugirard, du • côté des Carmes, et, — du côté des Chartreux, — que deux pas dans un autre sens pour gagner la rue Saint- ■

Jacques où demeurait Michallet le libraire, on imagine le plaisir, si la mort n'était pas venue prématurément le frapper, que l'auteur des Caractères eût éprouvé à retrouver, dans ce milieu qui lui fut longtemps cher, le flûtiste Descôteaux.

Mathieu Marais, qui précise à ce passage que c'est bien le joueur de flûte que La Bruyère a eu le dessein de peindre dans le curieux de tulipes (i), écrit, — à l'endroit de son Journal relatif au musette et hautbois de la chambre du Roi, — que celui-ci ne se contentait pas d'être musicien et fleuriste, mais qu'encore il voulait « être philosophe et parler Descartes «>. Cette fureur de Descartes, qui avait tant agité autrefois les gais compagnons d'Auteuil et dont La Bruyère a parlé lui-même, dans son livre, au chapitre des Esprits forts, n'avait jamais cessé un instant de tourner la tête à notre fleuriste ; mais, de toutes ces manies qui continuaient à faire du flûtiste un personnage singulier, la plus aimable était bien toujours cette passion des tulipes qui, grâce à La Bruyère, l'a fait Immortel.

Mathieu Marais nous dit là-dessus de Descôteaux, en :e qui regarde ces plantes, que, parvenu à un âge extrême, .1 était resté d'une « curiosité outrée » ; mais cette curiosité, quelque grande qu'elle fût, n'était que peu de chose îlle-même, en comparaison de la passion avec laquelle le Tîême homme continuait de s'occuper de l'espèce unique-, ie la rare tulipe chère à tant de personnes de l'époque, lussi bien de la France que de la Hollande. L'une des iurprises de sa vie, — et des plus belles, des plus étonlantes restées dans ses souvenirs, — était celle qu'il avait

(i) « La Bruyère, dit Mathieu Marais, ne l'a pas oublié dans es Caractères, sur cette curiosité outrée de ses tulipes qu'il taptise du nom qu'il lui plaît. »

éprouvée, la fois inoubliable où, quittant son petit enclos de fleurs, Descôteaux s'était, à moins d'une demi4ieuede son faubourg, rendu à l'invitation de M. de La Sablière, son digne et puissant voisin.

Ce voisin, en autonane.

Des plus beaux dons que nous offre Pomone Avait la fleur, les autres le rebut...

Ainsi La Fontaine, dans sa fable de l'Écolier, avait en se jouant tracé au passage la silhouette du mari de sa chère et bonne protectrice. Le fait est qu'en cette Folie- Rambouillet, appelée aussi par les amateurs domaine des Quatre-Pavillons et située à Reuilly, M. de La Sablière récoltait les prunes les plus belles qui fussent au monde. Cependant, encore que le soleil fût haut dans le ciel et le temps limpide, ce n'était pas de ses seules prunes que M, de La Sablière était occupé ce matin-là, tandis qu'autour de lui, gardiens de tant d'arbres chargés de fruits mûrs, les garçons du jardin s'empressaient fort sérieusement, les uns à faire des moulinets avec leurs bras, les autres à tirer des mousquetades à l'effet de chasser les oiseaux. Contrairement à ses habitudes, d'une activité toute rustique, M. de La Sablière lisait, et, pour qu'il n'entendît pas venir à lui le joueur de flûte dont les pas faisaient craquer le sable de l'allée, il fallait que sa lecture fût bien attrayante. A peine cependant, à discerner l'ombre que Descôteaux dans le soleil projetait sur le chemin et jusque sur le banc où il était assis, M. de La Sablière eut-il levé la tête qu'aussitôt il vit et reconnut le flûtiste, se leva, fut droit à lui, lui tendit le petit livre qui semblait causer sa jubilation, puis, plaçant le doigt sur la page, l'obligea à en lire le titre, lequel était, dans toute sa saveur naïve, éiinsi libellé : La Connaissance et .

culture parfaite des Tulipes rares, des Anémones extraordinaires, des Oreilles fins (sic) et des belles Oreilles d'ours panachés (sic).

N'est-ce pas La Bruyère, étudiant toutes les sortes de ( manies auxquelles sont enclins les curieux de tous les I les genres, qui parle de cet amateur d'oiseaux qui avait I donné pension à un homme dont tout le ministère était I de «siffler des serins au flageolet » ? Eh bien ! Descôteaux, ( en rentrant ce jour-là dans son petit jardin du faubourg, j montra que, quelque original qu'il fût dans son genre, il I, aspirait à le devenir autant que cet amateur, c'est-à-dire ! beaucoup plus qu'il n'était déjà. Jusqu'à ce que le soleil \' fût couché et les étoiles naissantes, debout dans ses souliers pleins d'herbe et les bras agités, il fît, à haute voix en effet, lecture devant ses tulipes du parfait Traité où M. de Valnay, contrôleur de la Maison du Roi et l'auteur de ce petit livre, expose toutes les raisons subtiles et délicates que les peuples, tant de l'Orient que de l'Occident, ont de cultiver et de chérir ces plantes...

Le Luxembourg, tel que le plan de Turgot, entre le petit clos des Carmes et le potager des Chartreux, en a relevé le dessin, ne présente plus tout à fait cet air de régularité qu'on lui trouve à le considérer dans le dessin plus ancien de Pérelle. C'est-à-dire que, depuis que la duchesse de Berri, fille du Régent, en possède la partie la plus étendue, l'extrême netteté des massifs, la propreté des parterres, l'ordre même des quinconces ne sont plus aussi manifestes qu'au temps où La Fontaine, hôte de la duchesse douairière d'Orléans, et M. de La Bruyère s'attardaient, au long des promenades et parmi les pelotons ide nouvellistes, à deviser de compagnie. Du désordre, i certes, mais ce désordre n'est pas sans un certain charme et quand M'ûe de Caylus, hôtesse de ce noble asile, écri-

vait, il y a peu d'années encore, à M">« de Maintenon, dans l'un des courts billets au style enjoué et simple qui ont sauvé sa mémoire : « J'entends dès le matin le chant du coq et le son des cloches de plusieurs petits couvents qui invitent à prier Dieu, » il faut reconnaître que c'était une bien heureuse Thébaïde que celle qu'avait choisie Descôteaux pour y finir ses jours.

<i Je ne sais quand et où mourut Descôteaux, t> écrit Jal, qui fut cependant l'homme de France le plus au fait de tous les papiers de l'ancien état civil. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'aux «premiers jours de novembre 1723 «>, Mathieu Marais le précise, l'original ayant servi de modèle au portrait tracé par La Bruyère existait encore. Cependant, devenu vieux et noueux, desséché, presque végétal, à la façon de ce Philémon qu'il avait entrevu autrefois à Sceaux dans un opéra, Descôteaux cessait peu à peu d'appartenir au monde de la terre. Déjà, le chant du coq, le son des cloches des petits couvents du voisinage l'invitant à prier Dieu, venaient, comme autrefois pour M"^^ de Caylus, se mêler aux airs que, d'un souffle oppressé, il tirait encore de sa flûte. Et, de la sorte, au milieu de ce jardin « qu'on lui avait donné », devant les tuUpes ses filles, la flûte à la main, il était semblable à ce duc de Bourbon dont il est question dans les Mémoires de Maurepas et qui était tellement fou de plantes et d'arbres qu'il s'imaginait que ses bras étaient devenus des branches, ses cheveux des feuilles et qui exigeait qu'on vînt tous les matins lui arroser les pieds et le passer au râteau comme s'il eût été lui-même une plante ou un arbre véritable.

Un octogénaire plantait,

à écrit, dans fûne de ses fables, ce bonhomme La Foa-

taine que Descôteaux, au temps de sa jeunesse, avait tant aimé, et dont avec Molière, contre les saillies de Racine et de Boileau, il avait pris une fois la défense. L'octogénaire! Sous les ombrages épais du Luxembourg, en ce déclin de la Régence, c'était désormais le bon flûtiste à la silhouette poétique, rêveuse, un peu faunesque que La Bruyère avait une fois en se jouant, et comme on cueille en passant une fleur ou un papillon, placé en cet endroit d-s Caractères qne Vauvenargues goûtait entre tous pour son frais coloris.

Bien avant que M™® de Staël parût coiffée d'un turban, que M°^^ Chénier, la mère du tendre et malheureux André, se fît voir vêtue à l'ottomane, et que M^^^ Clairon, dans le rôle de Roxane, se montrât, aux yeux de Mcirmontel, « habillée en sultane, sans panier, les bras mi-nus et dans la vérité du costume oriental lo, nous avions eu, dès le xvii« siècle, dans les arts et les lettres, de bien jolies figures de Françaises habillées à la turque.

D'abord nous avions eu Almahide ou l'esclave reine de Madeleine de Scudéry, Zaïde de M"» de La Fayette ; au théâtre, à côté de Roxane emportée, dans Bajazet, de passion et de vengeance, Racine avait dressé Atalide, Atalide dont la pudique figure offre déjà, sous son petit turban, un peu de la douceur résignée d'Esther ! Et puis, un peu partout, dans la réalité, dans le monde, à la cour même, l'orientalisme avait commencé de paraître.! Déjà, vers la fin du siècle, Galland, emmené à Constantinople par M. de Nointel, ambassadeur du roi auprès du Grand Seigneur, commençait de recueillir les dits de Shéhérazade ; et ce faillit bien aussi être une Shéhérazade toute parée de colliers d'ambre, d'une aigrette diaphane et vêtue à l'africaine, cette déUcieuse princesse de Conti, fiUe de

Louis XIV et de M^^® de La Vallière, que Mouley-Ismaël, empereur du Maroc, fit — sur la vue d'un portrait — demander en mariage à son père, 1' « empereur de France et de Navarre » par Abdallah Ben Aïscha, son représentant.

On sait quel était le charme de M"^ de Conti, ce visage si parlant, si intéressant qu'elle tenait de sa mère, et cette molle démarche, si légère, si souple, qu' « une fleur n'aurait pas », dit La Fontaine,

reçu l'empreinte de ses pas.

Comme elle eût été agréable à considérer, vêtue à la turquesque ou la moresque, en jupe de soie, robe de mousseline tintante de sequins, et coiffée de cette petite toque si coquette que Favray et Liotard dormeront un jour à leurs beUes dames, que La Tour, beaucoup plus tard, inclinera si gentiment sur le front de son amie MUe Fel.

Toutes si johes dans l'imprévu de leur costume, l'agré-

nent des modes levantines, contrastent, aussitôt leur

ipparition, par leur ton de langueur, leur air d'élégie,

ivec les précieuses et les femmes savantes qui tinrent

usque-là, dans les ruelles ou le pays du Tendre, si long-

emps le sceptre de l'esprit et de la beauté. Aussi bien,

violière dans le Bourgeois gentilhomme, Racine dans

3ajazet, M™^ de La Fayette dans Zatde, La Fontaine

nême, en représentant Psyché, après qu'elle eut ouvert

a boîte fatale, devenue par l'artifice de la fumée « la plus

•elle More du monde », avaient prêté de leur génie à

ette peinture d'un Orient de passion et de fantaisie nou-

eau dans les lettres. Mais bientôt, à leur suite et s'ins-

irant d'une aventure réelle qui lui était arrivée dans sa

îunesse, parut Regnard — Regnard et sa Provençale

Elvire, la Provençale du poète des Folies amoureuses, de l'auteur du Distrait, des Menechmes, du Joueur, d' Attendez-moi sous l'orme et de tant de chefs-d'œuvre de notre théâtre, contraste, aussitôt son apparition, avec les Angélique, les Clarisse, les Lucile, les Isabelle, toutes héroïnes aimables et coquettes dont Regnard a peuplé par ailleurs ses comédies. Elvire, la Provençale, dans l'œuvre du maître comique, est vraiment une gracieuse et touchante figure, très à part, très délicate et dont son créateur semble avoir parlé avec à peu près autant de respect que Voltaire quand il déclarait, en écrivant Zaïre, qu'il voulait qu'il n'y eût rien au monde « de si turc, de si chrétien, de si amoureux » . Turc, le récit de la Provençale l'est par son cadre africain, son décor barbaresque des plus exacts ; chrétien, il l'est par la pudeur, la fidélité de l'héroïne au souvenir de son mari ; mais amoureux, il l'est aussi par ce penchant caché, ce secret attachement que la Provençale, touchée par les soins de Regnard, nourrit en secret pour le poète.

M. aux Cousteauxde Fercourt, jeune homme distingué, de belle mine, de bonne maison, plus tard conseiller au Présidial de Beauvais, devenu le compagnon obligé de Regnard dans la plupart de ses voyages et qui partagea avec lui, en Alger, les rigueurs de l'esclavage, a écrit, dans la relation de ces aventures où il fut mêlé de si près luimême, que c'est au Corso de Bologne que son ami rencontra, pour la première fois, au bras de son mari, la belle' madame de Prade. C'est à sa parole musicale, harmonieuse, à son accent du langage que le poète, qui fut frappé de tant de bonne grâce, de ce maintien aisé, charmant, en même temps qu'enjoué et plein de retenue de la jeune femme, reconnut qu'Elvire était Provençale.

En réalité, Elvire était native d'Arles. Son biographe

va même jusqu'à nous dire qu'elle possédait une terre près d'Avignon, dans le Comtat ; et cela ne laisse pas, si l'on s'en rapporte à la réputation des filles d'Avignon, d'ajouter bien de l'agrément à cette personne. <« La Provence est fort pauvre, avait dit Godeau, l'ancien fou de Julie, le cavalier de M^^ Paulet la lionne des ruelles, devenu évêque de Vence ; et comme elle ne porte que des jasmins et des orangers, on la peut appeler une gueuse parfumée ». Le Mistral de Calendàl, de Miréio, l'Aubanel des Filles d'Amgnon, le Paul Arène de Jean des Figues et de la Chèvre d'Or ne caractériseront plus tard pas mieux cette belle terre. De tous temps et depuis le roi René, de gentille mémoire, la Provence, la belle gueuse, a été ce paradis des parfums, de la musique, du chant, des danses. Bien avant le xv^ siècle, la grâce nerveuse, pétillante de ses filles avait suscité déjà les cours galantes, des tournois amoureux; mais surtout c'est Arles, Arles sur le Rhône, Arles des Alyscamps et de Saint- Trophime qui s'offrait, en cette belle contrée, comme le port même des plaisirs. Quand Chapelle et Bachaumont, les deux pèlerins si lettrés et si charmants qui avaient entrepris, à travers la France, le plus plaisant et le plus sinueux des vo^'ages, arrivèrent à Arles venant de Montpellier, ils furent étonnés par tout ce qu'ils découvrirent d'agréable autant dans la cité que dans les personnes, a Nous vîmes, disent-ils, cette belle et célèbre ville d'Arles qui, par son pont de bateaux, nous fit passer de Languedoc en Provence. La situation admirable de ce lieu y a presque attiré toute la noblesse du pays ; et les dames y sont propres, galantes et jolies, mais si couvertes de mouches, qu'elles en paraissent un peu coquettes. Nous les vîmes toutes au Cours, faisant fort bien leur devoir avec quantité de Messieurs assez bien faits. »

Voilà les dames d'Arles en 1656, époque du voyage de Chapelle et Bachaumont, cinq années avant que les ouvriers, fouillant le sol dans la cour de l'ancien Collège, eussent exhumé la plus belle Vénus qu'on eût vue encore avant celle de Milo, quinze années avant que M™« de Grignan, épouse de M. de Grignan le nouveau gouverneur de Provence, eût fait — dans la « petite Rome » d'Ausone — son entrée au bruit du tambour et au son des fifres. Les savants et les lettrés d'Arles étaient demeurés, malgré ces trois lustres, si fiers d'une découverte chère à leurs cœurs latins, qu'il n'y a pas à douter que M. et M^^ de Grignan ne fussent, aussitôt leur arrivée, conduits devant la Vénus que la bonne ville, en façon de présent, n'avait pas offerte encore à Louis XIV. « 0 douce Vénus d'Arles, ô fée de jeunesse, a chanté depuis — sur le mode voluptueux — Théodore Aubanel, ta beauté rayonne en toute la Provence. Fais belles nos filles. Sous cette brune chair, ô Vénus, coule ton sang. »

Elvire, Madame de Prade, l'héroïne du récit de Regnard, était de ces filles-là dont parle le poète. Elle avait cette flexibilité, cette cadence dans la démarche, mais aussi cette pétulance, ce feu sourd dans les yeux tour à tour animés ou voilés qui tourna la tête à Regnard. « // semblait toujours, » dira ce dernier lui-même dans son récit en traçant le portrait d'Elvire, << quelque indifférente chose qu'elle pût dire, qu'elle demandât le cœur. » Voilà un joli mot, bien tendre et qui peint bien cette personne. Pour en entendre un autre aussi touchant, il faudra attendre un demi-siècle au moins et que Prévost paraisse avec sa Manon.

Quand Regnard, passant par Bologne, la ville aux fontaines jaseuses, aux cours fraîches bordées d'arcades et de fleurs, rencontra pour la première fois M'"^ de Prade, il n'était pas encore Trésorier de France, ni Lieutenant des Eaux et Forêts, ni Capitaine du château de Dourdan, toutes charges dont il deviendra, à un âge plus mûr, l'heureux possesseur. Il ne faisait pas état de sa fortune, ni de ses biens, ni de ses titres et ne portait pas encore, comme il fera plus tard avec ostentation, sur la livrée de ses gens et les panneaux de son carrosse, ses armes aussi parlantes que celles de Fouquet : de gueules à un regnard {renard) rampant d'argent (i). Mais déjà, bien que de petite maison, né « soubs les pilliers des Halles », d'un père marchand de saline, d'une mère roturière et que le parrain qui le tint sur les fonds fût honorable homme Pierre Carru, gros marchand de morue et de harengs salés, il n'a rien de l'allure poissarde, égrillarde, à la Vadé. Fort au contraire, il est bel homme, bien tourné, élégant, ses manières sont avenantes, choisies, et le dernier en date de ses biographes. M, Joseph Guyot, a pu dire qu'il était, dès ce moment-là déjà, « grand de taille, beau de visage, noble de maintien, la lèvre sensuelle et souriante, le menton carré, creusé d'une fossette, le regard franc » (2). Ce portrait, fort bien venu, ne dément

(i) On retrouve aujourd'hui encore, au château de Vaux-le Vicomte, l'ancien château du surintendant, dans la chambre des Muses, l'écureuil de Fouquet portant au bout de son museau la fameuse devise : Quo non ascendet (Jusqu'où ne montera t-ilpas?) toujours visible.

(2) Le poète J. Fr. Regnard en son chasteau de Grillon, étude topographique, littéraire et morale suivie de la publication des

pas celui que le poète a tracé de lui-même, sous le nom de Zelmis, dans la Provençale : <? Zelmis, comme vous le savez, Mesdames, est un cavalier qui plaît d'abord ; c'est assez de le voir une fois pour le remarquer, et sa bonne mine est si avantageuse qu'il ne faut pas chercher avec soin des endroits dans sa personne pour le trouver aimable. >> Encore Regnard, modeste dans la description, en peignant Zelmis, ne parle pas de l'esprit ; et l'on sait que, là-dessus, il n'était passé par personne, pas même par Molière, souvent d'humeur sombre et pas toujours gai compagnon. « Il est proprement gai et plaisant, dit Sainte-Beuve qui ne se lasse pas, durant tout un lundi consacré à Regnard, de vanter « cette gaieté franche, ronde, inépuisable », cette « bonne humeur qui tenait à l'ancien fonds gaulois disparu » et dont l'auteur de tant de pièces mouvementées, pétillantes, heureuses, de jolies comédies d'un sel piquant, d'une verve intarissable, sans méchanceté et sans aigreur, est bien le représentant le plus expressif.

Je vais rire de vous, riez aussi de moi,

voilà l'un de ses mots et qui peint bien son caractère. Qu'on ajoute, chez cet épicurien, voluptueux, rieur, nourri de Tibulle, de Plante et que la mousse de l'Arioste, sous le ciel d'Italie, va bien griser un peu, un penchant marqué pour le jeu, la bonne chère, les plaisirs, le bal; et l'on comprendra le succès, auprès des hommes les moins indulgents, des femmes les plus prudes, de « ce beau Parisien élégant >> et comment, « avec son justaucorps

Actes originaux, de scellés et inventaires après décès, par Joseph Guyot, membre de plusieurs sociétés savantes, auteur de la Chronique de Dourdan. A Paris, chez Alphonse Picard et fils (iVIDCCCC\lI).

à la mode, sa veste d'écarlate; ses boutons de diamants, son cpée à poignée ciselée » (J. Guyot), ce fils de poissonniers, ce gamin de Paris, élevé dans le voisinage gourmand des Halles, réalisa par deux fois, durant un double voyage en Italie, ces deux actions surprenantes et que la renommée prétend inconciliables, d'être heureux en amour et triomphant au jeu !

Le jeu, voilà d'abord quelle fut, dès le premier voyage que Regnard accomplit en Italie, âgé de dix-sept ans à peine, la plus folle, la plus vive des passions. Valère, le héros du Joueur, féru de cartes, tenant brelan, pour qui les échecs, le lansquenet et l'hombre ne cachent plus de secret et dont le poète écrit

Qu'il a joué, qu'il joue et qu'il jouera toujours

est bien le portrait de ce beau garçon, épris vers ce tempslà déjà de l'amour et du hasard et qui conduisit si bien ses affaires, durant son séjour à Venise, que, tandis qu'il courtisait les belles, il jouait gros jeu aux Ridotti, raflait la mise et revenait en France, tous frais payés, avec dix mille écus. L'amour du jeu, la tentation de ses combinaisons aventureuses, le disputaient déjà à ce moment dans son cœur à cet attrait des voyages qui devait faire de lui, pendant les dix ans de sa jeunesse, cette sorte de nomade, de cavalier errant dont le poète a dit lui-même [Tombeau de M. Boileau-Despréaux) que « du couchant à l'aurore », il

Erra chez le Lapon ou rama sous le Maure.

Selon Edouard Foumier (i), l'un des biographes les mieux informés de Regnard, le futur auteur comique ne

(i) Edouard Fournier, Introduction aux Œuvres complètes de Regnard (Paris, 1875, gr. in-So).

résista pas plus, durant son premier séjour vénitien, à ce démon du mouvement, du retour et de l'aller, qu'à celui du jeu : il accomplit, à bord d'une petite nef de la République et sous la protection du lion de Saint-Marc, un voyage à Constantinople (i). Mais, à vrai dire, ce n'était là qu'un essai, les premiers tâtonnements d'un homme désigné pour des entreprises encore plus hardies et dont le caractère mobile, impulsif, ne devait pas plus résister aux surprises du cœur qu'à toutes les autres séductions de cette terre enchanteresse, facile, que l'Italie était déjà et qu'elle devait continuer d'être jusqu'aux heureux moments où Stendhal, cent ans plus tard, sut, à travers les visages de ses filles, les dames de Milan et de Brescia, en retrouver le charme et en goûter le plaisir.

A Venise, nous sommes informés que Regnard, lors de son second séjour, fut reçu chez notre ambassadeur près de la Sérénissime République ; le comte Jean-Antoine d'Avaux, le grand négociateur de Ryswick. A Rome, il fréquente chez le beau- frère du comte, ce chevalier de Mesme dont il dira un jour, dans le Voyage de Hollande, qu'il périt frappé d'un coup de pierre ; mais, dans cette R ome des papes, ceux qu'il voit encore c'est notre ministre le duc d'Estrées, c'est ce curieux abbé BentivogHo dont les mœurs osées firent froncer le sourcil à Saint- Simon, mais qui, devenu nonce apostolique près de la Cour de France, n'en demeura pas moins le « cher abbé », le « favori d'Apollon », à la fois rimeur et prélat, auquel

(i) D'où ces vers, à la fin de la VI« Epître, à Monsieur... où il se peint (à travers le souvenir de cet exploit audacieux pour son âge) comme :

Un homme qui, poussé d'un désir curieux,

Dès ses plus jeunes ans sut percer où l'aurore

Voit de ses premiers feux les peuples du Bosphore

Regnard dédia l'une des Epîires les plus sincères, les plus émues que composa jamais le poète. Toutefois, la maison que ce dernier se plaît le plus à fréquenter, la demeure parée de glycines, embellie de roses, peuplée des marbres et des tableaux des maîtres, où « l'on fait tous les jours des parties de jeu et de plaisir », c'est, à Bologne, celle de la marquise Angelini. Nous savons que c'est chez la marquise, lors de son second voyage dans la péninsule, que Regnard — qui venait de rencontrer au tournoi ;\ime (Je Prade — revit encore cette dernière, se plaça adroitement à ses côtés pour jouer au trictrac et, durant ce temps-là, « lui dit cent choses agréables sur lesquelles elle eut occasion de faire paraître son esprit » .

De l'esprit, El vire en avait, du pénétrant et du meilleur, non pas de cet esprit primesautier, léger, badin dont le prince de Ligne, parlant des personnages du théâtre de Regnard, a dit qu'ils étaient « obligés » d'en avoir, mais un esprit tout particuUer et bien à elle, féminin, courtois, fait de mots choisis, de jolies nuances et tel que, sur les bords du Rhône, il en vient aux filles, sous la coiffe brune, en écoutant — le soir — chanter les cigales. « 0 amour, ô jeunesse ! s'écrie Bninel, l'enchanteur, dans l'Ile d'Alcine, la jolie comédie de Regnard, qtiand une fois us deux personnes-là se sont emparées d'un cœur, elles y causent bien des brouillamini ! » La jeunesse, l'cmiour 1 Elvire, mariée à M. de Prade, ne devait plus en connaître que le devoir. Mais Regnard ! Dans le roman de passion et d'esclavage qu'il allait vivre avec M™« de Prade, il était, aussitôt le début, plongé dans cet état de saisissement, de surprise où se fit voii; Consalve, le héros de M™® de La Fayette, quand, pour la première fois, sur le rivage de l'Espagne, après le naufrage de Zaïde, il aperçut sa maîtresse. Et les aventures, les déboires, les craintes, les

6o FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES.

scrupules, l'espérance et l'infortune, enfin (comme dit Brunel) tous les brouillamini qui devaient résulter pour Regnard de cette rencontre, c'est ce qui constitue justement le plus piquant, le plus tendre et le plus heureux de ce récit tant soit peu « masqué et romancé * (Sainte- Beuve) que le poète appela la Provençale.

Avant d'en arriver au séjour, bien un peu forcé, d'Elvire et de Zelmis, l'une devenue odalisque dans le sérail de Baba-Hassan, roi d'Alger, l'autre esclave au service d'Achmet-Thalem, notable de la même ville et tous deux captifs aux pays barbaresques, voyons un peu ce qu'étaient ces pays-là et la place qu'ils occupaient déjà, depuis un certain temps, dans la littérature de notre nation. A vrai dire, la dénomination de Barbarie ou d'États barbaresques fut longtemps assez indéfinie et put s'appliquer, à peu près, à tous les États arabes ou turcs du nord de l'Afrique. Toutefois, l'auteur de la Géographie deCrozat, en écrivant, dans la seconde moitié du xviii^ siècle, que la Barbarie « comprend les royaumes de Barca, de Tripoli, de Tunis, d'Alger, de Fez et de Maroc » (i) et M. Bonne, ingénieur

^i) Cette opinion était aussi répandue en AngleteiTe. « La Barbarie est divisée en deux parties, écrit Simon Ockley : l'une est appelée Barbarie orientale ; elle comprend les États d'Alger, de Tunisie et de Tripoli. L'autre partie porte le nom de Barbarie occidentale et, en Angleterre, celui de Barbarie méridionale. C'est un vaste pays qui fait partie du continent de l'Afrique et qui s'étend du nord au sud, depuis le cap Spartel, près du détroit de Gibraltar, jusqu'au fort d'Arguin, vers la côte de la Guinée. » Re'ation des Etats de Fez et du Maroc écrite par un Anglais qui a été longtemps esclave et traduite de l'anglais, publiée par M. Simon Ockley, professeur e,i langue arabe dans l'Université de Cambridge (i 26).

REGNARD ET LA LITTÉRATURE BARBARESQUE. 6l

hydrographe de la marine, en dressant « la carte de la partie septentrionale d'Afrique ou de la Barbarie t> , n'ont fait que confirmer ce que l'on savait déjà, cent ans plus tôt, au temps de Regnard. Par la même Géographie de Crozat, nous sommes informés encore que le roj^aume de Barca est dépendant du Grand-Seigneur, c'est-à-dire du Sultan ; ceux de Tripoli et d'Alger sont gouvernés par des deys placés également sous le sceptre du Grand- Seigneur ; mais leur indépendance fait que ces deys sont à peu près des rois ; quant au monarque fort riche, puissant et redoutable dont les États s'étendent à l'ouest du royaume d'Alger, de l'autre côté du détroit, face à l'Espagne, il ne s'appelle rien moins que du titre pompeux de Roi de Maroc et Empereur d'Afrique.

C'est le Roi de Maroc et Empereur d'Afrique qui fit demander un jour, au Roi de France, la jolie main de |i£me la princesse de Conti, fille de Louis XIV ; mais, pour les deys de Tunis, d'Alger ou de Tripoli, ils en usaient d'autre sorte pour peupler les ha.rems et se trouver des épouses. Et c'était au moyen de caïques rapides, nefs diligentes, galéasses ou petites galères armées de canons et montées par d'intrépides brigands qu'ils écumaient les mers du Levant, d'Italie, de France et s'emparaient, tant sur les côtes que sur les flots, des femmes ou des jeunes filles dont la navigation, le naufrage ou le hasard faisaient leur proie.

L'audace des corsaires, au service de Tunis, d'Alger ou de Maroc, était en effet telle que ce n'était pas seulement en pleine mer, en vue de Nice ou des îles d'Hyères (i) que sévissaient ces bandits audacieux ; mais encore, quelque

(i) Sur ie brigand^ige des pirates barbaresques dans ie« Iles tHyères on lira avec fruit ie travail de M. Emile jAliA>iDiE2 Les Ues d^Hyères (Éd. da Litre mensuel).

inouï que cela paraisse de nos jours, leurs incursions se portaient également sur le littoral, tant méditerranéen qu'océanique, et c'était souvent au vu et au su de tous que ces brigands, abordant en plein jour au rivage, armés de mousquets, de cimeterres, le turban en bataille, se précipitaient, pour les emporter jusqu'à leurs vaisseaux, sur les femmes et les enfants.

Une charmante lettre, écrite d'Angoumois par ce même Godeau, futur évêque de Vence, dont nous parlâmes plus haut à propos de la Provence, lettre écrite en 1649 à son ami Guez de Balzac, est, à ce propos, bien expressive. « Cette mer, écrit Godeau, en faisant l'éloge de son séjour dans cette province, nous est assez proche pour nous apporter ses commodités et assez éloignée pour ne craindre les pirates d'Alger. C'est une chose bien honteuse Pour la France que de voir la liberté avec laquelle ces ennemis du nom chrétien la courent depuis la perte de nos galères. Tous les jours nous apprenons qu'ils ont fait des esclaves en terre, et ravagé de petits lieux qui sont situés sur le bord sans trouver aucune résistance. » «Les Chrétiensqui battirent les barbares gémissent maintenant dans leurs prisons, ajoute Godeau. Ces corsaires ne font point d'autre commerce que de la liberté de nos garçons et de la pudicité de nos filles. »

Par de vieux auteurs, notamment Guillaume Postel et Nicolas de Nicolaï, nous sommes informés avec quelle audace et souvent quelle cruauté en usaient déjà, dès le temps de la Renaissance, dans ces sortes de rapts, les pirates tartaresques et turquesques (i). L'exemple à

(i) Guillaume Postel, Histoires orientales, principalement des Turcs ou Turchiques, et Scythiques, ou Tartaresques, et autres qui en sont descendus (1560). Nicolas de Nicolaï, Navigations et pérégrinations orientales ; Nicolas de Nicolaï ou de Nicolay était « géographe du roi Henri II et gentilhomme de sa chambre ».

jamais fameux du plus grand écrivain que posséda jamais l'Espagne, le très admirable et illustre Miguel de Cervantes, capturé dans un combat naval, à bord de la galère El Sol portant pavillon espagnol, emmené à Alger, enfin vendu comme esclave au dey Assan-Aga, est le plus mémorable qui, dans ces sortes d'annales de la piraterie, précéda ceux de Regnard, de Fercourt et de M™^ de Prade. Dès cette époque, qui marqua le déclin du XVI® siècle, jusqu'à la fin de l'Ancien régime, il n'y eut pas, en France, de circonstances où le théâtre et le roman ne cherchassent à utiliser ces aventures. Le premier avant Molière, Cyrano de Bergerac, dans I le Pédant joué, usa de l'un de ces épisodes ; et c'est lui qui mit, avant tout autre, dans la bouche de son personnage, lequel est amené à payer cent pistoles pour le rachat de son fils, cette exclamation que Foquelin plaça jusqu'à dix fois, dans les Fourberies de Scapin, sur les lèvres du bonhomme Géronte : « Qu'allait-il faire danscette galère ?» ou bien : « Que diable allait-il faire dans la galère d'un Turc ? » Encore que ces Turcs, Mauresques, Sarrasins ou Tunisiens fussent les personnages les plus cruels du monde, qu'ils infligeassent la bastonnade, la torture, voire souvent le pal à leurs prisonniers, le mirage de l'Orient, le mystère — particulièrement en ce qui touche les femmes — des profonds harems, le chatoiement des costumes, des armes (i), la poésie imagée, colorée d'un lan-

(i) Cette recherche dans la vérité des costumes ne tarda pas d'être portée si loin au théâtre, que Favart, à propos de sa comédie des Sultanes, plus de vingt ans après la mort de Regnard, pouvait écrire : « Dans la comédie des Sultanes on vit pour la première fois les véritables habits des dames turques; ils avaient été fabriqués à Constantinople avec les étoffes du pays. Cet habillement, tout à la fois décent et voluptueux, trouva encore des contradicteurs. »

gage fleuri et qui ne cessa (depuis Galland jusqu'à Gérard de Nerval (i) en passant par Montesquieu) d'enchanter et de captiver les Français, amenèrent bien souvent les écrivains et les poètes, pour le bien de leur fiction, à travestir la réalité de ces scènes si pénibles de l'esclavage.

Avant que les Trois sultanes de Favart, les sultanes des Lettres persanes, de Zaïde, de Vile des esclaves de Marivaux, des contes galants de Prévost (2), des petits romans badins de Godart d'Aucourt (3), de Diderot ou de Crébillon vinssent ajouter à notre riche patrimoine de turqueries littéraires, nous avions eu de ces ouvrages, dont la Provençale demeure le type, où l'on voit que la tendresse s'ajoute à la douleur, que l'amour le dispute à la barbarie, et dans lesquels la « galanterie des Maures », comme dit M^^^ de La Fayette à la fin de Zaïde, apparaît subtile, ornée, voire même un peu précieuse. Les jolies compositions d'un éclat pittoresque, d'un sentiment exalté ou tendre que peindront un jour Lancret dans le Turc amoureux. Carie van Loo dans le Bâcha faisant peindre sa maîtresse, nous en découvrons les originaux dans plus d'un ouvrage écrit par l'un de ces Français cultivés, adroits ou amoureux, de l'espèce de Regnard et de Le Sage.

En réalité, quand Regnard nous fait voir Baba-Hassan, épris de M'^^ de Prade, en usant à l'endroit de sa captive avec une discrétion, une retenue extraordinaire, il ne fait, lui aussi, que peindre — avec un art digne de Lancret et

(i) GÉRARD DE Nerval, Voyage en Orient, passim.

(2) Voir, dans les Contes de l'abbé Prévost, diverses turqueries, notamment ; Aventure d'une belle Musulmane, Histoire de Cidal Acmet, riche seigneur de Constantinople.

(3) Claude Godart d'Aucourt, Mémoires turcs.

de Van Loo, ses successeurs dans un autre art — ce bâcha courtois et policé, ce Turc amoureux. « Je m'aperçois, Mesdames, que vous tremblez pour El vire, écrit Regnard dans la. Provençale. Ce mot de Turc vous effraie; mais, ne craignez rien, cette belle est en sûreté et Baba-Hassan, qui possède toutes les qualités d'un parfait honnête homme, n'a pas moins de respect que de tendresse pour elle. » Il me semble que c'est bien un peu à travers une image de cette sorte, sous cet aspect galant imprévu que Le Sage, le cadet de Regnard et souvent son émule, a présenté, dans le Diable boiteux, l'histoire de dona Théodora, la belle Espagnole arrachée en pleine mer, par le Turc Aby Aly Osman, des flancs du vaisseau. « Aby A.1 y, avoue cette héroïne, dans le vif et plaisant roman de Le Sage, me regarda longuement avec quelque surprise ît, connaissant à mes habits que j'étais Espagnole, il me lit en langue castillane : « Modérez votre affliction. Madame, onsolez-vous d'être tombée dans l'esclavage ; ce malheur tait inévitable pour vous; mais, que dis-je, ce malheur! ''est un avantage dont vous devez vous applaudir. Vous tes trop belle pour vous borner aux hommages des Chréiens. » Et le dey Mezomorto, quand il se trouva en préence de cette dame si jolie, capturée par Aby Aly, le orsaire à son service, ne laissa pas, lui aussi, de tourner un de ces gracieux selams dont les fils d'Allah possèdent i secret ingénieux et fleuri. « Il me semble, dit-il en ésignant dona Théodora, que son visage soit le soleil ■fléchi et sa taille paraît être la tige du rosier planté dans jardin d'Eram. »

Baba-Hassan, le Turc de Regnard, ne se comporte pas

s-à-vis d'Elvire, la belle de Provence, avec moins de

sj^ect et de soumission. Mais — et c'est ici le moment

it s'arrêter à cette hypothèse — est-ce que Regnard. lui-

même amoureux et lui-même captif, n'a pas transformé et forcé tout cela au point qu'à bien des passages de ce charmant livre la fiction apparaît, tant elle est embellie, purement romanesque?

« Avoir été esclave à Alger, écrit plaisamment Sainte-Beuve à propos de l'accueil empressé que Regnard au cours de son voyage du Nord rencontra parla suite près du roi de Suède, c'était alors une aventure qui provoquait bien des questions. ?> Là-dessus Sainte-Beuve fait grief à Regnard de ce que l'auteur de la Provençale n'ait pas donné, de son séjour à Alger, de même qu'il le fit plus tard pour son voyage en Laponie, Pologne et dans les autres États, « un récit tout nu et sans ombre d'art ». Cependant, le critique des Lundis, sait bien que ce fut là, dans cette manière, au cours des siècles, l'un des artifices dont se plurent toujours à user les poètes et les voyageurs. Il n'y a pas si longtemps que, grâce à la publication, par M. Edouard Champion, an Journal de Juhen, domestique de M. de Chateaubriand, journal sobre, véridique et dépouillé d'art, nous avons été mis au fait de bien des exagérations, des travestissements, nous osons même dire des galéjades de René en ce qui concerne la relation de son Itinéraire de Paris à Jérusalem (i). Encore cet exemple n'est-il pas isolé et l'on n'en aurait pas fini si l'on voulait pousser à fond cet examen et faire en sorte de distinguer dans les plus beaux ouvrages, notamment

(i) Note du voyage que j'ai fait avec M. de Chateaubriand, de ' Paris à Jérusalem et de Jérusalem à Paris de 1806 à 1807, connu sous le nom de Julien dans quelques passages de son Itinéraire {Honoré Champion, 1904).

les mémoires, les deux parts bien distinctes de la vérité i et de la légende.

I En ce qui concerne la Provençale et tous les épisodes qui constituent latrame de cette jolie œuvre, un document est venu, du vivant même d'Edouard Fournier qui s'en est I servi, fortàpropos éclairer les érudits dans leurs recherches, r Nous voulons parler de ce grand cahier manuscrit in-4° jde 65 pages écrit, vers 1718, par l'un des plus fidèles comtpagnons de Regnard, par ce M. aux Cousteaux de Fercourt 1 qui demeura si lié avec le poète qu'il l'accompagna, par lia suite, dans plusieurs de ses voyages (i) et alla même lavec lui jusqu'en Laponie « se frotter à l'essieu du pôle ». ijM. aux Cousteaux de Fercourt, déjà âgé, «homme de grand [sens et de grande vertu » (Joseph Guyot), retiré comme i conseiller en son présidial de Beauvais, aimait — non sans I mélancolie — à se remémorer, au fond de sa province, les iventures de sa jeunesse ; aussi est-ce pour charmer ses Hoisirs que ce magistrat rédigea le précieux mémoire, consacré à lui-même et à Regnard et dans lequel il refait, de a fin de septembre 1768, date de leur capture par les bril^ands d'Alger, jusqu'à la fin d'avril 1779, date de leur •achat par les religieux lazaristes, la relation de ce qu'en eurs longues courses et leurs pires épreuves ils endurèrent ous deux.

Il va de soi que Fercourt, n'étant pas amoureux et l'étant pas poète, n'avait pas les mêmes raisons de retra- ;er les faits, de peindre les gens et de les représenter avec e même relief, cette même couleur dont Regnard, soutenu )ar un autre mobile, usa d'une manière charmante et plus

(i) Voir tout le début û\i Voyage de Flandre et de Hollande : Nous partîmes de Paris le 26 avril 1681, par le carrosse de Jruxelles. Je fus coucher à Senlis où se devait rendre M. de Ferourt, etc. » De même le Voyage de Laponie, passim.

libre. « Elvire, écrit le galant poète dans la Provençale, ayant terminé heureusement ses affaires à Rome, revenait en France ; et la fortune la conduisit à Gênes dans le même temps que Zelmis (venant de Florence) y arriva. Ils s'embarquèrent comme j'ai dit, sur ce vaisseau anglais et ce fut là que Zelmis reconnut l'aimable Provençale dont il se croyait bien éloigné. » Fercourt, lui, n'en dit pas si long. Il relate tout simplement que, parvenus à Gênes, son ami et lui « voulant pousser jusqu'à Marseille, s'embarquèrent sur un navire qui s'y rendait. C'est, dit-il, ce qui les perdit ». Ici Fercourt et Regnard se trouvent d'accord. Leurs textes, depuis le moment du départ de Gênes jusqu'à celui du combat que les corsaires leur livrèrent, enfin jusqu'à l'instant de leur capture à bord du navire britannique, se soutiennent l'un l'autre et se font écho.

Regnard veut que le capitaine anglais, qui « n'était point amoureux comme lui », reconnut, tout de suite, à l'allure des vaisseaux, deux puissants coureurs qui lui avaient fait la chasse déjà depuis Alep. Aussi, écrit Fercourt, fit-il souper tout le monde de bonne heure, pour « éviter de faire fanal o ; mais, comme ils avaient eu l'imprudence, avant d'éteindre les feux, de ne s'approcher pas assez près des côtes de France, notamment de Villefranche et Nice, ports où ils eussent été à même de s'abriter, cette précaution ne fut pas suffisante à dissimuler leur présence en cet endroit. D'autant qu'à minuit il se leva une lune admirable et que ce spectacle, propre à exalter chez Regnard le sentiment de sa tendresse à l'égard de M™® de Prade montée à bord à Gênes avec son mari, ne laissa pas d'être bien dangereux, d'un autre côté, pour la sécurité de l'équipage.

En effet, les deux mystérieux coureurs, profitant de ce beau clair de l'astre, ne tardèrent pas à se rapprocher du

navire qui portait Elvire et Zelmis de la portée du canon et là, ils se mirent à les narguer et à les provoquer, dit Fercourt, à peu près comme le chat qui, avant de bondir, joue avec la souris. Nous savons que l'une des ruses, employées dans la circonstance par les Barbaresques, était d'amuser et de tromper leurs victimes désignées en leur donnant à croire qu'elles avaient affaire à d'autres Européens. A cet effet, ajoute Fercourt, ils se divertirent à faire flotter, à l'avant de leurs vaisseaux, tous les pavillons de la Chrétienté, « celui d'Espagne après celui de France, celui de Hollande après celui d'Espagne » . Et Regnard — d'accord avec son ami — va même jusqu'à dire « qu'ils ôtèrent celui-ci pour mettre à sa place un hollandais, qui fut suivi d'un vénitien et d'un maltais ; ils arborèrent enfin, après tous ces jeux, l'étendard de Barbarie coupé en flamme au croissant descendant » ; toutefois, ce que ni Regnard ni Fercourt ne disent, c'est s'ils arborèrent le pavillon de Salé portant de gueules et taillé comme celui de Barbarie. Il existait en effet, nous apprend M. Paul Masson(i), une sorte de convention aux termes de laquelle les corsaires de Salé, en Maroc, et ceux d'Alger pouvaient se prêter mutuellement leurs pavillons ; et c'était par cette feinte, dont ils usaient presque chaque fois, que les malheureux — arrachés de leurs vaisseaux le plus souvent après un dur combat — ne savaient pas d'abord de quelle sorte de maîtres ils devenaient esclaves, et si c'était à Salé de Maroc ou bien à Alger qu'allaient les emmener leurs vainqueurs.

Les vaisseaux des brigands, ayant mis le cap vers le Sud, Fercourt, à l'aspect d'un port admirable dominé d'une ville en amphithéâtre composée de maisons blanches à

(i) Paul Masson, Histoire des établissements et du commerce français dans l'Afrique barbaresque (Paris, 1903),

toits plats et à terrasses, couronnée de minarets, et dans la rade duquel s'offraient jusqu'à la profusion une quantité de navires de toutes les sortes, ne douta pas qu'ils ne fussent amenés en cette ville fameuse d'Alger dont Regnard nous dit, dans son ouvrage, que le roi était Baba-Hassan (i). Mais, avant que Regnard, Fercourt, un religieux dominicain, une jeune personne fille d'un orfèvre de Paris, un « autre Français qui devint leur ami, dont ils rencontrèrent plus tard le frère à Delft o, enfin M. de Prade et sa femme, la belle Provençale, fussent conduits à Alger pour être vendus sur le Batistan, les malheureux passagers avaient dû subir toutes sortes d'outrages, supporter les menaces et les mortifications dont les Barbares ont coutume d'user, dans des cas pareils, envers leurs victimes. Peu après leur rencontre avec les deux coureurs, qui se montrèrent à eux pendant la nuit, les pauvres gens eurent à essuyer d'abord un combat des plus vifs. Ce combat, Regnard l'a décrit dansla Provençale, avec complaisance, et non sans s'y attribuer un rôle important ; mais son compagnon, aux Cousteaux de Fercourt, ne se montra pas moins héroïque. Si l'on en croit sa relation, pendant tout le temps que dura l'affaire, laquelle fut des plus chaudes, il servit « le même canon que le capitaine lequel, dans le plus fort du combat, fut tué à son côté par deux boulets attachés ensemble avec une petite barre de fer qui lui emportèrent l'épaule gauche et la tête ».

Cette belle résistance ne servit de rien au navire anglais.

(i) Enfin ils virent Alger, ville de charmant aspect, « excepté, dit Fercourt dans sa relation, pour ceux qui y entrent pour être mis aux fers ». Avant de rentrer à ce port d'attache, les corsaires qui venaient de capturer Regnard et ses amis, trouvèrent encore moyen de s'emparer d'une barque, d'une tartane, et de faire prisonniers quelques pêcheurs sur les côtes de Sicile.

Les corsaires, qui avaient rejoint celui-ci « à la hauteur et à la vue des îles d'Hyères », disposaient d'un équipage de quatre cents hommes et, par un rapprochement singulier dans les annales barbaresques, le capitaine turc qui montait l'un des deux bateaux corsaires se trouvait être précisément ce même Messo-Morto ou Mezomortoqui, plus tard, devint dey et dont Le Sage nous dit (le Diable boiteux) qu'il se comporta si galamment avec dona Théodora (i). Regnard, qui n'est pas, dans la circonstance, aussi précis que Fercourt, a donné — dans son récit — le nom de Mustapha à son Barbaresque ; mais il n'y a pas à douter que Mustapha ne soit, dans la circonstance, le même personnage que Mezomorto ; et nous reconnaissons encore ce dernier à ce trait que, maître obligeant, H en usa, vis-à-vis de la belle Provençale, « avec, dit Regnard, des manières très honnêtes et qui n'avaient rien de turc». Aux Cousteaux de Fercourt, malgré la concision de son récit, ne laisse pas, d'autre part, en nommant Elvire, de s'attarder complaisamment sur cette sorte de fatalité qui, dit-il, « paraissait lier depuis un an leur destinée (à Regnard et à lui) à celle de cette jeune dame ». Le fait est que la persistance singulière qui, depuis Bologne jusqu'à Rome et Gênes, avait amené Zelmis à se rencontrer partout avec Elvire, ne manquait pas d'avoir quelque chose de troublant. Le hasard, ici, n'est pas tout. Il semble bien qu'en cette affaire, il fut aidé par l'amour. Et, quoi qu'en aient dit les commentateurs du récit de Fercourt, il fallait qu'il y eût, dans ce sentiment qui ramenait sans cesse l'une auprès de l'autre, avec une attraction si évidente, deux personnes bien faites pour se rapprocher, un penchant autrement vif, une inclination autrement

(i) « Il se fit nommer, en 1683, dey d'Alger dans le temps que M. Duquesne bombarda la ville. » Fercourt, Relation.

forte que tout ce que peut, dans des cas pareils, autc riser ce hasard même.

C'est avec raison que M. Joseph Guyot, parlant de l'un des chefs-d'œuvre de Regnard, sa jolie comédie des Ménechmes, écrit que le poète en emprunta le sujet à Plaute qui, comme lui, fut captif et comme lui, mis au service d'un maître farouche, se trouva employé aux travaux les plus rudes. Un autre auteur, M. L. Brédif, n'a pas avec moins de vérité établi ce rapprochement que Regnard, captif à Alger, n'eut pas à y souffrir moins de rigueurs que son génial et fameux devancier, le grand Miguel Cervantes (i).

Cervantes — cela est connu — avant que les Pères de la Merci tentassent de le racheter, avait essayé de s'enfuir d'Alger et de gagner Oran, ville dans laquelle se tenait une petite garnison espagnole; mais l'auteur de Don Quichotte, n'ayant pas réussi dans sa tentative, avait été repris par la milice du dey et, comme il arrivait dans ces cas-là, quand des chrétiens esclaves étaient ressaisis et ramenés à leur ancien maître, Cervantes fut mis à la torture. Après quoi les Barbaresques le jetèrent dans un cachot où ils l'enchaînèrent et le laissèrent de longs mois. Pareille aventure ne devait pas manquer d'arriver aux Français vendus à Achmet-Thalem, car enfin à quoi devaient songer des Chrétiens tombés aux mains de pareils monstres, sinon chercher à s'enfuir?

Regnard, dans la Provençale, a tiré parti de cet épisode et montré de quelle façon ils avaient tenté de se soustraire,

i) L. Brédif, Mélanges : deux hommes de lettres au bagne d'Alger: Regnard et Cervantes (Paris, 1910),

Mme de Prade et lui, au joug si cruel des tyrans d'Alger. « Le coup manqua, écrit Edouard Fournier, sans que Fercourt nous dise comment 0 ; mais ce qui ne manqua pas (aussitôt qu'ils furent ramenés chez îeur maître) ce furent les représailles du caractère le plus outrageant. A peine en effet, au lendemain de leur retour, Fercourt eut-il paru le premier, sur la dernière marche du caveau où les esclaves avaient leur réduit, qu'Achmet-Thalem, porté au comble de la fureur, se jeta aussitôt sur lui, le saisit par le cou, lui cracha au visage et se mit à lui crier, en langage arabe : <» Perro sanza fede, gyaour, sentar ahaxo! » (Chien de Chrétien sans foi, couche-toi par terre ! » Ce disant, Achmet obligea Fercourt à s'étendre sur le sol et, les pieds tenus en élévation, à se laisser bâtonner.

D'après les relations qu'aux Cousteaux de Fercourt rédigea longtemps après, retiré en son présidial de Beauvais, du souvenir de ce mauvais moment, Regnard ne se serait pas comporté, sous les coups des Barbares, avec autant de fermeté que lui-même. Le futur conseiller au présidial rapporte, à cette occasion, qu'Achmet-Thalem, de crainte qu'Immona sa femme et Fatma sa belle-sœur, attendries par les cris des patients, ne vinssent à intercéder en faveur de ceux-ci, les avait par son ordre éloignées toutes deux de la vue du supplice. Cette Immona est la personne qui, selon Regnard, se serait montrée éprise du poète au pont de chercher à le rendre infidèle à la belle Elvire. Regnard a même écrit, sur ces tentatives d'un genre bien passionné, des pages exquises et chaleureuses dont quelqu'un a pu dire avec vérité qu* a il n'y a point, dans le roman, ni même dans toutes les œuvres de Regnard, un récit plus naturel, plus coloré, écrit dans une langue plus ferme et plus vive que celui de l'amour

de l'odalisque et de ses avances àZelmis (i). »Si l'on s'en rapporte au caractère des femmes de cette nation , cet épisode n'a rien que de vraisemblable et c'est un homme très au <ait des mœurs de l'Afrique en ces vieux temps, Pidou de Saint-Olon, ambassadeur de France près du roi de Maroc, qui a écrit que les esclaves mau-^esques, mais surtout celles qui sont d'origine juive, « aiment particulièrement les Chrétiens à cause qu'ils ne sont pas circoncis et il n'y a point de stratagème dont quelques-unes ne se servent pour gagner les esclaves qui sont chez elles et qui ont la liberté d'entrer dans leur logis (2). »

En dépit de certaines allégations de Regnard prétendant que son maître l'employa à faire la cuisine et à peindre des vaisseaux, nous apprenons (toujours par le manuscrit de Fercourt) que les besognes auxquelles étaient astreints les deux amis étaient d'un ordre beaucoup plus vil. A la vérité, ni Fercourt ni Regnard ne tournèrent, à l'exemple ancien de Plaute, la meule d'un boulanger; mais, tandis que Regnard dans la maison d'Achmet-Thalem cardait la laine, Fercourt la dévidait. Le seul adoucissement que Regnard obtint à sa condition date de l'instant où le poète se mit à confectionner, avec des brins d'osier, des cages à prendre les oiseaux. Comme ces cages étaient construites avec beaucoup d'industrie, Achmet-Thalem, le maître de Regnard, ne tarda pas à en faire le commerce ; et c'est ce que le poète lui-même, échappé de ses tribulations, devenu Trésorier de France, capitaine et bailli de Dourdan, se plut, par la suite, dans le billet suivant, à rappeler à Fercourt : « N'oublie pas surtout, cher ami, les doux moments que nous passions ensemble sur les degrés de

(i) Gabriel Aymé, Étude sur les voyages de Regnard (Carcassonne, 1886).

(2) Pidou df, Saint-Olon, État présent de l'Empire du Maroc.

nosire puante et sombre demeure, toy en tirant la laine d'une main vive et légère, moy faisant des prisons aux oy seaux. »

Une telle existence, faite d'un grossier labeur, agrémentée de coups, de menaces et qui se compliquait encore, chez Regnard, d'un amour contrarié, eût pu devenir mortelle à nos personnages. Mais, comme il arrivait presque toujours en des cas semblables, la bonté, le zèle et le dévouement des religieux, tant de l'ordre de la Merci que de celui de Saint-Lazare, ne tardèrent pas à s'employer au mieux de l'intérêt, de la défense, enfin de la libération des prisonniers. L'un de ceux qui ont fait le plus, au xvii« siècle, pour le bien de la religion, le soulagement et la consolation des malheureux, le bon Vincent de Paul, avait été ému au plus haut point de l'état misérable dans lequel les Maures, aussi bien ceux de Maroc que d'Alger, maintenaient les captifs de leurs rapines. Dans le dessein de remédier à une condition si humiliante et si peu digne du nom d'hommes, Vincent de Paul résolut d'instituer à Tunis, voire à Alger, ville dans laquelle jadis il avait été retenu prisonnier lui-même, une mission de religieux lazaristes qu'il nomma mission de Barbarie.

Cette mission ne tarda pas d'acquérir, grâce à la diligence, à l'énergie et à l'inlassable sacrifice de ceux qui la composaient, une telle réputation d'efficacité que le roi ordonna, dès ce moment, que la fonction de consul de France dans cette contrée serait toujours remplie par les Lazaristes. M. Paul Masson nous informe que ceux-ci furent d'abord, et dans l'ordre chronologique, les frères Barreau, Dubourdieu et Jean Le Vacher. Selon les dires de Fercourt (et bien que Regnard dans la Provençale attribue cette intervention à M. Dussault, « consul de la nation française 0), c'est bien au P. Le Vacher que Fercourt,

Regnard et ?v'°i® de Prade durent leur libération. Homme d'une piété sublime et le plus grand saint qui fût alors chez les Lazaristes et même dans le monde après Vincent de Paul, le P. Le Vacher n'hésita pas, malgré la répugnance qu'il éprouvait, à négocier avec Achmet-Thalem le rachat de ses compatriotes. « Courage, Monsieur, c'est Dieu même, avait écrit le fondateur de la mission de Barbarie à son saint disciple (lettre de 1655), c'est Dieu même qui vous a établi au lieu et à l'emploi où vous êtes. » Les événements ne tardèrent pas, après de longs mois de la captivité la plus rude, à justifier, aux yeux de Fercourt, de Regnard et de sa belle maîtresse, ces paroles adressées par Vincent de Paul au P. Le Vacher, Ce dernier, grâce à l'avis qu'il avait fait passer en France de l'état d'esclavage auquel étaient réduits ces pauvres gens, ne tarda pas à recevoir, tant de la famille de Fercourt que de celle de Regnard, la somme nécessaire au rachat, soit, pour chacune des rançons, environ 12000 livres. Grâce aux 2 000 livres que le reUgieux réussit à faire rabattre, par Achmet-Thalem, sur les 12000 qu'exigeait le forban pour le prix auquel il estimait Regnard, le P. Le Vacher fut encore assez heureux pour négocier le rachat de M"»* de Prade.

Ce qu'il y eut de plaisant, sinon pour de Prade, au moins pour le constant, sincère et parfait amant qu'était Regnard, c'est que le P. Le Vacher, ayant épuisé le peu de fonds dont il disposait encore à racheter la jeune femme, il ne lui resta plus en poche une pistole pour racheter le mari. Regnard, par l'effet de cette circonstance, ne recouvrait donc pas seulement la liberté, c'était en même temps une maîtresse aimée, choisie entre les plus tendres, qu'il retrouvait libre de tous liens et que — de retour à Arles — il espéra un moment pouvoir épouser. Ce qui

rendait cette entreprise des plus faciles, c'est que M™« de Prade, qui n'avait point revu son mari depuis leur arrivée à Alger et leur séparation au marché des esclaves {Balistan), croyait, pour tout de bon, qu'il était mort.

Toute cette aventureuse, cocasse, attendrissante et délicate histoire se serait donc achevée comme un conte de féerie et la félicité de ce couple aimable eût été portée au comble si, tout à coup, sans crier gare et dans l'instant même qu'Elvire et Zelmis s'apprêtaient à convoler, sous le ciel de Provence, en de justes noces, de Prade, racheté de son côté par d'autres religieux, ne fût reparu, semblable en son épouvantail à ce Commandeur que Poquelin, pour la confusion de don Juan, a placé dans sa pièce. « Jamais, écrit Regnard, on ne vit un moment pareil, tout le monde devint immobile. Elvire regardait de Prade sans rien <iire. Zelmis considérait Elvire sans parler, et de Prade jetait les yeux tantôt sur sa femme et tantôt sur Zelmis. » C'était là une situation comme il y en a peu et de laquelle Zelmis ne pensa sortir qu'en disparaissant. Il y a lieu de croire que c'est à l'indiscrétion de ce mari gênant que Regnard pensa un jour, sinon dans la fable, du moins dans le titre, quand il imagina, pour l'une de ses œuvres théâtrales, cette comédie du Retour imprévu dans laquelle il conta le retour d'un bonhomme de père qu'on n'attendait plus et dont la résurrection vint vivement troubler un fils prodigue occupé à manger son bien.

Quoi qu'il en soit de cet épilogue, et si l'on fait état de la fortune qui attendait plus tard Regnard dans ses succès de poète et ses fonctions élevées de tous les ordres, on peut se demander si celui qui aima avec tant de fidélité, de constance et de ferveur dans la passion, put oublier jamais la belle Provençale} Sans doute, par la suite des

ans et la dissipation d'un monde où sa franchise et sa belle humeur devaient provoquer partout les plaisirs, on peut dire que Regnard rencontra, du côté des femmes, des succès nombreux, choisis et dignes d'un homme en qui le mérite personnel s'augmentait encore du prestige et du rayon de la gloire. Aux confidences qu'il a glissées un peu partout, non seulement dans son théâtre, mais aussi dans ses voyages en prose et en vers, dans les épîtres dédiées aux plus chers, aux meilleurs de ses amis, un BentivogHo, un du Vaulx, nous surprenons souvent dans cet ordre du cœur, des aveux d'un tour bien déUcat.

Dans l'épître à l'abbé Bentivoglio notamment, il y a des accents qui ne trompent pas, et quand Regnard, dans deux vers de cette épître, écrit de la beUe à laquelle il pense :

Je languis, je me plains quand je vois ses appas, Je ne soufîre pas moins quand je ne les vois pas.

il fait songer à La Fontaine, au La Fontaine des Elégies, comme lui inconstant et comme lui amoureux. « Des attachements comme celui qui l'enchaîna, pendant plusieurs années, à la belle Lallemand » et dont parle M. Joseph Guyot dans son livre, le poète en eut de diverses sortes ; mais le Uen auquel il fut le plus longtemps fidèle et qu'il observa jusqu'à la mort fut celui qui le rapprocha des deux demoiselles Loyson, « des plus belles et des plus spirituelles, écrit Titon du Tillet (le Parnasse français), qui ont fait l'ornement des spectacles et des promenades de Paris 0. Tant en son hôtel de la rue de RicheUeu à Paris qu'en son logis de Grillon auprès de Dourdan, Doguine qui était blonde et Tontine, la brune joliment décoiffée, dont il a écrit ;

Ses cheveux sont en onde Et fort négligemment flottent à gros bouillons Sur sa gorge d'albâtre...

occupèrent sa pensée et firent battre son cœur. Pour ces deux sœurs, rivales dans le plaisir et dans la beauté, Regnard a composé de bien jolis airs, des brunettes comme il disait ; pour elles, il a exercé sa verve et montré son talent. Ce que l'on a moins fait remarquer c'est, dans le Carnaval, l'un de ses « divertissements » inspirés par les jolies parades de la comédie vénitienne, l'embarras avec lequel il fait dire à Léandre, dont le choix oscille entre Isabelle et Léonore, ces vers qui peignent bien son hésitation à choisir entre Tontine et Doguine :

Quand je vous vois ensemble, L'amour qui dans vos yeux tous ses charmes rassemble

Est également triomphant :

Entre deux beaux objets qui tous sçavent me plaire.

Le choix est difficile à faire

Et l'un de l'autre me défend...

Fontenelle, plus tard, dans un couplet dédié aux deux sœurs Loyson, ne s'exprimera pas plus galamment ni mieux.

Et cependant, qui sait? Qui sait si le Trésorier de France et lieutenant des chasses, le poète et le dramaturge applaudi, dans son facile bonheur, ne regrettait rien du passé ? Qui sait si parfois, durant un soir heureux de l'été, Regnard, par la fenêtre ouverte de son beau cabinet de Grillon, ne s'accoudait pas devant les parterres, ne se Iciissait pas aller à rêver, en écoutant les jets d'eau, à tout un rappel de sa jeunesse? Alors, tout comme MM. Bachaumont et Chapelle, les garçons joyeux, il se plaisait de nouveau, par un retour de tendresse, à penser à ces Artésiennes qui sont « propres, galantes, jolies ^,

aussi bien tournées que la Vénus de leur ville et qui, le soir, à l'heure où s'est tu le grillon, vont sur le cours, au bord du Rhône, deviser, rire et coqueter avec « quantité d<2 messieurs assez bien faits » .

Le retour de De Frade n'avait pas permis que Regnard fûtd'e ces messieurs-là — que nommant les deux drilles — et M. Joseph Guyot, au cours de son remarquable et beau livre, €n parlant, à propos du poète, « de déceptions et de voyages qui ont blasé l'esprit et le cœur », accoentue bien volontiers un regret que nous croyons sincère chez Regnard. Ce dernier pensa toujours à ia belle Provençale. Cela est si vrai qu-è c'est bien longtemps après son retour de captivité que Regnard composa le récit de ses aventures et que, dans les minutes d'abandon et de mélancolie si rares chez ce joyeux homme, un Duché, un du Vaulx, voire l'acteur Poisson, intimes du poète, ses hôtes ou ses voisins de campagne, surprirent plus d'une fois Zelmis méditant devant les chaînes de son esclavage qu'il avait portées à Alger, sous les yeux d'Elvire. N'e^t-ce point M. Guyot qui a dit, toujours au sujet de notre poète, que « celui qui a été captif des Turcs l'a été plus d'uiîe fois aussi de son génie » ?

Jamais ce génie, composé de nuaimces, de sourire, -de dharme, voire même de tendresse, n'a été, dans lan ordre tout particuUer, phis apparent — chez Regnard — que dans la Provençale. C'est un fait que d'une aventure de sa jeunesse, 'd'un -épisode de sa vie, celui-ci (comme l'entend Sainte-Beuv«) a composé un roman. Maiis ce romaTi même, après ceux de Madame de La Fayette, avant -que parût crelui de Prévost, n'ëtablit-il pas, du xrv'ii- au xvni« siècle, dans le genre tout 'sentimental, ncras dirions aujourd'hui psychologique, un Ken -charmant et subtH, une continuité délicate?

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